Billet rédigé par Thalia Brero

Le premier jour de janvier, je perdis mon mari et le premier jour de janvier, mon fils fut Roy de France. Le jour de la Conversion saint Paul [25 janvier], mon fils fut en tres grand danger de mourir et à semblable jour, il fut oinct et sacré en l’Eglise de Reims.1
C’est ainsi que commence le Journal de Louise de Savoie (1476-1531) : en constatant une correspondance calendaire entre deux moments parmi les plus angoissants de son existence et deux événements particulièrement heureux. Le 1er janvier fut en effet le jour de la mort de son époux, Charles d’Angoulême (1496), qui la laissait veuve à dix-neuf ans avec deux enfants en bas âge, seule dans un pays qui n’était pas le sien. Près de vingt ans plus tard, une deuxième mort, celle du roi de France Louis XII (1515) hissera sur le trône de France son fils, François Ier, premier dans l’ordre de succession.
La deuxième paire d’événements reproduit un contraste similaire : en 1501, le futur François Ier, âgé de 6 ans, échappa de peu à un grave accident de cheval.
Le jour de la conversion de saint Paul, 25 de janvier, environ deux heures apres midi, mon Roy, mon Seigneur, mon Cesar et mon filz, aupres d’Amboise fut emporté au travers des champs par une hacquenée que lui avoit donnée le Mareschal de Gyé, et fut le danger sy grand que ceux qui estoient presens l’estimerent irreparable. Toutes fois Dieu, protecteur des femmes veufves et defenseur des orphelins, prevoyant les choses futures, ne me voulut abandonner, cognoissant que si cas fortuit m’eust si soudainement privée de mon amour, j’eusse esté trop infortunée.2
Quinze ans jour pour jour après cet épisode effrayant, le 25 janvier 1501, François Ier fut sacré dans la cathédrale de Reims.
Avec un sens certain de la mise en scène au travers duquel on perçoit cependant les accents de la sincérité, Louise de Savoie donne à méditer sur le contraste entre la vulnérabilité de cet enfant orphelin de père et la toute-puissance du roi de France qu’il devint. Quant à Louise elle-même, elle semble mesurer le chemin parcouru depuis ses anxiétés de la jeune mère jusqu’à son triomphe mêlé à celui de son fils – elle sera plusieurs fois régente du royaume.
Il n’est pas anodin que ces notations figurent en exergue de son Journal. Ce texte, dont l’original est introuvable, nous est parvenu par trois copies du XVIIe siècle3. Il énumère sous forme de liste plus de 130 moments de la vie familiale et politique de Louise de Savoie et de son fils François Ier, toujours assortis de la date (et parfois de l’heure) où ils sont survenus. La période documentée par le Journal s’étend de 1508 à 1522, bien que quelques notices isolées concernent les décennies précédentes. Pareille collection d’événements datés est rare pour l’époque, même si les livres de raison et mémoires privés se multiplient alors en France. Plus exceptionnelle encore est la structure très particulière de ce texte, qui ne répond pas à une logique chronologique.
Le Journal est en effet agencé en douze parties, qui correspondent aux douze mois de l’année. Ainsi, des événements éparpillés sur une quinzaine d’années ou plus sont rassemblés, dans ce document, sous le mois durant lequel ils sont survenus. Cette collection de dates relatives au roi et à sa famille proche avait sans doute des visées astrologiques, comme en témoignent les précisions horaires ; la plupart des spécialistes s’accordent à ce sujet, même si les avis divergent quand il s’agit de déterminer si c’était là un objectif parmi d’autres de ce Journal ou son but principal. Partagées sont également les opinions quant à l’auteur du texte : Louise seule ou au contraire un astrologue de cour (François Desmoulins, Jean Thénaud) ? Louise dictant à un de ses secrétaires ? Un astrologue de cour remaniant les notes de Louise ?
Un indice essentiel pour comprendre la genèse de ce texte est cependant passé largement inaperçu. En 1904, l’historien Henri Hauser avait posé les premiers jalons d’une analyse critique de ce Journal dans un article qui a été systématiquement repris par les chercheurs et chercheuses s’y étant par la suite intéressés4.
Quelques années plus tard, en 1913, il publiait un codicille à cette première recherche sous la forme d’un second article beaucoup plus bref qui, lui, est resté largement inaperçu. Henri Hauser avait en effet entre temps trouvé dans les archives du bibliophile dijonnais Philibert de la Mare (1615-1687) une copie du Journal précédée de cette mention :
Extrait des mémoires escrits à la fin de chaque mois du calendrier de certaines heures extrêmement bien escrittes à la main en petits feuillets d’un velin fort net et poly que l’on tient avoir apartenu à Louyse de Savoye, mere du roy François.5
Les livres d’heures, répandus dans les élites depuis le XIVe siècle, commençaient invariablement par un calendrier, généralement réparti en douze pages illustrées par les travaux des champs et les signes astrologiques correspondant à chaque mois. Louise de Savoie en possédait apparemment un qui comportait des feuillets libres entre chaque mois, dans lequel elle aurait inscrit ou fait inscrire ses listes de dates et d’événements, ce qui explique la structure mensuelle de l’ensemble – qui fera par la suite l’objet de copies séparées.
Ce Journal (on aura compris que ce titre lui a été attribué plus tardivement) se trouve ainsi à la croisée de plusieurs conceptions du temps. Comme d’autres chefs de famille de son époque, Louise de Savoie a noté dans un de ses livres les plus privés, les plus utilisés, des informations relatives aux siens et à ses affaires. Mais il n’était bien sûr pas question, pour cette aristocrate, d’inscrire ces informations personnelles dans son livre de comptes comme les marchands ou les bourgeois : elle le fit dans les pages de vélin de son livre d’heures. Ces bribes de sa vie présente, soigneusement datées – pour en garder mémoire, sans doute, mais aussi pour déduire l’avenir grâce à la lecture des astres – avoisinaient l’une des expressions les plus éloquentes de la circularité du temps chrétien : l’année liturgique, dont Louise pouvait suivre les étapes inlassablement répétées dans le calendrier perpétuel de son livre d’heures.

Il n’est pas aisé de déterminer quelle part des notices fut rédigée au jour le jour et laquelle le fut rétrospectivement. Ce qui paraît certain, c’est que les passages cités plus haut, qui ouvrent précisément le Journal, ont une dimension programmatique – et pas seulement parce que ces événements eurent lieu le premier mois de l’année. Leur rédaction témoigne d’une triple opération : d’abord, de prêter attention à la date à laquelle était survenu un événement, ce qui à l’époque n’allait pas du tout de soi. Ensuite, de s’en souvenir et, enfin, de mettre en résonance des faits se déroulant à des années d’intervalle, n’ayant pas d’autre lien que la coïncidence calendaire – en apparence du moins, car si Louise ne le dit pas explicitement, il est clair qu’elle estime qu’il y a un message, une leçon à tirer de cette synchronicité à travers les années.
Les médiévaux portaient une attention très limitée aux dates et même en ce début de XVIe siècle lors duquel Louise écrivait, sa démarche reste très inhabituelle – bien que l’on puisse observer quelques indices d’une conception du temps analogue à la sienne dans d’autres milieux curiaux contemporains6. Pourtant, cette attention nouvelle pour les dates et les coïncidences calendaires n’était en réalité pas si neuve… puisqu’elle est largement attestée dans l’Antiquité romaine. Tacite relève par exemple qu’Auguste « avait cessé de vivre le jour même où jadis il avait reçu l’empire »7, et des auteurs comme Suétone, Cicéron ou Plutarque se montraient friands de coïncidences entre dates marquantes. Il est d’ailleurs avéré que certains politiciens romains firent en sorte de les provoquer, en planifiant par exemple leurs entrées triomphales le jour de leur anniversaire8.
Louise de Savoie était une femme instruite entourée d’érudits. Il n’est pas invraisemblable que ces anecdotes romaines aient été connues si ce n’est d’elle, du moins de son entourage, et qu’elles aient été réactualisées pour alimenter la légende royale autour de son fils à laquelle Louise travaillait inlassablement… et au sein de laquelle elle n’oubliait pas de se placer.
Voici pour finir comment elle commente la coïncidence des événements du 1er janvier évoqués ci-dessus :
Pour ce suis-je bien tenue obligée à la divine Miséricorde, par laquelle j’ai esté amplement recompensée de toutes les adversités et inconveniens qui m’estoient advenus en mes premiers ans et en la fleur de ma jeunesse. Humilité m’a tenu compagnie et patience ne m’a jamais abandonnée.9
Louise de Savoie s’inscrit dans un croisement des temporalités qui est bien de son temps. Sa lecture des événements reprend le motif ancien de la roue de la Fortune qu’elle semble superposer à celui, plus moderne, du cadran d’horloge. Les destinées changent radicalement selon les mouvements de la roue, mais désormais, les mouvements de celle-ci semblent dotés d’une précision porteuse de sens – tout entière tournée vers la destinée exceptionnelle de sa famille.

Paris, Bibliothèque nationale de France, ms. fr. 130, fol. 1r.
A VENIR
Ce billet s’inscrit dans le cadre de la recherche que je mène avec Jan Blanc sur l’attention portée aux dates entre le XIVe et le XVIIe siècle, provisoirement intitulée Ego-événements et calendriers individuels : l’émergence des dates personnelles. Elle donnera lieu à un livre qui croisera les approches d’histoire et d’histoire de l’art sur la question.
BIBLIOGRAPHIE
Source
« Journal de Louise de Savoie », dans Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464.
Pour aller plus loin
Dickman Orth, Myra, « Francis Du Moulin and the Journal of Louise of Savoy », The Sixteenth Century Journal, 13/1 (Spring 1982), p. 55-66.
Hauser, Henri, « Étude critique sur le Journal de Louise de Savoie », Revue historique, 86 (1904), p. 280-303.
Hauser, Henri, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), 50-54.
Kuperty-Tsur, Nadine, « Le Journal de Louise de Savoie : nature et visées », dans Louise de Savoie (1476-1531), éd. Pascal Brioist et al., Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015, https://doi.org/10.4000/books.pufr.8390.
Virastau, Nicolae Alexandru, Early Modern French Autobiography, Leiden, Boston, Brill, 2021, chapitre « Louise de Savoie and her diary », p. 87-119.
- « Journal de Louise de Savoie », dans Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464, ici p. 457. [↩]
- Ibid. [↩]
- Kuperty-Tsur, Nadine, « Le Journal de Louise de Savoie : nature et visées », dans Louise de Savoie (1476-1531), éd. Pascal Brioist et al., Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015, § 5-6 ; Henri Hauser, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), p. 50-54, ici p. 51. [↩]
- Hauser, Henri, « Étude critique sur le Journal de Louise de Savoie », Revue historique, 86 (1904), p. 280-303. [↩]
- Hauser, Henri, « Comment Louise de Savoie a rédigé son Journal », Revue du seizième siècle, 1 (1913), p. 50-54, ici p. 51. [↩]
- Voir également, pour l’attention portée dans les élites à un autre type de synchronicité, l’article de Lucie Rizzo au sein de ce même carnet Hypothèses, « Un grand jour à plus d’un titre. Une coïncidence événementielle dans les mémoires de Ludwig von Diesbach ». [↩]
- Tacite, Annales, 1.9.1. : Idem dies accepti quondam imperii princeps et uitae supremus. La date en question étant celle du 19 août, où Auguste fut nommé consul (43 av. n. è.) et où il mourut (14 de n. è.). [↩]
- Feeney, Dennis, Caesar’s Calendar. Ancient Time and the Beginnings of History, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 2007, p. 148-149, 278. [↩]
- Guichenon, Samuel, Histoire généalogique de la royale maison de Savoye, IV, Lyon, G. Barbier, 1660, p. 457-464, ici p. 457. [↩]










