Du 10 au 13 septembre dernier, se tenait à Palerme le XIIème congrès ‘La città crocevia : relazioni e scambi, insezioni ed incroci nelle realtà urbana’ de l’AISU (Associazione Internazionale di Storia Urbana). Dans le cadre du panel interdisciplinaire et diachronique « Urban Images and Their Unpredictable Narratives, 1450–1950: Stakeholders, Authorities, and ‘the Others’ » élaboré par Linda Stagni (ETH Zurich) et Davide Ferri (Université de Berne, KHI Florence), j’ai eu l’occasion de présenter une partie de mes recherches. Ma communication intitulée « Divine Punishment and Civic Memory : Visual Representations of the Zandpoort Explosion in Mechelen (1546) » proposait une étude comparative de deux tableaux consacrés à l’explosion de la Zandpoort de Malines.
In the night of 7 August 1546, a bolt of lightning struck an old gateway of the city of Mechelen, the Zandpoort, which had been converted into a gunpowder depot, causing a devastating explosion. The building, which had been neglected since its conversion, had not been restored, exacerbating the consequences of the impact. The explosion destroyed a large part of the city and killed many people. This trauma gave rise to a series of textual and iconographic representations that, far from portraying the event neutrally, exploited it for political and religious ends, turning it into a divine punishment while glorifying the salutary intervention of the city authorities.
These discursive dynamics are apparent in two oil paintings depicting the disaster. The first, painted shortly after the event by an anonymous artist, is now in the Museum M in Leuven. Due to its temporal proximity to the explosion, it is a valuable record of its immediate reception. The second, executed between 1680 and 1681 by Jan Verhuyck and kept at the Museum Hof van Busleyden in Mechelen, is an almost identical copy produced more than a century later. A comparison of these two works invites us to question not only the contemporary perception of the event, characterised by a predominantly religious discourse, but also the way in which it continues to haunt the collective memory of Mechelen’s inhabitants more than a century later, and how it came to symbolise the city’s political and economic.
We will see that it is through the syncretism and analogy of contemporary events and biblical episodes that a discourse is developed on the disaster as divine punishment and an invitation to repentance. Subsequently, we will examine how the event endures over time and becomes inscribed within a framework of political memory, drawing upon the work of Verhuyck.
Cette étude exploite un texte peu connu de Philippe de Mézières : L’ordre de la Passion de Jésus-Christ. Produit en plusieurs étapes entre 1367 et 1396, c’est à cette dernière date que Philippe de Mézières, retiré au couvent des Célestins à Paris, remet de l’ordre dans son projet. La réflexion, menée à son terme, permet à son auteur de développer un espace ouvert propre au songe politique et de faire de la croisade, l’occasion de corriger, d’améliorer et de perfectionner une société chevaleresque abîmée et dégénérée et dont la purification des moeurs constituera la clef du salut de l’humanité chrétienne. Programme dont la précision témoigne d’un véritable dessein politique, L’ordre de la Passion Jesus-Christ permet de réfléchir à l’idée de réforme à l’aube du XVe siècle et de considérer la remobilisation d’un motif ancien au secours d’un présent chaotique sur fond de perspective sotériologique … une mise en pratique très concrète des idéaux de ce chevalier mystique de la fin du Moyen Âge.
Philippe de Mézières, Ordre de la Passion de Jésus-Christ, Costume du prince de l’Ordre de la Passion; Bodleian Library, Ms Ashmole 813, fol. 3r. Bodleian Libraries, University of Oxford.
Les 12 et 13 février 2026 se tiendra à l’Université du Lausanne un colloque international intitulé « Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe –XVIIe siècle) ».
Cette rencontre interdisciplinaire, co-organisée par Cordélia Floc’hic et Alexandre Goderniaux, interrogera les liens entre prodiges et présents à travers quatre sessions et une keynote.
Le programme complet se trouve ci-dessous, et l’accès est libre pour toutes et tous. N’hésitez pas à contacter les organisateurs pour plus d’informations.
Synthèse de l’argumentaire
Ce colloque invite à renouveler l’étude des prodiges (XVe–XVIIe siècles) en les replaçant au cœur d’une réflexion sur le temps — et plus particulièrement sur le présent. Événements extraordinaires, souvent ambigus, les prodiges permettent d’interroger la manière dont une société se représente son actualité, entre pratiques mémorielles et projection vers l’avenir.
Trois axes structureront les échanges :
1. Les formes de représentation du prodige (texte, image, rythme, émotion)
2. Les fonctions politiques, religieuses et sociales qu’il remplit
3. Les dynamiques de théorisation érudite et de production de savoirs qu’il suscite
On s’intéressera aux usages savants ou populaires du prodige, aux rapports entre texte et image dans sa mise en récit, aux débats sur sa lisibilité, à ses circulations dans les médias imprimés, à ses effets d’interprétation ou de mobilisation. Il s’agira ainsi d’explorer la manière dont le prodige, par sa soudaineté et sa puissance de signification, participe à la construction d’un présent saturé de sens — un présent à la fois instable et fécond, traversé de signes, d’émotions et de possibles.
Depuis le centre de Lausanne : métro M1 depuis Lausanne-Flon, direction Renens-Gare, arrêt UNIL-Chamberonne (6 arrêts). L’entrée du bâtiment de l’Anthropole se trouve à deux minutes à pied.
Depuis la gare CFF de Lausanne : métro M2 jusqu’à Lausanne-Flon (1 arrêt), puis métro M1 direction Renens-Gare, arrêt UNIL-Chamberonne.
Sophie Chiari-Lasserre (Université de Clermont Auvergne) Pierre-Olivier Dittmar (EHESS) Cordélia Floc’hic (Université de Lausanne) Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) Florian Métral (CNRS, Centre André-Chastel, CPJ Arvigraph)
Du 22 au 28 juin 2025, Marie Verbiest a participé à l’école d’été « La Fac-Tory : Fabriquer un livre au XVIe siècle » organisée par Rémi Jimenes (Université de Tours) et le Centre d’études supérieures de la Renaissance (Tours) au sein du projet TypoReF – Typographie de la Renaissance française, 1470-1640. Les activités étaient organisées à Bourges dans Les mille univers, où nous, un groupe d’environ 25 participants, avons réalisé l’impression d’un texte – de la mise en page et la composition typographique jusqu’à la conception de la couverture et la reliure manuelle.
Sous l’impulsion de grands événements « internationaux » au début du XVIe siècle tout comme d’innovations technologiques comme l’imprimerie, apparaît ce que l’on appelle aujourd’hui « le marché des nouvelles ». Même si ces premières « feuilles d’actualité » traitaient généralement des conflits majeurs, un événement plus régional pouvait néanmoins recevoir une couverture médiatique considérable, comme ce fut le cas lors des guerres de Gueldre (1538-1543) entre Charles V et le duc de Gueldre lié aux droits de succession au duché. Dans cette communication, j’aimerais analyser la représentation de ce conflit et de ses principaux acteurs à travers les imprimés d’actualité. De quelle manière, au sein de la médiatisation, sont évoqués, expliqués et justifiés les événements ainsi que les actions des autorités impliquées dans cette confrontation ? Et comment un conflit régional a-t-il pu devenir la chambre d’écho d’un affrontement international bien plus vaste ?
Le Centre Européen d’Études bourguignonnes envisage de publier les actes de colloque au cours de l’automne 2026.
Du 1er au 3 octobre 2025 s’est tenu à Lille un colloque international intitulé « La ville au présent : Temporalités et rythmes urbains en Europe occidentale (XIVe-XVIIe siècles) », organisé dans le cadre de notre projet par Elodie Lecuppre-Desjardin, Anne-Frédérique Provou et Sebastian Hackbarth. Rassemblant vingt intervenants provenant de disciplines variées, cette rencontre scientifique a offert un espace de réflexion interdisciplinaire sur les manières dont le présent est vécu, perçu, régulé et représenté dans les espaces urbains à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne.
Mercredi 1er octobre2025
Le colloque s’est ouvert par une conférence inaugurale de Pierre Monnet (EHESS) intitulée « La ville tardo-médiévale : une communauté rythmée ».
Partant des définitions de « présent » en latin et en moyen haut allemand, Pierre Monnet a souligné le sens pécuniaire que prend parfois le terme, ce qui l’a mené à rappeler le rôle de certaines horloges dans les villes, programmées pour sonner deux fois par an précisément aux dates du paiement de l’impôt urbain, matérialisant alors le rythme de la ville.
Diebold Schilling (le Jeune), Chronique illustrée de Lucerne, 1513, Bibliothèque centrale et universitaire de Lucerne, S.23, f.570v https://www.e-codices.ch/en/kol/S0023-2/570/0/
Poursuivant sa réflexion en évoquant les écrits personnels, Pierre Monnet a mis en évidence l’émergence de la première personne dans les textes, mais aussi la présence de plus en plus marquée de la langue vernaculaire. Ces innovations sont contemporaines de l’apparition des notations indiquant les naissances familiales à la demi-heure près, minutie temporelle qui ne concerne par ailleurs pas uniquement la sphère domestique : des événements « collectifs » tels que les déclenchements de tumultes et révoltes, les catastrophes naturelles ou encore les fluctuations du cours des monnaies se retrouvent également consignés très précisément. L’inscription de l’individu dans le temps est surtout incarnée de manière paradigmatique dans un ouvrage : Le livre de costumes de Matthäus Schwarz (1497-1574). Ce dernier documente les étapes de sa vie à travers les tenues qu’il porte, constituant ainsi un autoportrait vestimentaire qui révèle en arrière-plan un autre niveau de temporalité : celui de la ville d’Augsbourg. Pierre Monnet note toutefois l’absence d’horloge dans ces représentations. Cette omission contraste alors avec le développement et la diffusion, à la même époque, de cadrans solaires portatifs, qui contribuent à une véritable appropriation individuelle et nominale du temps.
Hans Fugger, Augsburger Monatsbilder (octobre, novembre, décembre), 1580/82, huile sur toile, 234.8 x 366 cm, Musée historique allemand, Berlin, n.1990/185.4.
Cette dynamique d’appropriation du temps s’étend par ailleurs également à l’échelle politique. En effet, l’Augsburger Monatsbilder, composé de quatre panneaux saisonniers représentant des scènes de la vie sociale et civique, donne à voir une ville ancrée dans le temps et dans l’espace. Ce temps urbain cyclique crée alors une annualisation du temps politique, dans lequel les consuls réélus en hiver sont représentés à nouveau lors du banquet figurant sur le panneau printanier. Il s’agit pourtant d’une image trompeuse : la réalité de l’époque de réalisation est plutôt celle d’un temps de ruptures, d’une réalité traversée à la fois par la révolte des paysans et par les bouleversements religieux de la Réforme.
Finalement, Pierre Monnet conclut sa présentation en abordant la Cronica Cronicarum. Dans cette chronique, Hartmann Schedel compare Ulm à Jérusalem, et constate l’accélération du temps de construction des grands chantiers urbains au XVe siècle. Tout en reprenant la distinction traditionnelle d’une histoire universelle en sept âges, certaines éditions introduisent cependant un espace vierge pour le lecteur, ménagé pour consigner l’histoire immédiate de la ville, entre le 6e et le 7e âge du Jugement dernier. Se crée alors un bouleversement de l’organisation traditionnelle du temps du monde, en permettant l’insertion du présent local.
L’ensemble de ces observations conduit Pierre Monnet à souligner l’émergence à la fin du Moyen Âge d’un surgissement du temps présent dans les villes, que ce soit sur le plan individuel, collectif, gouvernemental ou historiographique.
Jeudi 2 octobre2025
Après un mot de bienvenue de Charles Mériaux, la deuxième journée du colloque a été ouverte par Élodie Lecuppre-Desjardin (IRHIS, Université de Lille), qui a rappelé, dans son propos introductif, les principaux jalons historiographiques relatifs à l’histoire du temps. Elle a notamment mis en lumière plusieurs moments, concepts et notions clés du champ, tels que l’invention de l’horloge mécanique au XIVe siècle, le rôle du calendrier liturgique, l’évolution du rapport au Jugement dernier, les évidences d’une conscience au temps présent dans les environnements urbains aux XVe-XVIe siècle, et la notion de communautés temporelles.
Cette introduction a été suivie d’un premier panel consacré au temps des marchands, mené par Marc Boone (Université de Gand).
La première communication de ce panel a été assurée par Jeroen Puttevils et Niccolo Zennaro (Université d’Anvers). Ces derniers ont présenté les résultats d’une partie de leurs recherches menées dans le cadre du projet « Back to the future ». Leur intervention portait sur la manière dont le passé, le présent et le futur peuvent être saisis au sein des échanges épistolaires des marchands de la compagnie des Médicis faisant du commerce dans la mer du Nord entre 1447 et 1464 ; ces lettres constituent alors de véritables « capsules temporelles ». En identifiant des mots précis comportant une dimension temporelle, les deux chercheurs ont constaté 39% de références au futur, 35% au présent et 26% au passé. Cette prédominance du futur dans les correspondances reflète la logique propre à l’activité marchande, caractérisée par l’anticipation et la spéculation. Par ailleurs, les chercheurs ont souligné que l’échange épistolaire s’inscrit lui-même au sein d’une temporalité multiple, puisqu’une distance temporelle sépare la rédaction, la réception et le moment des événements anticipés dont il est question dans les lettres.
La deuxième conférence, intitulée « Contrôler le temps du marché à la fin du Moyen Âge » a été présentée par Alexis Wilkin (Université libre de Bruxelles). Son intervention a exploré les multiples dimensions temporelles à l’œuvre dans l’organisation des marchés. Il a tout d’abord souligné le rôle du temps comme facteur économique, l’importance de la saisonnalité des produits vendus, la course pour la vente des produits frais, mais aussi l’influence du temps religieux – notamment des fêtes liturgiques et des jeûnes –, mettant en évidence l’interaction et la superposition du temps religieux et du temps profane. Alexis Wilkin a également mis en lumière l’existence de plages horaires différenciées au sein du marché, permettant de segmenter l’accès aux produits selon le statut social des consommateurs. Finalement, il a abordé les réponses institutionnelles apportées aux situations de crise, telles que l’instauration d’obligations de vente ou l’attribution de monopoles temporaires, qui contraignent le rythme normal du commerce. Le temps naturel apparaît donc comme étant à la fois subi par les acteurs du marché, mais aussi utilisé comme un repère, un levier d’organisation sociale.
Le cycle de conférences suivant intitulé « La ville au rythme du Ciel et du foyer » a ensuite été dirigé par Pierre Monnet.
La première communication de cette session, donnée par Agathe Roby (Université de Toulouse) portait sur les rondes de nuit du guet de Toulouse au début du XVIe siècle. L’intervenante a mis en lumière la structuration temporelle de cette pratique de surveillance urbaine, instaurée pour préserver l’ordre chrétien et les bonnes mœurs. Le guet possède un rythme bien précis : il débute toujours dans le même créneau horaire et comporte une durée fixe. Toutefois, la modification systématique de l’itinéraire emprunté rend la surveillance imprévisible et contribue à transformer la ville en un espace sécurisé. Par sa présence, le groupe du guet rythme la nuit et définit ce qui peut s’y produire ou non. Ces sources permettent alors de mettre en évidence l’émergence d’une communauté temporelle : celle des usagers de la nuit et celles des chargés de sécurité.
Rozemarijn Landsman (Université d’Amsterdam) a ensuite proposé une communication intitulée « Amsterdam, circa 1669 an exploration of Van der Heyden’s time », dans laquelle elle a analysé la manière dont Jan Van der Heyden, à travers ses représentations de la ville d’Amsterdam, parvient à capturer des moments précis de la journée grâce à un usage maîtrisé des jeux d’ombre et de lumière. En modifiant subtilement le rapport ombre-lumière dans ses œuvres, l’artiste inscrit chaque scène dans une temporalité particulière, reflétant les rythmes de la vie urbaine quotidienne. Ces jeux de lumière participent également d’une mise en valeur de certains éléments. Les lampadaires, par exemple, nouvellement installés dans l’espace public, sont ainsi mis en évidence, témoignant d’un progrès technique majeur dans l’aménagement urbain de l’époque. De même, l’attention portée aux bâtiments, notamment aux différents types de briques, illustre un souci du détail chez l’artiste.
La communication suivante, intitulée « Remembering Rain: Sound, Space and Sense in the Drought Rituals of Sixteenth- and Seventeenth-Century Barcelona »a été présentée par Helen Herbert (Université de Barcelone). À travers l’analyse des descriptions de processions religieuses organisées en réponse aux épisodes de sécheresse – considérés comme des punitions divines –, l’intervenante a mis en évidence la richesse des données sensorielles mobilisées par ces rituels, en particulier celles liées au son et au rythme. Ces sécheresses s’imposent comme des marqueurs forts de la temporalité barcelonaise, puisqu’elles interrompent les rythmes quotidiens de la ville, notamment ceux du travail, pour imposer leur cadence propre. Les processions qui en découlent suivent alors un narratif précis dont l’issue est systématiquement l’arrivée de la pluie.
L’après-midi s’est poursuivi avec l’intervention de Guilhem Ferrand (Université de Bourgogne), intitulée « Espace et temps à soi à Dijon à la fin du Moyen Age à travers les inventaires après décès ». À partir d’un croisement entre des inventaires après-décès et des sources judiciaires de la fin du Moyen Âge, Guilhem Ferrand a proposé une réflexion sur l’évolution du rapport à soi et à l’environnement, tout en interrogeant aussi l’appropriation des espaces domestiques, en abordant notamment la problématique du « mal logement ». Il a ainsi démontré comment ces sources permettent d’observer les rythmes dans les espaces, notamment ceux en dehors du cadre de l’habitat – qu’il qualifie « d’autre espace et d’autre temps ». Explorant la manière dont les individus investissent ces espaces, il observe une mobilité importante, qui met alors en scène une série de séquences composant une pulsation irrégulière, à la fois individuelle et collective, donnant à voir les rythmes de différentes communautés temporelles distinguées selon leur statut social.
La communication suivante a été présentée par Christian Liddy (Université de Durham) et s’intitulait « Le temps familial ? À la recherche d’une définition temporelle de la famille dans la ville médiévale anglaise ». S’appuyant notamment sur les travaux du sociologue Barry Sugarman, Christian Liddy a tout d’abord souligné l’influence déterminante de la classe sociale sur l’expérience et la conscience de la temporalité. Il a ensuite introduit les deux textes au centre de son propos sur le temps familial : un récit de William Worcester (1480) et le Liber Lynne (1424). Le premier texte, qui constitue une description de la ville de Bristol à travers la perspective du scripteur en déambulation, manifeste un présent n’ayant de signification que lorsqu’il est mis en lien avec le passé – l’enfance du scripteur – ou avec le futur – les questions de succession qui le font revenir à Bristol. Le Liber Lynne, livre de famille rédigé dans une perspective de transmission patrimoniale, porte une temporalité différente : le futur n’y est abordé que par l’incertitude du présent, celui d’une période de peste noire qui n’est pourtant jamais directement évoquée.
La deuxième journée du colloque s’est achevée par la communication Keynote de Matthew Champion (Université de Melbourne), intitulée «Now is the Time : Senses of the Present in 15th- and 16th-Century Northern Europe ». Cette intervention a d’abord proposé une approche sensorielle du présent, à travers les cinq sens, mais aussi les émotions. La polysémie du terme « present », qui peut désigner aussi bien le temps immédiat que des souvenirs ou des attentes a également été évoquée. La deuxième partie de la communication proposait une approche de la temporalité à travers les sons et la musique. Matthew Champion a notamment mis en lumière la manière dont le présent urbain est marqué par le son du présent liturgique par le biais des cloches : leur son varie pendant les saisons et rythme la vie urbaine, tandis que leur silence ponctuel, en période de révolte par exemple, traduit un temps en suspension. Matthew Champion a également mis en évidence l’apport des concepts et terminologies issus de la musique pour étudier le temps, comme par exemple l’ars nova et ses notations polyphoniques complexes. À ce titre, il a évoqué une partition du Credo de Gilles Binchois, où figure l’indication « tourner rapidement la page », révélatrice d’un temps présent de l’urgence.
Matthew Champion a consacré la troisième partie de son intervention aux sources matérielles et visuelles permettant de capturer le présent – des œuvres contenant des représentations de fenêtres montrant des moments présents, instantanés du quotidien, ou d’autres reflétant des éléments de modes vestimentaires, saisissant alors un présent visuel et social. Enfin, il a abordé la temporalité sous l’angle d’une histoire de la lecture, en évoquant notamment la publication des Cent nouvelles nouvelles. Le livre offre ainsi un présent d’immersion pour le lecteur, tout en ouvrant sur un futur immédiat – la page suivante – et sur une multiplicité des présents, rendue possible par la pluralité des lecteurs.
Rogier van der Weyden, The Magdalen Reading, 1435-1438, huile sur bois, 62.2 x 54.4cm, National Gallery, Londres.
Vendredi 3 octobre 2025
La dernière journée du colloque s’est ouverte sur un panel intitulé « L’accélération au temps des troubles », dirigé par Jelle Haemers (KU Leuven).
La première communication de la journée a été présentée par Jordy Saillier (Université de Lille) sous le titre « Un présent hors du temps ? La réforme d’Arras au lendemain du siège de 1414 ». L’intervention portait sur le changement de paradigme d’élection des échevins à Arras au lendemain du siège de septembre 1414, qui constitue un moment de rupture dans le fonctionnement institutionnel de la ville. Bien que cette réforme ait revêtu une importance significative pour la gouvernance urbaine, elle est rétrospectivement considérée comme un non-événement – sa mise en œuvre vient même à être confondue avec d’autres réformes. Malgré une prétendue immuabilité des institutions municipales, ce renouvellement de la loi s’apparente à une véritable innovation : elle bouleverse les modalités traditionnelles de l’élection en interrompant le cycle normal d’élection, déplace la date électorale, amène de nouveaux acteurs au pouvoir et modifie une partie des modalités de l’élection. Elle marque alors le passage d’un temps politique cyclique à un temps politique beaucoup plus linéaire, et constitue ainsi une sorte de temps suspendu et insaisissable, traduisant une volonté d’intervention dans l’urgence du présent.
La communication suivante, présentée par Julien Régibeau (Université de Liège) et intitulée « Les temps de la guerre civile – Liège, XVIIe siècle », s’est penchée sur les révoltes à Liège entre 1610 et 1630, qui opposent deux factions, les Chiroux et les Grignoux. Il a mis en lumière la manière dont l’organisation urbaine contribue à structurer ces affrontements civils ; l’espace du marché y apparaît notamment comme un lieu ambivalent, à la fois propice à la sociabilité et à la confrontation. Évoquant notammentlemeurtre de Sébastien de la Ruelle le 16 avril 1637, Julien Régibeau a mis en avant le retentissement de cet épisode dans les imprimés. Ces derniers détaillent précisément les heures des différentes étapes de l’événement, mettant ainsi en évidence la préparation minutieuse du complot. Parallèlement à ces sources imprimées, le livre de comptes du chanoine Lintermans offre une saisie « sur le vif » des événements. Le récit quotidien du scripteur mêle ainsi vie privée et vie politique jusqu’en 1639, année charnière durant laquelle un incendie détruit une partie de ses biens, marquant alors une rupture nette dans son écriture et un retrait du présent politique. La guerre civile en contexte urbain peut ainsi être productrice de temporalités multiples.
Ce panel s’est conclu par la communication d’Adrien Aracil (Université de Paris-Sorbonne) intitulée « Un ‘présentisme’ réformé est-il possible après l’édit de Nantes ? (premier XVIIe siècle) ». L’intervention portait sur la situation des communautés réformées dans les villes françaises au lendemain de l’édit de Nantes, mais aussi sur la réaction du pouvoir royal qui cherche à purifier le présent par un refoulement du passé. Les cahiers de doléances, qui compilent les revendications des communautés réformées face au pouvoir royal, constituent un témoignage du présent de ces communautés et de leur réaction face au régime d’historicité imposé par le pouvoir royal. Ils représentent cependant aussi un moyen pour cette communauté d’implanter ses propres rythmes dans l’espace urbain : une temporalité réformée, construite en opposition à la temporalité catholique.
Le second panel de conférences du matin s’intitulait « L’événement : un marqueur du temps urbain ? » et était mené par Thalia Brero (Université de Neuchâtel).
La première communication du panel a été donnée par Marie Verbiest (Université de Neuchâtel) et s’intitulait « All roads lead to Bologna : news reports on the royal entry and coronations of Charles V in Bologna, 1529-1530 ». L’intervention portait sur la médiatisation de l’entrée solennelle et du couronnement impérial de Charles Quint à Bologne dans les imprimés d’actualité. Marie Verbiest a démontré la mise en scène multiforme de la ville, notamment à travers les descriptions de l’architecture, des habitants et des symboles urbains. Elle a notamment mis en lumière une seconde construction symbolique de la ville : celle d’une Bologne « roméifiée », évoquant Rome (qui aurait dû être le lieu du couronnement) par le biais de dispositifs éphémères. Cette mise en scène participe à la légitimation du couronnement, en rendant symboliquement présente la ville de Rome. Les imprimés contribuent donc à rendre cette double représentation de la ville, à la fois réelle et idéalisée, au service d’une narration politique de l’événement.
La communication suivante, présentée par Alexandre Goderniaux (Universités de Neuchâtel et de Lille) portait le titre « De Rome à Anvers en venant de Tunis : les multiples présents de Charles Quint (1536) ». À partir d’un imprimé d’actualité diffusé en 1536, relatant l’entrée triomphale de Charles Quint à Rome après sa victoire à Tunis, Alexandre Goderniaux a analysé la mise en scène complexe des temporalités dans ce document. L’imprimé décrit le parcours de l’empereur à travers la ville comme étant ponctué par une série d’arcs de triomphe mêlant structures antiques et constructions érigées pour l’occasion. Charles Quint est alors placé dans une double temporalité : celle du présent et celle de la Rome impériale, l’inscrivant dès lors dans la lignée des empereurs du passé. Par ailleurs, ces arcs permettent un second jeu sur la temporalité, puisqu’ils matérialisent la présence d’autres villes dans Rome et créent ainsi un jeu d’échelle sur l’espace, mais aussi sur le temps que représentent ces villes (passé, présent, futur et éphémère). La multiplicité des villes symbolise alors la multiplicité des présents de l’empereur et lui permet de mettre en scène son pouvoir.
Le dernier après-midi du colloque, consacré entièrement à l’histoire de l’art, s’est déroulé dans le cadre d’un panel intitulé « La ville au rythme du burin et du pinceau » mené par Gaëtane Maes (Université de Lille).
La première communication du panel fut donnée par Ludovic Nys (Université de Valenciennes) et s’intitulait « La temporalité des œuvres d’art dans l’espace urbain. Le cas de la sculpture mobilière à Tournai (XIVe-XVe siècle) ». Si le patrimoine mobilier des églises paroissiales de Tournai a totalement disparu, de nombreuses archives – actes d’intérêts privés, testaments, comptes d’exécutions testamentaires, contrats et commandes – permettent d’étudier la temporalité des entreprises médiévales de renouvellement du mobilier liturgique. Ces processus de production artistique s’inscrivent cependant dans une temporalité longue et en étapes : de la commande à la conception jusqu’au parachèvement, certaines œuvres, comme les retables, peuvent nécessiter entre vingt et trente ans, mobilisant successivement plusieurs générations d’artisans, d’artistes et de donateurs. Cette temporalité étendue est également liée aux contraintes financières, qui rythment l’avancée des chantiers.
La deuxième communication a été présentée par Marije Osnabrugge (Université de Lausanne) et s’intitulait : « Les rythmes de la vie urbaine dans les pratiques des artistes aux Pays-Bas aux XVIe et XVIIe siècles ». Marije Osnabrugge a démontré l’importance et l’impact des temporalités de l’environnement urbain sur les artistes et leur pratique artistique, prenant notamment en compte la mobilité fréquente des artistes entre différents centres urbains, mais aussi les rythmes liés à la profession artistique (institutions, magasins d’art, matériaux) et aux domaines sociaux, politiques et culturels (éditions, institutions scientifiques et civiques). L’exemple du tableau d’Aert van der Neer représentant un paysage de coucher de soleil à la campagne illustre de manière concrète ces interactions : contraint par la fermeture nocturne des portes d’Amsterdam, l’artiste ne peut accéder à une observation directe du paysage et sa réalisation s’est donc forcément déroulée à l’intérieur de la ville.
Aert van der Neer, Paysage fluvial, ca. 1650, huile sur panneau, 44.8 x 63cm, Musée Mauritshuis, La Haye.
La dernière communication du colloque a été présentée par Cordélia Floc’hic(Université de Lausanne) et s’intitulait « Les cartes comme marqueurs temporels et événementiels. Etude de cas comparative de deux cartes de Delft après l’incendie de 1536 ». Dans sa communication Cordélia Floc’hic a présenté deux cartes de Delft qui capturent le présent de la ville en un moment bien spécifique. La première carte, élaborée peu après l’incendie, saisit la situation de la ville dans l’immédiateté de la catastrophe, offrant une vision du tissu urbain partiellement détruit. La seconde, datée de 1581, présente quant à elle une Delft reconstruite. Cordélia Floc’hic a démontré que cette seconde carte constitue une version actualisée de la première, permettant de mesurer les transformations opérées en réponse à l’événement. Au-delà de ces aspects, cette carte de 1581 révèle également d’autres dimensions du présent. Par la représentation vestimentaire des personnages, elle inscrit la scène dans un présent climatique, celui du petit âge glaciaire. Par ailleurs, la carte désigne aussi un lectorat indésirable dans la représentation d’un Turc, reflet des angoisses contemporaines liées à la menace d’une invasion ottomane. À travers ces choix iconographiques, la carte superpose ainsi trois présents à travers des choix subjectifs : un présent urbain, un présent coutumier et un présent socio-politique.
Le colloque s’est achevé par une conclusion générale établie par Elodie Lecuppre-Desjardin suivie d’une table ronde finale, offrant un moment de synthèse et de prolongement des réflexions engagées au cours des différentes sessions. Cette discussion collective a permis de faire émerger plusieurs questionnements, notamment concernant la segmentation du présent, le présent malmené, le présent en mouvement et l’artificialisation ponctuelle de la temporalité. Ont également été abordées les distinctions entre ville et campagne, qui doivent être nuancées selon les espaces ; la dimension anthropologique du temps ; tout comme la nécessité d’inclure le prisme du genre et du social dans les questionnements. Enfin, le concept de rythme a été souligné comme devant être appréhendé comme une cadence qui n’est pas forcément régulière.
La richesse des communications et des échanges durant ces trois jours a ainsi témoigné de la vitalité de ce champ de recherche où les différentes approches de la temporalité ouvrent de nouvelles perspectives pour l’analyse des sociétés urbaines de la fin du Moyen Age et du début de l’époque moderne.
Une publication d’un ouvrage collectif est prévue.
As part of the expert meetings of our project, Margaret Tudeau-Clayton (University of Neuchâtel) will give a conference at the University of Neuchâtel on 26 November, entitled: “Shakespeare’s ‘Now’: Language, Structure, Power.”
Place and date
Wednesday, 26 November 2025: 14h-16h University of Neuchâtel, room B.1.E.49
Description
In early Shakespeare initial ‘now’ is used, as it is by fellow playwrights, to structure the dramatic design in utterances by male figures of authority who seize control of the action even as they capture the present. In his late plays Shakespeares use ‘now’ rather for its expressive value in utterances by characters across the genders and classes. The present is now less captured than received.
Dans le cadre des rencontres d’experts de notre projet, Florian Métral (chercheur au CNRS) donnera une conférence à l’Université de Lausanne le 22 octobre, intitulée : « Les présents du ciel. Horloges publiques et tracts célestes en Europe du Nord »
Entre le Moyen Âge et l’époque moderne, dans l’Europe du Nord plus qu’ailleurs, le ciel — tant la compréhension de ses mouvements que l’observation de ses phénomènes — fait irruption dans le quotidien et se rappelle sans cesse au temps présent.
Deux phénomènes historiques et artistiques en sont les expressions les plus parlantes. D’une part, les horloges publiques, qui apparaissent dans l’espace urbain dès la fin du XIVᵉ siècle et atteignent leur plein développement au tournant du XVIᵉ siècle, instaurant un rapport inédit au temps quotidien. D’autre part, les tracts ou feuilles volantes, nés avec l’émergence de la culture imprimée, qui s’attachent à représenter les “prodiges célestes” — météorites, comètes, aurores boréales, piliers solaires et autres phénomènes échappant à la compréhension de l’époque. Pour le pasteur zurichois Johann Jakob Wick, ces signes sont l’expression d’un « trübseliger Zyth », un “temps morose” qui semble caractériser la fin du XVIᵉ siècle.
Cette conférence proposera de cerner ces deux phénomènes, en particulier dans l’espace occidental du Saint-Empire, afin de comprendre comment le ciel et ses signes participent à la formation d’une nouvelle expérience du temps présent.
Illustration de Judicium astrologicum, von dem newen Cometa den I. Decemb. 1618 zu Augspurg gesehen worden. Auteur non identifié ; Elias Ehinger, auteur de texte. Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
La comete de l’ire de Dieu. Nous advertissant des maux dont les terres d’Occident sont menacees d’icy à la conversion du Turc à l’Eglise catholicque, apostolique et romaine. À commencer de l’an 1612. Sous un titre ample, typique des imprimés d’actualité des XVIe et XVIIe siècles, se déploie un document d’une quarantaine de pages paru en 1611 chez Claude Percheron, imprimeur-libraire parisien. Très peu étudié jusqu’ici, il semble en outre avoir circulé de façon extrêmement limitée1, mais se révèle néanmoins d’un intérêt historique majeur : il montre, à trois niveaux, comment la mise en récit de prodiges peut devenir un instrument polémique dans un contexte particulièrement dense, à la jonction de l’expérience du présent et des projections sur l’avenir, de la littérature prophétique et du manifeste politique.
La comete de l’ire de Dieu illustre de manière exemplaire le rôle politique des récits prodigieux dans les imprimés d’actualité des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Durant la première Modernité, alors que certaines voix contestent que catastrophes, naissances monstrueuses ou phénomènes astronomiques revêtent une signification particulière, d’autres, à l’abri de l’anonymat, s’en emparent au contraire pour élaborer des lectures originales, parfois même subversives. Limité à un texte seul – là où d’autres imprimés proposent des illustrations de phénomènes célestes –, l’opuscule alterne prophéties et prières, nouant étroitement interprétation astronomique et commentaire sur l’actualité du temps.
La comte de l’ire de Dieu […], Paris, Claude Percheron, 1611. Source : Bibliothèque municipale de Lille / Alexandre Goderniaux
L’auteur anonyme affirme d’abord que Dieu intervient sur terre « pour advertir tout homme vivant » (p. 2r). Les signes envoyés à ses fidèles doivent être lus comme autant d’avertissements et conduire au repentir pour éviter le courroux céleste : « Aussi-tost verras Dieu monstrer sa colere/ Pour destourner le coup, fais pœnitence amere » (p. 3r). Paradoxalement, malgré son titre, l’imprimé ne décrit pas une comète récemment apparue mais assemble différentes prophéties contradictoires quant à la période de châtiment divin – 23 ans à partir de 1616 ou 1625, 1584-1667, 1453-1653 (p. 10v-11r)… Renvoyant ces chronologies dos à dos, l’auteur conclut que « les dispositifs de la corruption des mœurs » annoncent dès à présent des temps « plains de desolation » (p. 11r). L’opuscule se positionne ainsi comme un texte d’urgence et de crise : il invite ses lecteurs à scruter le présent pour en comprendre les dangers et agir afin de conjurer le pire.
De ce diagnostic découle un véritable programme politique. L’auteur identifie les responsables de la colère divine : « Depuis l’an 1500 jusques à l’an 1600, toute la chrestienté en l’Occident a esté traversee d’heretiques plus que depuis quinze cens ans auparavant, […] et le chancre n’est pas mort. […] Toute la chrestienté en a esté principalement empestee depuis cent ans en ça, et ceste contagion ne cesse point » (p. 6v et 7v). En désignant les protestants comme les coupables des malheurs qui affligent la chrétienté, l’auteur dévoile sa probable appartenance à la mouvance des catholiques zélés. Ce groupe social et confessionnel particulier, aux limites imprécises, à l’organisation mal connue et à l’évolution incertaine se caractérise par une opposition plus ou moins explicite à d’autres groupes de catholiques – et notamment les catholiques royaux – à propos d’un certain nombre d’idées2. Ainsi, à rebours de la politique menée par Marie de Médicis – qui renouvelle l’édit de Nantes et s’efforce d’en appliquer les dispositions3 –, l’auteur soutient que la cohabitation confessionnelle a échoué et qu’il faut en tirer les conséquences. Treize ans après l’imposition de cette solution par Henri IV, il en appelle à un changement : l’avènement d’un nouveau roi ouvre, selon lui, la possibilité d’un tournant salutaire.
Frans Pourbus le Jeune, Louis XIII enfant roi (1611), Palis Pitti. Source : Wikimedia / Jean-Pol Grandmont
Le texte place en effet Louis XIII au cœur de ce scénario. Longtemps éclipsé par la figure de Richelieu et souvent présenté comme un souverain effacé, le jeune roi incarne ici l’acteur décisif d’une restauration catholique. Selon l’auteur anonyme, « toutes propheties et revelations demeurent d’accord […] qu’un roy de France levera les armes en main forte contre [les Turcs] » (p. 12r-v). Cette croisade rêvée permettrait non seulement la reconquête des terres chrétiennes occupées par l’Empire ottoman, mais aussi l’avènement d’un projet visant à restaurer l’unité confessionnelle par les armes : l’auteur prédit que, par ce même souverain, « n’y aura au monde qu’un pasteur à une bergerie, tout schisme et heresies ostees, tous tyrans et meschans tuez et puniz ; y aura un s. pape, un s. clergé, un s. roy de France, assisté de sainte noblesse, et de bon peuple » (p. 12r-v) – un programme politique typique des catholiques zélés, entre projection du passé sur l’avenir et antiprotestantisme à peine voilé. En 1611, Louis n’a que neuf ou dix ans et ne règne que depuis un an, mais l’auteur lui attribue une mission quasi messianique : mettre fin à la parenthèse henricienne et incarner un nouveau départ pour la France et la chrétienté.
L’intérêt de La comete de l’ire de Dieu se mesure enfin à son réseau de production. Son imprimeur, Claude Percheron, actif de 1610 à 1628, reste une figure méconnue mais intrigante de l’actualité parisienne. Ses presses publient à la fois récits d’empoisonnement, prophéties, meurtres ou possessions diaboliques4 et commentaires serrés des événements politiques5. On sait en outre qu’il est condamné en 1607 à résider dans le périmètre de l’Université6, ce qui suggère que Percheron est à la fois très actif dans la vie politique des années 1610-1620 et inséré dans des réseaux potentiellement subversifs. Diffuser La comete de l’ire de Dieu en 1611 n’a donc rien d’anodin : c’est agir délibérément, par la diffusion de discours polémique, en faveur des idées catholiques zélées alors qu’un nouveau roi monte sur le trône. En outre, l’imprimé est réédité, en 1617, sous le titre Extrait des propheties et revelations des sainctz Peres, ensemble la noble fleur de lys de Louys treiziesme, roy de France et de Navarre7. Diffusées dans les suites immédiates du « coup de majesté » de Louis XIII8, les prédictions – légèrement modifiées par rapport au texte original de La comete – apparaissent alors comme un rappel adressé au souverain : désormais maître du royaume, il lui revient d’écarter la colère divine en menant une politique catholique offensive, contre les Turcs comme contre les protestants.
À VENIR
Cet imprimé se situe à la croisée de deux projets de recherche que je mène actuellement. Il appartient d’abord au corpus de ma thèse de doctorat, Une autre foi, une autre France. Les libelles imprimés par les catholiques zélés durant les guerres de Religion (1585-1629), dont je révise actuellement le manuscrit en vue d’une publication chez la librairie Droz. Il illustre aussi, de manière très concrète, la façon dont les récits de prodiges ont permis à divers acteurs d’élaborer des discours politiques parfois inattendus. C’est cette dynamique que je souhaite explorer, avec Cordelia Floc’hic, dans le cadre d’un colloque qui se tiendra les 12 et 13 février 2026 à l’Université de Lausanne : Présents prodigieux. Représentations, usages et savoirs de l’extraordinaire à l’épreuve du temps (XVe–XVIIe siècle) (appel à communications désormais clôturé).
BIBLIOGRAPHIE
Delphine Amstutz et Bernard Teyssandier (dir.), 1617, le coup d’État de Louis XIII, Dix-Septième siècle, 276, 2017/3.
Nicolas Balzamo, Les miracles dans la France du XVIe siècle. Métamorphoses du surnaturel, Paris, Belles Lettres, 2014.
Hervé Drévillon, Lire et écrire l’avenir. L’astrologie dans la France du Grand siècle, 1610-1715, Seyssel, Champ Vallon, 1996.
Hélène Duccini, Faire voir, faire croire. L’opinion publique sous Louis XIII, Seyssel, Champ Vallon, 2003.
Jean-François Dubost, Marie de Médicis. La reine dévoilée, Paris, Payot & Rivages, 2009.
Jacques Halbronn, Le texte prophétique en France. Formation et fortune, thèse de doctorat, Université de Paris 10, 1999.
L’USTC (6009617) n’en signale que trois exemplaires, dont l’un – à la Bibliothèque nationale de France – renvoie en réalité à un tout autre texte. Le Catalogue collectif de France identifie un troisième exemplaire, WorldCat un quatrième, et nos propres recherches en ont localisé un dernier à la Bibliothèque municipale de Lille [↩]
Contrairement à ce qu’on a longtemps affirmé, la régente ne mène pas une politique confessionnelle antiprotestante, et les dévots qui l’entourent ne sont pas les héritiers des ligueurs. Voir Jean-François Dubost, Marie de Médicis. La reine dévoilée, Paris, Payot & Rivages, 2009. [↩]
Voir Jacques Halbronn, Le texte prophétique en France. Formation et fortune, thèse de doctorat, Université de Paris 10, 1999, vol. 2, p. 650-652. L’USTC (6014336 et 6012275) et la BnF attribuent cet ouvrage à Claude Villette, chanoine de l’église Saint-Marcel à Paris et auteur d’ouvrages sur l’histoire de l’Église ou le sacre des rois de France [↩]
Le 24 avril 1617, Louis XIII ordonne l’assassinat de Concino Concini, favori de Marie de Médicis qui est accusé d’avoir acquis une influence démesurée au sein du gouvernement du royaume. Cet épisode marque la fin d’une période d’entre-deux durant laquelle Louis XIII est majeur mais laisse sa mère exercer la réalité du pouvoir : par ce coup de majesté, le souverain prend les rênes du royaume. Voir Delphine Amstutz et Bernard Teyssandier (dir.), 1617, le coup d’État de Louis XIII, Dix-Septième siècle, 276, 2017/3. [↩]
Du 1er au 3 octobre se tiendra à l’Université de Lille (France) un colloque international dédié aux temporalités urbaines.
DESCRIPTIF
« Les temporalités sont un code de lecture pour comprendre l’espace et rendre compte d’un monde complexe et contextualisé ». Cette citation que l’on doit à la géographe Françoise Lucchini (2015) ouvre une lecture originale de l’espace urbain, considéré au rythme de ses pulsations propres. La ville, comme espace construit, aménagé, vécu et pensé, a fait l’objet de nombreuses études, qui ont ponctuellement introduit une dimension temporelle à leurs réflexions, permettant de mieux saisir la dynamique de ses évolutions et des pratiques urbaines. Toutefois, il faut reconnaître que le « sens du temps », saisi au fil des rythmicités quotidiennes comme de l’organisation planifiée des lieux, a davantage retenu l’attention des géographes, urbanistes, sociologues ou des historiens des xixe et xxe siècles. L’accélération du temps induite par l’industrialisation, les grandes métamorphoses urbanistiques qui l’accompagnèrent et le développement des nouvelles technologies permet sans doute plus aisément de s’emparer de cette matière fuyante qu’est le temps et de forger, selon l’expression conçue par François Hartog (2003), un « régime d’historicité » présentiste, censément propre à la période contemporaine.
Pourtant, les remarques de Peter Burke (2004), commentateur des observations pionnières de Jacques Le Goff sur le « temps du marchand », invitent depuis plusieurs décennies à explorer la matière vivante des villes du Moyen Âge et de la première modernité, pour mieux comprendre le sens de la multiplicité des temporalités qui se concentrent en un même lieu et forcent à interroger le rapport entre « le champ de l’expérience » et « les horizons d’attente » des communautés médiévales (Koselleck, 1979).
C’est tout du moins l’idée qu’aimerait défendre cette rencontre, inscrite dans le projet FNS-Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) ». Il s’agira de saisir non seulement la mesure du temps présent, mais aussi le ressenti de son écoulement, qui troublait tant l’esprit de saint Augustin et de tous ceux qui s’efforcèrent d’en donner une définition. La question du temps subjectivement vécu peut s’avérer d’une grande banalité. Mais la replacer dans un contexte particulier, déterminé par autant de paramètres que sont les lieux, les statuts sociaux, les âges, les activités, les ambitions individuelles ou collectives ou encore les impératifs politiques, économiques, etc. lui donne toute sa richesse et comble les vœux de Marc Bloch, pour qui l’histoire se doit d’approcher « le moment humain où ces courants se resserrent dans le nœud puissant des consciences » (Bloch,1949). Dans la comparaison offerte par une vaste Europe urbaine occidentale, qui viendra en appui aux études plus spécifiquement dédiées à sa partie septentrionale, afin d’en saisir les spécificités, le but de cette rencontre est d’observer les citadins pris dans le jeu des multiples temporalités qui les traversent et nourrissent leur sentiment d’appartenance ou d’exclusion à différents groupes sociaux.
Comment les habitants de villes (mais aussi celles et ceux qui les traversent) habitent-ils le temps présent ? Comment partagent-ils cette expérience individuelle au sein des communautés auxquelles ils se réfèrent ou sont assignés ? Peut-on parler de time communities (communautés temporelles), façonnées par les contours du groupe social, de l’adhésion politique ou du partage d’une même foi ? Sur quel socle culturel se fondent cette appréhension et cette représentation du temps présent, considéré autant pour lui-même que pour le passé qu’il synthétise et l’avenir qu’il annonce ? Autant de questions non limitatives qui nourriront la réflexion. Rythmes quotidiens, dynamiques de l’événement, temps de l’intime, maîtrise du risque et impacts de l’accident, suspension de l’action, sont autant de perspectives qui permettront aux historiens et historiennes des sources de la pratique, de la littérature et des images de s’interroger sur la ville vécue et pensée dans le(s) présent(s) de celles et ceux qui l’animent.