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Migrations et polycrise : défis et perspectives de recherche

Revue de l’Institut de Sociologie (ULB)

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Résumé

Ce numéro se concentrera sur l’étude des migrations en contexte de polycrise, permettant de pointer comment se construisent d’une part les personnes (non-)migrantes, et d’autre part les chercheurs qui les étudient, face à des défis aux niveaux macro, meso et micro. Ce numéro s’inscrit dès lors dans les débats sur les migrations, sur les polycrises et sur l’avenir des champs de recherche qui analysent ces phénomènes. Afin de rompre avec le tropisme eurocentré qui caractérise souvent l’analyse des phénomènes migratoires, ce numéro encourage tout particulièrement les contributions opérant un décentrement géographique et épistémologique.

Annonce

Argumentaire

Depuis la deuxième moitié des années 2010, les discours médiatiques et politiques mobilisent de façon récurrente les termes de « crise migratoire ». Dans ce contexte, les travaux en sociologie des migrations ont adopté une perspective critique de cette politisation et médiatisation de la « crise » (Kryzanowski et al. 2018), en soulignant notamment les effets discursifs d’une telle catégorisation (Mazzocchetti et Yzerbyt 2019 ; Rea et al. 2019), les pratiques de gouvernance qu’elle autorise (Jeandesboz et Pallister-Wilkins 2016) et ses effets sur les migrants (Mescoli 2021). Historiquement, le vocabulaire de la crise a été mobilisé pour qualifier les situations sociales et géopolitiques auxquelles l’UE a été confrontée avec l’arrivée de personnes exilées au cours de la période 2015-2018. Dans le même temps, l’UE et ses États membres traversaient d’autres défis, tels que la redéfinition de leurs frontières internes et externes (Brexit) et la montée des discours sécuritaires (Juncker 2016). Au niveau plus macro et par-delà l’UE, ces dynamiques s’enchevêtrent avec des bouleversements globaux majeurs : la pandémie de COVID-19 en 2020, l’augmentation de l’inflation dans plusieurs économies du monde, les effets du changement climatique et la dégradation écologique accélérée, parmi d’autres.

Cet enchevêtrement de défis contemporains est de plus en plus conceptualisé sous le prisme de la polycrise. Loin d’être univoque, le concept de « polycrise » (Morin et Kern 1993) se caractérise par une forte plasticité sémantique. S’il désignait initialement « l’intersolidarité complexe des problèmes, antagonismes, crises [...] et de la crise générale de la planète » (1999 : 74), sa matrice conceptuelle a depuis été investie par diverses rationalités disciplinaires et institutionnelles. Le terme a ainsi été mobilisé pour analyser les interactions de l’économie politique globale (Swilling, 2013), la concomitance des crises financières, migratoires et du Brexit en Europe (Juncker 2018 ; Zeitlin et al. 2019), ou encore l’intrication récente des chocs géopolitiques, climatiques et sanitaires (Tooze 2022 ; Lawrence et al. 2022). Sa consécration récente lors du Forum économique mondial de Davos (Serhan, 2023) l’a également érigé en catégorie de sens commun auprès des élites économiques et politiques. Cette institutionnalisation a généré d’importantes critiques quant à la dilution conceptuelle inhérente à cette rhétorique de la polycrise (Homer-Dixon et al. 2023).

La multiplicité des usages du terme, et singulièrement de ses appropriations institutionnelles, requiert des sciences sociales une double exigence : exercer une vigilance critique à l’égard de cette catégorie tout en se saisissant des défis analytiques posés par son noyau conceptuel. L’intérêt heuristique de la notion réside précisément dans sa capacité à formuler le problème sous la forme d’ » un ensemble de crises distinctes qui interagissent de telle sorte qu’elles-mêmes et/ou leurs effets ont tendance à se renforcer mutuellement » (Helleiner 2024 : 3). Appréhender la nature de ces interrelations et la mécanique de ce renforcement mutuel soulève des questions théoriques, empiriques et méthodologiques fondamentales. Cette dynamique d’enchevêtrement appelle à développer des cadres analytiques capables de documenter ces synergies de manière située à plusieurs niveaux.

Pour la sociologie des migrations, l’enjeu consiste dès lors à documenter la traduction empirique de ces enchevêtrements à travers une approche multi-niveau. Il s’agit d’examiner de quelle manière la conjonction de ces crises s’incarne dans les politiques de contrôle et la stratification des mobilités (niveau macro), reconfigure les rapports sociaux (niveau meso) et façonne intimement les trajectoires biographiques (niveau micro). En rompant avec le biais exclusivement macrosociologique qui prévaut souvent dans l’étude des polycrises, l’objectif de ce numéro spécial est de mettre en lumière la co-constitution entre les dynamiques migratoires et ces ruptures sociétales. L’enjeu est d’analyser comment les mobilités se déploient, s’adaptent et se structurent au cœur même de ces régimes d’incertitude.

Il s’agit d’en examiner les dynamiques sociétales à toutes les échelles d’observation (macro, meso et micro), tout en relevant les défis scientifiques, de nature empirique, méthodologique, conceptuelle et théorique, que cette complexité impose à la pratique de la recherche. Spécifiquement, le présent appel articule, sans s’y restreindre, les interrogations suivantes : comment enquêter sur les phénomènes migratoires et leurs enjeux dans un contexte de crises superposées ? À l’intersection de quelles ruptures structurelles ces mobilités se déploient-elles ? Quels cadres d’analyse, outils d’investigation et postures épistémologiques convient-il d’adopter pour rendre compte de cette épaisseur empirique ? De manière plus transversale, dans quelle mesure la prise en compte de ces situations de polycrise exige-t-elle un renouvellement des savoirs constitués en sociologie des migrations ?

Avec ces questions, ce numéro spécial poursuivra trois objectifs principaux : comprendre les défis dans l’étude des migrations en temps de polycrise, identifier les différentes crises enchevêtrées qui influencent ou sont issues des mouvements migratoires, et finalement, spécifier les chemins épistémologiques à poursuivre afin de mieux s’adapter aux exigences de terrains de recherche de plus en plus difficiles d’accès. Afin d’atteindre ces objectifs, ce numéro rassemblera des textes qui porteront sur un/des phénomène(s) ou une/des situation(s) en lien avec la migration à l’intersection des crises distinctes qui composent une polycrise. Ces articles s’inscriront dans l’un ou plusieurs des axes thématiques ci-dessous.

Axes thématiques

1) Nouvelles directions empiriques

L’imbrication simultanée des crises distinctes dans un contexte spécifique peut engendrer des changements sociétaux aux niveaux politiques et économiques, qui peuvent par la suite inspirer les individus à migrer – au sein ou vers un autre pays – ou à renforcer les phénomènes migratoires déjà en cours. Au niveau macro, comment une « polycrise » entraîne-t-elle des changements sociétaux et quels en sont les effets sur les migrations ? Sur le plan politique, comment les États-nations s’adaptent-ils à la crise ? Quelles mesures mettent-ils en œuvre ? Quels sont les processus connexes qui se déroulent dans le secteur économique de ces États-nations ? Au niveau meso, comment les personnes (non-)migrantes mobilisent-elles leurs réseaux personnels dans ce contexte ? Comment les acteurs du milieu associatif réagissent-ils à la polycrise ? Quelles formes de soutien apportent-ils aux personnes (non-)migrantes ? Au niveau micro, comment ces processus macro- et meso-sociaux influencent-ils la vie des personnes migrantes et leurs familles ?

2) Outils méthodologiques (non-)conventionnels

Examiner les migrations en temps de polycrise nécessite des techniques de recueil de données empiriques capables de saisir efficacement les différentes facettes de la polycrise et ses effets sur la vie des personnes migrantes et non-migrantes. Ces personnes vivent de plus en plus dans des situations remplies de défis quotidiens et peuvent devenir vulnérables aux précarités engendrées par la polycrise. Quels outils méthodologiques à adopter dans ce cas ? Quelles méthodes mobiliser afin de visibiliser des acteurs aux niveaux macro, meso et micro ? Quelles considérations éthiques faut-il prendre en compte lorsque nous étudions des personnes migrantes et non-migrantes confrontées à plusieurs crises à la fois ? Comment gérer les enjeux éthiques liés à un projet de recherche sur une thématique en contexte de polycrise ?

3) Postures conceptuels et/ou théoriques

Aux niveaux régional et national, la polycrise va de pair avec la polarisation des opinions publiques vis-à-vis des personnes migrantes et les succès électoraux de l’extrême droite qui rendent plus complexe la recherche. D’une part, les savoirs scientifiques sont à la fois délégitimés et, d’autre part, les concepts classiques de la sociologie des migrations (intégration, acculturation, …) sont remobilisés par ces acteurs, souvent détournés de leurs sens originaux. Dans le cas des États-Unis, l’utilisation de concepts largement utilisés dans les études de migrations, tels que genre, diversité et race, est interdite et les recherches qui y ont recours ne bénéficient d’aucun financement. Quelles approches conceptuelles et/ou théoriques adopter dans ces situations où les recherches scientifiques sont en jeu ? Quels outils, fondés sur des données empiriques, faudrait-il développer à l’avenir afin de mieux comprendre les migrations en contexte de polycrise à plusieurs niveaux ? Parmi les cadres théoriques en sciences sociales, lesquels pourraient être utiles ?

Saisie sous les angles novateurs, l’étude des migrations en contexte de polycrise permet ainsi de pointer comment se construisent d’une part les personnes (non-)migrantes, et d’autre part les chercheurs qui les étudient, face à des défis aux niveaux macro, meso et micro. Ce numéro s’inscrit dès lors dans les débats sur les migrations, sur les polycrises et sur l’avenir des champs de recherche qui analysent ces phénomènes. Afin de rompre avec le tropisme eurocentré qui caractérise souvent l’analyse des phénomènes migratoires, ce numéro encourage tout particulièrement les contributions opérant un décentrement géographique et épistémologique. Il s’agira de documenter comment la polycrise gouverne les mobilités dans des contextes non-occidentaux, notamment à travers l’étude des migrations Sud-Sud et des espaces régionaux hors du Nord global.

Modalités de soumission

Les articles à soumettre pour ce numéro spécial doivent respecter les éléments essentiels suivants :

  • originalité : les articles doivent être inédits, et ne doivent pas avoir été publiés ou être en cours d’évaluation dans une autre revue ou publication.
  • langue : les articles seront (sauf exception) rédigés en français.
  • longueur : deux types d’articles sont acceptés : des articles courts (entre 30 000 et 40 000 signes), et des articles plus longs (entre 50 000 et 60 000 signes). Le nombre limite des signes incluent les espaces, les notes de bas de page et la bibliographie.

Les auteur·rices souhaitant contribuer à ce dossier doivent envoyer leur proposition d’article par courrier électronique

avant le 31 aout 2026.

La proposition doit comprendre :

  • un titre (même provisoire) de l’article,
  • un résumé de 3000 à 5000 signes présentant la problématique et les objectifs, la description des objets d’étude et méthodes utilisées,
  • 4 ou 5 mots-clés,
  • 5 (maximum) références bibliographiques indicatives (cf. Guide de mise en forme en pièce jointe),
  • l’axe de l’appel auquel l’article est lié (cf. Axes thématiques).

Il est également demandé aux auteur·rices de joindre une page avec leurs coordonnées institutionnelles, à savoir, nom, prénom, statut, rattachement institutionnel, et adresse électronique.

Le tout doit être envoyé par email au secrétariat de rédaction de la revue, ainsi qu’aux coordinateurs du dossier : Asuncion Fresnoza-Flot, Carla Mascia et Antoine Roblain.

Calendrier prévisionnel

  • 31 août 2026 : envoi des résumés
  • Septembre 2026 : réponse du comité de sélection de la revue
  • 1 février 2027 : envoi des V1 (article complet)
  • début mai 2027 : réponse des évaluateurs/trices et du comité de sélection de la revue
  • 4 juillet 2027 : envoi des V2 (article révisé après évaluation)
  • 1 septembre 2027 : soumission de l’introduction
  • Automne 2027 : édition et mise en page
  • Janvier 2028 : publication en ligne de la revue

Comité de rédaction

Direction : Maïté Maskens & David Paternotte

Secrétariat

  • Olivier Stift
  • Laetitia Dedieu
  • Isabelle Rennesson

Membres

  • Nawal Bensaïd
  • Pierre Brasseur
  • Fabrizio Cantelli
  • Mona Claro
  • Martin Deleixhe
  • Giovanni Esposito
  • Leila Fery
  • Asuncion Fresnoza-Flot
  • Émilie Garcia-Guillen
  • Carla Mascia
  • Geoffrey Pleyers
  • Patrick Vassort
  • Barbara Truffin
  • Olivia Vieujean

Fichiers attachés

Mots-clés

  • migration, polycrise, méthodologie de recherche

Contacts

  • Olivier Stift
    courriel : RIS [at] ulb [dot] be

URLS de référence

Licence

CC0-1.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC0 1.0 Universel.

Pour citer cette annonce

« Migrations et polycrise : défis et perspectives de recherche », Appel à contribution, Calenda, Publié le jeudi 16 juillet 2026, https://doi.org/10.58079/16kvl

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