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Participation au 56e congrès de la Renaissance Society of America (San Francisco, 19-21/02/2026)

Trois membres de Capturing the Present ont présenté les premiers résultats des recherches menées dans le cadre du projet au 56e congrès de la Renaissance Society of America qui s’est tenu à San Francisco du 19 au 21 février 2026.



Élodie Lecuppre-Desjardin a co-organisé avec Nicole Hochner (Université de Jérusalem) un panel intitulé « The Introduction of Novelty in Politics: A Question of Rhythm? », dédié à la tension entre tradition et innovation et aux évolutions des temporalités politiques, qui a regroupé trois communications…

Nicole Hochner a ouvert la matinée avec une communication intitulée “The Rhythm of Change: Novelty in Nature, Politics, and Music” et introduit une réflexion sur le lien entre pensée scientifique et pensée politique chez Nicole Oresme. En s’interrogeant sur l’incommensurabilité dans la philosophie naturelle, validée par Oresme, elle a montré comment cette manière de penser les mécanismes de l’univers ouvrait la voie vers une réévaluation positive de la nouveauté.

Elodie Lecuppre-Desjardin, dans sa communication “The Prince as a metronome: a key to introducing new political ideas?” a montré comment une nouvelle conscience des rythmes et des temporalités politiques dans le Royaume de France sous Charles V, puis au sein de la Grande Principauté de Bourgogne, coïncidait avec la mise en place de nouveaux dispositifs de la mesure du temps, notamment grâce aux horloges mécaniques. La pensée politique empruntant aux images horlogères chez Nicole Oresme, Christine de Pisan ou chez les frères Lannoy pavent la voie de nouvelles pratiques gouvernementales.

Tracy Adams (Auckland University), a observé les usages opportunistes des registres de la tradition et de la nouveauté dans une communication intitulée: “The Novelty No one Claimed: Henry VIII, Clement VIII, and the Politics of Innovation”. Dans le cadre du divorce d’Henri VIII, elle a observé les arguments du roi et du pape qui, sur fond d’immuabilité de la loi canonique, s’accusent mutuellement d’innover pour mieux renforcer la légitimé de leur position au sceau de la tradition bafouée. Si les arguments avancés n’ont rien d’original, la rhétorique directe employée par le roi pour s’opposer au pape constitue en revanche la nouveauté et pave la voie de la Réforme anglicane.

Alexandre Goderniaux a quant à lui organisé un panel « Urgence, Guerre, et Discours Politique (France et Pays-Bas, 1530–1630) » qui a donné la parole à quatre intervenants spécialistes d’histoire et de littérature. Cette approche interdisciplinaire a permis d’éclairer, par le prisme du temps, les liens entre les conflits de la première Modernité et le renouvellement des pratiques du pouvoir.

Alexandre Goderniaux a cerné les liens entre l’urgence et l’exercice du pouvoir impérial à travers des imprimés d’actualité et des documents issus des archives vaticanes produits dans le cadre de l’entrée de Charles Quint à Rome en avril 1536.

Dans un deuxième temps, Mélinda Fleury (doctorante, Université de Genève) a proposé une réflexion sur l’influence du sentiment d’urgence (issu des troubles civils et religieux) sur les pratiques historiographiques à travers le cas de Lancelot Voisin de La Popelinière, historien protestant dont l’œuvre redéfinit l’écriture du temps présent.

Ullrich Langer (professeur émérite, Université de Wisconsin-Madison) a quant à lui étudié trois expressions de la nécessité d’action au tournant des XVIe et XVIIe siècle – chez Montaigne, Aubigné et dans un discours de la Ligue – pour en déceler les composantes sémantiques, rhétoriques et dialectiques.

Enfin, Delphine Amstutz (maîtresse de conférence, Sorbonne Université) a mis en lumière une reconfiguration de l’antique valeur de « prudence » durant les décennies 1610-1630, à travers des imprimés d’actualité qui rendent visible l’urgence de certains événements politiques et des traités où la raison d’État se définit par les rapports entre le pouvoir royal et le temps.

Une publication des textes de ce panel, accompagnés de contributions d’autres collègues, est prévue.

Estelle Doudet a assuré la présidence de ces deux panels – garantissant leur parfait déroulement dans une ambiance à la fois studieuse et conviviale – et animé les discussions qui les ont suivis, grâce auxquelles les notions de rythme, d’innovation et d’urgence ont bénéficié d’échanges nourris et très enrichissants.

Enfin, Marie-Hélène Méresse a participé à un panel intitulé « Aeneas Silvius Piccolomini and His Age » (org. Simona Iaria). À travers une communication intitulée « Pius II and His Time: From Naples to the Court of Burgundy (Fifteenth Century) », elle a mis en évidence le caractère novateur d’une écriture marquée par une grande réflexivité vis-à-vis de son propre temps. Relus au prisme du présent, les Commentarii rerum memorabilium quae suis temporibus contigerunt (1462-63) et les Actes et paroles mémorables d’Alphonse d’Aragon (composés en 1455 ; traduits en français, par Jean L’Orfèvre pour le duc de Bourgogne, entre 1467 et 1476), introduisent une contemporanéité et un réalisme qui révèlent une sagesse royale désormais pragmatique et invitent à relativiser le moment machiavélien. 


Pépite : « Qui veult ouyr merveilles estranges raconter ? » George Chastelain et les merveilles d’un « notre temps »

Billet rédigé par Marie-Hélène Méresse

BnF, ms. fr. 43, fol. 37r, Allégorie de la Roue de la Fortune (milieu XVe siècle), Valerius Maximus, Facta et dicta memorabilia, trad. Simon de Hesdin et Nicolas de Gonesse. Source gallica.bnf.fr / BnF

Alors que la perspective prochaine de « Présents prodigieux » imprègne toute l’équipe de Capt, en quête de merveilleux, mon attention revenait récemment sur un texte particulier, composé au XVe siècle par les deux premiers indiciaires de la cour de Bourgogne. La Recollection des merveilleuses advenues en notre temps, initiée par George Chastelain, poursuivie par Jean Molinet (le tout entre 1464 et 1496), organise en vers un ensemble d’événements choisis pour leur caractère extraordinaire. Le texte est connu, mais l’actualité du projet me poussait alors à le relire à la lumière de l’émerveillement que seuls les prodiges occasionnent.

Cet émerveillement, en effet, est teinté de l’étonnement que l’inattendu, combiné à l’inexplicable, engendre chez celui qui le voit ou l’entend. L’exemple topique des comètes permet ainsi à Chastelain d’exprimer son inquiétude quant à leur signification1 : 

J’ay vu deux, trois commettes
manifester au ciel,
Et d’estranges planettes
Plus amères que fiel,
Dont les fins non congnues
Sont d’esbahissement ;
Mais de leurs advenues
N’est nul vray jugement.

Ces prodiges signifient, pour l’indiciaire bourguignon, l’annonce d’un avenir incertain dans un monde changeant. À l’instar des comètes, ils témoignent d’un univers traversé de merveilles, révélatrices d’un mystère non encore dévoilé. Quand Molinet donne à ses strophes une teinte plus franchement politique2, Chastelain entretient l’incertitude d’une marge toujours mouvante entre observation et interprétation. Dans son écriture du prodige, « la difficile fixation du sens » est renforcée par le mélange des strates temporelles et l’instabilité manifeste du monde3. Le futur, pour l’historiographe habitué de politique, est-il donc tout à fait opaque et imprévisible ?

Dans les quarante-trois premières strophes rédigées par Chastelain, ces « merveilles » choisies, qui sont des événements survenus à partir de 1429, correspondent à plusieurs catégories :

Les unes sont piteuses
Et pour gens esbahir ;
Les autres sont doubteuses
De meschiefs advenir ;
Les tierces sont estranges
Et passent sens humain,
Aucunes en louanges,
Aultres par aultre main.

Pitoyables (« piteuses »), inquiétantes (« doubteuses »), ou inconnues et mystérieuses (« estranges »), ces affaires n’en ont pas moins de raisons de figurer parmi ce florilège qui se veut sensationnel. Dans les vers de Chastelain cependant, les prodiges liés aux phénomènes naturels se résument à deux strophes, consacrées l’une au tremblement de terre de novembre 1456 (p. 197), l’autre aux comètes déjà citées. Un seul prodige est humain et concerne un jeune homme possédant toutes les sciences (p. 191). Chacun d’eux renvoie à ce que le prodige, étymologiquement, signifie : un signe potentiel de l’action divine, dont le sens, qui échappe aux hommes, sera révélé plus tard. De ces prodiges, tournés vers le futur, se distinguent les événements étonnants qui suscitent pour leurs témoins l’étonnement, l’admiration et surtout la réflexion. Ce sont les « merveilles », vécues et partagées dans le temps présent, mais qu’une valeur exemplaire, portée par la mémoire, permet de dépasser. 

Elles concernent surtout des faits militaires, des avènements, des chutes spectaculaires, la majorité étant consacrée pour chaque strophe, ou presque, à une personnalité de l’époque. Peu de noms sont explicitement cités, aucune date n’est donnée. Tantôt l’auteur déplore les défauts de moralité (Agnès Sorel, le comte Jean V d’Armagnac) ; tantôt il décrit les fins tragiques et spectaculaires (Jacques d’Écosse, Jacques Cœur), ou les ascensions étonnantes (Jeanne d’Arc, Amédée VIII de Savoie). Le bestournement du monde est manifestement pluriel4. L’enchaînement rapide (souvent une strophe par cas) n’est pas toujours chronologique. Combiné à la réduction voire à l’absence de contexte, il donne l’impression d’une époque partagée (« notre temps ») où tout est possible et où se croisent pêle-mêle les destins les plus inouïs.

Si l’instabilité se pare des atours d’une fortune changeante et insaisissable, une seconde lecture nous invite pourtant à remettre cette inconstance en question. En évoquant Jacques Cœur, qui s’éleva « par mistère » et chuta « par fortune », Chastelain ne veut-il pas aussi critiquer l’ascension de ceux qui s’élèvent indûment (et le mystère serait plutôt là), pour en venir à la conclusion, somme toute logique, d’une roue de Fortune qui ramène fatalement au plus bas ? Notons que le Bourguignon ne manque pas, au passage, l’occasion de donner à cette « fortune » la consistance d’un homme (et l’inconstance d’un roi) dont l’ingratitude même a mis la roue en mouvement5 De la même façon, « l’estrange », c’est-à-dire ce soi-disant merveilleux que suggèrent les premiers vers (« Qui veult ouyr merveilles / Estranges raconter ? ») et qui semble à première vue conduire vers le champ de l’incompréhensible, n’est pas sans laisser transparaître parfois une réalité plus simplement humaine, dictée par les tribulations de la vie politique et ses brutalités. Plus qu’une perte de sens, c’est une rupture profonde avec l’ordre établi et les valeurs qui le fondent. Ainsi de Gilles de Bretagne, qui fut étranglé « par mode estraigne », mais de « l’adveu de son frère » (le duc François Ier) : ce dernier devant finir, non moins logiquement, par en mourir « de mort amère »6.

À bien y regarder, par ailleurs, l’indiciaire bourguignon ne semble pas si farouchement opposé à tous les revirements possibles, notamment lorsqu’il s’agit de valoriser son duc. C’est bien à Philippe le Bon, ce « prince soubs la nue le plus victorieux », que revint le mérite d’avoir réussi à soumettre une Gand jusqu’alors invaincue : « Dont cas de telle gloire / Ne fut, passé mil ans » (p.194-5). Et c’est auprès du même puissant prince que le dauphin de France dû « prendre umbroyance » (chercher refuge), forcé qu’il fut de fuir « son sourgeon » et son propre royaume (p. 197).

Certaines figures possèdent même une vertu suffisamment exceptionnelle pour justifier leur promotion. La mort soudaine et inexpliquée de Ladislas de Hongrie (« Ne sçait-on par quel tour »), permit l’avènement d’un Mathias Corvin, homme de « basse origine » (selon Chastelain) mais non dénué de vertu : « Luy mort, prit la couronne / Un pauvre compagnon, / Vertueuse personne / Et de très-grant renom » (p. 196). Un nouveau type de prince paraît en Europe, auquel le mérite, celui d’une pratique efficace du pouvoir, permet de s’élever. À Francesco Sforza, « povre routier » qui sut conquérir Milan et en tirer plus grand honneur et réputation qu’un roi vrai héritier, Chastelain admet ainsi que soit due « La gloire de l’arroy, / Car a vertu congnue / Vaut couronne de roy » (p. 193).

Ainsi, l’éclat des merveilles rapportées par Chastelain n’occulte pas celui de parcours humains qui, heureux ou malheureux, furent avant tout guidés par une volonté individuelle. Les temps (représentés et rappelés par l’emploi anaphorique de la première personne : « j’ai vu ») voient s’élever et retomber des hommes et des femmes qui ont su se montrer capables de profiter d’une situation donnée afin de s’illustrer. Le regard d’un témoin qui, plus qu’il ne voit, donne à voir, renforce l’expression d’une contemporanéité qui rassemble par le vécu et la mémoire des événements partagés. Les traits de l’aléatoire ou de l’accidentel apparaissent dès lors comme le décor merveilleux du réel visible par tous. Les événements décrits sont sans doute bien « merveilleux » au sens exceptionnel du terme, mais ils ne sauraient être réduits au rang des accidents que seul le hasard provoque. Ils sont les manifestations d’un temps qui accélère, voyant s’illustrer l’opportunité politique et la capacité des hommes à s’en saisir.

À VENIR

Ce billet s’inscrit dans le cadre de mon projet de recherche qui, au sein de l’équipe Capt, vise tout particulièrement à étudier le rôle du présent dans l’argumentation politique à la fin du Moyen Âge. Le thème des « merveilles », observées par l’historiographe des ducs de Bourgogne « en son temps », lie à la question de la contemporanéité celle d’une expérience plus vive du présent politique. Il me permet ici d’aborder l’un des nombreux enjeux des « Présents prodigieux » que le colloque de Lausanne se proposera d’étudier.

BIBLIOGRAPHIE

Armstrong Adrian, Kay Sarah, Une Muse savante ? Poésie et savoir, du Roman de la Rose jusqu’aux grands rhétoriqueurs, Paris, Classiques Garnier, 2015, p. 82-83.

Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95.

Doudet Estelle, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, H. Champion, 2005

Frieden Philippe, « Les vers d’autrui: la Recollection des merveilleuses advenues de George Chastelain et Jean Molinet », Le moyen français, 88-93, 2023, p. 195-214

Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485

  1. Georges Chastelain, Œuvres, éd. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, Beussner, 1863-1868, 8 vol., t.7, p. 187-202, ici p. 201. Les citations suivantes sont faites d’après cette édition, qui ne donne cependant que la contribution de George Chastelain, sur laquelle se concentre ce billet. Pour l’ensemble de l’œuvre, avec la continuation de Jean Molinet, voir l’édition suivante : Jean Molinet, Faictz et dictz, éd. Noël Dupire, Paris, Picard, 1937-1939, 3 vol., t.1, p. 284-334. []
  2. La comète apparait plus clairement, pour Jean Molinet, comme un signe annonciateur politique : Thiry, Claude, « Le vieux renard et le jeune loup. L’évolution interne de la Recollection des merveilleuses advenues », Le Moyen Âge, 90, 1984, p. 455-485, ici p. 471-2. []
  3. Sur le signe prodigieux dans l’écriture de Chastelain, voir Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain (1415-1475). Un cristal mucié en un coffre, Paris, Honoré Champion, 2005, p. 615-622. Sur l’utilisation et l’intérêt rhétorique des comètes, entre la Chronique et la Recollection, et dans son rapport à l’écriture de Jean Molinet, voir également Doudet Estelle, « Historiographie, astrologie, littérature au XVe siècle : le passage des comètes chez les Grands Rhétoriqueurs bourguignons », dans Ordre et désordre du monde Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne, dir. Belleguic Thierry et Vasak Anouchka, Paris, Hermann, 2013, p.69-95. []
  4. Estelle Doudet, Poétique de George Chastelain, op. cit., p. 324. []
  5. « Puis ay vu par mistère / Monter un argentier, / Le plus grand de la terre, / Marchand et financier, / Que depuis par fortune / Vis mourir en exil, / Après bonté mainte une / Faite au roi par ichil », George Chastelain, Œuvres, t.7, p. 190-191. []
  6. « Un Gilles de Bretaigne, / Nepveu au roi Charlon, / Vis-je, par mode estraigne, / Estrangler en prison, / Par l’adveu de son frère, / Qui, cité devant Dieu, / Mourut de mort amère / En fondant comme sieu », ibid., p. 192. []

Pépite : Sonnez les Martins ! Les jacquemarts de Cambrai (1512)

Billet rédigé par Marie Hélène-Méresse

Au visiteur découvrant la ville de Cambrai, il est une surprise qui ne manque jamais. Celle de se voir observé, surveillé peut-être, par deux gardiens singuliers, juchés sur l’Hôtel de Ville, dominant la Grand Place et la vie qui s’y passe. Couronnant la façade néo-classique d’un édifice monumental, dont le style et l’envergure tranchent déjà avec un environnement typiquement art-déco, les deux personnages du campanile semblent n’être d’abord qu’une touche accessoire de couleur, dans un espace hétéroclite que seule l’histoire explique. L’apparence de ces deux géants interpelle et semble a priori renvoyer leur présence à d’autres temps, d’autres mœurs. Mais il suffit d’interroger les Cambrésiens pour comprendre que ces anciens protecteurs font partie d’une identité réelle et toujours actuelle. Un retour sur leur histoire nous permet de voir en eux les témoins révélateurs d’un présent multiple et transpériodique.

Les « Martins de Cambrai » sont d’abord nés d’une actualité politique. Ils veillent en effet sur l’horloge publique nouvellement érigée, après que la permission en fut donnée par l’empereur Maximilien, le 25 octobre 1510. Cette autorisation intervenait à la suite d’une longue série de conflits, opposant régulièrement les Cambrésiens aux chanoines de la Cathédrale Notre-Dame, qui avaient plusieurs fois recouru à l’autorité de l’évêque-comte ou de l’empereur pour faire abattre l’horloge publique concurrente. Mais l’année 1510 était différente. Le 9 juin, Maximilien avait érigé le comté en duché. L’évêque de Cambrai, Jacques de Croÿ, en devenait également le duc – et pouvait désormais ajouter à ses armes l’aigle impériale noire à deux têtes de sable. Sur la nouvelle horloge de la maison commune allaient ainsi figurer côte-à-côte « les armes de l’empereur, de Monseigneur le duc de Cambray et de la ville ». 

Le privilège de l’horloge allait aussi faire des jacquemarts les marqueurs d’un présent du quotidien. « Les deux Martins de Cambray », que les comptes du domaine envisagent par paire dès le début, avaient en effet été réalisés « pour fraper sur le timbre de ladite orloge ». Cette décision fut prise le 15 août 1511 par le prévôt, les échevins et les quatre hommes1 réunis en banquet. L’horloge qui venait à peine d’être placée ne pouvant être adaptée au mécanisme voulu, on n’hésita pas la remplacer, pour cent florins d’or, par une nouvelle, sonnant les heures et les demies. Au son de cloche de la cathédrale (pourvue elle-même d’une suite de petites figures frappant automatiquement le timbre à l’heure venue), pourrait désormais répondre celui, civil, de la maison de paix. 

Un dernier trait fait de ces fiers automates les signes d’un présent cette fois culturel. « Martin de Cambrai » n’est certes pas une figure nouvelle. Les quinze joies du mariage ou la Farce de Martin de Cambrai témoignent d’une figure bien connue au XVe siècle : celle d’une caricature du personnage nigaud, célèbre au point d’en devenir proverbiale. Plus glorieuse est la légende entourant Martin et Martine, qui renvoie quant à elle à l’héroïsme de deux Cambrésiens menant la révolte, à la fin du XIVe siècle, contre le seigneur malfaisant de Thun-l’Évêque. Forgerons de leur état, ils étaient armés de lourds maillets de fer, dont Martin, le premier, fit sentir le poids à son adversaire. « Les deux marteaux de l’orloge » qui furent peints de rouge à l’origine, pour être plus visibles, donnent à ce récit le son vibrant d’une légende toujours vivante. L’allure et les costumes des héros, en revanche, ne laisse pas d’interroger le visiteur à qui est narrée l’histoire d’une fierté se voulant avant tout locale. Leur peau noire, leurs tuniques et leurs turbans font preuve en effet d’une originalité notable, les Cambrésiens ayant choisi deux Maures comme gardiens de la ville. Au faîte de la Maison commune, il semble que les Martins aient aussi été en leur temps à la pointe de la mode : celle d’un goût de l’Orient qui, en ce début de XVIe siècle, affiche une ouverture résolue vers le monde nouveau, vu depuis la très ancienne principauté d’un Empire confronté et peut-être aussi subjugué par la puissance militaire ottomane bientôt déployée à ses portes. 

À VENIR

Méresse Marie-Hélène, « Sonnez les Martins ! Les jacquemarts de Cambrai (1512) ». L’enquête en cours tâche de situer précisément la chronologie de production de ces personnages orientaux. 

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Doudet Estelle, « Cambrai sur les tréteaux aux XVe et XVIe siècles », Jadis en Cambrésis, 2013, n° 112, p. 3-12.

Durieux Achille, « L’histoire de Martin et Martine racontée par un Cambrésien », Mémoires de la Société d’Émulation de Cambrai, 1888, t. 43, p. 3-77.

Solnon Jean-François, L’Empire ottoman et l’Europe, Tempus Perrin/Poche, 2017.

  1. L’institution des « quatre hommes » est chargée d’administrer la ville et d’en gérer notamment les comptes. []