Résumé
Cet appel à contributions de la revue Humanités numériques est susceptible d’intéresser les communautés liées à l’informatique et aux sciences humaines et sociales qui se retrouvent sur le thème « Bricolages. Les effets heuristiques de l’édition numérique » et qui promeuvent l’interdisciplinarité.
Annonce
Argumentaire
Humanités numériques est une revue francophone publiée en libre accès et consacrée aux usages savants du numérique en sciences humaines et sociales. Éditée par l’association francophone Humanistica et diffusée sur la plateforme OpenEdition Journals, elle offre un lieu de réflexion, de débat scientifique et d’expression aux chercheurs et enseignants dont les travaux s’inscrivent dans ce champ. La revue s’adresse ainsi aux spécialistes des sciences humaines, des sciences sociales et des disciplines liées aux technologies de l’information, ainsi qu’à toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés par les transformations numériques des savoirs.
Le numéro 16 de la revue sera intitulé « Bricolages. Les effets heuristiques de l’édition numérique ». Sa publication est prévue à la fin de l’année 2027.
Les pratiques d’édition menées en contexte numérique produisent-elles de nouveaux savoirs ou de nouveaux savoir-faire pour celles et ceux qui les mettent en œuvre ? Le présent appel propose aux chercheuses et chercheurs engagés dans des initiatives d’édition numérique de s’interroger sur cette question centrale pour les humanités numériques.
L’édition, entendue ici comme l’ensemble des opérations qui permettent la mise à disposition d’un contenu textuel ou plurimédiatique à l’intention d’un lectorat, n’échappe pas à cette tendance. Le colloque « Bricoler des éditions numériques », qui s’est tenu à l’université de Rouen-Normandie en juillet 2025 dans le cadre des activités scientifiques de la Chaire d’excellence en édition numérique, a rassemblé une trentaine de bricoleuses et bricoleurs francophones. Les discussions initiées dans ce cadre ont illustré à quel point les bricolages éditoriaux produisent des savoirs spécifiques sur les textes étudiés et sur les méthodes d’analyse elles-mêmes. Elles ont aussi permis de noter que les réflexions communes sur le sujet étaient encore trop rares.
Depuis les opérations de transcription jusqu’à la mise à disposition d’un artéfact, les pratiques éditoriales structurent la définition des objets d’étude, la constitution des corpus, la formation des catégories et des méthodes d’analyse, voire la formulation des questions de recherche. Ces opérations impliquent également des questions sur la qualité des textes édités, leur légitimation, leur publication et leur transmission. D’apparence anodine, elles sont absolument centrales dans l’appareil heuristique de nombreuses recherches en humanités numériques, puisqu’elles rendent visibles certaines dimensions des textes auparavant implicites ou inaperçues (histoire éditoriale, génétique, projet esthétique…), tout en en occultant d’autres.
Cette proposition repose sur le constat que les actrices et acteurs de ce domaine qualifient souvent leurs pratiques informatiques de bricolages, reprenant à leur compte – explicitement ou non – une métaphore proposée par Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (1962). Prendre au sérieux cette image suppose deux choses. D’une part, ces pratiques constitueraient une démarche rétrospective : les bricoleuses et bricoleurs s’emparent d’outils préexistants, sans en avoir toujours le contrôle, car procédant « à partir de contingences antérieures » (Meunier, Lambotte et Choukah 2013). D’autre part, la confrontation avec les moyens du bord permettrait d’inventer de nouvelles façons de travailler, voire de faire de la recherche. Plusieurs collègues ont récemment insisté sur cette dimension, en montrant que la singularité des matériaux à étudier, la spécificité des questions de recherche poursuivies, ou les contraintes matérielles et opérationnelles propres à chaque projet de recherche conduisent à recycler, détourner ou créer de nouvelles « briques » informatiques (Fickers et Heijden 2020 ; Antonijevic et Cahoy 2018).
Cette approche n’est pas tout à fait neuve. D’un point de vue théorique, elle a été articulée, entre autres, par Jean-Guy Meunier (Meunier 2017 ; 2019), qui reprend et affine l’idée formulée par McCarty (2005). J.-G. Meunier distingue trois modèles textuels interdépendants – théorique, formel et matériel – et souligne la dynamique complexe qui relie la théorie du texte, sa formalisation et sa matérialité. Le modèle théorique devient formel lorsqu’il se confronte à la matérialité et la matérialité est en même temps le seul point de départ possible pour élaborer le modèle formel – et, en fin de compte, la théorie elle-même. L’idée d’une heuristique de l’édition a également été développée par Vogeler (2019) à travers sa notion d’édition assertive (assertive edition), qui cherche à réconcilier transcription critique et représentation formelle des informations contenues dans les textes, avec pour visée une analyse statistique des textes par la chercheuse ou le chercheur plutôt qu’une édition ouverte pour une audience à définir. D’autres ont discuté cette question en l’attaquant par d’autres biais. Elena Pierazzo (2015) a abordé la question sous l’angle de la modélisation, en faisant valoir que l’édition scientifique constitue un acte théorique. Marcello Vitali-Rosati (2025) en fait l’un des éléments centraux de son ouvrage C’est la matière qui pense.
Dans la continuité de ces travaux, nous proposons d’explorer l’idée selon laquelle l’édition scientifique, qu’elle vise un artéfact imprimé ou numérique, ne constitue pas seulement un instrument de diffusion de la connaissance : elle est aussi une interface heuristique entre la chercheuse ou le chercheur et son objet. D’une part, toute édition suppose une opération de réduction : elle impose une vision du texte, lui donne un sens, et le rend intelligible et manipulable. En choisissant certaines caractéristiques des textes, certaines formalisations, certains langages de balisage, en visant certains types de traitement des données ainsi produites, l’éditeur appauvrit nécessairement la complexité de sa source, mais en propose également une analyse, au sens premier du terme, c’est-à-dire une décomposition en ses éléments constituants et leurs relations. D’autre part, l’édition scientifique est aussi faite de nombreuses contraintes, techniques, politiques et humaines (subventions, équipements, main-d’œuvre, etc.). C’est, selon nous, à l’articulation entre ces deux dimensions que les bricolages éditoriaux se manifestent comme des procédés heuristiques ou des modes de sérendipité féconds, et c’est sur ce point que nous proposons d’engager une réflexion commune, nécessaire pour les humanités numériques.
Cet appel à articles se situe ainsi dans la continuité de réflexions collectives entamées depuis juillet 2025. Nous invitons les chercheurs et ingénieurs intéressés à considérer leurs bricolages non comme le signe d’une insuffisance méthodologique ou d’un manque de rigueur, mais comme un levier pour étudier les dimensions heuristiques des pratiques éditoriales en contexte numérique.
Cet appel est ouvert à l’ensemble de la communauté de recherche qui peut se reconnaître sous l’étiquette de « bricoleurs » d’éditions numériques, aussi bien du côté des chercheurs que de celui des ingénieurs. Les articles peuvent concerner des travaux d’édition destinés à une publication numérique ou imprimée, menés seuls ou en équipe, à partir du moment où ils intègrent des chaînons numériques bricolés dans leur dispositif éditorial. Ils devront aborder la question des effets heuristiques des bricolages éditoriaux, en prenant pour objet ce qui a été appris dans ce cadre.
Plusieurs questions pourront être abordées, sur la base de cas précis et documentés, dont voici une liste non exhaustive :
-
Des questions matérielles. Comment les frictions techniques, opérationnelles et matérielles (moyens humains et techniques, temps) propres à un projet affectent-elles les questions de recherche poursuivies, les corpus étudiés, les modèles textuels ou les méthodes mises en œuvre ? Comment les cadres théoriques en humanités numériques s’en trouvent-ils remis en question ?
-
Des questions de spécificité ou d’universalité. Quelles sont les limites rencontrées dans l’application de chaînes éditoriales standardisées et pourquoi le bricolage devient-il nécessaire ? Par contraste, quelles sont les limites et quand faut-il se référer au manuel ? À quel moment faut-il reprendre un chemin normé par les outils ou se résoudre à suivre certaines règles déjà établies ? Encore une fois, comment ces questions viennent-elles remettre en cause les objets et les cadres théoriques des humanités numériques ?
-
Des questions de communauté et de définition de pratiques. Est-ce que certaines connaissances acquises au fil d’un projet mobilisant des bricolages ont pu être transmises et utilisées par d’autres chercheuses ou chercheurs, dans d’autres contextes ?
-
Des questions d’accessibilité. Quels sont les effets des politiques ou des volontés de libre accès, de pérennisation, d’APIfication, de machine readability, etc., sur la conception et la temporalité d’un projet éditorial ? Et sur les effets heuristiques de l’édition ?
-
Des questions de collaboration. Comment envisager le partage des pratiques éditoriales à l’aune de la spécificité des besoins de chaque projet ou objet ? Comment favoriser des échanges entre ingénieurs et chercheurs ou entre chercheurs ne travaillant pas sur les mêmes textes ?
Modalités de contribution
Pour ce numéro, dont toutes les contributions feront l’objet d’une évaluation conforme aux pratiques de la revue, sous la responsabilité des éditeurs invités, nous vous prions de soumettre vos propositions sous la forme d’articles complets, rédigés en français, pour le 1er décembre 2026 sur la plateforme OJS de la revue.
Bien que la longueur des articles ne soit pas prédéfinie, nous considérons que 50 000 signes, espaces et notes comprises, représentent une limite courante et appropriée à la plupart des propos. Les fichiers doivent être transmis au format ODT ou DOCX et respecter les consignes aux auteurs de la revue. Les auteurs et autrices conservent leurs droits sur les articles mais la publication dans la revue Humanités numériques se fait sous une licence Creative Commons.
Éditeurs invités
- Victor Chaix, Université de Rouen Normandie/Université de Montréal ([email protected])
- Antoine Fauchié, Université Grenoble Alpes ([email protected])
- Clara Grometto, Université de Rouen Normandie/Université de Montréal ([email protected])
- Edgar Lejeune, Université de Rouen Normandie ([email protected])
Processus d'évaluation
La procédure d'évaluation au sein de la revue Humanités numériques est détaillée sur le site de la revue.
Le comité de direction est également à votre disposition pour répondre à vos questions : [email protected].
Bibliographie indicative
Antonijevic, Smiljana et Ellysa Stern Cahoy. 2018. « Researcher as Bricoleur: Contextualizing Humanists’ Digital Workflows ». Digital Humanities Quarterly 12 (3). https://doi.org/10.63744/t4cdcn4qwtd7.
Fickers, Andreas et Tim van der Heijden. 2020. « Inside the Trading Zone : Thinkering in a Digital History Lab ». Digital Humanities Quarterly 14 (3). https://doi.org/10.63744/efr3vhu27wur.
McCarty, Willard. 2005. Humanities Computing. Londres : Palgrave Macmillan.
Meunier, Jean-Guy. 2017. « Humanités numériques et modélisation scientifique ». Questions de communication 31 : 19-48. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.11040.
Meunier, Jean-Guy. 2019. « Le paradoxe des humanités numériques ». Quaderni. Communication, technologies, pouvoir 98 : 19-31. https://doi.org/10.4000/quaderni.1407.
Meunier, Dominique, François Lambotte et Sarah Choukah. 2013. « Du bricolage au rhizome : comment rendre compte de l’hétérogénéité de la pratique de recherche scientifique en sciences sociales ? » Questions de communication 23 : 345-366. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.8480.
Pierazzo, Elena. 2015. « Modelling (Digital) Texts ». Dans Digital Scholarly Editing. Theories, Models and Methods. Londres et New York : Routledge.
Vitali-Rosati, Marcello. 2025. C’est la matière qui pense. Pour une philosophie de l’édition. Mont-Saint-Aignan : Presses universitaires de Rouen et du Havre.
Vogeler, Georg. 2019. « The “assertive edition” ». International Journal of Digital Humanities 1 (2) : 309-322. https://doi.org/10.1007/s42803-019-00025-5.
Mots-clés
- Édition numérique, bricolage, philologie, humanités numériques, édition critique
Contacts
- Servanne Monjour
courriel : servanne [dot] monjour [at] sorbonne-universite [dot] fr
URLS de référence
Licence
Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC0 1.0 Universel.
Pour citer cette annonce
« Bricolages. Les effets heuristiques de l’édition numérique », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 08 juin 2026, https://doi.org/10.58079/16czv
Google Calendar
iCal