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Pépite : Le même jour d’une autre année. Louise de Savoie et les coïncidences calendaires

Billet rédigé par Thalia Brero

Louise de Savoie. Livre d’heures de Catherine de Médicis, 1573. Paris, BnF, ms. nouv. acq. lat. 82, f. 2v.

Le premier jour de janvier, je perdis mon mari et le premier jour de janvier, mon fils fut Roy de France. Le jour de la Conversion saint Paul [25 janvier], mon fils fut en tres grand danger de mourir et à semblable jour, il fut oinct et sacré en l’Eglise de Reims.1

C’est ainsi que commence le Journal de Louise de Savoie (1476-1531) : en constatant une correspondance calendaire entre deux moments parmi les plus angoissants de son existence et deux événements particulièrement heureux. Le 1er janvier fut en effet le jour de la mort de son époux, Charles d’Angoulême (1496), qui la laissait veuve à dix-neuf ans avec deux enfants en bas âge, seule dans un pays qui n’était pas le sien. Près de vingt ans plus tard, une deuxième mort, celle du roi de France Louis XII (1515) hissera sur le trône de France son fils, François Ier, premier dans l’ordre de succession.

La deuxième paire d’événements reproduit un contraste similaire : en 1501, le futur François Ier, âgé de 6 ans, échappa de peu à un grave accident de cheval.

Le jour de la conversion de saint Paul, 25 de janvier, environ deux heures apres midi, mon Roy, mon Seigneur, mon Cesar et mon filz, aupres d’Amboise fut emporté au travers des champs par une hacquenée que lui avoit donnée le Mareschal de Gyé, et fut le danger sy grand que ceux qui estoient presens l’estimerent irreparable. Toutes fois Dieu, protecteur des femmes veufves et defenseur des orphelins, prevoyant les choses futures, ne me voulut abandonner, cognoissant que si cas fortuit m’eust si soudainement privée de mon amour, j’eusse esté trop infortunée.2

Quinze ans jour pour jour après cet épisode effrayant, le 25 janvier 1501, François Ier fut sacré dans la cathédrale de Reims.

Avec un sens certain de la mise en scène au travers duquel on perçoit cependant les accents de la sincérité, Louise de Savoie donne à méditer sur le contraste entre la vulnérabilité de cet enfant orphelin de père et la toute-puissance du roi de France qu’il devint. Quant à Louise elle-même, elle semble mesurer le chemin parcouru depuis ses anxiétés de la jeune mère jusqu’à son triomphe mêlé à celui de son fils – elle sera plusieurs fois régente du royaume.

Il n’est pas anodin que ces notations figurent en exergue de son Journal. Ce texte, dont l’original est introuvable, nous est parvenu par trois copies du XVIIe siècle3. Il énumère sous forme de liste plus de 130 moments de la vie familiale et politique de Louise de Savoie et de son fils François Ier, toujours assortis de la date (et parfois de l’heure) où ils sont survenus. La période documentée par le Journal s’étend de 1508 à 1522, bien que quelques notices isolées concernent les décennies précédentes. Pareille collection d’événements datés est rare pour l’époque, même si les livres de raison et mémoires privés se multiplient alors en France. Plus exceptionnelle encore est la structure très particulière de ce texte, qui ne répond pas à une logique chronologique.

Le Journal est en effet agencé en douze parties, qui correspondent aux douze mois de l’année. Ainsi, des événements éparpillés sur une quinzaine d’années ou plus sont rassemblés, dans ce document, sous le mois durant lequel ils sont survenus. Cette collection de dates relatives au roi et à sa famille proche avait sans doute des visées astrologiques, comme en témoignent les précisions horaires ; la plupart des spécialistes s’accordent à ce sujet, même si les avis divergent quand il s’agit de déterminer si c’était là un objectif parmi d’autres de ce Journal ou son but principal. Partagées sont également les opinions quant à l’auteur du texte : Louise seule ou au contraire un astrologue de cour (François Desmoulins, Jean Thénaud) ? Louise dictant à un de ses secrétaires ? Un astrologue de cour remaniant les notes de Louise ?

Un indice essentiel pour comprendre la genèse de ce texte est cependant passé largement inaperçu. En 1904, l’historien Henri Hauser avait posé les premiers jalons d’une analyse critique de ce Journal dans un article qui a été systématiquement repris par les chercheurs et chercheuses s’y étant par la suite intéressés4.

Quelques années plus tard, en 1913, il publiait un codicille à cette première recherche sous la forme d’un second article beaucoup plus bref qui, lui, est resté largement inaperçu. Henri Hauser avait en effet entre temps trouvé dans les archives du bibliophile dijonnais Philibert de la Mare (1615-1687) une copie du Journal précédée de cette mention :

Extrait des mémoires escrits à la fin de chaque mois du calendrier de certaines heures extrêmement bien escrittes à la main en petits feuillets d’un velin fort net et poly que l’on tient avoir apartenu à Louyse de Savoye, mere du roy François.5

Les livres d’heures, répandus dans les élites depuis le XIVe siècle, commençaient invariablement par un calendrier, généralement réparti en douze pages illustrées par les travaux des champs et les signes astrologiques correspondant à chaque mois. Louise de Savoie en possédait apparemment un qui comportait des feuillets libres entre chaque mois, dans lequel elle aurait inscrit ou fait inscrire ses listes de dates et d’événements, ce qui explique la structure mensuelle de l’ensemble – qui fera par la suite l’objet de copies séparées.

Ce Journal (on aura compris que ce titre lui a été attribué plus tardivement) se trouve ainsi à la croisée de plusieurs conceptions du temps. Comme d’autres chefs de famille de son époque, Louise de Savoie a noté dans un de ses livres les plus privés, les plus utilisés, des informations relatives aux siens et à ses affaires. Mais il n’était bien sûr pas question, pour cette aristocrate, d’inscrire ces informations personnelles dans son livre de comptes comme les marchands ou les bourgeois : elle le fit dans les pages de vélin de son livre d’heures. Ces bribes de sa vie présente, soigneusement datées – pour en garder mémoire, sans doute, mais aussi pour déduire l’avenir grâce à la lecture des astres – avoisinaient l’une des expressions les plus éloquentes de la circularité du temps chrétien : l’année liturgique, dont Louise pouvait suivre les étapes inlassablement répétées dans le calendrier perpétuel de son livre d’heures.

Louise de Savoie et François Ier. Symphorien Champier, Les Grans croniques des gestes et vertueux faictz des tresexcellens catholicques illustres et victorieux ducz et princes des pays de Savoye et Piemont, Paris, Jean de La Garde, 1516. Paris, BnF, Réserve des livres rares, Vélins 1173, fol. 1.

Il n’est pas aisé de déterminer quelle part des notices fut rédigée au jour le jour et laquelle le fut rétrospectivement. Ce qui paraît certain, c’est que les passages cités plus haut, qui ouvrent précisément le Journal, ont une dimension programmatique – et pas seulement parce que ces événements eurent lieu le premier mois de l’année. Leur rédaction témoigne d’une triple opération : d’abord, de prêter attention à la date à laquelle était survenu un événement, ce qui à l’époque n’allait pas du tout de soi. Ensuite, de s’en souvenir et, enfin, de mettre en résonance des faits se déroulant à des années d’intervalle, n’ayant pas d’autre lien que la coïncidence calendaire – en apparence du moins, car si Louise ne le dit pas explicitement, il est clair qu’elle estime qu’il y a un message, une leçon à tirer de cette synchronicité à travers les années.

Les médiévaux portaient une attention très limitée aux dates et même en ce début de XVIe siècle lors duquel Louise écrivait, sa démarche reste très inhabituelle – bien que l’on puisse observer quelques indices d’une conception du temps analogue à la sienne dans d’autres milieux curiaux contemporains6. Pourtant, cette attention nouvelle pour les dates et les coïncidences calendaires n’était en réalité pas si neuve… puisqu’elle est largement attestée dans l’Antiquité romaine. Tacite relève par exemple qu’Auguste « avait cessé de vivre le jour même où jadis il avait reçu l’empire »7, et des auteurs comme Suétone, Cicéron ou Plutarque se montraient friands de coïncidences entre dates marquantes. Il est d’ailleurs avéré que certains politiciens romains firent en sorte de les provoquer, en planifiant par exemple leurs entrées triomphales le jour de leur anniversaire8.

Louise de Savoie était une femme instruite entourée d’érudits. Il n’est pas invraisemblable que ces anecdotes romaines aient été connues si ce n’est d’elle, du moins de son entourage, et qu’elles aient été réactualisées pour alimenter la légende royale autour de son fils à laquelle Louise travaillait inlassablement… et au sein de laquelle elle n’oubliait pas de se placer.

Voici pour finir comment elle commente la coïncidence des événements du 1er janvier évoqués ci-dessus :

Pour ce suis-je bien tenue obligée à la divine Miséricorde, par laquelle j’ai esté amplement recompensée de toutes les adversités et inconveniens qui m’estoient advenus en mes premiers ans et en la fleur de ma jeunesse. Humilité m’a tenu compagnie et patience ne m’a jamais abandonnée.9

Louise de Savoie s’inscrit dans un croisement des temporalités qui est bien de son temps. Sa lecture des événements reprend le motif ancien de la roue de la Fortune qu’elle semble superposer à celui, plus moderne, du cadran d’horloge. Les destinées changent radicalement selon les mouvements de la roue, mais désormais, les mouvements de celle-ci semblent dotés d’une précision porteuse de sens – tout entière tournée vers la destinée exceptionnelle de sa famille.

Fortune aveugle tourne sa roue. Enluminure d’Etienne Colaud dans Le Livre des cas des nobles hommes de Jehan Boccace, traduction de Laurent de Premierfait, fin XVe siècle
Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. fr. 130, fol. 1r.

A VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de la recherche que je mène avec Jan Blanc sur l’attention portée aux dates entre le XIVe et le XVIIe siècle, provisoirement intitulée Ego-événements et calendriers individuels : l’émergence des dates personnelles. Elle donnera lieu à un livre qui croisera les approches d’histoire et d’histoire de l’art sur la question.

BIBLIOGRAPHIE

Source

« Journal de Louise de Savoie », dans Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464.

Pour aller plus loin

Dickman Orth, Myra, « Francis Du Moulin and the Journal of Louise of Savoy », The Sixteenth Century Journal, 13/1 (Spring 1982), p. 55-66.

Hauser, Henri, « Étude critique sur le Journal de Louise de Savoie », Revue historique, 86 (1904), p. 280-303.

Hauser, Henri, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), 50-54.

Kuperty-Tsur, Nadine, « Le Journal de Louise de Savoie : nature et visées », dans Louise de Savoie (1476-1531), éd. Pascal Brioist et al., Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015, https://doi.org/10.4000/books.pufr.8390.

Virastau, Nicolae Alexandru, Early Modern French Autobiography, Leiden, Boston, Brill, 2021, chapitre « Louise de Savoie and her diary », p. 87-119.

  1. « Journal de Louise de Savoie », dans Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464, ici p. 457. []
  2. Ibid. []
  3. Kuperty-Tsur, Nadine, « Le Journal de Louise de Savoie : nature et visées », dans Louise de Savoie (1476-1531), éd. Pascal Brioist et al., Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015, § 5-6 ; Henri Hauser, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), p. 50-54, ici p. 51. []
  4. Hauser, Henri, « Étude critique sur le Journal de Louise de Savoie », Revue historique, 86 (1904), p. 280-303. []
  5. Hauser, Henri, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), p. 50-54, ici p. 51. []
  6. Voir également, pour l’attention portée dans les élites à un autre type de synchronicité, l’article de Lucie Rizzo au sein de ce même carnet Hypothèses, « Un grand jour à plus d’un titre. Une coïncidence événementielle dans les mémoires de Ludwig von Diesbach ». []
  7. Tacite, Annales, 1.9.1. : Idem dies accepti quondam imperii princeps et uitae supremus. La date en question étant celle du 19 août, où Auguste fut nommé consul (43 av. n. è.) et où il mourut (14 de n. è.). []
  8. Feeney, Dennis, Caesar’s Calendar. Ancient Time and the Beginnings of History, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 2007, p. 148-149, 278. []
  9. Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464, ici p. 457. []

Participation à l’école d’été : Marie Verbiest a participé à l’école d’été « Fabriquer un livre au XVIe siècle »

Bourges, 22-28 juin 2025

Du 22 au 28 juin 2025, Marie Verbiest a participé à l’école d’été « La Fac-Tory : Fabriquer un livre au XVIe siècle » organisée par Rémi Jimenes (Université de Tours) et le Centre d’études supérieures de la Renaissance (Tours) au sein du projet TypoReF – Typographie de la Renaissance française, 1470-1640. Les activités étaient organisées à Bourges dans Les mille univers, où nous, un groupe d’environ 25 participants, avons réalisé l’impression d’un texte – de la mise en page et la composition typographique jusqu’à la conception de la couverture et la reliure manuelle.

Participation au colloque : Marie Verbiest a participé au 66e Rencontres du CEEB

“Les ducs de Bourgogne dans les conflits de leur temps (XIVe-XVIe siècles)”

Paderborn, 25-27 septembre 2025

Le 27 septembre 2025, Marie Verbiest a participé au colloque 66e Rencontres –  Les ducs de Bourgogne dans les conflits de leur temps (XIVe-XVIe siècles du Centre Européen des Études bourguignonnes (CEEB) à Paderborn. Elle a présenté une intervention, intitulée « Les feuilles d’actualité sur les guerres de Gueldre (1538-1543): Chambre d’écho des guerres d’Italie ? »

MON INTERVENTION

Sous l’impulsion de grands événements « internationaux » au début du XVIe siècle tout comme d’innovations technologiques comme l’imprimerie, apparaît ce que l’on appelle aujourd’hui « le marché des nouvelles ». Même si ces premières « feuilles d’actualité » traitaient généralement des conflits majeurs, un événement plus régional pouvait néanmoins recevoir une couverture médiatique considérable, comme ce fut le cas lors des guerres de Gueldre (1538-1543) entre Charles V et le duc de Gueldre lié aux droits de succession au duché. Dans cette communication, j’aimerais analyser la représentation de ce conflit et de ses principaux acteurs à travers les imprimés d’actualité. De quelle manière, au sein de la médiatisation, sont évoqués, expliqués et justifiés les événements ainsi que les actions des autorités impliquées dans cette confrontation ? Et comment un conflit régional a-t-il pu devenir la chambre d’écho d’un affrontement international bien plus vaste ?

Le Centre Européen d’Études bourguignonnes envisage de publier les actes de colloque au cours de l’automne 2026.

Pépite : Descrire le corps physique : entre codes stéréotypés et actualisation

Billet rédigé par Tilleane Charavel

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

La description physique du corps dans les manuscrits médiévaux, et particulièrement ceux du XVe siècle, est relativement peu étudiée. Certains travaux abordent l’image du corps et sa représentativité, mais rares sont ceux qui en examinent la description littéraire en tant que tel dans les textes de cette période. La raison peut être attribuée au vide lexical. Le vocabulaire médiéval ne dispose pas d’un terme unique pour désigner le corps dans sa matérialité. « Physique » renvoie aux sciences de la nature, « physionomie » se limite aux traits du visage, tandis qu’« anathomie », cantonné aux traités médicaux, ne se rencontre pas dans les textes littéraires. Cette absence de lexique révèle le décalage entre la perception morale du corps et son observation physique. Les auteurs et prosateurs n’expriment simplement pas le corps selon une logique anatomique moderne mais à l’aide d’un vocabulaire typologique qui traduit la valeur morale ou sociale du personnage descrit.

Les textes littéraires du XVe siècle sont pour bon nombre d’entre eux des mises en prose ou issus de récits anciens. Par conséquent, ils exposent encore des descriptions de corps issues d’un système de représentation bien rodé où les personnages sont codifiés et ainsi conditionnés par leur apparence en fonction des catégories sociales et de leur fonction narrative1. Les éléments physiques demeurent encadrés par un système hiérarchique où la beauté incarne le bien et la laideur le mal selon une dimension binaire considérée par Thomas d’Aquin : le bien s’appuie sur la mesure, la beauté et l’ordre tandis que le mal réside en la privation de ces trois caractéristiques2. Le corps du chevalier est ainsi descrit comme « bel homme », « puissant de corps » ou « bien fourme » tandis que le vilain est « hideux » ou « de corps enorme et graisle ». La description du corps sert dans ces cas à codifier un ordre social et non à reproduire une réalité physique3. Elle ne vise pas la ressemblance mais l’exemplarité.

Il regarda loys de gavres que a son samblant luy sambloit estre moult jones pour souffrir ung sy puissant chevalier que estoit Cassidorus non pourtant selon sa grant jonesse le veoit estre moult puissant de corps et bien compasse de tous membres et avec ce le veoit estre tant bel chevalier que oncques son pareil navoit veu sa manière et sa contenance luy plaisoit moult.

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

Dans cette courte description, l’auteur ne cherche pas à dire comment le corps se présente mais plutôt qui est le personnage à travers son corps et ce qu’il représente. Dans la narration, Louis de Gavres est décrit du point de vue d’un autre chevalier et les choix typologiques ne sont pas sans conséquences. La description de son corps suggère en effet une action héroïque à venir. Jeunesse, puissance et noblesse se confondent alors.

Dans un autre registre, la description de Caligula dans les Chroniques de Haynaut est révélatrice de ses mauvais faits et la laideur fonctionne comme miroir du vice. L’auteur fait ici une rétrospective des empereurs romains qui ont existé, si bien que la description du corps est purement morale et ne s’intègre pas dans la narrative. Il incarne ainsi le vilain, celui à qui on ne doit pas ressembler malgré l’importance de son titre qui n’a que peu de valeur dans ce contexte.

Le 4e empereur de romme du nom gayus calligula et commcha a regner en lan de (?) Et dist Suetonus quil estoit dassez apparant statue de coleur palle et de corps enorme long et graisle et estoit camus et de larghe front et avoit peal de gueulx.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, f.264v

À l’instar de la beauté masculine, souvent héroïque, la beauté féminine, issue de la littérature courtoise, fonctionne comme composante de l’intrigue et reste un instrument narratif de séduction. Le corps n’est plus seulement un emblème social mais également un vecteur de vertu. Les traits décrits, quand ils le sont, répondent à une composition établie allant souvent de la tête au corps avec une typologie propre. La dame courtoise est « blanche », « belle » ou encore avec un « corps bien fait ».

La fresche couleur de son beau vysage estoit plus enluminee que la rose nest en en (sic) may qui est coulouree de blanc et vermeil les yeulx avoit beaux et vairs les sourchils traictils le corps bien fait les bras longs les mains blances et bien faittes ung petit avoit sourleve ses draps par coy on pooit apperchevoir son petit piet.

Le Livre de Gerart, conte de Nevers (Jean de Wavrin ?), Lille, v.1451-1469, Bruxelles, KBR, ms. 9631, ff. 98v-99

La dame est ici descrite selon les codes en vigueur. L’association « bien fait » ou « bien faittes », appliquée à différentes parties du corps à deux reprises, illustre l’usage d’une sorte de repère universel qui renvoie au rôle que la dame joue dans la littérature courtoise4. Présentée en tant que personnage secondaire, sa description suggère un intérêt amoureux pour le personnage principal. À la différence des hommes dont les descriptions se concentrent en général sur la personnalité (qui peut aussi être idéale et morale), celles des femmes privilégient le corps, considéré comme un élément central de l’identité du personnage de la dame.

Une grande majorité des descriptions de corps sont ainsi relatives à cette série de binômes hiérarchisés et antinomiques : beauté/laideur, chevalier/vilain, noblesse/vilénie et plus largement bien/mal. Rares sont les exceptions qui dérogent à cette règle bien établie et encore utilisée par les auteurs et prosateurs du XVe siècle. Ces exceptions relèvent parfois du merveilleux, ou bien d’une actualisation du système descriptif qui tend vers l’individualisation des personnages. À partir du Moyen-Âge tardif, la description du corps, encore soumise à des codes hérités d’un ordre social établis, s’enrichit de critères nouveaux : la taille et la stature deviennent des signes distinctifs, tandis que certains textes évoquent aussi des gestes caractéristiques ou, plus rarement, des mesures précises. La coexistence de l’écriture passée et l’écriture actualisée entraîne une ambivalence, fluctuante selon le genre littéraire du texte.

La société subit un changement progressif : alors que chacun trouvait sa place dans une hiérarchie féodale où la valeur du personnage dépend non pas de sa nature mais de sa classe sociale, ce système n’est plus strictement de mise5. La description du visage et du corps, qui ne servait pas jusqu’alors à identifier un individu, évolue avec de nouveaux outils descriptifs dont le sens du détail fait partie. La description du corps et le personnage co-produisent le sens, elle ne sert plus seulement à illustrer une typologie mais contribue à l’identité narrative. Le corps peut ainsi être représenté et s’exprimer autant dans sa forme morphologique qu’en mouvement. On remarque ainsi un approfondissement du personnage par une extension de détails physiques qui tendent vers une image de « réel ». Le détail, inséré dans une description, permet ainsi de réaffirmer l’unité du personnage et contribue à la construction d’une identité narrative6.

Les typologies tendent à s’amenuir, bien que les deux systèmes de descriptions restent encore concomitants. Dans les mises en prose, les descriptions des corps des personnages, reportées parfois à leurs actions, sont adaptées au temps de leur réception7. L’actualisation des procédés de descriptions physiques sont alors utilisés aux côtés des codes moraux et esthétiques et on continue à utiliser les binômes hiérarchisés.

Charles le noble empereur et roy de France estoit biaulx de corps mais merveilleux de regart. Il avoit 8 de ses pieds de long qui estoient bien longs. Il estoit gros par les rains et par le ventre bien convegnable ne trop gros ne trop graile. Il estoit gros de bras et de cuisses tresfort et tressage chevalier et de tous membres bien estoffez. Il avoit la face dune palme et de mie de long et sa barbe avoit une palme de long. Son nez estoit ne trop grant ne trop petit mais moyen, le front dun piet de long. Il avoit les ieulx comme de lyon estincelans comme escarboucle. Chascun de ses sourcis avoit demi palme. Il nestoit homme tant fuist hardis se charle le regardast par mal talent que il neuist paour. La coroie dont il se chamdoit avoit 8 pies de long sans che qui pendoit de hors le boucle.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9243, ff. 212v-213

Charlemagne est un empereur et, à ce titre, il est descrit par un champ lexical particulièrement élogieux, à l’image des plus grands chevaliers soit avec force, puissance, beauté, et courage. Mais l’accumulation de détails physiques, souvent exprimés par des adjectifs qualificatifs précis, des mesures anatomiques uniques ou par des analogies, manifeste une curiosité nouvelle pour le corps « réel » de l’empereur. Sa représentation dépasse alors la simple figure du pouvoir puisqu’elle offre une présence tangible et mesurable, celle d’un individu à part entière.

Si grant si let et si hideux que de sa façon se pouoit ung chascun merveillier. Car de haulteur pouoit bien avoir 15 pies en son estant. Son corps estoit noir comme ung egipcien sans blancheur mille du monde avoir si non les dens qui sambloient estre divoire ou de dens de poisson. Le visaige avoit grant et large comme le cul dun vaissel a mesurer ble. Le nez gros et long et les narrines ouvertes et larges a merveilles. Les yeulx gros et enflez saillans hors de sa face et ardans comme feu de charbon. Et son corps arme de bon harnois fin et bien ouvre lequel il avoit emble par enchantement en la cite de baldas. Et en son poing tenoit ung arc si grant et si fort que cinq hommes ne leussent mie tendu ne mie en corde.

Renault de Montauban (David Auvert), Bruges, v.1461-1468, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 5072, f.321

La description du corps du géant Noiron est actualisée de manière similaire, bien qu’il reste soumis aux codes moraux et esthétiques de la laideur et de la vilénie puisqu’il est censé incarner le mal. Présenté directement comme un personnage « let » et « hideux », le ton est donné. Pourtant, les détails abondent entre mesure et analogies précises, révélant la volonté de lui conférer une identité unique dans la narration. Certains codes moraux sont même bouleversés. Malgré sa nature de géant et sa grande laideur, Noiron est représenté comme un adversaire redoutable, fort et puissant. Contrairement à Charlemagne, empereur ayant réellement existé et très important dans la tradition historiographique, Noiron est un personnage entièrement fictif, ce qui traduit le désir de l’auteur d’en faire, là aussi, une figure singulière.

Le portrait littéraire évolue vers une forme de mimétisme : la quête de ressemblance manifeste l’émergence d’une conscience de l’individu. Si le modèle demeure souvent idéalisé, l’auteur s’efforce désormais de singulariser une figure par des traits physiques précis et reconnaissable. Par ailleurs, n’oublions pas qu’ici la recherche de la vérité est somme toute relative.  

Une question se pose alors : Les auteurs et prosateurs sont-ils en quête consciente de l’individualité du personnage ou simplement sujets à l’évolution des consciences du corps ? Et si la conscience du temps présent pouvait être un premier indice de cette évolution ? La description du corps devient au cours du XVe siècle un lieu d’expérimentation narrative où s’élabore, sans discours explicite sur l’individualité, une conscience de l’individu incarné. Celle-ci s’inscrit naturellement dans un changement de mentalité de cette société en mouvement du Moyen Âge tardif.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de ma thèse qui vise à comprendre comment pourtraire et descrire le personnage dans les manuscrits du XVe siècle de la Librairie de Philippe le Bon et Charles le Téméraire. L’émergence d’une conscience de l’individu est une question centrale dans mes recherches et l’étude de la description physique des corps, largement oubliée des études de la description au Moyen-Âge, en est un premier sujet révélateur.

BIBLIOGRAPHIE

Colombo Timelli, Maria, et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose aux XIVe-XVIe siècles, Thurnout : Brepols, 2010

Gallo, Daniela, Baurain-Rebillard, Laurence, Corps ou visages ? : fonctions, perceptions et actualité du portait, Rome : Officina Libraria, 2023

Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993

Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris : Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013

Le Goff, Jacques, Truong, Nicolas, Une histoire du corps au Moyen-Âge, Paris : Liana Levi, 2012

Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, pp.241-250

Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024

  1. Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris, Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013, p.135 []
  2. Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, p.247 []
  3. Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993, pp.12-13 []
  4. Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024, p.69 []
  5. Ishibashi, Masataka, 2013, p.127 []
  6. Hamon, Philippe, 1993, p.104 []
  7. Suard, François, « Les mises en prose épiques et romanesques : les enjeux littéraires », In : Colombo, Timelli et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose au XIVe-XVe siècles, Thurnout : Brepols, 2010, p.51 []