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Pépite : « Secourir au feu de meschief » : lutter contre les incendies à Lille au XVe siècle

Incendie de Tarse en -333 BANDEAU

Billet rédigé par Anne-Frédérique Provou

« Incendie de Tarse en -333 », Histoire d’Alexandre le Grand, BnF, ms fr 47

Les villes médiévales ne sont pas réputées, en Europe occidentale, pour avoir innové dans leur lutte contre les incendies. Jean-Pierre Leguay rappelait en 2015 qu’elles avaient perdu les techniques employées dans l’Antiquité romaine pour neutraliser les feux :

« Aucune solution n’est réellement trouvée pour éteindre les feux gigantesques qui dévorent périodiquement les villes médiévales […]. Le matériel efficace est pratiquement inexistant, les pompes et les siphons connus dans les mines allemandes et wallonnes inutilisés, les secours mal organisés et, pire encore, les municipalités se heurtent sans cesse à un manque de solidarité. » 1

À première vue, force est de constater que la ville de Lille ne fait pas exception. Elle n’a nullement innové sur le plan technique pour lutter contre les incendies, alors même que la ville n’échappait pas plus que ses consœurs urbaines à ce fléau fréquent, les constructions étant souvent réalisées dans des matières inflammables (bois, chaume…). Pour autant, les feux de meschief sont une thématique récurrente dans les bans lillois (textes normatifs urbains) et méritent qu’on s’y intéresse. Le nombre important de bans à ce sujet, plusieurs fois renouvelés, et l’adoption de nouveaux statuts prouvent la nécessité pour les magistrats lillois d’anticiper et d’éviter au maximum ces incendies domestiques accidentels.

Le terme « nécessité » n’est pas choisi au hasard. Le mot n’est certes employé qu’une seule fois dans les bans lillois relatifs aux feux de meschief entre 1395 et 1500, mais avec d’autres formules, il rappelle la nécessité d’agir rapidement, dans l’urgence, pour éteindre les incendies et prévenir leur arrivée.2 Les termes peril (de feu) et perilleu[x] apparaissent treize fois sur un total de 29 bans, sans compter le souci des échevins – dirigeants de la ville – de [préserver] les Lillois des incendies.3 Les bans font ressentir l’urgence de la situation et si le nom « urgence » en lui-même n’existe pas encore au Moyen Âge, contrairement à l’adjectif « urgent », l’idée est bien présente lorsque le clerc de la ville écrit à quatre reprises qu’il faut agir incontinement et sans delay. Les incendies pressent les échevins à réagir pour anticiper et limiter au maximum ces situations de crise et d’exception.

Quels sont ces nouveaux statuts, régulièrement renouvelés au cours du XVe siècle et qui, à défaut d’innover sur le plan technique, marquent tout de même le souci constant des échevins de lutter contre ce fléau ? La première mesure apparaît le 12 avril 1397 lorsque les échevins enjoignent à tous les habitants de tenir au-devant de leur maison des récipients d’eau près des nocs, c’est-à-dire des gouttières, qui se rempliront naturellement grâce aux eaux de pluie.4 Ce ban fut régulièrement renouvelé au cours du XVe siècle, comme l’illustrent les registres étudiés. Le 29 avril 1446, les échevins ajoutent que chacun doit tenir devant sa demeure des échelles prêtes à l’emploi.5 De nombreuses villes à l’époque médiévale et moderne édictèrent des bans semblables, conservant prêts à l’usage des seaux d’eau et des échelles pour éteindre les feux avant qu’ils ne prennent de l’ampleur.6 Une autre mesure concerne en juin 1397 les bourreez et raimes, c’est-à-dire les branchages et fagots que les marchands de bois, les fourniers et les brasseurs utilisaient pour leur activité professionnelle, soit pour les vendre, soit pour les brûler. L’essentiel de ces matières inflammables et dangereuses doit être stocké en dehors de la ville, par mesure de précaution.7 Toujours en juin 1397, les échevins obligent chaque chef de maison de plus de vingt ans à participer en personne au guet de nuit, afin de repérer les départs d’incendie et d’avertir la population au besoin. Si la personne en question était trop âgée, elle devait désigner quelqu’un pour la remplacer.8 Là encore, la mesure est fréquente dans les villes de l’époque. Le 22 juin 1397, il est également interdit aux habitants de la ville d’allumer des feux dans les rues et les quaufours (fours à chaux) les jours et les nuits de la saint Jean-Baptiste et de la saint Pierre, soit entre le 20 et le 24 juin. Cette période correspond aux festivités de la saint Jean, où il est coutume de sauter au-dessus de feux pour fêter le solstice d’été. La date du ban indique que les autorités craignaient qu’un incendie n’éclate lors de ces jeux.

La multiplication des bans contre les feux de meschief au printemps et à l’été 1397 (cinq en tout) suggère la survenue d’un incendie la même année, ce que confirme le registre de comptes de l’année 1397, qui fait mention de seaux en cuir réparés afin d’éteindre un incendie.9 Les autorités urbaines anticipent et tirent des leçons du présent en prenant leurs dispositions pour prévenir les incendies qui pourraient advenir dans le futur. Les registres urbains, outils de travail pour les élites dirigeantes, donnent à voir des échevins pragmatiques et des normes juridiques adaptées à la vie au jour le jour des citadins et prêts à répondre à leurs besoins, ce qui révèle un certain « présentisme » de la part de ces élites.10 Certes, les hommes du Moyen Âge n’ont pas innové techniquement dans leur lutte contre les incendies, mais ils n’ont pas subi pour autant ces fléaux sans agir, ce qui remet en perspective les conclusions généralement tirées à ce sujet par les historiens ayant étudié les incendies urbains au Moyen Âge et dans la première modernité.

Il est tout de même troublant de constater que les bans ne sont pas automatiquement renouvelés tous les étés, périodes propices aux incendies. À première vue, les échevins donnent l’impression d’agir contre les feux de meschief uniquement lorsque l’un deux se déclare dans la ville, comme en 1397, un sentiment d’urgence favorisant alors la prise de décision. Certes, l’ensemble des bans municipaux de la fin du Moyen Âge n’ont pas été conservés, mais les manques sont tout de même visibles. L’extrait qui suit date du 10 janvier 1483 et renouvelle les mesures prises en 1397 : placer des seaux d’eau et des échelles devant les maisons et veiller à la bonne réalisation du guet. Or ces statuts n’avaient plus été renouvelés depuis l’été 1469, soit quatorze ans auparavant. Même si l’on peut supposer, en s’appuyant sur d’autres bans de ce type, que les règlements de 1469 avaient pour objectif d’être appliqués entre une et trois années, l’espace temporel pendant lequel les bans ne furent pas renouvelés – du moins dans les registres de la ville – reste conséquent.

« Et sy fay le ban comme dessus que il ne soyt personne qui mefface aux eschielles mises sur lesdittes maisons ne respande les eauwes mises aux huys d’icelles pour subvenir audit dangier de feu et ne meffache aussy au ghet ordonné a veillier le feu et le chandeille avant les rues de ceste ditte ville pour la preservacion dudit feu de meschief sur a panir de ban criminel toutes et quanteffois que aucuns feroyt le contraire. »11

Extrait d’un registre aux bans lillois, AML, BB 378, fol. 111

Mais l’extrait précédent, comparé à d’autres renouvellements de bans sur le même sujet, montre en réalité que ces pratiques étaient devenues, à la fin du XVe siècle, une habitude pour les Lillois, à tel point que les registres n’ont plus besoin de revenir sur les dispositions prises dans le détail, ou même de rappeler que les bans ont été renouvelés. Les mentions de renouvellement sont pourtant très brèves dans les registres lillois et rapides à écrire, mais le clerc de la ville n’enregistre le plus souvent que les mesures nouvelles : ce sont ces dernières qu’il faut décrire pour bien les annoncer à la bretèche de l’hôtel de ville12, et non les bans tant répétés qu’ils sont finalement connus de tous et maîtrisés par cœur par le héraut de la ville, chargé d’annoncer à haute voix sur la place du marché les normes à respecter. La nouveauté est devenue habitude et rituel bien maîtrisé par les habitants de la ville et leurs dirigeants : l’innovation juridique s’est faite norme, aussi bien dans le texte que dans les pratiques.

A VENIR

Ces réflexions sont issues d’un travail de thèse mené sous la direction d’Élodie Lecuppre-Desjardin : « Innover sans le dire ? Réformer la ville dans les anciens Pays-Bas bourguignons au XVe siècle ».

Bibliographie

– Christine Felicelli, « Le feu, la ville et le roi : l’incendie de la ville de Bourges en 1252 », Histoire urbaine, 2002, vol. 1, n°5, p. 105-134, consulté en ligne le 29/01/2026.

– David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019.

– François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003.

– Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, consulté en ligne le 29/01/2026.

– Julien le Mauff, L’empire de l’urgence ou la fin politique, Paris, PUF, 2024.

Nous renvoyons aussi au projet dirigé par Janna Coomans, (In)flammable cities: Rethinking Crisis, Resilience and Community in the Low Countries, 1200-1650 (2021-2026).

  1. Jean-Pierre Leguay, Le feu au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2015, conclusion de la partie V « La lutte contre l’incendie » du chapitre 14, consulté en ligne le 29/01/2026. ↩︎
  2. Nous faisons référence plus précisément aux registres aux bans BB 374 (1395-1407), BB 375 (1414-1421), BB 376 (1421-1443), BB 377 (1441-1447) et BB 378 (1369-1506) conservés aux Archives Municipales de Lille, abrégé AML. ↩︎
  3. L’expression exacte est preservacion dudict feu de meschief (AML, BB 377, fol. 129v, 22 avril 1468). ↩︎
  4. AML, BB 374, fol. 35. ↩︎
  5. AML, BB 377, fol. 70v-71. Là encore ces bans furent renouvelés tout au long du XVe siècle (BB 378, fol. 62v). ↩︎
  6. David Garrioch, « Towards a fire history of European cities (late Middle Ages to late nineteenth century) », Urban History, t. 46, n°2, 2019, voir la partie III : « Responses to fire: prevention and fire-fighting ». ↩︎
  7. AML, BB 374, fol. 37. Le statut est renouvelé mot pour mot le 11 mars 1399, le 1er juin 1402 et le 9 mars 1406 (fol. 59v, 86v et 134v). ↩︎
  8. Ibid., fol. 37. Ce ban est renouvelé le 6 avril 1402, le 5 mai 1403 et le 24 avril 1405 (fol. 85, 101 et 122v). ↩︎
  9. AML, CC 16130 (1397), p. 81 de la numérisation en ligne. ↩︎
  10. La notion est empruntée à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003. ↩︎
  11. AML, BB 378, fol. 111. ↩︎
  12. Petite tribune extérieure, balcon dans les hôtels de ville au Nord du royaume de France, qui regarde la place principale et sert aux publications officielles. Les registres aux bans lillois précisent régulièrement que les nouveaux statuts étaient proclamés à la bretesque de la ville. ↩︎

Gem : Allegorising a Homeland in Its Present Moment: Switzerland after 1648

Article by Estelle Doudet

Helvetia standing above an Alpine landscape where William Tell takes aim at his son.
Johann Caspar Weissenbach, Eydgnoßsisches Contrafeth Auff- uund Abnemmender Jungfrawen Helvetiae. Von denn Edlen Ehrenvesten Vornehmen, Vorsichtigen unnd Weisen Herren, Herren gesambter Burgerschafft Löbl. Statt Zug, durch offentliche Exhibition den 14. und 15. Sept. Anno 1672, Zug, Jacob Ammon, 1673. Engraving by Conrad Meyer. Bayerische Staatsbibliothek München, P.o.germ. 1567 o, p. 3, urn:nbn:de:bvb:12-bsb10122955-0.

Between 1350 and 1650, many European polities devised new ways of representing their homeland. Allegorical figures such as Dame France, Helvetia, and others embodied how elites imagined their contemporary regimes, circulating widely through texts, images, songs, and performances. To date, scholarship has concentrated primarily on two aspects. First, the origins of the phenomenon: the renewed humanist interest in ancient political prosopopoeiae (Roma being a prime example) was almost certainly one of its drivers around 1400. Second, research has focused on the period of its greatest expansion: the global success of political allegories in the nineteenth and early twentieth centuries is inseparable from the age of nationalisms. Investigations have also converged on a question prompted by the troubling status attributed to these allegories: why did communities of citizens, until very recently defined as exclusively male, choose to capture their political identity in female figures?

Thanks to gender‑studies methodologies, it has become clear that this paradox was not a paradox at all. Addressing politically active subjects, personifications of homeland and sovereignty presuppose a heteronormative male gaze (Yuval-Davis, 1997). To engage this gaze, they perform socially codified feminine roles, mother, wife, daughter, naturalised through their bodies and behaviour. Far from being decorative, these gendered scripts seek to activate communities of emotion grounded in filial attachment, in the desire for possession, but also in the indignation and shame aroused by violations of family values.

This short piece, which synthesises two forthcoming publications, examines a more specific question that has so far attracted little attention: how, in the same period, within the same work, can a single national allegory shift its mode of femininity in response to differing perceptions of the country’s present condition? My case study is Johan Caspar Weissenbach’s Eydgnoßsisches Contrafeth Auff- uund Abnemmender Jungfrawen Helvetiae (Confederate Representation of the Rise and Fall of the Maiden Helvetia). This drama is generally regarded as the most prominent political spectacle of the Swiss Counter-Reformation. Performed in September 1672 by the inhabitants of the Catholic canton of Zug, it was published the following year in a volume illustrated by the celebrated Reformed engraver Conrad Meyer. The Contrafeth is also reputed to be the first work to embody the Swiss Confederation in the allegorical figure of Helvetia. Yet while Weissenbach’s play stages Mutter Helvetia, the accompanying engraving by Meyer depicts Jungfrau Helvetia. What understandings of the Confederation’s political present did these divergent representational conventions seek to promote?

Maternal Outcry in a Disrupted Present

In his play, Weissenbach places the allegory Helvetia at the centre of a relational framework dominated by male figures. In Act I, she expresses deference towards the founding heroes of Switzerland’s past; in Act V, she receives support from Bruder Klaus (Saint Nicholas of Flüe) in order to obtain from God the future restoration of her former greatness. At the same time, the Mutter exercises both empathetic and reproving authority over the thirteen cantons, her “liebste Kinder, liebste Glieder” (her dearest children and members, IV, 9, 194), whom she holds responsible for the recent risks of disunion and decline threatening the Swiss alliance.

The bipartite structure of the play (“Auff- uund Abnemmend”, elevation and fall) thus makes the opposition between past and present starkly visible. A glorious past rooted in freedom and armed resistance: in Act I, the allegory praises Tell’s legendary struggle for independence; in Act II, the Confederates’ victories in the Burgundian Wars (1474–1477); and in Act III, the advantageous treaties concluded with the Habsburg and Valois monarchs, which she hails as a “Tryumpff” (III, 6, 154). This is followed by a weakened present. Helvetia reproaches her cantons-sons for their lust for money, for the conversion of some of them to the Reformation, and even for their loss of faith, represented in Act IV by the figure of Atheismus.

The primary register of her many interventions is lament: “Helvetia klagt abermahlen den 13. Löbl. Cantonen ihren wunderlischen Zustand” (Helvetia once again complains to the thirteen honourable cantons about the strange situation in which they find themselves, stage direction IV, 9). Through her indignant and sorrowful maternity, the gender role assigned to her by Weissenbach, Helvetia conveys to the Swiss an attitude that is both accusatory and inclusive. This stance closely matches the communication strategy developed by the Catholic cantons towards their Protestant partners during the Counter‑Reformation : a strategy that sought both to denounce confessional divergences and to preserve the political alliance.

A New Republic’s Intersexual Icon ?

In the image designed by the Zurich artist Meyer for the frontispiece of the Contrafeth edition, Helvetia’s appearance at first seems more consistent with the title that names her Jungfrau, or virgin. Her supra-human nature is signalled by the halo surrounding her, dispersing the clouds “numini et lumini” (by divine will and in the light). Her gender identity, however, is far less clear. While her delicate face and cornucopia belong to a feminine visual code, her armour points to a masculine corporeality.

As Thomas Maissen has shown (Maissen, 2006), the process of Helvetia’s personification began after the legal recognition of Switzerland as an entity independent of the Holy Roman Empire with the ratification of the Peace of Westphalia in 1648. Only then could the Confederation conceive of itself as a unified oligarchic republic and assign its political sovereignty a feminine allegorical body, in accordance with the representational conventions discussed above. Meyer appears to have been the first artist to trouble this conventional femininity by equipping Helvetia with arms. She does not yet hold the spear and shield that will define her iconography in the eighteenth century; her armour, exclusively defensive, signifies the virgin’s resistance to any form of violation : sexual, military, or political. This meaning is reinforced by the fortified city and Alpine landscape unfurled at her feet. The choice may thus be read as an echo of the Swiss efforts, at the end of the Thirty Years’ War, to temper their reputation as ferocious warriors ; a first step in a longer process culminating in the official declaration of neutrality at the Congress of Vienna in 1815. If the illustrator’s aim was indeed to promote the image of a ‘new Switzerland’, sovereign, armed, yet peaceable, it does not align with the intentions of the dramatist. The discreet queerness of Meyer’s engraved Helvetia therefore enters into tension with the maternity staged in the theatre.

Another attribute strengthens this impression: the cornucopia carried by the figure. Associated with fertility, this object aligns poorly with Helvetia’s virginal status. Meyer seems in fact to have reworked an earlier model, the Topographia Helvetiae engraved by Merian in the 1630s (Schaller, 1995). Merian had depicted the circle of cantonal coats of arms surrounded by the celestial allegories of Pax and Victoria, and by a terrestrial pair made up of an Old Confederate armed with a halberd and a plump young woman holding a cornucopia. The former embodied the mercenary tradition and the martial past of the Swiss in the fifteenth and sixteenth centuries; the latter represented the natural wealth of the territory, while perhaps also suggesting the current state of a homeland more prosperous, but less formidable and less virtuous than in earlier times. This offered female body, which Merian had anchored to the ground, was lifted by Meyer into the heavens in the form of an armoured virgin. Yet the transformation of the territory’s fertility into the inviolable body of the republic remains incomplete in the image, for Helvetia’s arms still bear an attribute ill‑suited to her new political significance.

Conclusion

The illustrated edition of the Contrafeth shows that, within a single object and within the same representational system, the political allegory, it was possible for fully contemporary artists to depict divergent conceptions of their country’s present political condition. As a devastated mother, Helvetia denounced, in Weissenbach’s drama, the failings of a Switzerland now torn apart by the Reformation and consumed by its appetite for wealth. As a fierce virgin, she celebrated, in Meyer’s engraving, the present of a Confederation that was sovereign and resistant to any form of submission. In doing so, each artist drew on pre‑existing allegorical traditions: that of the maternal Dame France, created during the Anglo‑French wars around 1400; and that of the virgin representing the Republic of the Seven United Provinces, the visual embodiment of the independence claimed by the Netherlands against Spain in the 1580s. The works cited below explore further the connections among these different “captures” of the political present in fictional female bodies.

Forthcoming

For an article on cross‑cultural French–German allegorical traditions, see DOUDET Estelle, “Dame France et Jungfrau Helvetia. Regards croisés sur le (trans)genre des allégories politiques, XVe / XVIIe siècle,” Un Moyen Âge queer?, ed. Leticia Ding and Philippe Frieden, Neuchâtel, Alphil, forthcoming 2026.

For a comparative study of the Contrafeth text and illustrations, see DOUDET Estelle, “Wie (und warum) politische Allegorie auf der Bühne markiert werden sollte. Weissenbachs Eydgnoßsisches Contrafeth”, Kulturkontakte und Mobilitäten im deutschsprachigen Raum, ed. Julia Gold, Pia Selmayr, and Christoph Schanze, Berlin, De Gruyter, forthcoming 2027.

Select Bibliography

Sources

WEISSENBACH Johann Caspar, Eydgnoßsisches Contrafeth Auff- uund Abnemmender Jungfrawen Helvetiae, THOMPKE Hellmut (ed.), Zurich, Chronos Verlag, 2007 [1st ed. Zug, Jacob Ammon, 1673]. Online: https://www.digitale-sammlungen.de/de/view/bsb10122955?page=5

MERIAN Matthäus, Topographia Helvetiae, Frankfurt / Basel, 1642, p. 5. 1654 edition online:

https://www.e-rara.ch/zut/content/titleinfo/13597770

Studies

MAISSEN Thomas, Die Geburt der Republic: Staatsverständnis und Repräsentationen in den frühneuzeitlichen Eidgenossenschaft, 2006.

SCHALLER Marie-Louise, “Helvetia antiqua et nova. Antike Vorbilder für eine Integrationsfigur der Schweiz,” Helvetia Archaeologica 26, 1995, pp. 1–62.

YUVAL-DAVIS Nira, Gender and Nation, London, Sage, 1997.

Appel à candidatures : Une place dans le temps – école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe (Lille, 6-8 juillet 2026)

EN

Une place dans le temps : une école d’été pour l’étude des femmes et des temporalités à la période moderne en Europe

Organisation par Léon Rochard et Agathe Bonnin

Antoon van Dyck, Portrait de Marie de Médicis, v. 1631. Lille, Palais des Beaux-Arts.

L’objectif de cette école d’été, organisée avec le soutien de l’Institut du genre, du projet FNS Sinergia « Capturing the Present in Northwestern Europe (1348-1648) » et du laboratoire HARTIS (Université de Lille), et en partenariat avec le Palais des Beaux-Arts de Lille, est d’aider les candidat·es à développer une réflexion interdisciplinaire sur l’intersection entre le genre et le temps à la période moderne. Avec l’aide des conférencières invitées, d’ateliers portant sur la littérature secondaire sur le sujet, des visites en présence des conservateur·rices des collections du Palais des Beaux-Arts de Lille, ainsi que des présentations des participant·es, il s’agira de mieux se saisir de ce cadre théorique et de le mobiliser pour traiter de questions clés des études de genre, comme l’agentivité ou l’inscription des femmes dans l’histoire. Cette école d’été sera structurée autour de trois thèmes principaux :

  1. Des vies rythmées : recontextualiser les rythmes de la vie des femmes dans un cadre historique, social et culturel, par-delà une pensée bio-essentialiste de ceux-ci.
  2. Réfléchir sur le long terme : explorer le rapport des femmes à un passé ou un futur lointain, à leur héritage et leur postérité.
  3. Temps et pouvoir : comprendre les intersections entre genre, pouvoir et politique, afin de définir les modalités d’exercice de l’agentivité des femmes sur différentes temporalités.

L’école d’été, assurée en anglais et en français, est à destination de doctorant·es ou de masterant·es souhaitant poursuivre une recherche doctorale, spécialisé·es en sciences humaines sur la période moderne, sans condition de nationalité ou d’université de rattachement. Les candidat·es sont invité·es à envoyer un CV, un résumé du projet de recherche en cours, thèse ou mémoire, avec une indication l’utilité potentielle de l’école d’été pour ce projet, et un projet de communication en lien avec un ou plusieurs des trois thèmes proposés.

Pour plus de précisions, veuillez vous référer à l’appel à candidatures ci-dessous:

Les participant·es sont invité·es à se tourner vers leurs institutions de rattachement pour les frais de déplacement et de logement : seuls les repas en commun seront couverts par les organisateur·rices.

DATE & LIEU

6-8 juillet 2026, Université de Lille (Campus Pont-de-Bois) et Palais des Beaux-Arts de Lille

CONTACT

Pour soumettre une candidature, veuillez contacter Agathe Bonnin ([email protected]) et Léon Rochard ([email protected]) avant le 30 avril 2026.

Participation au 56e congrès de la Renaissance Society of America (San Francisco, 19-21/02/2026)

Trois membres de Capturing the Present ont présenté les premiers résultats des recherches menées dans le cadre du projet au 56e congrès de la Renaissance Society of America qui s’est tenu à San Francisco du 19 au 21 février 2026.



Élodie Lecuppre-Desjardin a co-organisé avec Nicole Hochner (Université de Jérusalem) un panel intitulé « The Introduction of Novelty in Politics: A Question of Rhythm? », dédié à la tension entre tradition et innovation et aux évolutions des temporalités politiques, qui a regroupé trois communications…

Nicole Hochner a ouvert la matinée avec une communication intitulée “The Rhythm of Change: Novelty in Nature, Politics, and Music” et introduit une réflexion sur le lien entre pensée scientifique et pensée politique chez Nicole Oresme. En s’interrogeant sur l’incommensurabilité dans la philosophie naturelle, validée par Oresme, elle a montré comment cette manière de penser les mécanismes de l’univers ouvrait la voie vers une réévaluation positive de la nouveauté.

Elodie Lecuppre-Desjardin, dans sa communication “The Prince as a metronome: a key to introducing new political ideas?” a montré comment une nouvelle conscience des rythmes et des temporalités politiques dans le Royaume de France sous Charles V, puis au sein de la Grande Principauté de Bourgogne, coïncidait avec la mise en place de nouveaux dispositifs de la mesure du temps, notamment grâce aux horloges mécaniques. La pensée politique empruntant aux images horlogères chez Nicole Oresme, Christine de Pisan ou chez les frères Lannoy pavent la voie de nouvelles pratiques gouvernementales.

Tracy Adams (Auckland University), a observé les usages opportunistes des registres de la tradition et de la nouveauté dans une communication intitulée: “The Novelty No one Claimed: Henry VIII, Clement VIII, and the Politics of Innovation”. Dans le cadre du divorce d’Henri VIII, elle a observé les arguments du roi et du pape qui, sur fond d’immuabilité de la loi canonique, s’accusent mutuellement d’innover pour mieux renforcer la légitimé de leur position au sceau de la tradition bafouée. Si les arguments avancés n’ont rien d’original, la rhétorique directe employée par le roi pour s’opposer au pape constitue en revanche la nouveauté et pave la voie de la Réforme anglicane.

Alexandre Goderniaux a quant à lui organisé un panel « Urgence, Guerre, et Discours Politique (France et Pays-Bas, 1530–1630) » qui a donné la parole à quatre intervenants spécialistes d’histoire et de littérature. Cette approche interdisciplinaire a permis d’éclairer, par le prisme du temps, les liens entre les conflits de la première Modernité et le renouvellement des pratiques du pouvoir.

Alexandre Goderniaux a cerné les liens entre l’urgence et l’exercice du pouvoir impérial à travers des imprimés d’actualité et des documents issus des archives vaticanes produits dans le cadre de l’entrée de Charles Quint à Rome en avril 1536.

Dans un deuxième temps, Mélinda Fleury (doctorante, Université de Genève) a proposé une réflexion sur l’influence du sentiment d’urgence (issu des troubles civils et religieux) sur les pratiques historiographiques à travers le cas de Lancelot Voisin de La Popelinière, historien protestant dont l’œuvre redéfinit l’écriture du temps présent.

Ullrich Langer (professeur émérite, Université de Wisconsin-Madison) a quant à lui étudié trois expressions de la nécessité d’action au tournant des XVIe et XVIIe siècle – chez Montaigne, Aubigné et dans un discours de la Ligue – pour en déceler les composantes sémantiques, rhétoriques et dialectiques.

Enfin, Delphine Amstutz (maîtresse de conférence, Sorbonne Université) a mis en lumière une reconfiguration de l’antique valeur de « prudence » durant les décennies 1610-1630, à travers des imprimés d’actualité qui rendent visible l’urgence de certains événements politiques et des traités où la raison d’État se définit par les rapports entre le pouvoir royal et le temps.

Une publication des textes de ce panel, accompagnés de contributions d’autres collègues, est prévue.

Estelle Doudet a assuré la présidence de ces deux panels – garantissant leur parfait déroulement dans une ambiance à la fois studieuse et conviviale – et animé les discussions qui les ont suivis, grâce auxquelles les notions de rythme, d’innovation et d’urgence ont bénéficié d’échanges nourris et très enrichissants.

Enfin, Marie-Hélène Méresse a participé à un panel intitulé « Aeneas Silvius Piccolomini and His Age » (org. Simona Iaria). À travers une communication intitulée « Pius II and His Time: From Naples to the Court of Burgundy (Fifteenth Century) », elle a mis en évidence le caractère novateur d’une écriture marquée par une grande réflexivité vis-à-vis de son propre temps. Relus au prisme du présent, les Commentarii rerum memorabilium quae suis temporibus contigerunt (1462-63) et les Actes et paroles mémorables d’Alphonse d’Aragon (composés en 1455 ; traduits en français, par Jean L’Orfèvre pour le duc de Bourgogne, entre 1467 et 1476), introduisent une contemporanéité et un réalisme qui révèlent une sagesse royale désormais pragmatique et invitent à relativiser le moment machiavélien. 


Pépite : « C’est là l’œuvre du seigneur» : Marguerite de Parme (1522–1586) et la question de l’agentivité artistique d’une femme de pouvoir aux Pays-Bas du XVIe siècle.

Billet rédigé par Léon Rochard

Jacques Jonghelinck, Médaille de Marguerite de Parme âgée de 45 ans, déesse face aux éléments, 1567. Alliage cuivreux coulé, argenté, 3,3 cm. Lille, Palais des Beaux-Arts, Md 10. Clichés François Becuwe © Palais des Beaux-Arts de Lille.

Les médailles de Jacques Jonghelinck représentant Marguerite de Parme ont souvent été connectées à sa démission comme gouverneure des Pays-Bas en 1567. Ce billet montre l’intérêt d’analyser les liens entre objets et événements politiques selon des questions de genre et de temporalité, et offre des pistes prometteuses pour l’analyse d’un corpus de mieux en mieux connu des historien.ne.s de l’art1.

« A DOMINO FACTUM EST ISTUD » (C’est là l’œuvre du seigneur) : cette inscription se trouve au revers d’une médaille portant à l’avers le profil de Marguerite de Parme, gouverneure des Pays-Bas (1559–1567) à l’âge de 45 ans, comme il est écrit sur son épaule. Le revers porte la date de 1567 et une allégorie féminine, debout sur un rocher et entourée de quatre vents, l’épée levée dans la main droite et une branche d’olivier et une palme dans la main gauche.

L’insistance sur la date appelle à interpréter la médaille au prisme d’un événement spécifique. Elle rappelle les tensions politiques et religieuses qui ont culminé en 1566, l’année précédant la frappe de la médaille, mais aussi l’abdication de Marguerite de Parme en avril 15672. Il semble qu’il ait fallu clarifier le sens de cette démission, qui a provoqué des réactions mitigées. Dans sa lettre de démission du 11 avril 1567, elle s’inquiète en effet de sa réputation, refusant que son travail pour apaiser les tumultes du début de la Révolte des Gueux en 1566 soit attribué au duc d’Albe (1507–1582), que Philippe II (1527–1598) vient d’envoyer avec une armée :

Votre Majesté se soucie bien peu non seulement de ma satisfaction et consolation, mais aussi de ma réputation, à laquelle […] je dois attacher beaucoup d’importance ; et Votre Majesté, avec les restrictions extraordinaires qu’elle m’a faites, m’a enlevé non seulement l’autorité, mais aussi le moyen de finir de régler entièrement toutes les affaires d’ici, et maintenant qu’elle voit que les choses vont bon train, veut en donner l’honneur à d’autres, et a voulu donner à moi seule les dangers et la fatigue.3

Le motif de sa démission est clair : elle refuse d’être perçue comme une simple figure transitoire chargée de gérer une crise dans laquelle elle s’est profondément investie4. On s’accorde aujourd’hui sur sa finesse en tant que politicienne5 : à la veille de l’éclatement de la furie iconoclaste, elle écrit dans une lettre à Philippe II du 31 juillet 1566 qu’elle a tenté d’anticiper la crise en écrivant « dès le commencement et depuis, par plusieurs fois » aux notables et gouverneurs locaux pour « contenir le peuple tant par authorité, menaces, exhortations, remonstrances que toutte autre voye de doulceur et rigoeur que leur sera possible »6

Ces motifs de l’équilibre entre douceur et rigueur ou de l’identification de points de bascule de la fortune répondent à la définition de la virtù politique de Machiavel, qui repose sur la capacité à repérer le mouvement de la fortune et les occasions qu’elle offre dans le temps présent7. Cependant, elle est limitée dans sa capacité à réagir à ces occasions qu’elle et ses informateurs savent repérer. Ses lettres mettent près d’un mois pour parvenir à Madrid, où les secrétaires doivent encore attendre que le roi leur dicte ou leur suggère une réponse8, souvent partielle. Plus encore, celui-ci retarde infiniment sa venue aux Pays-Bas, alors qu’elle y voit une solution pour apaiser la crise. Dans ses lettres de juillet 1566, à court de moyens pour le persuader, elle multiplie les marqueurs temporels pour identifier le moment présent comme un point de bascule. Dans sa seule lettre du 19 juillet, on ne compte pas moins de onze expressions en rapport avec le présent (« présentement » est par exemple utilisé à six reprises) et trois occurrences du mot « journellement », décrivant la progression alarmante de la situation. Enfin, le 31 juillet, elle craint que le moment d’agir ne soit déjà passé, tandis qu’elle n’a fait que « prévenir et anticiper le mal » : « temporisant et surattendant [Votre Majesté], tout est gasté et perdu »9.

Marguerite de Parme n’est donc pas maîtresse de son propre temps, ce qui, du point de vue des études de genre soulève le problème de son agentivité, notion généralement définie comme la capacité d’un sujet à agir, à faire des choix et à orienter sa vie dans un contexte de normes et de contraintes sociales, en négociant ces contraintes, en les contournant ou en les transformant, plutôt qu’en les subissant. Ces contraintes sont liées au rôle de la gouverneure, qui représente un pouvoir qui n’est pas le sien, mais aussi sans doute à son genre, qui a pu informer sa perception par certains de ses collaborateurs comme une personne docile10, ou son image antiféminine diffusée par la propagande rebelle11. En cela, on peut faire l’hypothèse, souvent centrale dans les études sur le mécénat féminin, que ses commandes et représentations artistiques peuvent constituer des tentatives alternatives de définir son image, mais aussi de maîtriser a posteriori le sens d’événements sur lesquels elle n’a pas pu avoir le contrôle souhaité.

Ainsi, la devise de la médaille de Jonghelinck, faisant allusion au 23e verset du Psaume 118, « a Domino factum est istud, hoc est mirabile in oculis nostris » (C’est là l’œuvre du Seigneur, c’est un prodige à nos yeux), peut faire référence au « prodige » de la relative amélioration des tensions qu’elle mentionne dans sa lettre de démission. Mais elle implique aussi qu’elle en est la facilitatrice, et qu’elle a accompli la volonté du Seigneur en tant que représentante de la défense de la foi catholique, face à des conditions difficiles représentées comme des vents contraires12. L’épée et la branche d’olivier refléteraient alors son arbitrage juste de la situation, montrant alternativement, comme nous l’avons mentionné, de la rigueur et de la clémence13. Dans le contexte de la reconstitution du mécénat de Marguerite de Parme dans ces dernières décennies, il apparaît donc nécessaire d’analyser les œuvres véhiculant son image ou commandées par elle en relation étroite avec sa politique14, comme l’a esquissé le catalogue de 2024.

Cependant, la médaille de Jonghelinck n’a pas été commandée par Marguerite de Parme elle-même. Elle a bien posé pour l’artiste, d’après une lettre de Francesco De Marchi15, mais sans doute pour un type standard dont le revers peut varier au besoin : une version très proche de notre type, prolongée au niveau du buste, se retrouve sur une médaille uniface à Bruxelles (Fig. 2), une double médaille portant le buste de son mari et le sien au revers, ou une variante quasiment identique à notre médaille portant l’inscription « Favente Deo »16. Mais le revers de celle-ci et de celle qui nous concerne semblent avoir été réalisés à son insu, à l’initiative de De Marchi ((Francesco Simeone, “Le due immagini di Margherita di Parma,” Panorama numismatico 116, Février 1998 (1998): 21.)) : « j’ai fait réaliser cette médaille avec tant de supplications à son Altesse qu’elle a fini par m’accorder la grâce de se faire portraiturer. […] J’ai inventé le revers, que j’ai fait fabriquer à l’insu de son Altesse, mais elle m’a fait confiance et m’a laissé faire »17.

Jacques Jonghelinck, MARGARETA•DE•AVSTRIA•D•P•ET•P•GERMANIAE•INFERIORIS•GVB, 1567. Bronze coulé, 58 mm. Bruxelles, Bibliothèque royale, Cabinet des médailles, 2K19/9.

L’objet est bien une réaction face aux événements qui ont conduit à la démission de Marguerite de Parme et vise à réaffirmer son rôle dans la résolution de la crise. De Marchi écrit qu’elles représentent « le portrait d’une princesse si digne, qui est véritablement une défenseuse de la religion chrétienne, […] sans l’esprit, la bravoure et la constance de laquelle tous ces pays seraient perdus quant à la religion, et peut-être même l’État, et je pense qu’elle a été la cible de mauvaises intentions. »18 La date de la lettre, du 7 juillet 1567, très proche de la démission, implique que la médaille a été conçue et réalisée très rapidement après la décision de la gouverneure.

Ici, la question de l’agentivité doit donc être le point de départ d’une réflexion plutôt que sa conclusion.19. On pourrait considérer que son agentivité ne s’exerce ni sur les événements présents, ni sur la définition de leur sens ou de sa propre image, définie en partie par ses proches conseillers (masculins). Cependant, cette hypothèse semble limitante puisqu’elle considère le personnage politique d’un point de vue strictement individuel et non comme une entité en partie collective. Si De Marchi a effectivement réalisé la médaille à son insu, il fait néanmoins partie de sa cour et de son cercle le plus proche ; par ailleurs, c’est elle qui a posé pour l’avers et donné son aval pour que la médaille soit frappée.

Le cas de la médaille de 1567 invite donc à se pencher plus précisément sur la notion de commanditaire et à historiciser celle d’agentivité, souvent utilisée sans être suffisamment interrogée pour démontrer le rôle historique de personnages féminins. Là où l’efficacité de cette notion, souvent concentrée sur l’émancipation individuelle, est limitée pour des contextes géographiques et historiques extérieurs à une culture contemporaine et libérale, on peut imaginer au contraire la productivité d’une définition plus collective centrée non pas sur l’actrice elle-même mais sur ses relations avec d’autres acteurices20. Cette vision permet d’éclairer l’habileté politique de femmes de pouvoir qui ont su déléguer leur agentivité en s’entourant de conseillers de confiance pour agir selon leurs intérêts et comme extensions d’elles-mêmes. Si Marguerite de Parme reste insatisfaite de son contrôle sur les événements et inquiète de sa réputation, son agentivité sur les événements présents n’est pas inexistante, mais peut-être délayée (c’est-à-dire jouant sur des temporalités différentes), ou relevant d’une maîtrise collective plus qu’individuelle, et doit donc être pensée selon des modalités plus subtiles, informées par son genre et les spécificités de sa position politique.

A VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mes recherches de post-doctorat sur le mécénat artistique féminin et la maîtrise du temps présent dans les Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Il ambitionne de comparer des femmes de différents statuts sociaux et niveaux d’accès au pouvoir politique afin d’explorer le potentiel d’une méthode croisant les questions de temporalité et de genre en histoire et histoire de l’art. Le cas de Marguerite de Parme fera l’objet d’une prochaine communication, suivie d’un article étendu.

BIBLIOGRAPHIE

Sources

Battistini, Mario. Lettere di Giovan Battista Guicciardini a Cosimo e Francesco De’ Medici scritte dal Belgio dal 1559 al 1577. Bruxelles: Bibliothèque de l’Institut Historique Belge de Rome, 1949.

Gachard, Louis-Prosper. Correspondance de Philippe Ii sur les affaires des Pays-Bas. Vol. I, Bruxelles: Librairie Ancienne et Moderne, 1848.

van Gelder, Enno. Correspondance française de Marguerite d’Autriche, duchesse de Parme, avec Philippe II. Vol. II, Utrecht: Kemink et Fils, 1941.

Pour aller plus loin

Giomi, Fabio, Lett, Didier et Sylvie Steinberg. “Agency. Itinéraire D’un Concept Rebelle (1963-2025).” Clio. Femmes, Genre, Histoire 61, 1 (2025): 15-42.

Lichtert, Katrien, éd. Margaret, Duchess of Parma: The Emperor’s Daughter between Power and Image, cat. exp. Veurne: Hannibal Books, 2024.

Mantini, Silvia, éd. Costruzioni politiche e diplomazia, tra corte Farnese e monarchia spagnola. Rome: Bulzoni, 2003.

Rossi, Umberto. “Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria.” Rivista Italiana di Numismatica I, 3 (1888): 333-50.

Silver, Larry. “Book Review: Margaret Duchess of Parma. The Emperor’s Daughter between Power and Image.” Historians of Netherlandish Art Reviews, actualisé en janvier 2025,  https://hnanews.org/hnar/reviews/margaret-duchess-of-parma-the-emperors-daughter-between-power-and-image/.

Simeone, Francesco. “Le Due Immagini di Margherita di Parma.” Panorama numismatico 116, Février 1998 (1998): 20-21.

Steen, Charlie R. Margaret of Parma: A Life. Leiden: Brill, 2013.

Traversi, Laura. “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa.” In La Dimensione Europea Dei Farnese, éd. par Bart de Groof et Eugenio Galdieri, 381-419. Bruxelles, Turnhout: Institut historique belge de Rome, Brepols, 1993.

Wiesner-Hanks, Merry E., éd. Challenging Women’s Agency and Activism in Early Modernity. Amsterdam: Amsterdam University Press, 2021.

  1. Je remercie Jan Blanc et Elodie Lecuppre-Desjardin d’avoir pris le temps de relire ma contribution et pour leurs commentaires. []
  2. Dagmar Eichberger, “Epilogue,” in Margaret, Duchess of Parma: the emperor’s daughter between power and image, ed. Katrien Lichtert (Veurne: Hannibal Books, 2024), 219 []
  3. Louis-Prosper Gachard, Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas, vol. I (Bruxelles: Librairie Ancienne et Moderne, 1848), 523, note 3, nous traduisons. []
  4. Katrien Lichtert, “A Portrait of the Emperor’s Daughter,” in Margaret, Duchess of Parma: the emperor’s daughter between power and image, ed. Katrien Lichtert (Veurne: Hannibal Books, 2024), 26-27. []
  5. Charlie R. Steen, Margaret of Parma: A Life (Leiden: Brill, 2013), 3. []
  6. Enno van Gelder, Correspondance française de Marguerite d’Autriche, Duchesse de Parme, avec Philippe II, vol. II (Utrecht: Kemink et Fils, 1941), 281, n°48. []
  7. Cette idée a été suggérée implicitement par Silvia Mantini, (Mantini, “Introduzione,” 24). []
  8. Steen, Margaret of Parma: A Life, 72. []
  9. cf. van Gelder, Correspondance française de Marguerite d’Autriche, Duchesse de Parme, avec Philippe II, II, 259-81., n°46-48 []
  10. Steen, Margaret of Parma: A Life, 74. []
  11. Lichtert, “A Portrait of the Emperor’s Daughter,” 28. []
  12. Laura Traversi, “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa,” in La dimensione europea dei Farnese, ed. Bart de Groof and Eugenio Galdieri (Bruxelles, Turnhout: Institut historique belge de Rome, Brepols, 1993), 415-16. []
  13. Eichberger, “Epilogue,” 219. []
  14. La critique du catalogue de 2024 par Larry Silver montre l’importance de ce volume tout en souhaitant une plus étroite analyse du rapport entre la carrière politique et le mécénat artistique de Marguerite de Parme (voir “Book Review: Margaret Duchess of Parma. The Emperor’s Daughter between Power and Image,” Historians of Netherlandish Art Reviews. []
  15. Traversi, “Aspetti della ritrattistica di Margarita d’Austria (1522-1586) tra pittura, medaglistica e stampa,” 415-16. []
  16. On trouve des exemplaires de ces deux médailles au British Museum (G3,VP.55 et M3157). []
  17. Umberto Rossi, “Francesco Marchi e le medaglie di Margherita d’Austria,” Rivista Italiana di Numismatica I, 3 (1888): 337. []
  18. Ibid. Merci à Ester Giachetti pour sa traduction. []
  19. Wiesner-Hanks, Challenging Women’s Agency and Activism in Early Modernity, 11-12. []
  20. Giomi and Steinberg, “Agency. Itinéraire d’un concept rebelle (1963-2025),” 32, 38. []

Publication : Innovation and Medieval Communities

Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500).

This collective work edited by Élodie Lecuppre-Desjardin and Nils Bock, was published in January 2026 in the series Studies in European Urban History [SEUH 63] by Brepols.

Description

It has to be said that when it came to innovation medieval culture demonstrated its mastery of the art of the paradox. Medieval people were compelled to innovate, driven by the dissatisfaction that is part of their nature, leading to changes that could generate not only enthusiasm, but also mistrust and sometimes fear. In a world where innovation was ordinarily perceived in a negative light, societies developed discursive strategies to legitimize such developments, even going so far as to make the old out of the new. This book interrogates this gap between cultural assumptions and practical necessity. Drawing on numerous examples from the towns and cities of Western Europe between the thirteenth and the fifteenth centuries, it examines in context and in practice both sophisticated conceptions and unexamined habits of thought concerning innovation. These offered a range of possibilities for dealing with the new, often imposing novelty quietly, as the only means of maintaining the old state of affairs… at least in appearance.

Table of contents

Introduction – Élodie Lecuppre-Desjardin (Lille University, IRHiS) & Nils Bock (Münster University)

PART 1. Mastering Innovation: Communities and Individuals

Municipal law in the monastery. On becoming and being citizens in the later Middle Ages -Anne Diekjobst (Kiel University CAU)

Burghers’ reactions to new town books in Southwestern Germany in the Late Middle Ages – Olivier Richard (Fribourg University)

Innovation and ways of relating to time in memory writings by German townspeople at the dawn of the Early Modern Period – Aude-Marie Certin (Haute Alsace University)

Innovation in the Great Municipal Charter of Paris (1416) – Boris Bove (Rouen-Normandie University)

PART 2. Technological innovation at the heart of the circulation of knowledge and political intentions

Innovations catalysed by the papal court and the reconfiguration of local communities in and around early 14th-century Avignon – Valérie Theis (ENS Ulm, Paris)

The dukes of Burgundy’s Trésor de l’Épargne and reactions to it within princely administration – Rudi  Beaulant (Franche-Comté  University)

Technological innovation, social identities and the Dynastic State. Gunpowder Artillery in the Burgundian Polity (late 14th– early 16th c.) – Michael Depreter (University of Oxford)

Innovation and migration: The Economic impact of immigrant craftspeople in Late Medieval England  – Bart Lambert (Vrije University of Brussels)

Social incentives for innovation in Flemish artistic workshops: Social Network Analysis in late medieval art production – Joannes Van den Maagdenberg (UGent-ULB-Fondation Périer-d’Ieteren)

Plague Policies in the Fifteenth-Century Low Countries: Duplication, adaptation and Integration – Claire Weeda (Leiden University) 

PART 3. Think different: pioneering ideas from artists and scholars

Ecclesiological Innovations in the days of the Reform Councils of the Fifteenth-Century – Bénédicte Sère (Paris Nanterre University)

Mediaeval sacred song: creative impulses and innovation in repertoire, musical notation and transmission – Kristin Hoefener (University Nova of Lisbon, Centro de Estudos de Sociologia e Estética Musical)

“A desire to see more clearly”: theological device and sociological innovation of scholars in thirteenth-fifteenth centuries – Antoine Destemberg (Artois University)

Van Eyck’s Fictive Frames and Reinventions of Memorialisation – Andrew Murray (The Open University)

More Information

Élodie Lecuppre-Desjardin & Nils Bock (eds.), Innovation and Medieval communities. The circulation of Ideas and practices in and out of the town (1200-1500, Turnhout: Brepols, 2026.

Guillaume de Machaut, Le remède de Fortune, Paris, BnF, ms. fr. 1586, fol. 30v.

Pépite : Le même jour d’une autre année. Louise de Savoie et les coïncidences calendaires

Billet rédigé par Thalia Brero

Louise de Savoie. Livre d’heures de Catherine de Médicis, 1573. Paris, BnF, ms. nouv. acq. lat. 82, f. 2v.

Le premier jour de janvier, je perdis mon mari et le premier jour de janvier, mon fils fut Roy de France. Le jour de la Conversion saint Paul [25 janvier], mon fils fut en tres grand danger de mourir et à semblable jour, il fut oinct et sacré en l’Eglise de Reims.1

C’est ainsi que commence le Journal de Louise de Savoie (1476-1531) : en constatant une correspondance calendaire entre deux moments parmi les plus angoissants de son existence et deux événements particulièrement heureux. Le 1er janvier fut en effet le jour de la mort de son époux, Charles d’Angoulême (1496), qui la laissait veuve à dix-neuf ans avec deux enfants en bas âge, seule dans un pays qui n’était pas le sien. Près de vingt ans plus tard, une deuxième mort, celle du roi de France Louis XII (1515) hissera sur le trône de France son fils, François Ier, premier dans l’ordre de succession.

La deuxième paire d’événements reproduit un contraste similaire : en 1501, le futur François Ier, âgé de 6 ans, échappa de peu à un grave accident de cheval.

Le jour de la conversion de saint Paul, 25 de janvier, environ deux heures apres midi, mon Roy, mon Seigneur, mon Cesar et mon filz, aupres d’Amboise fut emporté au travers des champs par une hacquenée que lui avoit donnée le Mareschal de Gyé, et fut le danger sy grand que ceux qui estoient presens l’estimerent irreparable. Toutes fois Dieu, protecteur des femmes veufves et defenseur des orphelins, prevoyant les choses futures, ne me voulut abandonner, cognoissant que si cas fortuit m’eust si soudainement privée de mon amour, j’eusse esté trop infortunée.2

Quinze ans jour pour jour après cet épisode effrayant, le 25 janvier 1501, François Ier fut sacré dans la cathédrale de Reims.

Avec un sens certain de la mise en scène au travers duquel on perçoit cependant les accents de la sincérité, Louise de Savoie donne à méditer sur le contraste entre la vulnérabilité de cet enfant orphelin de père et la toute-puissance du roi de France qu’il devint. Quant à Louise elle-même, elle semble mesurer le chemin parcouru depuis ses anxiétés de la jeune mère jusqu’à son triomphe mêlé à celui de son fils – elle sera plusieurs fois régente du royaume.

Il n’est pas anodin que ces notations figurent en exergue de son Journal. Ce texte, dont l’original est introuvable, nous est parvenu par trois copies du XVIIe siècle3. Il énumère sous forme de liste plus de 130 moments de la vie familiale et politique de Louise de Savoie et de son fils François Ier, toujours assortis de la date (et parfois de l’heure) où ils sont survenus. La période documentée par le Journal s’étend de 1508 à 1522, bien que quelques notices isolées concernent les décennies précédentes. Pareille collection d’événements datés est rare pour l’époque, même si les livres de raison et mémoires privés se multiplient alors en France. Plus exceptionnelle encore est la structure très particulière de ce texte, qui ne répond pas à une logique chronologique.

Le Journal est en effet agencé en douze parties, qui correspondent aux douze mois de l’année. Ainsi, des événements éparpillés sur une quinzaine d’années ou plus sont rassemblés, dans ce document, sous le mois durant lequel ils sont survenus. Cette collection de dates relatives au roi et à sa famille proche avait sans doute des visées astrologiques, comme en témoignent les précisions horaires ; la plupart des spécialistes s’accordent à ce sujet, même si les avis divergent quand il s’agit de déterminer si c’était là un objectif parmi d’autres de ce Journal ou son but principal. Partagées sont également les opinions quant à l’auteur du texte : Louise seule ou au contraire un astrologue de cour (François Desmoulins, Jean Thénaud) ? Louise dictant à un de ses secrétaires ? Un astrologue de cour remaniant les notes de Louise ?

Un indice essentiel pour comprendre la genèse de ce texte est cependant passé largement inaperçu. En 1904, l’historien Henri Hauser avait posé les premiers jalons d’une analyse critique de ce Journal dans un article qui a été systématiquement repris par les chercheurs et chercheuses s’y étant par la suite intéressés4.

Quelques années plus tard, en 1913, il publiait un codicille à cette première recherche sous la forme d’un second article beaucoup plus bref qui, lui, est resté largement inaperçu. Henri Hauser avait en effet entre temps trouvé dans les archives du bibliophile dijonnais Philibert de la Mare (1615-1687) une copie du Journal précédée de cette mention :

Extrait des mémoires escrits à la fin de chaque mois du calendrier de certaines heures extrêmement bien escrittes à la main en petits feuillets d’un velin fort net et poly que l’on tient avoir apartenu à Louyse de Savoye, mere du roy François.5

Les livres d’heures, répandus dans les élites depuis le XIVe siècle, commençaient invariablement par un calendrier, généralement réparti en douze pages illustrées par les travaux des champs et les signes astrologiques correspondant à chaque mois. Louise de Savoie en possédait apparemment un qui comportait des feuillets libres entre chaque mois, dans lequel elle aurait inscrit ou fait inscrire ses listes de dates et d’événements, ce qui explique la structure mensuelle de l’ensemble – qui fera par la suite l’objet de copies séparées.

Ce Journal (on aura compris que ce titre lui a été attribué plus tardivement) se trouve ainsi à la croisée de plusieurs conceptions du temps. Comme d’autres chefs de famille de son époque, Louise de Savoie a noté dans un de ses livres les plus privés, les plus utilisés, des informations relatives aux siens et à ses affaires. Mais il n’était bien sûr pas question, pour cette aristocrate, d’inscrire ces informations personnelles dans son livre de comptes comme les marchands ou les bourgeois : elle le fit dans les pages de vélin de son livre d’heures. Ces bribes de sa vie présente, soigneusement datées – pour en garder mémoire, sans doute, mais aussi pour déduire l’avenir grâce à la lecture des astres – avoisinaient l’une des expressions les plus éloquentes de la circularité du temps chrétien : l’année liturgique, dont Louise pouvait suivre les étapes inlassablement répétées dans le calendrier perpétuel de son livre d’heures.

Louise de Savoie et François Ier. Symphorien Champier, Les Grans croniques des gestes et vertueux faictz des tresexcellens catholicques illustres et victorieux ducz et princes des pays de Savoye et Piemont, Paris, Jean de La Garde, 1516. Paris, BnF, Réserve des livres rares, Vélins 1173, fol. 1.

Il n’est pas aisé de déterminer quelle part des notices fut rédigée au jour le jour et laquelle le fut rétrospectivement. Ce qui paraît certain, c’est que les passages cités plus haut, qui ouvrent précisément le Journal, ont une dimension programmatique – et pas seulement parce que ces événements eurent lieu le premier mois de l’année. Leur rédaction témoigne d’une triple opération : d’abord, de prêter attention à la date à laquelle était survenu un événement, ce qui à l’époque n’allait pas du tout de soi. Ensuite, de s’en souvenir et, enfin, de mettre en résonance des faits se déroulant à des années d’intervalle, n’ayant pas d’autre lien que la coïncidence calendaire – en apparence du moins, car si Louise ne le dit pas explicitement, il est clair qu’elle estime qu’il y a un message, une leçon à tirer de cette synchronicité à travers les années.

Les médiévaux portaient une attention très limitée aux dates et même en ce début de XVIe siècle lors duquel Louise écrivait, sa démarche reste très inhabituelle – bien que l’on puisse observer quelques indices d’une conception du temps analogue à la sienne dans d’autres milieux curiaux contemporains6. Pourtant, cette attention nouvelle pour les dates et les coïncidences calendaires n’était en réalité pas si neuve… puisqu’elle est largement attestée dans l’Antiquité romaine. Tacite relève par exemple qu’Auguste « avait cessé de vivre le jour même où jadis il avait reçu l’empire »7, et des auteurs comme Suétone, Cicéron ou Plutarque se montraient friands de coïncidences entre dates marquantes. Il est d’ailleurs avéré que certains politiciens romains firent en sorte de les provoquer, en planifiant par exemple leurs entrées triomphales le jour de leur anniversaire8.

Louise de Savoie était une femme instruite entourée d’érudits. Il n’est pas invraisemblable que ces anecdotes romaines aient été connues si ce n’est d’elle, du moins de son entourage, et qu’elles aient été réactualisées pour alimenter la légende royale autour de son fils à laquelle Louise travaillait inlassablement… et au sein de laquelle elle n’oubliait pas de se placer.

Voici pour finir comment elle commente la coïncidence des événements du 1er janvier évoqués ci-dessus :

Pour ce suis-je bien tenue obligée à la divine Miséricorde, par laquelle j’ai esté amplement recompensée de toutes les adversités et inconveniens qui m’estoient advenus en mes premiers ans et en la fleur de ma jeunesse. Humilité m’a tenu compagnie et patience ne m’a jamais abandonnée.9

Louise de Savoie s’inscrit dans un croisement des temporalités qui est bien de son temps. Sa lecture des événements reprend le motif ancien de la roue de la Fortune qu’elle semble superposer à celui, plus moderne, du cadran d’horloge. Les destinées changent radicalement selon les mouvements de la roue, mais désormais, les mouvements de celle-ci semblent dotés d’une précision porteuse de sens – tout entière tournée vers la destinée exceptionnelle de sa famille.

Fortune aveugle tourne sa roue. Enluminure d’Etienne Colaud dans Le Livre des cas des nobles hommes de Jehan Boccace, traduction de Laurent de Premierfait, fin XVe siècle
Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. fr. 130, fol. 1r.

A VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de la recherche que je mène avec Jan Blanc sur l’attention portée aux dates entre le XIVe et le XVIIe siècle, provisoirement intitulée Ego-événements et calendriers individuels : l’émergence des dates personnelles. Elle donnera lieu à un livre qui croisera les approches d’histoire et d’histoire de l’art sur la question.

BIBLIOGRAPHIE

Source

« Journal de Louise de Savoie », dans Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464.

Pour aller plus loin

Dickman Orth, Myra, « Francis Du Moulin and the Journal of Louise of Savoy », The Sixteenth Century Journal, 13/1 (Spring 1982), p. 55-66.

Hauser, Henri, « Étude critique sur le Journal de Louise de Savoie », Revue historique, 86 (1904), p. 280-303.

Hauser, Henri, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), 50-54.

Kuperty-Tsur, Nadine, « Le Journal de Louise de Savoie : nature et visées », dans Louise de Savoie (1476-1531), éd. Pascal Brioist et al., Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015, https://doi.org/10.4000/books.pufr.8390.

Virastau, Nicolae Alexandru, Early Modern French Autobiography, Leiden, Boston, Brill, 2021, chapitre « Louise de Savoie and her diary », p. 87-119.

  1. « Journal de Louise de Savoie », dans Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464, ici p. 457. []
  2. Ibid. []
  3. Kuperty-Tsur, Nadine, « Le Journal de Louise de Savoie : nature et visées », dans Louise de Savoie (1476-1531), éd. Pascal Brioist et al., Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015, § 5-6 ; Henri Hauser, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), p. 50-54, ici p. 51. []
  4. Hauser, Henri, « Étude critique sur le Journal de Louise de Savoie », Revue historique, 86 (1904), p. 280-303. []
  5. Hauser, Henri, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), p. 50-54, ici p. 51. []
  6. Voir également, pour l’attention portée dans les élites à un autre type de synchronicité, l’article de Lucie Rizzo au sein de ce même carnet Hypothèses, « Un grand jour à plus d’un titre. Une coïncidence événementielle dans les mémoires de Ludwig von Diesbach ». []
  7. Tacite, Annales, 1.9.1. : Idem dies accepti quondam imperii princeps et uitae supremus. La date en question étant celle du 19 août, où Auguste fut nommé consul (43 av. n. è.) et où il mourut (14 de n. è.). []
  8. Feeney, Dennis, Caesar’s Calendar. Ancient Time and the Beginnings of History, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 2007, p. 148-149, 278. []
  9. Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464, ici p. 457. []

Participation à l’école d’été : Marie Verbiest a participé à l’école d’été « Fabriquer un livre au XVIe siècle »

Bourges, 22-28 juin 2025

Du 22 au 28 juin 2025, Marie Verbiest a participé à l’école d’été « La Fac-Tory : Fabriquer un livre au XVIe siècle » organisée par Rémi Jimenes (Université de Tours) et le Centre d’études supérieures de la Renaissance (Tours) au sein du projet TypoReF – Typographie de la Renaissance française, 1470-1640. Les activités étaient organisées à Bourges dans Les mille univers, où nous, un groupe d’environ 25 participants, avons réalisé l’impression d’un texte – de la mise en page et la composition typographique jusqu’à la conception de la couverture et la reliure manuelle.

Participation au colloque : Marie Verbiest a participé au 66e Rencontres du CEEB

“Les ducs de Bourgogne dans les conflits de leur temps (XIVe-XVIe siècles)”

Paderborn, 25-27 septembre 2025

Le 27 septembre 2025, Marie Verbiest a participé au colloque 66e Rencontres –  Les ducs de Bourgogne dans les conflits de leur temps (XIVe-XVIe siècles du Centre Européen des Études bourguignonnes (CEEB) à Paderborn. Elle a présenté une intervention, intitulée « Les feuilles d’actualité sur les guerres de Gueldre (1538-1543): Chambre d’écho des guerres d’Italie ? »

MON INTERVENTION

Sous l’impulsion de grands événements « internationaux » au début du XVIe siècle tout comme d’innovations technologiques comme l’imprimerie, apparaît ce que l’on appelle aujourd’hui « le marché des nouvelles ». Même si ces premières « feuilles d’actualité » traitaient généralement des conflits majeurs, un événement plus régional pouvait néanmoins recevoir une couverture médiatique considérable, comme ce fut le cas lors des guerres de Gueldre (1538-1543) entre Charles V et le duc de Gueldre lié aux droits de succession au duché. Dans cette communication, j’aimerais analyser la représentation de ce conflit et de ses principaux acteurs à travers les imprimés d’actualité. De quelle manière, au sein de la médiatisation, sont évoqués, expliqués et justifiés les événements ainsi que les actions des autorités impliquées dans cette confrontation ? Et comment un conflit régional a-t-il pu devenir la chambre d’écho d’un affrontement international bien plus vaste ?

Le Centre Européen d’Études bourguignonnes envisage de publier les actes de colloque au cours de l’automne 2026.

Pépite : Descrire le corps physique : entre codes stéréotypés et actualisation

Billet rédigé par Tilleane Charavel

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

La description physique du corps dans les manuscrits médiévaux, et particulièrement ceux du XVe siècle, est relativement peu étudiée. Certains travaux abordent l’image du corps et sa représentativité, mais rares sont ceux qui en examinent la description littéraire en tant que tel dans les textes de cette période. La raison peut être attribuée au vide lexical. Le vocabulaire médiéval ne dispose pas d’un terme unique pour désigner le corps dans sa matérialité. « Physique » renvoie aux sciences de la nature, « physionomie » se limite aux traits du visage, tandis qu’« anathomie », cantonné aux traités médicaux, ne se rencontre pas dans les textes littéraires. Cette absence de lexique révèle le décalage entre la perception morale du corps et son observation physique. Les auteurs et prosateurs n’expriment simplement pas le corps selon une logique anatomique moderne mais à l’aide d’un vocabulaire typologique qui traduit la valeur morale ou sociale du personnage descrit.

Les textes littéraires du XVe siècle sont pour bon nombre d’entre eux des mises en prose ou issus de récits anciens. Par conséquent, ils exposent encore des descriptions de corps issues d’un système de représentation bien rodé où les personnages sont codifiés et ainsi conditionnés par leur apparence en fonction des catégories sociales et de leur fonction narrative1. Les éléments physiques demeurent encadrés par un système hiérarchique où la beauté incarne le bien et la laideur le mal selon une dimension binaire considérée par Thomas d’Aquin : le bien s’appuie sur la mesure, la beauté et l’ordre tandis que le mal réside en la privation de ces trois caractéristiques2. Le corps du chevalier est ainsi descrit comme « bel homme », « puissant de corps » ou « bien fourme » tandis que le vilain est « hideux » ou « de corps enorme et graisle ». La description du corps sert dans ces cas à codifier un ordre social et non à reproduire une réalité physique3. Elle ne vise pas la ressemblance mais l’exemplarité.

Il regarda loys de gavres que a son samblant luy sambloit estre moult jones pour souffrir ung sy puissant chevalier que estoit Cassidorus non pourtant selon sa grant jonesse le veoit estre moult puissant de corps et bien compasse de tous membres et avec ce le veoit estre tant bel chevalier que oncques son pareil navoit veu sa manière et sa contenance luy plaisoit moult.

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

Dans cette courte description, l’auteur ne cherche pas à dire comment le corps se présente mais plutôt qui est le personnage à travers son corps et ce qu’il représente. Dans la narration, Louis de Gavres est décrit du point de vue d’un autre chevalier et les choix typologiques ne sont pas sans conséquences. La description de son corps suggère en effet une action héroïque à venir. Jeunesse, puissance et noblesse se confondent alors.

Dans un autre registre, la description de Caligula dans les Chroniques de Haynaut est révélatrice de ses mauvais faits et la laideur fonctionne comme miroir du vice. L’auteur fait ici une rétrospective des empereurs romains qui ont existé, si bien que la description du corps est purement morale et ne s’intègre pas dans la narrative. Il incarne ainsi le vilain, celui à qui on ne doit pas ressembler malgré l’importance de son titre qui n’a que peu de valeur dans ce contexte.

Le 4e empereur de romme du nom gayus calligula et commcha a regner en lan de (?) Et dist Suetonus quil estoit dassez apparant statue de coleur palle et de corps enorme long et graisle et estoit camus et de larghe front et avoit peal de gueulx.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, f.264v

À l’instar de la beauté masculine, souvent héroïque, la beauté féminine, issue de la littérature courtoise, fonctionne comme composante de l’intrigue et reste un instrument narratif de séduction. Le corps n’est plus seulement un emblème social mais également un vecteur de vertu. Les traits décrits, quand ils le sont, répondent à une composition établie allant souvent de la tête au corps avec une typologie propre. La dame courtoise est « blanche », « belle » ou encore avec un « corps bien fait ».

La fresche couleur de son beau vysage estoit plus enluminee que la rose nest en en (sic) may qui est coulouree de blanc et vermeil les yeulx avoit beaux et vairs les sourchils traictils le corps bien fait les bras longs les mains blances et bien faittes ung petit avoit sourleve ses draps par coy on pooit apperchevoir son petit piet.

Le Livre de Gerart, conte de Nevers (Jean de Wavrin ?), Lille, v.1451-1469, Bruxelles, KBR, ms. 9631, ff. 98v-99

La dame est ici descrite selon les codes en vigueur. L’association « bien fait » ou « bien faittes », appliquée à différentes parties du corps à deux reprises, illustre l’usage d’une sorte de repère universel qui renvoie au rôle que la dame joue dans la littérature courtoise4. Présentée en tant que personnage secondaire, sa description suggère un intérêt amoureux pour le personnage principal. À la différence des hommes dont les descriptions se concentrent en général sur la personnalité (qui peut aussi être idéale et morale), celles des femmes privilégient le corps, considéré comme un élément central de l’identité du personnage de la dame.

Une grande majorité des descriptions de corps sont ainsi relatives à cette série de binômes hiérarchisés et antinomiques : beauté/laideur, chevalier/vilain, noblesse/vilénie et plus largement bien/mal. Rares sont les exceptions qui dérogent à cette règle bien établie et encore utilisée par les auteurs et prosateurs du XVe siècle. Ces exceptions relèvent parfois du merveilleux, ou bien d’une actualisation du système descriptif qui tend vers l’individualisation des personnages. À partir du Moyen-Âge tardif, la description du corps, encore soumise à des codes hérités d’un ordre social établis, s’enrichit de critères nouveaux : la taille et la stature deviennent des signes distinctifs, tandis que certains textes évoquent aussi des gestes caractéristiques ou, plus rarement, des mesures précises. La coexistence de l’écriture passée et l’écriture actualisée entraîne une ambivalence, fluctuante selon le genre littéraire du texte.

La société subit un changement progressif : alors que chacun trouvait sa place dans une hiérarchie féodale où la valeur du personnage dépend non pas de sa nature mais de sa classe sociale, ce système n’est plus strictement de mise5. La description du visage et du corps, qui ne servait pas jusqu’alors à identifier un individu, évolue avec de nouveaux outils descriptifs dont le sens du détail fait partie. La description du corps et le personnage co-produisent le sens, elle ne sert plus seulement à illustrer une typologie mais contribue à l’identité narrative. Le corps peut ainsi être représenté et s’exprimer autant dans sa forme morphologique qu’en mouvement. On remarque ainsi un approfondissement du personnage par une extension de détails physiques qui tendent vers une image de « réel ». Le détail, inséré dans une description, permet ainsi de réaffirmer l’unité du personnage et contribue à la construction d’une identité narrative6.

Les typologies tendent à s’amenuir, bien que les deux systèmes de descriptions restent encore concomitants. Dans les mises en prose, les descriptions des corps des personnages, reportées parfois à leurs actions, sont adaptées au temps de leur réception7. L’actualisation des procédés de descriptions physiques sont alors utilisés aux côtés des codes moraux et esthétiques et on continue à utiliser les binômes hiérarchisés.

Charles le noble empereur et roy de France estoit biaulx de corps mais merveilleux de regart. Il avoit 8 de ses pieds de long qui estoient bien longs. Il estoit gros par les rains et par le ventre bien convegnable ne trop gros ne trop graile. Il estoit gros de bras et de cuisses tresfort et tressage chevalier et de tous membres bien estoffez. Il avoit la face dune palme et de mie de long et sa barbe avoit une palme de long. Son nez estoit ne trop grant ne trop petit mais moyen, le front dun piet de long. Il avoit les ieulx comme de lyon estincelans comme escarboucle. Chascun de ses sourcis avoit demi palme. Il nestoit homme tant fuist hardis se charle le regardast par mal talent que il neuist paour. La coroie dont il se chamdoit avoit 8 pies de long sans che qui pendoit de hors le boucle.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9243, ff. 212v-213

Charlemagne est un empereur et, à ce titre, il est descrit par un champ lexical particulièrement élogieux, à l’image des plus grands chevaliers soit avec force, puissance, beauté, et courage. Mais l’accumulation de détails physiques, souvent exprimés par des adjectifs qualificatifs précis, des mesures anatomiques uniques ou par des analogies, manifeste une curiosité nouvelle pour le corps « réel » de l’empereur. Sa représentation dépasse alors la simple figure du pouvoir puisqu’elle offre une présence tangible et mesurable, celle d’un individu à part entière.

Si grant si let et si hideux que de sa façon se pouoit ung chascun merveillier. Car de haulteur pouoit bien avoir 15 pies en son estant. Son corps estoit noir comme ung egipcien sans blancheur mille du monde avoir si non les dens qui sambloient estre divoire ou de dens de poisson. Le visaige avoit grant et large comme le cul dun vaissel a mesurer ble. Le nez gros et long et les narrines ouvertes et larges a merveilles. Les yeulx gros et enflez saillans hors de sa face et ardans comme feu de charbon. Et son corps arme de bon harnois fin et bien ouvre lequel il avoit emble par enchantement en la cite de baldas. Et en son poing tenoit ung arc si grant et si fort que cinq hommes ne leussent mie tendu ne mie en corde.

Renault de Montauban (David Auvert), Bruges, v.1461-1468, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 5072, f.321

La description du corps du géant Noiron est actualisée de manière similaire, bien qu’il reste soumis aux codes moraux et esthétiques de la laideur et de la vilénie puisqu’il est censé incarner le mal. Présenté directement comme un personnage « let » et « hideux », le ton est donné. Pourtant, les détails abondent entre mesure et analogies précises, révélant la volonté de lui conférer une identité unique dans la narration. Certains codes moraux sont même bouleversés. Malgré sa nature de géant et sa grande laideur, Noiron est représenté comme un adversaire redoutable, fort et puissant. Contrairement à Charlemagne, empereur ayant réellement existé et très important dans la tradition historiographique, Noiron est un personnage entièrement fictif, ce qui traduit le désir de l’auteur d’en faire, là aussi, une figure singulière.

Le portrait littéraire évolue vers une forme de mimétisme : la quête de ressemblance manifeste l’émergence d’une conscience de l’individu. Si le modèle demeure souvent idéalisé, l’auteur s’efforce désormais de singulariser une figure par des traits physiques précis et reconnaissable. Par ailleurs, n’oublions pas qu’ici la recherche de la vérité est somme toute relative.  

Une question se pose alors : Les auteurs et prosateurs sont-ils en quête consciente de l’individualité du personnage ou simplement sujets à l’évolution des consciences du corps ? Et si la conscience du temps présent pouvait être un premier indice de cette évolution ? La description du corps devient au cours du XVe siècle un lieu d’expérimentation narrative où s’élabore, sans discours explicite sur l’individualité, une conscience de l’individu incarné. Celle-ci s’inscrit naturellement dans un changement de mentalité de cette société en mouvement du Moyen Âge tardif.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de ma thèse qui vise à comprendre comment pourtraire et descrire le personnage dans les manuscrits du XVe siècle de la Librairie de Philippe le Bon et Charles le Téméraire. L’émergence d’une conscience de l’individu est une question centrale dans mes recherches et l’étude de la description physique des corps, largement oubliée des études de la description au Moyen-Âge, en est un premier sujet révélateur.

BIBLIOGRAPHIE

Colombo Timelli, Maria, et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose aux XIVe-XVIe siècles, Thurnout : Brepols, 2010

Gallo, Daniela, Baurain-Rebillard, Laurence, Corps ou visages ? : fonctions, perceptions et actualité du portait, Rome : Officina Libraria, 2023

Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993

Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris : Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013

Le Goff, Jacques, Truong, Nicolas, Une histoire du corps au Moyen-Âge, Paris : Liana Levi, 2012

Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, pp.241-250

Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024

  1. Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris, Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013, p.135 []
  2. Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, p.247 []
  3. Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993, pp.12-13 []
  4. Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024, p.69 []
  5. Ishibashi, Masataka, 2013, p.127 []
  6. Hamon, Philippe, 1993, p.104 []
  7. Suard, François, « Les mises en prose épiques et romanesques : les enjeux littéraires », In : Colombo, Timelli et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose au XIVe-XVe siècles, Thurnout : Brepols, 2010, p.51 []