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Pépite : « Secourir au feu de meschief » : lutter contre les incendies à Lille au XVe siècle

Incendie de Tarse en -333 BANDEAU

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

« Incendie de Tarse en -333 », Histoire d’Alexandre le Grand, BnF, ms fr 47

Les villes médiévales ne sont pas réputées, en Europe occidentale, pour avoir innové dans leur lutte contre les incendies. Jean-Pierre Leguay rappelait en 2015 qu’elles avaient perdu les techniques employées dans l’Antiquité romaine pour neutraliser les feux :

« Aucune solution n’est réellement trouvée pour éteindre les feux gigantesques qui dévorent périodiquement les villes médiévales […]. Le matériel efficace est pratiquement inexistant, les pompes et les siphons connus dans les mines allemandes et wallonnes inutilisés, les secours mal organisés et, pire encore, les municipalités se heurtent sans cesse à un manque de solidarité. » 1

À première vue, force est de constater que la ville de Lille ne fait pas exception. Elle n’a nullement innové sur le plan technique pour lutter contre les incendies, alors même que la ville n’échappait pas plus que ses consœurs urbaines à ce fléau fréquent, les constructions étant souvent réalisées dans des matières inflammables (bois, chaume…). Pour autant, les feux de meschief sont une thématique récurrente dans les bans lillois (textes normatifs urbains) et méritent qu’on s’y intéresse. Le nombre important de bans à ce sujet, plusieurs fois renouvelés, et l’adoption de nouveaux statuts prouvent la nécessité pour les magistrats lillois d’anticiper et d’éviter au maximum ces incendies domestiques accidentels.

Le terme « nécessité » n’est pas choisi au hasard. Le mot n’est certes employé qu’une seule fois dans les bans lillois relatifs aux feux de meschief entre 1395 et 1500, mais avec d’autres formules, il rappelle la nécessité d’agir rapidement, dans l’urgence, pour éteindre les incendies et prévenir leur arrivée.2 Les termes peril (de feu) et perilleu[x] apparaissent treize fois sur un total de 29 bans, sans compter le souci des échevins – dirigeants de la ville – de [préserver] les Lillois des incendies.3 Les bans font ressentir l’urgence de la situation et si le nom « urgence » en lui-même n’existe pas encore au Moyen Âge, contrairement à l’adjectif « urgent », l’idée est bien présente lorsque le clerc de la ville écrit à quatre reprises qu’il faut agir incontinement et sans delay. Les incendies pressent les échevins à réagir pour anticiper et limiter au maximum ces situations de crise et d’exception.

Quels sont ces nouveaux statuts, régulièrement renouvelés au cours du XVe siècle et qui, à défaut d’innover sur le plan technique, marquent tout de même le souci constant des échevins de lutter contre ce fléau ? La première mesure apparaît le 12 avril 1397 lorsque les échevins enjoignent à tous les habitants de tenir au-devant de leur maison des récipients d’eau près des nocs, c’est-à-dire des gouttières, qui se rempliront naturellement grâce aux eaux de pluie.4 Ce ban fut régulièrement renouvelé au cours du XVe siècle, comme l’illustrent les registres étudiés. Le 29 avril 1446, les échevins ajoutent que chacun doit tenir devant sa demeure des échelles prêtes à l’emploi.5 De nombreuses villes à l’époque médiévale et moderne édictèrent des bans semblables, conservant prêts à l’usage des seaux d’eau et des échelles pour éteindre les feux avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.6 Une autre mesure concerne en juin 1397 les bourreez et raimes, c’est-à-dire les branchages et fagots que les marchands de bois, les fourniers et les brasseurs utilisaient pour leur activité professionnelle, soit pour les vendre, soit pour les brûler. L’essentiel de ces matières inflammables et dangereuses doit être stocké en dehors de la ville, par mesure de précaution.7 Toujours en juin 1397, les échevins obligent chaque chef de maison de plus de vingt ans à participer en personne au guet de nuit, afin de repérer les départs d’incendie et d’avertir la population au besoin. Si la personne en question était trop âgée, elle devait désigner quelqu’un pour la remplacer.8 Là encore, la mesure est fréquente dans les villes de l’époque. Le 22 juin 1397, il est également interdit aux habitants de la ville d’allumer des feux dans les rues et les quaufours (fours à chaux) les jours et les nuits de la saint Jean-Baptiste et de la saint Pierre, soit entre le 20 et le 24 juin. Cette période correspond aux festivités de la saint Jean, où il est coutume de sauter au-dessus de feux pour fêter le solstice d’été. La date du ban indique que les autorités craignaient qu’un incendie n’éclate lors de ces jeux.

La multiplication des bans contre les feux de meschief au printemps et à l’été 1397 (cinq en tout) suggère la survenue d’un incendie la même année, ce que confirme le registre de comptes de l’année 1397, qui fait mention de seaux en cuir réparés afin d’éteindre un incendie.9 Les autorités urbaines anticipent et tirent des leçons du présent en prenant leurs dispositions pour prévenir les incendies qui pourraient advenir dans le futur. Les registres urbains, outils de travail pour les élites dirigeantes, donnent à voir des échevins pragmatiques et des normes juridiques adaptées à la vie au jour le jour des citadins et prêts à répondre à leurs besoins, ce qui révèle un certain « présentisme » de la part de ces élites.10 Certes, les hommes du Moyen Âge n’ont pas innové techniquement dans leur lutte contre les incendies, mais ils n’ont pas subi pour autant ces fléaux sans agir, ce qui remet en perspective les conclusions généralement tirées à ce sujet par les historiens ayant étudié les incendies urbains au Moyen Âge et dans la première modernité.

Il est tout de même troublant de constater que les bans ne sont pas automatiquement renouvelés tous les étés, périodes propices aux incendies. À première vue, les échevins donnent l’impression d’agir contre les feux de meschief uniquement lorsque l’un deux se déclare dans la ville, comme en 1397, un sentiment d’urgence favorisant alors la prise de décision. Certes, l’ensemble des bans municipaux de la fin du Moyen Âge n’ont pas été conservés, mais les manques sont tout de même visibles. L’extrait qui suit date du 10 janvier 1483 et renouvelle les mesures prises en 1397 : placer des seaux d’eau et des échelles devant les maisons et veiller à la bonne réalisation du guet. Or ces statuts n’avaient plus été renouvelés depuis l’été 1469, soit quatorze ans auparavant. Même si l’on peut supposer, en s’appuyant sur d’autres bans de ce type, que les règlements de 1469 avaient pour objectif d’être appliqués entre une et trois années, l’espace temporel pendant lequel les bans ne furent pas renouvelés – du moins dans les registres de la ville – reste conséquent.

« Et sy fay le ban comme dessus que il ne soyt personne qui mefface aux eschielles mises sur lesdittes maisons ne respande les eauwes mises aux huys d’icelles pour subvenir audit dangier de feu et ne meffache aussy au ghet ordonné a veillier le feu et le chandeille avant les rues de ceste ditte ville pour la preservacion dudit feu de meschief sur a panir de ban criminel toutes et quanteffois que aucuns feroyt le contraire. »11

Extrait d’un registre aux bans lillois, AML, BB 378, fol. 111

Mais l’extrait précédent, comparé à d’autres renouvellements de bans sur le même sujet, montre en réalité que ces pratiques étaient devenues, à la fin du XVe siècle, une habitude pour les Lillois, à tel point que les registres n’ont plus besoin de revenir sur les dispositions prises dans le détail, ou même de rappeler que les bans ont été renouvelés. Les mentions de renouvellement sont pourtant très brèves dans les registres lillois et rapides à écrire, mais le clerc de la ville n’enregistre le plus souvent que les mesures nouvelles : ce sont ces dernières qu’il faut décrire pour bien les annoncer à la bretèche de l’hôtel de ville12, et non les bans tant répétés qu’ils sont finalement connus de tous et maîtrisés par cœur par le héraut de la ville, chargé d’annoncer à haute voix sur la place du marché les normes à respecter. La nouveauté est devenue habitude et rituel bien maîtrisé par les habitants de la ville et leurs dirigeants : l’innovation juridique s’est faite norme, aussi bien dans le texte que dans les pratiques.

A VENIR

Ces réflexions sont issues d’un travail de thèse mené sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin : « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

Bibliographie

– Christine Felicelli, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002, vol. 1, n°5, p. 105-134, consulté en ligne le 29/01/2026.

– David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019.

– François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003.

– Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, consulté en ligne le 29/01/2026.

– Julien le Mauff, L’empire de l’urgence ou la fin politique, Paris, PUF, 2024.

Nous renvoyons aussi au projet dirigé par Janna Coomans, (In)flammable cities: Rethinking Crisis, Resilience and Community in the Low Countries, 1200-1650 (2021-2026).

  1. Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, conclusion de la partie V « La lutte contre l’incendie » du chapitre 14, consulté en ligne le 29/01/2026. ↩︎
  2. Nous faisons référence plus précisément aux registres aux bans BB 374 (1395-1407), BB 375 (1414-1421), BB 376 (1421-1443), BB 377 (1441-1447) et BB 378 (1369-1506) conservés aux Archives Municipales de Lille, abrégé AML. ↩︎
  3. L’expression exacte est preservacion dudict feu de meschief (AML, BB 377, fol. 129v, 22 avril 1468). ↩︎
  4. AML, BB 374, fol. 35. ↩︎
  5. AML, BB 377, fol. 70v-71. Là encore ces bans furent renouvelés tout au long du XVe siècle (BB 378, fol. 62v). ↩︎
  6. David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019, voir la partie III : « Responses to fire: prevention and fire-fighting ». ↩︎
  7. AML, BB 374, fol. 37. Le statut est renouvelé mot pour mot le 11 mars 1399, le 1er juin 1402 et le 9 mars 1406 (fol. 59v, 86v et 134v). ↩︎
  8. Ibid., fol. 37. Ce ban est renouvelé le 6 avril 1402, le 5 mai 1403 et le 24 avril 1405 (fol. 85, 101 et 122v). ↩︎
  9. AML, CC 16130 (1397), p. 81 de la numérisation en ligne. ↩︎
  10. La notion est empruntée à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003. ↩︎
  11. AML, BB 378, fol. 111. ↩︎
  12. Petite tribune extérieure, balcon dans les hôtels de ville au Nord du royaume de France, qui regarde la place principale et sert aux publications officielles. Les registres aux bans lillois précisent régulièrement que les nouveaux statuts étaient proclamés à la bretesque de la ville. ↩︎

Call for Applications: A Place in Time: A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe (Lille, 6-8 July 2026)

FR

A Place in Time: A Summer School for the Study of Women and Temporalities in Early Modern Europe

Organised by Léon Rochard and Agathe Bonnin

Antoon van Dyck, Portrait of Maria de’ Medici, c. 1631. Lille, Palais des Beaux-Arts.

The goal of this summer school, organised with the support of the Institut du Genre, the FNS/Sinergia project “Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648)” and HARTIS (Université de Lille), partnered with the Palais des Beaux-Arts de Lille, is to help doctoral students develop an interdisciplinary reflection on the intersection between gender and time in the early modern period. With the help of invited keynote speakers, workshops around secondary literature, visits of the Palais des Beaux-Arts’s collections presented by its curators, and presentations by each participant, we aim to foster interest in this framework and complexify approaches to gender studies and key themes such as the question of agency or the inscription of women in history. This summer school will be structured around three main themes:

  1. Rhytmic lives: contextualising the rhythm of women’s lives historically, socially and culturally, beyond bioessentialist thinking.
  2. Thinking in the long term: explore women’s engagement with the distant past or future, and questions of heritage and legacy.
  3. Time and power: understanding the intersections between gender, power, and politics, to better define how women exercised agency over different temporalities.

This summer school is open to both doctoral students and master’s students who wish to pursue a PhD, specialising in the human sciences and the early modern period, with no requirements in terms of nationality or institution. Both English and French will be spoken. Candidates are invited to send a CV, a description of the current research project, thesis, or dissertation with an indication of the potential interest of this summer school to the project, and an abstract for a presentation connected to one or several of the three proposed themes.

Please refer to the call for applications below for additional information:

Participants are invited to turn to their institutions to cover travel expenses and accommodations, as organisers can only cover collective meals.

DATES AND LOCATION

6-8 July 2026, Université de Lille (Campus Pont-de-Bois) and Palais des Beaux-Arts de Lille

CONTACT

Applications, in English or French, should be sent before 30 April 2026 to both Agathe Bonnin ([email protected]) and Léon Rochard ([email protected]).

Appel à candidatures : Une place dans le temps – école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe (Lille, 6-8 juillet 2026)

EN

Une place dans le temps : une école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe

Organisation par Léon Rochard et Agathe Bonnin

Antoon van Dyck, Portrait de Marie de Médicis, v. 1631. Lille, Palais des Beaux-Arts.

L’objectif de cette école d’été, organisée avec le soutien de l’Institut du genre, du projet FNS Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) » et du laboratoire HARTIS (Université de Lille), et en partenariat avec le Palais des Beaux-Arts de Lille, est d’aider les candidat·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Avec l’aide des conférencières invitées, d’ateliers portant sur la littérature secondaire sur le sujet, des visites en présence des conservateur·rices des collections du Palais des Beaux-Arts de Lille, ainsi que des présentations des participant·es, il s’agira de mieux se saisir de ce cadre théorique et de le mobiliser pour traiter de questions clés des études de genre, comme l’agentivité ou l’inscription des femmes dans l’histoire. Cette école d’été sera structurée autour de trois thèmes principaux :

  1. Des vies rythmées : recontextualiser les rythmes de la vie des femmes dans un cadre historique, social et culturel, par-delà une pensée bio-essentialiste de ceux-ci.
  2. Réfléchir sur le long terme : explorer le rapport des femmes à un passé ou un futur lointain, à leur héritage et leur postérité.
  3. Temps et pouvoir : comprendre les intersections entre genre, pouvoir et politique, afin de définir les modalités d’exercice de l’agentivité des femmes sur différentes temporalités.

L’école d’été, assurée en anglais et en français, est à destination de doctorant·es ou de masterant·es souhaitant poursuivre une recherche doctorale, spécialisé·es en sciences humaines sur la période moderne, sans condition de nationalité ou d’université de rattachement. Les candidat·es sont invité·es à envoyer un CV, un résumé du projet de recherche en cours, thèse ou mémoire, avec une indication l’utilité potentielle de l’école d’été pour ce projet, et un projet de communication en lien avec un ou plusieurs des trois thèmes proposés.

Pour plus de précisions, veuillez vous référer à l’appel à candidatures ci-dessous:

Les participant·es sont invité·es à se tourner vers leurs institutions de rattachement pour les frais de déplacement et de logement : seuls les repas en commun seront couverts par les organisateur·rices.

DATE & LIEU

6-8 juillet 2026, Université de Lille (Campus Pont-de-Bois) et Palais des Beaux-Arts de Lille

CONTACT

Pour soumettre une candidature, veuillez contacter Agathe Bonnin ([email protected]) et Léon Rochard ([email protected]) avant le 30 avril 2026.

Pépite : Une sorcière contre les Bernois ? La pluie magique d’Olten

Billet rédigé par Sebastian Hackbarth

Schilling, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, p. 226.

« [Une femme] prononça secrètement plusieurs mots que le seigneur ne comprit pas, aussitôt il arriva (…) une pluie la plus effrayante que l’on n’eût jamais vue dans ce pays »1. C’est en ces mots que Diebold Schilling décrit l’échec du siège de la petite ville d’Olten à l’été 1383 pendant la guerre contre les seigneurs de Kybourg dans sa Spiezer Chronik des années 1484/1485. Cette scène est une reprise de la chronique officielle de Berne de Konrad Justinger, rédigée environ 60 ans plus tôt. Pourtant, la chronique de Justinger n’évoque pas tous ces aspects qui suggèrent l’utilisation de la magie noire. Plus que questionner la véracité de ces propos, ce billet s’interroge surtout sur la manière dont les chroniques s’inscrivent dans le présent de l’écriture et les modes de pensée de la période de rédaction.

Datant de l’année 1421, la chronique de Konrad Justinger raconte l’histoire de la ville de Berne de son origine jusqu’au moment de l’écriture afin de mettre en valeur la mémoire de la ville pour les contemporains et les futures générations. Pour ce faire, le chroniqueur a utilisé un grand nombre de sources différentes, comme les annales ecclésiastiques appelé Chronico de Berno ou la chronique du strasbourgeois Jacques Twinger de Koenigshoffen2. Tout comme Justinger, Diebold Schilling s’inspire lui aussi de chroniques antérieures pour composer les siennes, qu’il rédige dans les années 1483 : les trois volumes de la chronique officielle de la ville et en 1484/85, la deuxième chronique (Spiezer Chronik), commandée par un seigneur local : Rudolf von Erlach, bailli de Spiez, dans l’Oberland bernois, pour le compte de Berne. Diebold Schilling était déjà avant la rédaction de sa chronique un personnage de premier plan au sein de la chancellerie bernoise, occupant plusieurs postes de grande importance comme celui de greffier au moment de la rédaction3.

Le passage sur le siège d’Olten est particulièrement intéressant pour plusieurs raisons. Premièrement, cette scène nous est seulement connue grâce à la description qu’en fait Justinger, près de 40 ans après les événements décrits. Néanmoins, il semble peu probable que Justinger l’ait inventé, car il décrit la scène de manière assez neutre pour sa période. On ignore toutefois si l’histoire émanait à l’origine des habitants de la ville d’Olten ou des rumeurs postérieures. Selon l’historien Werner Meyer, la hauteur des fortifications à Olten exclut la possibilité que les troupes bernoises aient pu voir quelqu’un en haut des murs. Cependant, le siège d’Olten à l’été 1383 n’a pas de grande importance pendant cette guerre des Bernois contre les seigneurs de Kybourg. Ce conflit commença avec l’attaque des seigneurs de Kybourg contre la ville de Soleure en novembre 1382 et s’acheva avec la cession des villes de Burgdorf et Thun par les seigneurs de Kybourg à Berne en avril 1384, ce qui fut un succès territorial de grande importance pour la ville de Berne4.

Deuxièmement, la scène représente pour la première fois, selon Jean-Pierre Devroey, une femme ‘tempestaire’, c’est-à-dire une femme qui pouvait influencer la météorologie grâce à la magie4. Toutefois, la magie n’est chez Justinger pas décrite d’une manière négative. Il semble s’agir d’une magie de commande qui devait seulement protéger la ville contre des envahisseurs sans créer de dommages, une pensée commune de cette époque, qui change profondément au cours du siècle((Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 80.)).

La pluie est ainsi « la plus grande jamais vue »5 chez Justinger, sans jugement ou plus de détails. Puis elle devient « le plus grand phénomène météorologique »6 dans la Berner Chronik de Schilling en 1483 et finit dans la Spiezer Chronik (1484/1485) par être qualifiée de « pluie la plus effrayante »((Schilling, Spiezer Chronik, p. 439.)) (der vorcht samesten regen), mettant ainsi l’accent sur le terrible danger qu’elle représente. De plus, la Spiezer Chronik explicite très clairement, à la fin du passage, qu’Olten avait été sauvée par la magie, ce qui ne figurait pas dans les chroniques antérieures. Elle ajoute également une référence implicite à une sorcière, en ajoutant que les mots prononcés par la femme n’étaient pas compréhensibles pour le seigneur à côté d’elle (un passage qui n’existe pas encore dans la version de Justinger). De cette manière, l’auteur construit l’image d’une sorcière étrangère, peut-être liée au Diable. Ces modifications s’expliquent par l’évolution de la manière dont on considère la magie entre la rédaction de la chronique de Justinger et celle de Schilling. L’idée d’une magie destinée à remplir une mission précise sans dommage pour l’adversaire semble être remplacée par un pacte avec le Diable, lui, définitivement condamnable. Ce changement se développe à partir des nouveaux écrits démonologiques apparus dans les années 1430/1440((Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269, 281 ; pour voir quelques écrits de cette époque: Ostorero (dir.) [etc.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.))).

Cette scène est, pour toutes ces raisons, un parfait témoin de cette importante transformation idéologique concernant la magie au cours du XVe siècle. Un changement qui est également illustré par la représentation de cette scène dans la Spiezer Chronik : l’image montre un nuage noir arrivant de la ville, après les mots prononcés par la femme, faisant ainsi clairement référence à la magie noire. Simple constat dans la chronique de Justinger, l’événement retravaillé par Diebold Schiling, s’adapte au moment de la rédaction et témoigne de l’insertion du présent dans les narrations des chroniques.

Schilling, Spiezer Chronik, p. 439

A VENIR :

Ce billet poursuit les réflexions tenues au colloque « Présents prodigieux », organisé par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux le 12 et 13 février 2026 à l’Université de Lausanne et dont les actes paraîtront dans les mois qui viennent. Pendant ce colloque, je suis intervenu avec Elodie Lecuppre-Desjardin sur le thème suivant : « Les prodiges comme marqueur temporel dans les chroniques de la Suisse alémanique aux XVe et XVIe siècle ».

BIBLIOGRAPHIE :

Sources :

Justinger, Konrad, Die Berner-Chronik von Conrad Justinger, Gotlieb Studer (éd.), Bern, K. J. Wyss, 1871, p. 156.

Schilling, Diebold, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, Bern, Burgerbibliothek, Mss.h.h.l.1, p. 226-227, URL: https://www.e-codices.ch/de/bbb/Mss-hh-I0001/226, consulté 01/03/2026.

Schilling, Diebold, Spiezer Chronik, Bern, Burgerbibliothek, Mss.h.h.l.16, p. 438-440, URL: https://www.e-codices.unifr.ch/de/bbb/Mss-hh-I0016/439/0/, consulté 01/03/2026.

Pour aller plus loin :

Devroey, Jean-Pierre, De la grêle et du tonnerre : histoire médiévale des imaginaires paysans, L’univers historique, Paris, Éditions du Seuil, 2024.

Glauser, Fritz, « Diebold Schilling », traduit par Florence Piguet, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/014484/2011-08-03/, consulté 03/03/2026.

Meyer, Werner, « Wetterzauber gegen Bern. Bemerkungen zu einer Textstelle in Conrad Justingers Berner Chronik », dans Hesse, Christian et al. (éds.), Personen der Geschichte – Geschichte der Personen: Studien zur Kreuzzugs-, Sozial- und Bildungsgeschichte. Festschrift für Rainer Christoph Schwinges zum 60. Geburtstag, Basel, Schwabe & Co, 2003, p. 69‑82.

Ostorero, Martine, Paravicini Bagliani, Agostino, Utz Tremp, Kathrin [dir.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.), (Cahiers lausannois d’histoire médiévale 26), Lausanne, Université de Lausanne, 1999.

Schmid, Regula, Geschichte im Dienst der Stadt: Amtliche Historie und Politik im Spätmittelalter, Zürich, Chronos, 2009.

Schmid Keeling, Regula, « Schweizer Chroniken », dans Wolf, Gerhard et Ott, Norbert H. (dir.), Handbuch Chroniken des Mittelalters, Berlin ; Boston, De Gruyter, 2016, p. 267‑300.

Utz Tremp, Kathrin, Von der Häresie zur Hexerei : “wirkliche” und imaginäre Sekten im Spätmittelalter, (Monumenta Germaniae Historica – Schriften 59), Hannover, Hahnsche Buchhandlung, 2008.


[1](…) do stund si bi im an der zynnen und sprach heimlichen etliche wort die der herr nit verstund, ze stund kam (…) damit den grösten und vorcht samesten regen der in allen disen landen nie ine gesechen wartt (…). Schilling, Spiezer Chronik, p. 439, https://www.e-codices.unifr.ch/fr/bbb/Mss-hh-I0016/440/0/, consulté 03/03/2026. Traduit du haut allemand précoce par moi.

[2] Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 63-64.

[3] Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 226; Glauser, Diebold Schilling, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/014484/2011-08-03/, consulté 03/03/2026.

[4] Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 70-78.

[5] Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269.

[6] Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 80.

[7] (…) den grösten regen, der in disem land je gesechen wart, Justinger, Die Berner-Chronik …, p. 156.

[8] (…) macht den grösten regen und wetter das in dem lande ie gesechen wart, Schilling, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, p. 227.

[9] Schilling, Spiezer Chronik, p. 439.

[10] Devroey, De la grêle et du tonnerre …, p. 268-269, 281 ; pour voir quelques écrits de cette époque: Ostorero (dir.) [etc.], L’imagionaire du sabbat. Edition critique des textes les plus anciens (1430 c.-1440 c.).


  1. (…) do stund si bi im an der zynnen und sprach heimlichen etliche wort die der herr nit verstund, ze stund kam (…) damit den grösten und vorcht samesten regen der in allen disen landen nie ine gesechen wartt (…).Schilling, Spiezer Chronik, p. 439, https://www.e-codices.unifr.ch/fr/bbb/Mss-hh-I0016/440/0/, consulté 03/03/2026. Traduit du haut allemand précoce par l’auteur. []
  2. Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 63-64. []
  3. Schmid, Geschichte im Dienst der Stadt …, p. 226; Glauser, Diebold Schilling, https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/014484/2011-08-03/, consulté 03/03/2026 []
  4. Meyer, Wetterzauber gegen Bern …, p. 70-78 [] []
  5. (…) den grösten regen, der in disem land je gesechen wart, Justinger, Die Berner-Chronik …, p. 156. []
  6. (…) macht den grösten regen und wetter das in dem lande ie gesechen wart, Schilling, Amtliche Berner Chronik, vol. 1, p. 227. []

Pépite : Des horloges allégoriques pour enseigner aux princes

Guillebert de Lannoy, Les enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1

Il y a quelques mois j’attirais l’attention sur la multiplication des horloges que je qualifiais d’héraldiques dans les manuscrits bourguignons (voir billet du 01/04/2025). Tandis que l’enquête avance, je vous propose de nous laisser guider encore une fois par les images pour saisir cette nouvelle prise en compte des réalités temporelles dans la culture politique des princes. 

L’horloge représentée sur le frontispice du traité d’éducation (Les Enseignements paternels) adressé à de jeunes princes par Guillebert de Lannoy[1], n’a apparemment rien d’allégorique. Dans cette scène de dédicace, peu classique, où l’auteur ne s’agenouille pas devant son commanditaire avec son œuvre, mais fait place au potentiel dialogue d’un père avec son fils, une horloge, à la mécanique précise et apparente, figure avec réalisme l’outil qui rythme désormais la vie des nobles seigneurs, en l’occurrence Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Le souci de la juste mesure et de la norme, au cœur de l’éducation, ne pouvait qu’accueillir favorablement cet outil introduisant la ponctualité, respectée… ou non. En effet, à l’instar de Louis IX ou de Charles V dont Christine de Pizan fait l’éloge du rythme journalier dans son Livre des faits et bonne meurs du roy Charles V, le prince vertueux se doit de faire un bon usage du temps. Cette rigueur doit inviter les futurs dirigeants à adopter dès leur plus jeune âge un rythme de vie équilibré… autant d’habitudes qui, plus tard et sans excès, leur permettront de se lever tôt le matin pour œuvrer au gouvernement de leurs territoires et de leurs sujets, comme le précise Guillebert de Lannoy : 

« Appliquiez-vous à diligence et à lever matin, et expédiez legièrement ceulx qui vous prient ou ont à faire à vous, car paresse et longueur est chose mal séant en toute créature et par espécial en roys et princes qui ont le poeuple à gouverner »

(Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince).

Si le prince use d’une horloge, c’est que lui-même, à l’image de Dieu, doit ordonner et régler son peuple avec mesure. Telle est sa mission. Et le Dieu démiurge devient, avec l’introduction de cet art de précision (même s’il est encore très relatif), un Dieu horloger. Dans les textes politiques de la seconde moitié du XIVe siècle, l’horloge symbolise l’ordre établi et sans friction, qui certes ne nie pas les mouvements contraires, mais qui a pour rôle de les harmoniser. L’origine de cette pensée, déclinée dans nombre de conseils aux princes, est le plus souvent attribuée à Nicole Oresme, lecteur d’Aristote, dans son Traité du ciel et du monde, daté de 1376-1377.

Nicole Oresme à son étude avec une sphère armillaire, 
Traité de l’Espère, v. 1410, BnF, ms. Fr. 565, fol. 1  

La juste mesure qui correspond à la tempérance peut ainsi être considérée comme un pouvoir divin délégué, une vertu chrétienne allégorisée, particulièrement par Christine de Pizan quelques décennies plus tard dans son Epître Othéa (1400-1401) qui formalise le lien entre gouvernement de soi et gouvernement du monde : 

« Attrempance estoit aussi appellee deesse ; et pour ce que nostre corps humain est composé de diverses choses et doit estre attrempé selon raison, peut estre figuré a l’orloge qui a plusieurs roes et mesures ; et toutefoiz ne vaut rien l’orloge, s’il n’est attrempé, semblablement non fait nostre corps humain, se attrempance ne l’ordonne ».

Christine de Pizan, Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1.

La valeur éthique du temps est donc puissante et l’on comprend qu’elle soit mise à l’honneur dans le texte de de cette compilation de préceptes moraux à destination d’un jeune noble qu’est l’Epître Othéa. Or, les illustrations qui représentent Tempérance, toujours associée à l’équilibre de la mesure du temps, semblent s’adapter aux nouvelles technologies et au contexte de réception comme pour établir un lien entre réalité et allégorie et privilégier l’horloge mécanique au sablier. Par exemple, dans le manuscrit de cette œuvre offert à Philippe le Bon par Jean Miélot, l’enlumineur Loyset Liédet a dupliqué l’horloge qui figurait dans la salle d’audience ducale, pour en faire l’objet identifiant la vertu de patience et de mesure.

Epître Othéa, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, Loyset Liédet enlumineur, Lille, 1460. 
Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 5v.

Tempérance porte une horloge sur la tête qui est similaire à celle présente sur la scène de dédicace, mais également à celle du frontispice des Enseignements paternels et de L’Histoire d’Olivier de Castille et d’Artus d’Algarbe par Pierre Camus et adaptée par David Aubert Pour Philippe le Bon à Bruges vers 1467 (Paris, BnF, ms fr 12574, fol. 1). Toutes issues de l’atelier de Loyset Liédet, elles reflètent assurément une signature d’artiste mais également l’évolution d’une pensée politique qui s’appuie désormais sur la technologie savante de l’horloge mécanique, présente à la cour de Bourgogne, pour rappeler que le prince, par délégation divine est maître du temps, mais aussi que, par cette même grâce, il lui incombe d’en faire bon usage…

À venir

Cette réflexion sera au cœur de la communication que je donnerai au Congrès de la Renaissance Society of America à San Francisco le 19 février 2026, « The Prince as a Metronome: A Key to Introducing New Political Ideas? ». Le panel The Introduction of Novelty in Politics: a Question of Rhythm? accueillera également les réflexions de Nicole Hochner (The Rhythm of Change: Novelty in Nature, Politics and Music) et de Tracy Adams (The Novelty no one claimed: Henry VIII, Clement VII and the Politics of Innovation).

Sources iconographiques

Guillebert de Lannoy, Les Enseignements paternels, Bruges v. 1470 (atelier de Loyset Liédet), Bruxelles, KBR ms 10986, fol. 1. 

P. Camus, L’Histoire d’Olivier de Castille et Artus d’Algarbe, Bruges, 1467, (Loyset Liédet enlumineur), Paris, BnF, ms. fr. 12574, fol. 1.

Christine de Pizan, Épistre Othea, adaptée par Jean Miélot pour Philippe le Bon, (Loyset Liédet enlumineur), Lille v.1460, Bruxelles, KBR, ms 9392, fol 1 et 5v. 

Sources textuelles

Guillebert de Lannoy, L’Instruction d’un jeune prince, Œuvres de Guillebert de Lannoy, éd. C. Potvin, J.-C. Houzeau, Louvain, 1878.

Nicole Oresme, Le Livre du ciel et du monde, éd. A.D. Menut, Madison, The university of Wisconsin Press, 1968. 

Christine de Pizan, L’Épistre Othea, éd. G. Parussa, Genève, Droz, 2008. 

Christine de Pizan, Le Livre des faits et bonnes meurs du sage roy Charles V, éd. S. Solente, Paris-Champion 1936-1940, réimp. Genève Slatkine, 1977. 

Bibliographie sélective

Françoise Autrand, Charles V, le sage, Paris, Fayard, 1994.

Nancy Mason Bradbury & Carolyn P. Collette, “Changing Times: The Mechanical Clock in Late Medieval Litterature”, The Chaucer Review, 2009, vol. 43, n°4, p. 351-375. 

Kevin Roger, Le motet du XIVe siècle. Une subtile histoire du temps, ArTeHiS édition, Chapitre 3, L’art du temps au XIVe siècle, https://books.openedition.org/artehis/36666, [consulté le 2/02/2026]. 

Charity Cannon Willard, « Christine de Pisan’s Clock of Temperance”, L’Esprit créateur, 1962, vol. 2, n°3, p. 149-154. 


[1] Nous n’ignorons pas le débat actuel sur l’attribution de cette œuvre à Guillebert ou à son frère Hugues de Lannoy, mais nous laissons le lecteur se faire son avis en le renvoyant à B. Sterchi, « Hugues de Lannoy, auteur de l’Enseignement de vraie noblesse, de l’Instruction d’un jeune prince et des Enseignements paternels », Le Moyen Âge. Revue d’Histoire et de Philologie, tome CX, 2004/1, p. 79-117.   

Publication : Innovation and Medieval Communities

Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500).

This collective work edited by Élodie Lecuppre-Desjardin and Nils Bock, was published in January 2026 in the series Studies in European Urban History [SEUH 63] by Brepols.

Description

It has to be said that when it came to innovation medieval culture demonstrated its mastery of the art of the paradox. Medieval people were compelled to innovate, driven by the dissatisfaction that is part of their nature, leading to changes that could generate not only enthusiasm, but also mistrust and sometimes fear. In a world where innovation was ordinarily perceived in a negative light, societies developed discursive strategies to legitimize such developments, even going so far as to make the old out of the new. This book interrogates this gap between cultural assumptions and practical necessity. Drawing on numerous examples from the towns and cities of Western Europe between the thirteenth and the fifteenth centuries, it examines in context and in practice both sophisticated conceptions and unexamined habits of thought concerning innovation. These offered a range of possibilities for dealing with the new, often imposing novelty quietly, as the only means of maintaining the old state of affairs… at least in appearance.

Table of contents

Introduction – Élodie Lecuppre-Desjardin (Lille University, IRHiS) & Nils Bock (Münster University)

PART 1. Mastering Innovation: Communities and Individuals

Municipal law in the monastery. On becoming and being citizens in the later Middle Ages -Anne Diekjobst (Kiel University CAU)

Burghers’ reactions to new town books in Southwestern Germany in the Late Middle Ages – Olivier Richard (Fribourg University)

Innovation and ways of relating to time in memory writings by German townspeople at the dawn of the Early Modern Period – Aude-Marie Certin (Haute Alsace University)

Innovation in the Great Municipal Charter of Paris (1416) – Boris Bove (Rouen-Normandie University)

PART 2. Technological innovation at the heart of the circulation of knowledge and political intentions

Innovations catalysed by the papal court and the reconfiguration of local communities in and around early 14th-century Avignon – Valérie Theis (ENS Ulm, Paris)

The dukes of Burgundy’s Trésor de l’Épargne and reactions to it within princely administration – Rudi  Beaulant (Franche-Comté  University)

Technological innovation, social identities and the Dynastic State. Gunpowder Artillery in the Burgundian Polity (late 14th– early 16th c.) – Michael Depreter (University of Oxford)

Innovation and migration: The Economic impact of immigrant craftspeople in Late Medieval England  – Bart Lambert (Vrije University of Brussels)

Social incentives for innovation in Flemish artistic workshops: Social Network Analysis in late medieval art production – Joannes Van den Maagdenberg (UGent-ULB-Fondation Périer-d’Ieteren)

Plague Policies in the Fifteenth-Century Low Countries: Duplication, adaptation and Integration – Claire Weeda (Leiden University) 

PART 3. Think different: pioneering ideas from artists and scholars

Ecclesiological Innovations in the days of the Reform Councils of the Fifteenth-Century – Bénédicte Sère (Paris Nanterre University)

Mediaeval sacred song: creative impulses and innovation in repertoire, musical notation and transmission – Kristin Hoefener (University Nova of Lisbon, Centro de Estudos de Sociologia e Estética Musical)

“A desire to see more clearly”: theological device and sociological innovation of scholars in thirteenth-fifteenth centuries – Antoine Destemberg (Artois University)

Van Eyck’s Fictive Frames and Reinventions of Memorialisation – Andrew Murray (The Open University)

More Information

Élodie Lecuppre-Desjardin & Nils Bock (eds.), Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500, Turnhout: Brepols, 2026.

Guillaume de Machaut, Le remède de Fortune, Paris, BnF, ms. fr. 1586, fol. 30v.

Pépite : Descrire le corps physique : entre codes stéréotypés et actualisation

Billet rédigé par Tilleane Charavel

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

La description physique du corps dans les manuscrits médiévaux, et particulièrement ceux du XVe siècle, est relativement peu étudiée. Certains travaux abordent l’image du corps et sa représentativité, mais rares sont ceux qui en examinent la description littéraire en tant que tel dans les textes de cette période. La raison peut être attribuée au vide lexical. Le vocabulaire médiéval ne dispose pas d’un terme unique pour désigner le corps dans sa matérialité. « Physique » renvoie aux sciences de la nature, « physionomie » se limite aux traits du visage, tandis qu’« anathomie », cantonné aux traités médicaux, ne se rencontre pas dans les textes littéraires. Cette absence de lexique révèle le décalage entre la perception morale du corps et son observation physique. Les auteurs et prosateurs n’expriment simplement pas le corps selon une logique anatomique moderne mais à l’aide d’un vocabulaire typologique qui traduit la valeur morale ou sociale du personnage descrit.

Les textes littéraires du XVe siècle sont pour bon nombre d’entre eux des mises en prose ou issus de récits anciens. Par conséquent, ils exposent encore des descriptions de corps issues d’un système de représentation bien rodé où les personnages sont codifiés et ainsi conditionnés par leur apparence en fonction des catégories sociales et de leur fonction narrative1. Les éléments physiques demeurent encadrés par un système hiérarchique où la beauté incarne le bien et la laideur le mal selon une dimension binaire considérée par Thomas d’Aquin : le bien s’appuie sur la mesure, la beauté et l’ordre tandis que le mal réside en la privation de ces trois caractéristiques2. Le corps du chevalier est ainsi descrit comme « bel homme », « puissant de corps » ou « bien fourme » tandis que le vilain est « hideux » ou « de corps enorme et graisle ». La description du corps sert dans ces cas à codifier un ordre social et non à reproduire une réalité physique3. Elle ne vise pas la ressemblance mais l’exemplarité.

Il regarda loys de gavres que a son samblant luy sambloit estre moult jones pour souffrir ung sy puissant chevalier que estoit Cassidorus non pourtant selon sa grant jonesse le veoit estre moult puissant de corps et bien compasse de tous membres et avec ce le veoit estre tant bel chevalier que oncques son pareil navoit veu sa manière et sa contenance luy plaisoit moult.

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

Dans cette courte description, l’auteur ne cherche pas à dire comment le corps se présente mais plutôt qui est le personnage à travers son corps et ce qu’il représente. Dans la narration, Louis de Gavres est décrit du point de vue d’un autre chevalier et les choix typologiques ne sont pas sans conséquences. La description de son corps suggère en effet une action héroïque à venir. Jeunesse, puissance et noblesse se confondent alors.

Dans un autre registre, la description de Caligula dans les Chroniques de Haynaut est révélatrice de ses mauvais faits et la laideur fonctionne comme miroir du vice. L’auteur fait ici une rétrospective des empereurs romains qui ont existé, si bien que la description du corps est purement morale et ne s’intègre pas dans la narrative. Il incarne ainsi le vilain, celui à qui on ne doit pas ressembler malgré l’importance de son titre qui n’a que peu de valeur dans ce contexte.

Le 4e empereur de romme du nom gayus calligula et commcha a regner en lan de (?) Et dist Suetonus quil estoit dassez apparant statue de coleur palle et de corps enorme long et graisle et estoit camus et de larghe front et avoit peal de gueulx.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, f.264v

À l’instar de la beauté masculine, souvent héroïque, la beauté féminine, issue de la littérature courtoise, fonctionne comme composante de l’intrigue et reste un instrument narratif de séduction. Le corps n’est plus seulement un emblème social mais également un vecteur de vertu. Les traits décrits, quand ils le sont, répondent à une composition établie allant souvent de la tête au corps avec une typologie propre. La dame courtoise est « blanche », « belle » ou encore avec un « corps bien fait ».

La fresche couleur de son beau vysage estoit plus enluminee que la rose nest en en (sic) may qui est coulouree de blanc et vermeil les yeulx avoit beaux et vairs les sourchils traictils le corps bien fait les bras longs les mains blances et bien faittes ung petit avoit sourleve ses draps par coy on pooit apperchevoir son petit piet.

Le Livre de Gerart, conte de Nevers (Jean de Wavrin ?), Lille, v.1451-1469, Bruxelles, KBR, ms. 9631, ff. 98v-99

La dame est ici descrite selon les codes en vigueur. L’association « bien fait » ou « bien faittes », appliquée à différentes parties du corps à deux reprises, illustre l’usage d’une sorte de repère universel qui renvoie au rôle que la dame joue dans la littérature courtoise4. Présentée en tant que personnage secondaire, sa description suggère un intérêt amoureux pour le personnage principal. À la différence des hommes dont les descriptions se concentrent en général sur la personnalité (qui peut aussi être idéale et morale), celles des femmes privilégient le corps, considéré comme un élément central de l’identité du personnage de la dame.

Une grande majorité des descriptions de corps sont ainsi relatives à cette série de binômes hiérarchisés et antinomiques : beauté/laideur, chevalier/vilain, noblesse/vilénie et plus largement bien/mal. Rares sont les exceptions qui dérogent à cette règle bien établie et encore utilisée par les auteurs et prosateurs du XVe siècle. Ces exceptions relèvent parfois du merveilleux, ou bien d’une actualisation du système descriptif qui tend vers l’individualisation des personnages. À partir du Moyen-Âge tardif, la description du corps, encore soumise à des codes hérités d’un ordre social établis, s’enrichit de critères nouveaux : la taille et la stature deviennent des signes distinctifs, tandis que certains textes évoquent aussi des gestes caractéristiques ou, plus rarement, des mesures précises. La coexistence de l’écriture passée et l’écriture actualisée entraîne une ambivalence, fluctuante selon le genre littéraire du texte.

La société subit un changement progressif : alors que chacun trouvait sa place dans une hiérarchie féodale où la valeur du personnage dépend non pas de sa nature mais de sa classe sociale, ce système n’est plus strictement de mise5. La description du visage et du corps, qui ne servait pas jusqu’alors à identifier un individu, évolue avec de nouveaux outils descriptifs dont le sens du détail fait partie. La description du corps et le personnage co-produisent le sens, elle ne sert plus seulement à illustrer une typologie mais contribue à l’identité narrative. Le corps peut ainsi être représenté et s’exprimer autant dans sa forme morphologique qu’en mouvement. On remarque ainsi un approfondissement du personnage par une extension de détails physiques qui tendent vers une image de « réel ». Le détail, inséré dans une description, permet ainsi de réaffirmer l’unité du personnage et contribue à la construction d’une identité narrative6.

Les typologies tendent à s’amenuir, bien que les deux systèmes de descriptions restent encore concomitants. Dans les mises en prose, les descriptions des corps des personnages, reportées parfois à leurs actions, sont adaptées au temps de leur réception7. L’actualisation des procédés de descriptions physiques sont alors utilisés aux côtés des codes moraux et esthétiques et on continue à utiliser les binômes hiérarchisés.

Charles le noble empereur et roy de France estoit biaulx de corps mais merveilleux de regart. Il avoit 8 de ses pieds de long qui estoient bien longs. Il estoit gros par les rains et par le ventre bien convegnable ne trop gros ne trop graile. Il estoit gros de bras et de cuisses tresfort et tressage chevalier et de tous membres bien estoffez. Il avoit la face dune palme et de mie de long et sa barbe avoit une palme de long. Son nez estoit ne trop grant ne trop petit mais moyen, le front dun piet de long. Il avoit les ieulx comme de lyon estincelans comme escarboucle. Chascun de ses sourcis avoit demi palme. Il nestoit homme tant fuist hardis se charle le regardast par mal talent que il neuist paour. La coroie dont il se chamdoit avoit 8 pies de long sans che qui pendoit de hors le boucle.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9243, ff. 212v-213

Charlemagne est un empereur et, à ce titre, il est descrit par un champ lexical particulièrement élogieux, à l’image des plus grands chevaliers soit avec force, puissance, beauté, et courage. Mais l’accumulation de détails physiques, souvent exprimés par des adjectifs qualificatifs précis, des mesures anatomiques uniques ou par des analogies, manifeste une curiosité nouvelle pour le corps « réel » de l’empereur. Sa représentation dépasse alors la simple figure du pouvoir puisqu’elle offre une présence tangible et mesurable, celle d’un individu à part entière.

Si grant si let et si hideux que de sa façon se pouoit ung chascun merveillier. Car de haulteur pouoit bien avoir 15 pies en son estant. Son corps estoit noir comme ung egipcien sans blancheur mille du monde avoir si non les dens qui sambloient estre divoire ou de dens de poisson. Le visaige avoit grant et large comme le cul dun vaissel a mesurer ble. Le nez gros et long et les narrines ouvertes et larges a merveilles. Les yeulx gros et enflez saillans hors de sa face et ardans comme feu de charbon. Et son corps arme de bon harnois fin et bien ouvre lequel il avoit emble par enchantement en la cite de baldas. Et en son poing tenoit ung arc si grant et si fort que cinq hommes ne leussent mie tendu ne mie en corde.

Renault de Montauban (David Auvert), Bruges, v.1461-1468, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 5072, f.321

La description du corps du géant Noiron est actualisée de manière similaire, bien qu’il reste soumis aux codes moraux et esthétiques de la laideur et de la vilénie puisqu’il est censé incarner le mal. Présenté directement comme un personnage « let » et « hideux », le ton est donné. Pourtant, les détails abondent entre mesure et analogies précises, révélant la volonté de lui conférer une identité unique dans la narration. Certains codes moraux sont même bouleversés. Malgré sa nature de géant et sa grande laideur, Noiron est représenté comme un adversaire redoutable, fort et puissant. Contrairement à Charlemagne, empereur ayant réellement existé et très important dans la tradition historiographique, Noiron est un personnage entièrement fictif, ce qui traduit le désir de l’auteur d’en faire, là aussi, une figure singulière.

Le portrait littéraire évolue vers une forme de mimétisme : la quête de ressemblance manifeste l’émergence d’une conscience de l’individu. Si le modèle demeure souvent idéalisé, l’auteur s’efforce désormais de singulariser une figure par des traits physiques précis et reconnaissable. Par ailleurs, n’oublions pas qu’ici la recherche de la vérité est somme toute relative.  

Une question se pose alors : Les auteurs et prosateurs sont-ils en quête consciente de l’individualité du personnage ou simplement sujets à l’évolution des consciences du corps ? Et si la conscience du temps présent pouvait être un premier indice de cette évolution ? La description du corps devient au cours du XVe siècle un lieu d’expérimentation narrative où s’élabore, sans discours explicite sur l’individualité, une conscience de l’individu incarné. Celle-ci s’inscrit naturellement dans un changement de mentalité de cette société en mouvement du Moyen Âge tardif.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de ma thèse qui vise à comprendre comment pourtraire et descrire le personnage dans les manuscrits du XVe siècle de la Librairie de Philippe le Bon et Charles le Téméraire. L’émergence d’une conscience de l’individu est une question centrale dans mes recherches et l’étude de la description physique des corps, largement oubliée des études de la description au Moyen-Âge, en est un premier sujet révélateur.

BIBLIOGRAPHIE

Colombo Timelli, Maria, et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose aux XIVe-XVIe siècles, Thurnout : Brepols, 2010

Gallo, Daniela, Baurain-Rebillard, Laurence, Corps ou visages ? : fonctions, perceptions et actualité du portait, Rome : Officina Libraria, 2023

Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993

Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris : Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013

Le Goff, Jacques, Truong, Nicolas, Une histoire du corps au Moyen-Âge, Paris : Liana Levi, 2012

Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, pp.241-250

Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024

  1. Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris, Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013, p.135 []
  2. Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, p.247 []
  3. Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993, pp.12-13 []
  4. Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024, p.69 []
  5. Ishibashi, Masataka, 2013, p.127 []
  6. Hamon, Philippe, 1993, p.104 []
  7. Suard, François, « Les mises en prose épiques et romanesques : les enjeux littéraires », In : Colombo, Timelli et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose au XIVe-XVe siècles, Thurnout : Brepols, 2010, p.51 []

Compte-rendu ‘La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles)’ : colloque international

Billet rédigé par Lucie Rizzo

Programme et descriptif du colloque 

Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.

Mercredi 1er octobre 2025

Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».

Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.

Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/

Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.

Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.

Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.

Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.

L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.

Jeudi 2 octobre 2025

Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.

Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).

La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.

La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.

Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.

La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.

Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.

La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona » a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.

L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.

La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée. 

La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée « Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.

Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.

Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.

Vendredi 3 octobre 2025

La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).

La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.

La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.

Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique. 

Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).

La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.

La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.  

Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).

La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.

La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.

Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.

La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic (Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.

Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.

La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.

Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.

Album amicorum : Jonathan Dumont

Jonathan Dumont est docteur en Histoire, art et archéologie, collaborateur à l’université de Liège. Il est spécialiste d’histoire culturelle et politique dans les anciens Pays-Bas burgondo-habsbourgeois. Ses travaux portent principalement sur les discours et idéologies politiques. Il travaille actuellement sur le développement d’une revue en Open Access (Diamant) dans le cadre de l’université de Liège.

Jonathan Dumont a publié de nombreux articles et deux monographies importantes : Lilia Florent. L’imaginaire politique et social à la cour de France durant les Premières Guerres d’Italie (1494-1525), Paris, Champion, 2013; et Écrire un avènement. Charles de Habsbourg dans l’œuvre de Rémi Dupuis, Genève, Droz, 2024.

Le 22 janvier 2025, Jonathan a donné une conférence, intitulée Prendre le pouvoir par les mots. L’avènement de Charles de Habsbourg (1515), dans le cadre du séminaire de recherche organisé par Élodie Lecuppre-Desjardin à l’Université de Lille. En 2023, il a participé à une session sur les chronotopes dans le contexte du RSA Conference, organisée par Jan Blanc, Thalia Brero, Élodie Lecuppre-Desjardin et Marije Osnabrugge.

Le rapport au contrôle du temps (ou à la prétention du contrôle) dans la manière dont les princes se présentent dans les discours curiaux.

Histoire des idées politiques, des cultures politiques au Moyen Âge tardif et à la Renaissance.

Sources littéraires (poésie, chroniques, etc.) et correspondance

La manière dont les autorités (puissants, les princes surtout) prétendent imposer leur contrôle sur le temps par le discours.

Je ne sais pas si cela peut avoir un rapport direct avec la question du présent, mais pour le moment je lis et utilise les écrits de Karl Mannheim ((Karl Mannheim (1893-1947) qui est un sociologue allemand, principalement connu pour ses deux ouvrages : Le problème des générations (1928) et Idéologie et Utopie (1929). Je suis d’ailleurs en train d’écrire un article un article sur cette notion d’utopie en politique.

Le rapport au groupe, à la communauté ne serait-il pas essentiel pour appréhender la question d’un partage potentiel des perceptions du temps ?

Discours, princes, chronotopes

Une étude multidisciplinaire sur les discours du pouvoir dans l’Europe de la Renaissance.

Pépite : « Qui veult ouyr merveilles estranges raconter ? » George Chastelain et les merveilles d’un « notre temps »

Billet rédigé par Marie-Hélène Méresse

BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF

Alors que la perspective prochaine de « Présents prodigieux » imprègne toute l’équipe de Capt, en quête de merveilleux, mon attention revenait récemment sur un texte particulier, composé au XVe siècle par les deux premiers indiciaires de la cour de Bourgogne. La Recollection des merveilleuses advenues en notre temps, initiée par George Chastelain, poursuivie par Jean Molinet (le tout entre 1464 et 1496), organise en vers un ensemble d’événements choisis pour leur caractère extraordinaire. Le texte est connu, mais l’actualité du projet me poussait alors à le relire à la lumière de l’émerveillement que seuls les prodiges occasionnent.

Cet émerveillement, en effet, est teinté de l’étonnement que l’inattendu, combiné à l’inexplicable, engendre chez celui qui le voit ou l’entend. L’exemple topique des comètes permet ainsi à Chastelain d’exprimer son inquiétude quant à leur signification1 : 

J’ay vu deux, trois commettes
manifester au ciel,
Et d’estranges planettes
Plus amères que fiel,
Dont les fins non congnues
Sont d’esbahissement ;
Mais de leurs advenues
N’est nul vray jugement.

Ces prodiges signifient, pour l’indiciaire bourguignon, l’annonce d’un avenir incertain dans un monde changeant. À l’instar des comètes, ils témoignent d’un univers traversé de merveilles, révélatrices d’un mystère non encore dévoilé. Quand Molinet donne à ses strophes une teinte plus franchement politique2, Chastelain entretient l’incertitude d’une marge toujours mouvante entre observation et interprétation. Dans son écriture du prodige, « la difficile fixation du sens » est renforcée par le mélange des strates temporelles et l’instabilité manifeste du monde3. Le futur, pour l’historiographe habitué de politique, est-il donc tout à fait opaque et imprévisible ?

Dans les quarante-trois premières strophes rédigées par Chastelain, ces « merveilles » choisies, qui sont des événements survenus à partir de 1429, correspondent à plusieurs catégories :

Les unes sont piteuses
Et pour gens esbahir ;
Les autres sont doubteuses
De meschiefs advenir ;
Les tierces sont estranges
Et passent sens humain,
Aucunes en louanges,
Aultres par aultre main.

Pitoyables (« piteuses »), inquiétantes (« doubteuses »), ou inconnues et mystérieuses (« estranges »), ces affaires n’en ont pas moins de raisons de figurer parmi ce florilège qui se veut sensationnel. Dans les vers de Chastelain cependant, les prodiges liés aux phénomènes naturels se résument à deux strophes, consacrées l’une au tremblement de terre de novembre 1456 (p. 197), l’autre aux comètes déjà citées. Un seul prodige est humain et concerne un jeune homme possédant toutes les sciences (p. 191). Chacun d’eux renvoie à ce que le prodige, étymologiquement, signifie : un signe potentiel de l’action divine, dont le sens, qui échappe aux hommes, sera révélé plus tard. De ces prodiges, tournés vers le futur, se distinguent les événements étonnants qui suscitent pour leurs témoins l’étonnement, l’admiration et surtout la réflexion. Ce sont les « merveilles », vécues et partagées dans le temps présent, mais qu’une valeur exemplaire, portée par la mémoire, permet de dépasser. 

Elles concernent surtout des faits militaires, des avènements, des chutes spectaculaires, la majorité étant consacrée pour chaque strophe, ou presque, à une personnalité de l’époque. Peu de noms sont explicitement cités, aucune date n’est donnée. Tantôt l’auteur déplore les défauts de moralité (Agnès Sorel, le comte Jean V d’Armagnac) ; tantôt il décrit les fins tragiques et spectaculaires (Jacques d’Écosse, Jacques Cœur), ou les ascensions étonnantes (Jeanne d’Arc, Amédée VIII de Savoie). Le bestournement du monde est manifestement pluriel4. L’enchaînement rapide (souvent une strophe par cas) n’est pas toujours chronologique. Combiné à la réduction voire à l’absence de contexte, il donne l’impression d’une époque partagée (« notre temps ») où tout est possible et où se croisent pêle-mêle les destins les plus inouïs.

Si l’instabilité se pare des atours d’une fortune changeante et insaisissable, une seconde lecture nous invite pourtant à remettre cette inconstance en question. En évoquant Jacques Cœur, qui s’éleva « par mistère » et chuta « par fortune », Chastelain ne veut-il pas aussi critiquer l’ascension de ceux qui s’élèvent indûment (et le mystère serait plutôt là), pour en venir à la conclusion, somme toute logique, d’une roue de Fortune qui ramène fatalement au plus bas ? Notons que le Bourguignon ne manque pas, au passage, l’occasion de donner à cette « fortune » la consistance d’un homme (et l’inconstance d’un roi) dont l’ingratitude même a mis la roue en mouvement5 De la même façon, « l’estrange », c’est-à-dire ce soi-disant merveilleux que suggèrent les premiers vers (« Qui veult ouyr merveilles / Estranges raconter ? ») et qui semble à première vue conduire vers le champ de l’incompréhensible, n’est pas sans laisser transparaître parfois une réalité plus simplement humaine, dictée par les tribulations de la vie politique et ses brutalités. Plus qu’une perte de sens, c’est une rupture profonde avec l’ordre établi et les valeurs qui le fondent. Ainsi de Gilles de Bretagne, qui fut étranglé « par mode estraigne », mais de « l’adveu de son frère » (le duc François Ier) : ce dernier devant finir, non moins logiquement, par en mourir « de mort amère »6.

À bien y regarder, par ailleurs, l’indiciaire bourguignon ne semble pas si farouchement opposé à tous les revirements possibles, notamment lorsqu’il s’agit de valoriser son duc. C’est bien à Philippe le Bon, ce « prince soubs la nue le plus victorieux », que revint le mérite d’avoir réussi à soumettre une Gand jusqu’alors invaincue : « Dont cas de telle gloire / Ne fut, passé mil ans » (p.194-5). Et c’est auprès du même puissant prince que le dauphin de France dû « prendre umbroyance » (chercher refuge), forcé qu’il fut de fuir « son sourgeon » et son propre royaume (p. 197).

Certaines figures possèdent même une vertu suffisamment exceptionnelle pour justifier leur promotion. La mort soudaine et inexpliquée de Ladislas de Hongrie (« Ne sçait-on par quel tour »), permit l’avènement d’un Mathias Corvin, homme de « basse origine » (selon Chastelain) mais non dénué de vertu : « Luy mort, prit la couronne / Un pauvre compagnon, / Vertueuse personne / Et de très-grant renom » (p. 196). Un nouveau type de prince paraît en Europe, auquel le mérite, celui d’une pratique efficace du pouvoir, permet de s’élever. À Francesco Sforza, « povre routier » qui sut conquérir Milan et en tirer plus grand honneur et réputation qu’un roi vrai héritier, Chastelain admet ainsi que soit due « La gloire de l’arroy, / Car a vertu congnue / Vaut couronne de roy » (p. 193).

Ainsi, l’éclat des merveilles rapportées par Chastelain n’occulte pas celui de parcours humains qui, heureux ou malheureux, furent avant tout guidés par une volonté individuelle. Les temps (représentés et rappelés par l’emploi anaphorique de la première personne : « j’ai vu ») voient s’élever et retomber des hommes et des femmes qui ont su se montrer capables de profiter d’une situation donnée afin de s’illustrer. Le regard d’un témoin qui, plus qu’il ne voit, donne à voir, renforce l’expression d’une contemporanéité qui rassemble par le vécu et la mémoire des événements partagés. Les traits de l’aléatoire ou de l’accidentel apparaissent dès lors comme le décor merveilleux du réel visible par tous. Les événements décrits sont sans doute bien « merveilleux » au sens exceptionnel du terme, mais ils ne sauraient être réduits au rang des accidents que seul le hasard provoque. Ils sont les manifestations d’un temps qui accélère, voyant s’illustrer l’opportunité politique et la capacité des hommes à s’en saisir.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Le thème des « merveilles », observées par l’historiographe des ducs de Bourgogne « en son temps », lie à la question de la contemporanéité celle d’une expérience plus vive du présent politique. Il me permet ici d’aborder l’un des nombreux enjeux des « Présents prodigieux » que le colloque de Lausanne se proposera d’étudier.

BIBLIOGRAPHIE

Armstrong Adrian, Kay Sarah, Une Muse savante ? Poésie et savoir, du Roman de la Rose jusqu’aux grands rhétoriqueurs, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 82-83.

Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95.

Doudet Estelle, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, H. Champion, 2005

Frieden Philippe, « Les vers d’autrui: la Recollection des merveilleuses advenues de George Chastelain et Jean Molinet », Le moyen français, 88-93, 2023, p. 195-214

Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485

  1. Georges Chastelain, Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, Beussner, 1863-1868, 8 vol., t.7, p. 187-202, ici p. 201. Les citations suivantes sont faites d’après cette édition, qui ne donne cependant que la contribution de George Chastelain, sur laquelle se concentre ce billet. Pour l’ensemble de l’œuvre, avec la continuation de Jean Molinet, voir l’édition suivante : Jean Molinet, Faictz et dictz, éd. Noël Dupire, Paris, Picard, 1937-1939, 3 vol., t.1, p. 284-334. []
  2. La comète apparait plus clairement, pour Jean Molinet, comme un signe annonciateur politique : Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485, ici p. 471-2. []
  3. Sur le signe prodigieux dans l’écriture de Chastelain, voir Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, Honoré Champion, 2005, p. 615-622. Sur l’utilisation et l’intérêt rhétorique des comètes, entre la Chronique et la Recollection, et dans son rapport à l’écriture de Jean Molinet, voir également Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95. []
  4. Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain, op. cit., p. 324. []
  5. « Puis ay vu par mistère / Monter un argentier, / Le plus grand de la terre, / Marchand et financier, / Que depuis par fortune / Vis mourir en exil, / Après bonté mainte une / Faite au roi par ichil », George Chastelain, Œuvres, t.7, p. 190-191. []
  6. « Un Gilles de Bretaigne, / Nepveu au roi Charlon, / Vis-je, par mode estraigne, / Estrangler en prison, / Par l’adveu de son frère, / Qui, cité devant Dieu, / Mourut de mort amère / En fondant comme sieu », ibid., p. 192. []