Billet rédigé par Tilleane Charavel

La description physique du corps dans les manuscrits médiévaux, et particulièrement ceux du XVe siècle, est relativement peu étudiée. Certains travaux abordent l’image du corps et sa représentativité, mais rares sont ceux qui en examinent la description littéraire en tant que tel dans les textes de cette période. La raison peut être attribuée au vide lexical. Le vocabulaire médiéval ne dispose pas d’un terme unique pour désigner le corps dans sa matérialité. « Physique » renvoie aux sciences de la nature, « physionomie » se limite aux traits du visage, tandis qu’« anathomie », cantonné aux traités médicaux, ne se rencontre pas dans les textes littéraires. Cette absence de lexique révèle le décalage entre la perception morale du corps et son observation physique. Les auteurs et prosateurs n’expriment simplement pas le corps selon une logique anatomique moderne mais à l’aide d’un vocabulaire typologique qui traduit la valeur morale ou sociale du personnage descrit.
Les textes littéraires du XVe siècle sont pour bon nombre d’entre eux des mises en prose ou issus de récits anciens. Par conséquent, ils exposent encore des descriptions de corps issues d’un système de représentation bien rodé où les personnages sont codifiés et ainsi conditionnés par leur apparence en fonction des catégories sociales et de leur fonction narrative1. Les éléments physiques demeurent encadrés par un système hiérarchique où la beauté incarne le bien et la laideur le mal selon une dimension binaire considérée par Thomas d’Aquin : le bien s’appuie sur la mesure, la beauté et l’ordre tandis que le mal réside en la privation de ces trois caractéristiques2. Le corps du chevalier est ainsi descrit comme « bel homme », « puissant de corps » ou « bien fourme » tandis que le vilain est « hideux » ou « de corps enorme et graisle ». La description du corps sert dans ces cas à codifier un ordre social et non à reproduire une réalité physique3. Elle ne vise pas la ressemblance mais l’exemplarité.
Il regarda loys de gavres que a son samblant luy sambloit estre moult jones pour souffrir ung sy puissant chevalier que estoit Cassidorus non pourtant selon sa grant jonesse le veoit estre moult puissant de corps et bien compasse de tous membres et avec ce le veoit estre tant bel chevalier que oncques son pareil navoit veu sa manière et sa contenance luy plaisoit moult.
Histoire des Seigneurs du Gavres (Jean de Wavrin), Lille, v.1456, Bruxelles, KBR, ms. 10238, f.40v
Dans cette courte description, l’auteur ne cherche pas à dire comment le corps se présente mais plutôt qui est le personnage à travers son corps et ce qu’il représente. Dans la narration, Louis de Gavres est décrit du point de vue d’un autre chevalier et les choix typologiques ne sont pas sans conséquences. La description de son corps suggère en effet une action héroïque à venir. Jeunesse, puissance et noblesse se confondent alors.
Dans un autre registre, la description de Caligula dans les Chroniques de Haynaut est révélatrice de ses mauvais faits et la laideur fonctionne comme miroir du vice. L’auteur fait ici une rétrospective des empereurs romains qui ont existé, si bien que la description du corps est purement morale et ne s’intègre pas dans la narrative. Il incarne ainsi le vilain, celui à qui on ne doit pas ressembler malgré l’importance de son titre qui n’a que peu de valeur dans ce contexte.
Le 4e empereur de romme du nom gayus calligula et commcha a regner en lan de (?) Et dist Suetonus quil estoit dassez apparant statue de coleur palle et de corps enorme long et graisle et estoit camus et de larghe front et avoit peal de gueulx.
Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9242, f.264v
À l’instar de la beauté masculine, souvent héroïque, la beauté féminine, issue de la littérature courtoise, fonctionne comme composante de l’intrigue et reste un instrument narratif de séduction. Le corps n’est plus seulement un emblème social mais également un vecteur de vertu. Les traits décrits, quand ils le sont, répondent à une composition établie allant souvent de la tête au corps avec une typologie propre. La dame courtoise est « blanche », « belle » ou encore avec un « corps bien fait ».
La fresche couleur de son beau vysage estoit plus enluminee que la rose nest en en (sic) may qui est coulouree de blanc et vermeil les yeulx avoit beaux et vairs les sourchils traictils le corps bien fait les bras longs les mains blances et bien faittes ung petit avoit sourleve ses draps par coy on pooit apperchevoir son petit piet.
Le Livre de Gerart, conte de Nevers (Jean de Wavrin ?), Lille, v.1451-1469, Bruxelles, KBR, ms. 9631, ff. 98v-99
La dame est ici descrite selon les codes en vigueur. L’association « bien fait » ou « bien faittes », appliquée à différentes parties du corps à deux reprises, illustre l’usage d’une sorte de repère universel qui renvoie au rôle que la dame joue dans la littérature courtoise4. Présentée en tant que personnage secondaire, sa description suggère un intérêt amoureux pour le personnage principal. À la différence des hommes dont les descriptions se concentrent en général sur la personnalité (qui peut aussi être idéale et morale), celles des femmes privilégient le corps, considéré comme un élément central de l’identité du personnage de la dame.
Une grande majorité des descriptions de corps sont ainsi relatives à cette série de binômes hiérarchisés et antinomiques : beauté/laideur, chevalier/vilain, noblesse/vilénie et plus largement bien/mal. Rares sont les exceptions qui dérogent à cette règle bien établie et encore utilisée par les auteurs et prosateurs du XVe siècle. Ces exceptions relèvent parfois du merveilleux, ou bien d’une actualisation du système descriptif qui tend vers l’individualisation des personnages. À partir du Moyen-Âge tardif, la description du corps, encore soumise à des codes hérités d’un ordre social établis, s’enrichit de critères nouveaux : la taille et la stature deviennent des signes distinctifs, tandis que certains textes évoquent aussi des gestes caractéristiques ou, plus rarement, des mesures précises. La coexistence de l’écriture passée et l’écriture actualisée entraîne une ambivalence, fluctuante selon le genre littéraire du texte.
La société subit un changement progressif : alors que chacun trouvait sa place dans une hiérarchie féodale où la valeur du personnage dépend non pas de sa nature mais de sa classe sociale, ce système n’est plus strictement de mise5. La description du visage et du corps, qui ne servait pas jusqu’alors à identifier un individu, évolue avec de nouveaux outils descriptifs dont le sens du détail fait partie. La description du corps et le personnage co-produisent le sens, elle ne sert plus seulement à illustrer une typologie mais contribue à l’identité narrative. Le corps peut ainsi être représenté et s’exprimer autant dans sa forme morphologique qu’en mouvement. On remarque ainsi un approfondissement du personnage par une extension de détails physiques qui tendent vers une image de « réel ». Le détail, inséré dans une description, permet ainsi de réaffirmer l’unité du personnage et contribue à la construction d’une identité narrative6.
Les typologies tendent à s’amenuir, bien que les deux systèmes de descriptions restent encore concomitants. Dans les mises en prose, les descriptions des corps des personnages, reportées parfois à leurs actions, sont adaptées au temps de leur réception7. L’actualisation des procédés de descriptions physiques sont alors utilisés aux côtés des codes moraux et esthétiques et on continue à utiliser les binômes hiérarchisés.
Charles le noble empereur et roy de France estoit biaulx de corps mais merveilleux de regart. Il avoit 8 de ses pieds de long qui estoient bien longs. Il estoit gros par les rains et par le ventre bien convegnable ne trop gros ne trop graile. Il estoit gros de bras et de cuisses tresfort et tressage chevalier et de tous membres bien estoffez. Il avoit la face dune palme et de mie de long et sa barbe avoit une palme de long. Son nez estoit ne trop grant ne trop petit mais moyen, le front dun piet de long. Il avoit les ieulx comme de lyon estincelans comme escarboucle. Chascun de ses sourcis avoit demi palme. Il nestoit homme tant fuist hardis se charle le regardast par mal talent que il neuist paour. La coroie dont il se chamdoit avoit 8 pies de long sans che qui pendoit de hors le boucle.
Chroniques de Haynaut (traduction française de Jean Wauquelin), Bruges, v.1447-1448, Bruxelles, KBR, ms. 9243, ff. 212v-213
Charlemagne est un empereur et, à ce titre, il est descrit par un champ lexical particulièrement élogieux, à l’image des plus grands chevaliers soit avec force, puissance, beauté, et courage. Mais l’accumulation de détails physiques, souvent exprimés par des adjectifs qualificatifs précis, des mesures anatomiques uniques ou par des analogies, manifeste une curiosité nouvelle pour le corps « réel » de l’empereur. Sa représentation dépasse alors la simple figure du pouvoir puisqu’elle offre une présence tangible et mesurable, celle d’un individu à part entière.
Si grant si let et si hideux que de sa façon se pouoit ung chascun merveillier. Car de haulteur pouoit bien avoir 15 pies en son estant. Son corps estoit noir comme ung egipcien sans blancheur mille du monde avoir si non les dens qui sambloient estre divoire ou de dens de poisson. Le visaige avoit grant et large comme le cul dun vaissel a mesurer ble. Le nez gros et long et les narrines ouvertes et larges a merveilles. Les yeulx gros et enflez saillans hors de sa face et ardans comme feu de charbon. Et son corps arme de bon harnois fin et bien ouvre lequel il avoit emble par enchantement en la cite de baldas. Et en son poing tenoit ung arc si grant et si fort que cinq hommes ne leussent mie tendu ne mie en corde.
Renault de Montauban (David Auvert), Bruges, v.1461-1468, Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, ms. 5072, f.321
La description du corps du géant Noiron est actualisée de manière similaire, bien qu’il reste soumis aux codes moraux et esthétiques de la laideur et de la vilénie puisqu’il est censé incarner le mal. Présenté directement comme un personnage « let » et « hideux », le ton est donné. Pourtant, les détails abondent entre mesure et analogies précises, révélant la volonté de lui conférer une identité unique dans la narration. Certains codes moraux sont même bouleversés. Malgré sa nature de géant et sa grande laideur, Noiron est représenté comme un adversaire redoutable, fort et puissant. Contrairement à Charlemagne, empereur ayant réellement existé et très important dans la tradition historiographique, Noiron est un personnage entièrement fictif, ce qui traduit le désir de l’auteur d’en faire, là aussi, une figure singulière.
Le portrait littéraire évolue vers une forme de mimétisme : la quête de ressemblance manifeste l’émergence d’une conscience de l’individu. Si le modèle demeure souvent idéalisé, l’auteur s’efforce désormais de singulariser une figure par des traits physiques précis et reconnaissable. Par ailleurs, n’oublions pas qu’ici la recherche de la vérité est somme toute relative.
Une question se pose alors : Les auteurs et prosateurs sont-ils en quête consciente de l’individualité du personnage ou simplement sujets à l’évolution des consciences du corps ? Et si la conscience du temps présent pouvait être un premier indice de cette évolution ? La description du corps devient au cours du XVe siècle un lieu d’expérimentation narrative où s’élabore, sans discours explicite sur l’individualité, une conscience de l’individu incarné. Celle-ci s’inscrit naturellement dans un changement de mentalité de cette société en mouvement du Moyen Âge tardif.
À VENIR
Ce billet s’inscrit dans le cadre de ma thèse qui vise à comprendre comment pourtraire et descrire le personnage dans les manuscrits du XVe siècle de la Librairie de Philippe le Bon et Charles le Téméraire. L’émergence d’une conscience de l’individu est une question centrale dans mes recherches et l’étude de la description physique des corps, largement oubliée des études de la description au Moyen-Âge, en est un premier sujet révélateur.
BIBLIOGRAPHIE
Colombo Timelli, Maria, et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose aux XIVe-XVIe siècles, Thurnout : Brepols, 2010
Gallo, Daniela, Baurain-Rebillard, Laurence, Corps ou visages ? : fonctions, perceptions et actualité du portait, Rome : Officina Libraria, 2023
Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993
Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris : Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013
Le Goff, Jacques, Truong, Nicolas, Une histoire du corps au Moyen-Âge, Paris : Liana Levi, 2012
Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, pp.241-250
Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024
- Ishibashi, Masataka, La Représentation du corps dans les textes narratifs de la première moitié du XVIe siècle, Thèse de doctorat, Paris, Université de la Sorbonne Nouvelle, 2013, p.135 [↩]
- Montreuil, Arnaud, « Écrire le corps du vilain : Mises en scène du corps et domination de l’aristocratie laïque dans la littérature courtoise de la France du Nord des XIIe et XIIIe siècles », Hypothèses, 2022/1 23, 2022, p.247 [↩]
- Hamon, Philippe, Du descriptif, Paris : Hachette, 1993, pp.12-13 [↩]
- Perez, Stanis, Le corps des femmes, Paris : Perrin, 2024, p.69 [↩]
- Ishibashi, Masataka, 2013, p.127 [↩]
- Hamon, Philippe, 1993, p.104 [↩]
- Suard, François, « Les mises en prose épiques et romanesques : les enjeux littéraires », In : Colombo, Timelli et Finotti, Irene (dir.), Mettre en prose au XIVe-XVe siècles, Thurnout : Brepols, 2010, p.51 [↩]



