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Pépite : Descrire le corps physique : entre codes stéréotypés et actualisation

Billet rédigé par Tilleane Charavel

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

La description physique du corps dans les manuscrits médiévaux, et particulièrement ceux du XVe siècle, est relativement peu étudiée. Certains travaux abordent l’image du corps et sa représentativité, mais rares sont ceux qui en examinent la description littéraire en tant que tel dans les textes de cette période. La raison peut être attribuée au vide lexical. Le vocabulaire médiéval ne dispose pas d’un terme unique pour désigner le corps dans sa matérialité. « Physique » renvoie aux sciences de la nature, « physionomie » se limite aux traits du visage, tandis qu’« anathomie », cantonné aux traités médicaux, ne se rencontre pas dans les textes littéraires. Cette absence de lexique révèle le décalage entre la perception morale du corps et son observation physique. Les auteurs et prosateurs n’expriment simplement pas le corps selon une logique anatomique moderne mais à l’aide d’un vocabulaire typologique qui traduit la valeur morale ou sociale du personnage descrit.

Les textes littéraires du XVe siècle sont pour bon nombre d’entre eux des mises en prose ou issus de récits anciens. Par conséquent, ils exposent encore des descriptions de corps issues d’un système de représentation bien rodé où les personnages sont codifiés et ainsi conditionnés par leur apparence en fonction des catégories sociales et de leur fonction narrative1. Les éléments physiques demeurent encadrés par un système hiérarchique où la beauté incarne le bien et la laideur le mal selon une dimension binaire considérée par Thomas d’Aquin : le bien s’appuie sur la mesure, la beauté et l’ordre tandis que le mal réside en la privation de ces trois caractéristiques2. Le corps du chevalier est ainsi descrit comme « bel homme », « puissant de corps » ou « bien fourme » tandis que le vilain est « hideux » ou « de corps enorme et graisle ». La description du corps sert dans ces cas à codifier un ordre social et non à reproduire une réalité physique3. Elle ne vise pas la ressemblance mais l’exemplarité.

Il regarda loys de gavres que a son samblant luy sambloit estre moult jones pour souffrir ung sy puissant chevalier que estoit Cassidorus non pourtant selon sa grant jonesse le veoit estre moult puissant de corps et bien compasse de tous membres et avec ce le veoit estre tant bel chevalier que oncques son pareil navoit veu sa manière et sa contenance luy plaisoit moult.

Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v

Dans cette courte description, l’auteur ne cherche pas à dire comment le corps se présente mais plutôt qui est le personnage à travers son corps et ce qu’il représente. Dans la narration, Louis de Gavres est décrit du point de vue d’un autre chevalier et les choix typologiques ne sont pas sans conséquences. La description de son corps suggère en effet une action héroïque à venir. Jeunesse, puissance et noblesse se confondent alors.

Dans un autre registre, la description de Caligula dans les Chroniques de Haynaut est révélatrice de ses mauvais faits et la laideur fonctionne comme miroir du vice. L’auteur fait ici une rétrospective des empereurs romains qui ont existé, si bien que la description du corps est purement morale et ne s’intègre pas dans la narrative. Il incarne ainsi le vilain, celui à qui on ne doit pas ressembler malgré l’importance de son titre qui n’a que peu de valeur dans ce contexte.

Le 4e empereur de romme du nom gayus calligula et commcha a regner en lan de (?) Et dist Suetonus quil estoit dassez apparant statue de coleur palle et de corps enorme long et graisle et estoit camus et de larghe front et avoit peal de gueulx.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, f.264v

À l’instar de la beauté masculine, souvent héroïque, la beauté féminine, issue de la littérature courtoise, fonctionne comme composante de l’intrigue et reste un instrument narratif de séduction. Le corps n’est plus seulement un emblème social mais également un vecteur de vertu. Les traits décrits, quand ils le sont, répondent à une composition établie allant souvent de la tête au corps avec une typologie propre. La dame courtoise est « blanche », « belle » ou encore avec un « corps bien fait ».

La fresche couleur de son beau vysage estoit plus enluminee que la rose nest en en (sic) may qui est coulouree de blanc et vermeil les yeulx avoit beaux et vairs les sourchils traictils le corps bien fait les bras longs les mains blances et bien faittes ung petit avoit sourleve ses draps par coy on pooit apperchevoir son petit piet.

Le Livre de Gerart, conte de Nevers (Jean de Wavrin ?), Lille, v.1451-1469, Bruxelles, KBR, ms. 9631, ff. 98v-99

La dame est ici descrite selon les codes en vigueur. L’association « bien fait » ou « bien faittes », appliquée à différentes parties du corps à deux reprises, illustre l’usage d’une sorte de repère universel qui renvoie au rôle que la dame joue dans la littérature courtoise4. Présentée en tant que personnage secondaire, sa description suggère un intérêt amoureux pour le personnage principal. À la différence des hommes dont les descriptions se concentrent en général sur la personnalité (qui peut aussi être idéale et morale), celles des femmes privilégient le corps, considéré comme un élément central de l’identité du personnage de la dame.

Une grande majorité des descriptions de corps sont ainsi relatives à cette série de binômes hiérarchisés et antinomiques : beauté/laideur, chevalier/vilain, noblesse/vilénie et plus largement bien/mal. Rares sont les exceptions qui dérogent à cette règle bien établie et encore utilisée par les auteurs et prosateurs du XVe siècle. Ces exceptions relèvent parfois du merveilleux, ou bien d’une actualisation du système descriptif qui tend vers l’individualisation des personnages. À partir du Moyen-Âge tardif, la description du corps, encore soumise à des codes hérités d’un ordre social établis, s’enrichit de critères nouveaux : la taille et la stature deviennent des signes distinctifs, tandis que certains textes évoquent aussi des gestes caractéristiques ou, plus rarement, des mesures précises. La coexistence de l’écriture passée et l’écriture actualisée entraîne une ambivalence, fluctuante selon le genre littéraire du texte.

La société subit un changement progressif : alors que chacun trouvait sa place dans une hiérarchie féodale où la valeur du personnage dépend non pas de sa nature mais de sa classe sociale, ce système n’est plus strictement de mise5. La description du visage et du corps, qui ne servait pas jusqu’alors à identifier un individu, évolue avec de nouveaux outils descriptifs dont le sens du détail fait partie. La description du corps et le personnage co-produisent le sens, elle ne sert plus seulement à illustrer une typologie mais contribue à l’identité narrative. Le corps peut ainsi être représenté et s’exprimer autant dans sa forme morphologique qu’en mouvement. On remarque ainsi un approfondissement du personnage par une extension de détails physiques qui tendent vers une image de « réel ». Le détail, inséré dans une description, permet ainsi de réaffirmer l’unité du personnage et contribue à la construction d’une identité narrative6.

Les typologies tendent à s’amenuir, bien que les deux systèmes de descriptions restent encore concomitants. Dans les mises en prose, les descriptions des corps des personnages, reportées parfois à leurs actions, sont adaptées au temps de leur réception7. L’actualisation des procédés de descriptions physiques sont alors utilisés aux côtés des codes moraux et esthétiques et on continue à utiliser les binômes hiérarchisés.

Charles le noble empereur et roy de France estoit biaulx de corps mais merveilleux de regart. Il avoit 8 de ses pieds de long qui estoient bien longs. Il estoit gros par les rains et par le ventre bien convegnable ne trop gros ne trop graile. Il estoit gros de bras et de cuisses tresfort et tressage chevalier et de tous membres bien estoffez. Il avoit la face dune palme et de mie de long et sa barbe avoit une palme de long. Son nez estoit ne trop grant ne trop petit mais moyen, le front dun piet de long. Il avoit les ieulx comme de lyon estincelans comme escarboucle. Chascun de ses sourcis avoit demi palme. Il nestoit homme tant fuist hardis se charle le regardast par mal talent que il neuist paour. La coroie dont il se chamdoit avoit 8 pies de long sans che qui pendoit de hors le boucle.

Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9243, ff. 212v-213

Charlemagne est un empereur et, à ce titre, il est descrit par un champ lexical particulièrement élogieux, à l’image des plus grands chevaliers soit avec force, puissance, beauté, et courage. Mais l’accumulation de détails physiques, souvent exprimés par des adjectifs qualificatifs précis, des mesures anatomiques uniques ou par des analogies, manifeste une curiosité nouvelle pour le corps « réel » de l’empereur. Sa représentation dépasse alors la simple figure du pouvoir puisqu’elle offre une présence tangible et mesurable, celle d’un individu à part entière.

Si grant si let et si hideux que de sa façon se pouoit ung chascun merveillier. Car de haulteur pouoit bien avoir 15 pies en son estant. Son corps estoit noir comme ung egipcien sans blancheur mille du monde avoir si non les dens qui sambloient estre divoire ou de dens de poisson. Le visaige avoit grant et large comme le cul dun vaissel a mesurer ble. Le nez gros et long et les narrines ouvertes et larges a merveilles. Les yeulx gros et enflez saillans hors de sa face et ardans comme feu de charbon. Et son corps arme de bon harnois fin et bien ouvre lequel il avoit emble par enchantement en la cite de baldas. Et en son poing tenoit ung arc si grant et si fort que cinq hommes ne leussent mie tendu ne mie en corde.

Renault de Montauban (David Auvert), Bruges, v.1461-1468, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 5072, f.321

La description du corps du géant Noiron est actualisée de manière similaire, bien qu’il reste soumis aux codes moraux et esthétiques de la laideur et de la vilénie puisqu’il est censé incarner le mal. Présenté directement comme un personnage « let » et « hideux », le ton est donné. Pourtant, les détails abondent entre mesure et analogies précises, révélant la volonté de lui conférer une identité unique dans la narration. Certains codes moraux sont même bouleversés. Malgré sa nature de géant et sa grande laideur, Noiron est représenté comme un adversaire redoutable, fort et puissant. Contrairement à Charlemagne, empereur ayant réellement existé et très important dans la tradition historiographique, Noiron est un personnage entièrement fictif, ce qui traduit le désir de l’auteur d’en faire, là aussi, une figure singulière.

Le portrait littéraire évolue vers une forme de mimétisme : la quête de ressemblance manifeste l’émergence d’une conscience de l’individu. Si le modèle demeure souvent idéalisé, l’auteur s’efforce désormais de singulariser une figure par des traits physiques précis et reconnaissable. Par ailleurs, n’oublions pas qu’ici la recherche de la vérité est somme toute relative.  

Une question se pose alors : Les auteurs et prosateurs sont-ils en quête consciente de l’individualité du personnage ou simplement sujets à l’évolution des consciences du corps ? Et si la conscience du temps présent pouvait être un premier indice de cette évolution ? La description du corps devient au cours du XVe siècle un lieu d’expérimentation narrative où s’élabore, sans discours explicite sur l’individualité, une conscience de l’individu incarné. Celle-ci s’inscrit naturellement dans un changement de mentalité de cette société en mouvement du Moyen Âge tardif.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de ma thèse qui vise à comprendre comment pourtraire et descrire le personnage dans les manuscrits du XVe siècle de la Librairie de Philippe le Bon et Charles le Téméraire. L’émergence d’une conscience de l’individu est une question centrale dans mes recherches et l’étude de la description physique des corps, largement oubliée des études de la description au Moyen-Âge, en est un premier sujet révélateur.

BIBLIOGRAPHIE

Colombo Timelli, Maria, et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose aux XIVe-XVIe siècles, Thurnout : Brepols, 2010

Gallo, Daniela, Baurain-Rebillard, Laurence, Corps ou visages ? : fonctions, perceptions et actualité du portait, Rome : Officina Libraria, 2023

Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993

Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris : Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013

Le Goff, Jacques, Truong, Nicolas, Une histoire du corps au Moyen-Âge, Paris : Liana Levi, 2012

Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, pp.241-250

Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024

  1. Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris, Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013, p.135 []
  2. Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, p.247 []
  3. Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993, pp.12-13 []
  4. Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024, p.69 []
  5. Ishibashi, Masataka, 2013, p.127 []
  6. Hamon, Philippe, 1993, p.104 []
  7. Suard, François, « Les mises en prose épiques et romanesques : les enjeux littéraires », In : Colombo, Timelli et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose au XIVe-XVe siècles, Thurnout : Brepols, 2010, p.51 []

Album amicorum : Till-Holger Borchert

Jan van Eyck, The Annunciation, c. 1435 (detail) Oil on canvas (transferred), 90,2 x 34,1 cm National Gallery of Art, Washington D.C. Acc. 1937.I.39 (Andrew W. Mellon Collection) (cc00)

On Wednesday, 11 June, our team had the pleasure of attending an online conference by Till-Holger Borchert, during which the German art historian shared his insights on the function of portraiture and representation between 1400 and 1530. Borchert is a specialist in painting and illuminations from the fourteenth, fifteenth and sixteenth century. His has worked on various aspects of portraiture and representation in Northern Europe. Currently the director of the Suermondt-Ludwig-Museum Aachen, he has previously worked in Bruges for more than twenty years. He has curated for numerous exhibitions in Belgium, Europe and in the United States. Moreover, he is the author of several books, including Van Eyck, first published by Taschen in 2008, and Peinture flamande : de Van Eyck à Rubens published by Citadelles & Mazenod in 2014.

There are various notions of the present : a friend – who died a few years ago – used to say : “The present is called present because it’s a present.” The older I get, the more meaningful this sentence becomes. And if only because the present seems always to be way too short.

The other aspect for me is timelessness of art : whenever I am studying original works of art – be that in a museum, a church of a library – I feel like I leave the present ; I don’t think that I approach the past but often enter in a concentrated state of mind that allows me to blend out the environment and be in a state of tan extended moment which is neither past nor present.

I am an art historian and specialize in Europen (and mostly Northern European) art of the 14th to the early 16th century. I am trying to understand those works of art I am interested in – not in terms of absolute criteria but to approach and interpret them within their own terms, at least as much as that’s humanly possible. The reality is – and has been for me for a long time – that notions and concepts seemingly inherent to my own time inform and even command my perspective and interpretations on the past and vice versa. I began to understand certain conditions of medieval workshop practices by looking at Warhol’s factory and i have understand the involvement of Haliburton in Irak by studying the routier-compagnies of the Hundred years war.

As I am not a trained historian, I have to restrict myself to published source-material which is in itself an interpretation of the documents that occured in a specific timeframe. This is particularly true for those impressive editions that erudite scholars of the 19th century have compiled and which seem to be impossible to achieve today. These I have tried to see as source material for aspects of art history’s historiography as well as – not always as cautiously as I should have –  the transition between Late Middle ages and Early Modern Times. My main source material is visual in nature and I try to study as much material in the original as possible, ideally more than once. This is a time-consuming and costly occupation which limits the time of writing. One particular aspect I am interested in is the depiction and understanding of the past in (mostly) 15th century art. The antiquarian meta-painting by Van Eyck – i.e. his depiction of 13th century wall painting in some of his images or the use of Carolingia letter types – but also the pictoria notions of antiquity in illustrated chronicles of the Burgundian court.

Jean Miélot presenting his translation of Giovanni da Udine’s work to Philipp the Good, miniature, 1463 pen and washes on paper 39,5 x 28 cm Giovanni da Udine, Briefve compilation des histoires de toute la Bible, Bibliothéque Royale de Belgique / Koninklijke Bibliotheek van België, Ms II 239, fol. 1

I always found the writings of the British Art Historians like Michael Baxandall (Giotto and the Orators ; The Limewood Sculptors of Renaissance Germany) and Francis Haskell  (Taste and Antiquity and History and its Images) very inspiring; then Alexander Nagel (Anachronic Renaissance) but also some of the writings of the historian Simon Schama (Landscape and Memory). Among the more modern and (from my point of view) interdisciplinary texts was enrichment : Une critique de la marchandise by Luc Boltanski and Arnaud Esquerre.

This is a particulary interesting question which is hard to answer. I think the shared liturgical calendar of the Catholic church could be an example but also the ambivalent revival of traditions such as the Carneval during the 19th century and other memorial events – anniversaries of wars, catastrophies, artists, ceremonies (often now labelled as immaterial heritage such as the Holy Blood procession in Bruges) and cultural canonizations.

A time machine… but seriously : I think it could be – by kind of experiment – kind of interesting if a research project would exclusively feed all remaining textual and visual documents from a specified time and place to Artificial intelligence and then compare answers to question to our answers.

Willem Vrelant, The translation of Saint Veronica to the Collegiate Church of Saint Waudru in Mons by Count Regnier, after 1455 Miniature on parchment, 44 x 31 cm Jacques de Guise (Translated by Jean Wauquelin), Chroniques de Hainault, vol. II Bibliothéque Royale de Belgique / Koninklijke Bibliotheek van België, MS 9243 fol. 286v

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Compte rendu : « Les nouvelles imprimées dans le Royaume de France (XVe – XVIe) » conférence de Marion Pouspin 

Université de Lausanne, 9 avril 2025

Réflexion sur l’actualité dans la France de la première modernité.

Billet rédigé par Tilleane Charavel

L’an de grâce 2025, 4 jours avant le dimanche des Rameaux, la tressçavante Marion Pouspin a fait halte en la bonne ville de Lausanne.

Professeure agrégée, docteure en histoire et civilisations de l’EHESS et actuellement chargée de cours à l’Institut Catholique de Paris, Marion Pouspin mène des recherches qui portent principalement sur la circulation de l’information et les imprimés dans l’Europe de la première modernité. Sa conférence, sur les nouvelles imprimées dans le royaume de France aux XVe et XVIe siècles, fait actualité au sein des recherches menées en ce moment dans le cadre de notre projet et ce présent compte-rendu, en écho, devient une « nouvelle » à l’ère du numérique.

Marion Pouspin nous invite à considérer les occasionnels relatant des événements par le prisme de leur écriture spécifique du temps présent. En analysant la matérialité, les modalités de production et de diffusion de ces documents ainsi que leur contenu, elle s’interroge ainsi sur la manière dont les sphères du pouvoir s’emparent des faits récents dans le royaume de France.

Les nouvelles imprimées sont produites pour la plupart en langue vernaculaire et vendues à bon marché à un large public ; la brièveté de ces textes et la hâte avec lesquels ils sont composés leur permet de sortir des presses très rapidement. Certains historiographes et chroniqueurs comme Jean Molinet reprennent même certaines de ces informations au sein de leurs propres chroniques. La production de ces feuilles d’actualité est concentrée principalement à Paris (50 % du corpus) mais aussi à Lyon et Rouen, des centres importants à la fois dans le domaine de l’imprimé et celui des institutions politiques. Elles sont éditées majoritairement en lettres gothiques, quelques jours ou quelques semaines après l’événement et écoulées avec une certaine rapidité ; un calcul du temps qui a son importance, la notion de « nouvelle » étant un argument de vente.

Les faits relatés sont politiques et militaires, prodigieux ou encore religieux. Ce sont les guerres d’Italie qui priment, de la conquête de Venise jusqu’aux victoires remportées face à l’armée espagnole. Évidemment, les défaites ne sont en aucun cas rapportées, il est bien plus intéressant de discréditer l’ennemi. Les nouvelles deviennent alors indéniablement propagandistes. Récits de funérailles, de couronnements et de joutes viennent aussi consolider le pouvoir monarchique – en témoignent les imprimés sur le trépas d’Anne de Bretagne en 1514 ou l’entrée de Catherine de Médicis en 1549. Les occasionnels d’actualité relatent également des événements internationaux tels que les funérailles d’Isabelle de Portugal ou de Charles Quint, mais aussi des décisions politiques ; on alerte d’une menace turque et on célèbre les victoires des troupes chrétiennes. Enfin, les nouvelles religieuses et prodigieuses, moins nombreuses, jouent sur les peurs et les tensions collectives à l’image de nos médias actuels, avec un regain d’intérêt pour les catastrophes naturelles comprises comme des signes divins.

Les informations rapportées proviennent des lettres de nouvelles, traduites si elles sont étrangères, de poèmes de circonstance ou de cour, ou encore de copies de traités de paix. Les imprimeurs, grâce à leurs réseaux, se les procuraient par l’intermédiaire d’amis bien placés ou par leur réseau étranger. Les lettres sont des récits d’événements ou des correspondances rédigées par des acteurs ou observateurs des campagnes militaires pour la plupart anonymes. Certains de ces documents sont même parfois écrits le soir même, avec un point de vue subjectif tout à fait intéressant dans le cadre de l’étude de la temporalité. Les auteurs ne racontent pas l’entièreté de l’événement mais leur vécu ou selon leur angle de vue, c’est une écriture de l’instant. Quant aux poèmes, chantés sur des airs familiers, ils mettent en fiction le fait récent. Ce sont souvent des chansons historiques dans des formes variées : complaintes, lamentations, simples ballades, où victoires, échecs des ennemis et plus rarement vie de cour, sont mis en scène. D’autres occasionnels encore sont constitués d’actes issus par le pouvoir, comme les traités de paix ou les annonces de trêves qui sont publiés tels quels, parfois structurellement arrangés par les imprimeurs.

Ces textes sont souvent accompagnés d’images, bien qu’elles soient remployées pour une majorité d’entre elles. Elles sont génériques, choisies en raison de la proximité thématique, et suggèrent plus qu’elles ne représentent l’événement. Les images qui ont déjà servi à illustrer un passé réel ou légendaire, dans des chroniques ou des romans de chevalerie, suggèrent alors un présent provenant d’un passé, tout comme le cadre narratif et politique du texte. Parfois elles prennent au pied de la lettre un mot, en témoigne l’exemple d’une figure d’un cerf qui fait référence au titre de l’ouvrage alors qu’il s’agit d’un pamphlet allégorique. Parfois elles proposent plutôt une scène circonstanciée lorsqu’il s’agit de prodiges ou de festivités. Le fait d’actualité est alors présenté à la fois par l’image et par le texte.

Marion Pouspin souligne ainsi avec finesse plusieurs éléments constitutifs de cette écriture du temps présent : le recours à la langue vernaculaire, la captation du fait récent – accrue notamment par le média lui-même, qui suggère une attente de lecture, l’affirmation de vérité ou encore la narration précise des protagonistes témoignant de ce qui est vu et rendu visible. Ces nouvelles imprimées avisent, informent et disent l’immédiat dans l’idée de « faire scavoir » – tout en pouvant aussi être dotées d’une fonction récréative. Ce corpus peut enfin aussi être considéré comme un véritable appareil idéologique, qui permet une transmission d’une perception orientée d’un présent collectif, basé sur des faits récents mais choisis, favorables à la monarchie française.

Pépite : “Ursus, cruel en ses fais, horrible en regardant”

Billet rédigé par Tilleane Chavarel

« Chilz Ursus estoit fort a merveilles et moult velus, a manière de ung ours, a la quelle cause de sa pilosité, il estoit appellez Ursus, qui est a dire en franchois ours. Item, il estoit de estature haulte et plus que nul homme de toute la cité, car les histores dient que il excedoit les plus grans, [fol.75v] les plus hauls de la cité de deux cubites. Sa fache estoit espoentant, de son corps, il estoit treshardis et de tresgrant corage, legier de corps, de trescler entendement, cruel en ses fais, horrible en regardant, agus ou sages en parler, tardius en aller et amoderés en ses responses. Et de ly dient les histores que en son tamps, il prit et tua a ses proprez mains V senglers grans et cruels et moult d’autltres sauvages bestes et estranges et cruelles, que il assalli tout seul et par la force les prist et tua maintefois. »

Croniques de Haynnau, (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, fol.75-75v

Telle est la description faite de Ursus, élu roi des Belges vers l’an 775 avant notre ère. Son nom, si bien expliqué dans le texte, lui est donné en raison de sa ressemblance avec un ours. N’ayant à l’origine que le titre de chasseur et né sans lignée sacerdotale, on l’éleva au titre de roi et non de grand prêtre1. Il devient ainsi premier roi des Belges. Ce personnage occupe les dix premiers chapitres du deuxième livre, le seizième, le vingtième et le vingt et unième des Chroniques de Hainaut traduites par Jean Wauquelin pour le compte de Philippe le Bon entre 1447 et 1448. Il semble ainsi d’une importance modérée pour un tel récit d’origine, et pourtant le voilà pourtrait et descrit sur les mêmes folios, ce qui en fait un personnage isolé et hors du commun.

Fidèle à la description textuelle, la miniature, qui a été réalisée peu de temps après le texte ou simultanément, par un enlumineur aujourd’hui encore anonyme, figure un Ursus velu et bien plus grand qu’il n’est de coutume. Le principe de reconnaissance, mis en place entre le texte et l’image, semble au premier abord ne prendre en compte que les caractéristiques physiques. Pourtant, le texte suggère, par l’énumération de ses hauts faits, un roi fort, hautement effrayant, mais respecté pour sa parole et son entendement. Comme c’est souvent le cas, la miniature et le texte se complètent. Si, dans le texte, Ursus est avant tout perçu comme un homme cruel, la miniature vient redéfinir sa représentation. Ursus ne peut pas être qu’une brute, il est roi et se doit de l’être dans son ensemble. Sa représentation en fait alors un souverain par deux symboles régaliens : le sceptre et la couronne, ainsi que sa position pseudo-christique du couronnement en acte. À ses côtés se tient sa cour où Belges et Albaniens sont réunis ou asservis pour ces derniers2. Il n’est pas seulement ours, nous l’avons dit, il est aussi unificateur de cités lointaines et n’hésite pas à venger les siens dans les chapitres suivants. À ce titre, la miniature n’est pas seulement une représentation d’Ursus, c’est aussi la représentation d’une ville quasi idéale et de son peuple3. Après avoir soumis les Albaniens à des conditions strictes, les voici figurés aux côtés des Belges. Un aspect d’ailleurs suggéré par le choix de l’architecture de la ville, aussi flamande qu’orientale. Prenant en compte la conception idéologique du pouvoir, deux personnages Belges, étant donné leurs vêtements et leur stature, portent un collier dont la signification reste encore étrange. Il pourrait peut-être suggérer subtilement un pendant au collier de l’Ordre de la Toison d’Or si cher au duc ?

Le récit des origines doit rendre le passé pertinent pour le présent, en naviguant entre véracité historique et légendes4. Jean Wauquelin, en traduisant les Annales historiae illustrium principum Hannoniae de Jacques de Guise en français, modifie, ajoute ou retire certains passages afin de s’adapter au contemporain, et l’enlumineur en fait de même. Ils cherchent ainsi à répondre aux exigences de Philippe le Bon par l’intermédiaire de Simon Nockart, conseiller ducal et hainuyer d’origine, qui cherchent avant tout à créer un sentiment d’appartenance proprement bourguignon et ainsi asseoir leur légitimité. Puisque les Chroniques de Hainaut restent avant tout un récit historiographique régional et que la miniature est celle d’introduction du second livre, le modèle antique choisi se justifie, et ce, même si Ursus est un personnage méconnu et peu exploité. Il est en effet reconnu aujourd’hui que les ducs de Bourgogne, et en particulier Philippe le Bon, ont un attrait tout particulier pour les récits antiques, justifiant ainsi une prolifération des enluminures relatives à ce sujet au détriment d’autres thématiques.

Cependant, le choix de représenter Ursus reste on ne peut plus original. Michel Pastoureau souligne que l’ours est traditionnellement perçu comme un rival du Christ, en raison de la dimension divine qui lui est attribuée dans les cultures germaniques et celtiques, notamment à l’époque carolingienne5. On lui déclare alors la guerre, on le combat au profit du roi des animaux, le lion, choisi par l’Église autour du XIIIe siècle. Dans les chapitres suivants, Ursus n’est finalement qu’un piètre roi, mort sur le champ de bataille contre les femmes belges dont il avait auparavant tué les époux, puis gravement déshonoré : sa tête est coupée et sa peau est retirée. Comment justifier alors la teneur chrétienne de la représentation d’un tel roi ? Dans le contexte du XVe siècle, où l’hybridité est admise et où l’animalité de l’homme est questionnée, il convient de s’intéresser aux recherches portant sur la figure de l’homme sauvage – cet être mi-humain, mi-bête associé à la merveille médiévale6. C’est probablement dans ce cadre qu’Ursus suscite un intérêt particulier : sa rareté en fait une figure fascinante, qui s’écarte des représentations textuelles et visuelles inscrites dans l’horizon d’attente du lecteur. Ce décalage provoque ainsi autant de curiosité que de crainte. Sa pilosité excessive, souvent symbole de laideur, de sauvagerie mais aussi de péché et de désordre, devient aussi un signe d’une grande audace et d’un courage remarquable, comme le souligne explicitement le texte : « il estoit treshardis et de tresgrant corage ». Ursus est aussi descrit comme un roi rationnel, presque sage : « agus ou sages en parler, tardius en aller et amoderés en ses responses », renvoyant peut-être à la sagesse des ermites qui peuvent aussi être représenté avec une pilosité accrue. Ursus rejoint ainsi l’imaginaire des créatures liminaires, à la frontière de l’humain, et peut aussi être mis en relation avec les codes de représentations des personnages vivants aux confins du monde, à la manière de ceux figurés dans Les faicts et conquestes d’Alexandre le Grand, écrit aussi par Jean Wauquelin. Le cadre urbain dans lequel Ursus semble être pourtrait peut-être un mélange qui n’est pas anodin et pourrait participer à la construction de son ambivalence.

Plusieurs hypothèses peuvent ainsi être admises mais cette représentation d’Ursus, à la fois textuelle et visuelle, reste tout du moins une énigme.

À VENIR

Ce manuscrit, tout comme les deux volumes suivants, fait partie de mon corpus de thèse. Comprendre pourquoi et comment Ursus y est descrit et pourtrait constitue un enjeu central sur lequel il me faudra de toute façon revenir et approfondir l’analyse. D’autant que, si quelques hypothèses ont été émises ici sur la présence même de la miniature et la teneur de sa représentation, chaque personnage, au nombre de vingt et un, sont pourtraits presque individuellement. De plus, l’enlumineur, pourtant encore anonyme, est précis et son style relève de qualités esthétiques originales qui ne correspondent pas à la dédicace si chère aux historiens de l’art, ni au reste des miniatures du premier volume de ces chroniques.

BIBLIOGRAPHIE

Bueno, Irene, Rouxpetel, Camille, (ed.), « Les récits historiques : circulation des pratiques et des traditions entre Orient et Occident », In Les récits historiques entre Orient et Occident, XIe-XVe siècle, Rome : Publications de l’École française de Rome, 2019. 

Cockshaw, Pierre, Van Den Bergen-Pantens, Christiane (ed.), Chroniques de Hainaut ou les Ambitions d’un Prince Bourguignon, Bruxelles, Turnhout, KBR – Brepols, 2000, pp. 13-22.

Cockshaw, Pierre, « L’image de la ville dans les miniatures des manuscrits présentés aux ducs de Bourgogne », In : Revue belge de philologie et d’histoire, tome 78, vol. 2, 2000, pp. 334-338.

Dubois, Anne, Van Hemelryck, Tania, « Chroniques de Hainaut, vol. 1 », in Bousmanne, Bernard, Van Hoorebeeck, Céline, et Arnould, Alain (ed.), La librairie des ducs de Bourgogne : manuscrits conservés à la Bibliothèque royale de Belgique, Turnhout : Brepols, 2000, pp. 159-170.

Pastoureau, Michel, L’ours : histoire d’un roi déchu, Paris : Edition du Seuil, 2007, p. 10.

Pouvreau, Florent, Du poil et de la bête. Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Age (XIII-XVIe siècle), Paris, CTHS, 2014. 

Pouvreau, Florent, « L’hybridité de l’homme sauvage dans l’art médiéval » in Besseyre, Marianne, et al., (dir.), L’animal symbole, Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019, pp. 115-122.

  1. Il s’agit vraisemblablement d’une tradition pseudo-historique à laquelle l’auteur recourt pour légitimer l’élévation d’Ursus au rang de premier roi des Belges. []
  2. Il s’agit des Albaniens du Caucase, voir la première partie de l’article : Martzloff, Vincent, « L’albanien (albanais du Caucase) », Lalies, n°42, 2024, pp. 135-229. []
  3. Sur la fabrication des villes enluminées, voir : Cockshaw, Pierre, « L’image de la ville dans les miniatures des manuscrits présentés aux ducs de Bourgogne », In : Revue belge de philologie et d’histoire, tome 78, vol. 2, 2000, pp. 334-338. []
  4. Bueno, Irene, Rouxpetel, Camille, (ed.), « Les récits historiques : circulation des pratiques et des traditions entre Orient et Occident », In Les récits historiques entre Orient et Occident, XIe-XVe siècle, Rome : Publications de l’École française de Rome, 2019. []
  5. Pastoureau, Michel, L’ours : histoire d’un roi déchu, Paris : Edition du Seuil, 2007, p. 10. []
  6. Pour la majorité des recherches consacrées à l’homme sauvage, voir les articles et ouvrages de Florent Pouvreau : Pouvreau, Florent, Du poil et de la bête. Iconographie du corps sauvage en Occident à la fin du Moyen Age (XIIIe-XVIe siècle), Paris, CTHS, 2014 ; Pouvreau, Florent, « L’hybridité de l’homme sauvage dans l’art médiéval » in Besseyre, Marianne, et al., (dir.), L’animal symbole, Paris : Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2019, pp. 115-122. []