Acteurs et actrices de l’histoire
Bilan sur les usages et critiques de l’agency
Publié le mercredi 06 mai 2026
Résumé
L’agency s’est progressivement imposée comme une catégorie incontournable dans les sciences sociales et, plus récemment, dans l’historiographie française. Issue des renouvellements théoriques amorcés dans le monde anglo-saxon à partir des années 1970, la notion participe d’un déplacement du regard vers les capacités d’action des individus, en particulier dans des contextes marqués par des rapports de domination. Sa diffusion dans de nombreux domaines de la recherche s’est néanmoins accompagnée d’interrogations croissantes. Les incertitudes liées à sa traduction, la diversité de ses usages, ainsi que les critiques portant sur ses effets analytiques (risques d’anachronisme, d’atténuation des contraintes structurelles, etc.) invitent à en reconsidérer l’intelligibilité, voire l’utilité.
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Argumentaire
Dans l’historiographie française, le concept d’agency occupe désormais une place centrale, au point que certains en parlent comme d’une “success story” (Giomi, Lett, Steinberg, 2025). Apparu dans la littérature anglo-saxonne au tournant des années 1970, il s’inscrit dans un mouvement plus large de renouvellement des sciences sociales, marqué par un retour des acteurs et leur valorisation, à rebours d’une analyse qui fait primer le poids des structures sociales sur les trajectoires individuelles. Chez les historien·nes, c’est d’abord par les travaux d’E.P. Thompson et son ouvrage The Making of the English Working class (1963) que la notion apparaît. Figure majeure de la New Social History, l’historien britannique enrichit la pensée marxiste en y intégrant une réflexion sur les pratiques culturelles des ouvriers et en accordant une place à la manière dont ces derniers agissent et interprètent le réel pour construire leur classe, entendue non plus seulement comme existant « en soi » et « pour soi », mais aussi comme reflet d’un processus historiquement situé – l’action des acteurs comptant au même titre que les structures. Dans ce sillage, les historien·nes des Subaltern Studies, réuni·es dans les années 1980 autour de Ranajit Guha, reprennent à Antonio Gramsci la catégorie de « subalterne » pour désigner celles et ceux que les rapports de domination relèguent aux marges de l’histoire et repérer, dans les archives du pouvoir colonial, les traces de la capacité d’action des individus colonisés.
Cette approche, sensible à une écriture de l’histoire « par le bas », a progressivement gagné de nombreux domaines de la recherche historique : elle a rencontré un écho important en histoire des femmes et du genre (Gallot, 2021), ainsi qu’en histoire des enfants, où elle a favorisé un renouvellement théorique de la recherche, sinon en légitima l’objet, posant la question de l’autonomie des acteurs, leurs raisons d’agir, leurs expériences, en opposition, parfois, avec la notion de victime. Plus récemment, l’agency a été au cœur des études sur les institutions, notamment carcérales, militaires, asilaires – dans une dynamique post-foucaldienne – et de celles portant sur le handicap et les sociétés en contexte autoritaire ou totalitaire, à l’instar des nouvelles recherches sur la résistance en Allemagne nazie.
De fait, la notion d’agency s’est avant tout imposée dans les travaux consacrés aux situations de domination, de minorité ou de dépendance. Son usage y a parfois revêtu une dimension explicitement politique, reflétant le souhait éthique et moral de faire entendre les voix de celles et ceux que les rapports de pouvoir avaient relégué ou maintenu aux marges du récit historique.
Très tôt, les historien·nes français·es ont cependant été confrontés à un problème sémantique majeur : comment traduire la notion ? Devait-on l’entendre comme étant une « capacité d’agir » ? Une « puissance d’agir » ? Si le québécois a fourni le terme souvent usité d’« agentivité », la transposition n’atténua en rien les désaccords quant au sens à attribuer à la notion. De fait, alors qu’en parallèle, d’autres termes plus ou moins proches avaient fait leur apparition – comme l’ « Eigensinn » ou quant à soi, développé par l’historien du quotidien Alf Lüdtke dans son étude sur les ouvriers allemands (Lüdtke, 1996) – les critiques se sont multipliées, d’abord de la part des sociologues mais aussi de la part d’historien·nes, étatsuniens ou anglais. Ainsi de l’Américaine Sarah Maza qui en rejette même la pertinence dans le cas des Childhood Studies, affirmant que « de toute évidence, ce ne sont pas les enfants qui font l’histoire » (children obviously don’t make history) (Maza, 2020).
Car le recours au concept d’agency ne va pas de soi. Plusieurs travaux ont souligné les effets pervers de l’inflation de son usage, dans un contexte où son acception varie sensiblement selon les auteurs et autrices. Parmi les critiques, figure notamment le risque de survaloriser les actes de résistance, au détriment d’expériences plus ordinaires de conformité, d’obéissance ou d’adhésion à la norme, tandis que les conditions sociales, matérielles et politiques concrètes de l’action sont oubliées. Le danger de projeter sur les acteurs du passé des attentes contemporaines d’autonomie est aussi évoquée. Le risque de symétrisation des rapports sociaux ou encore, dans le cas des sociétés colonisées, l’appréhension de l’agency de manière « négative », uniquement par rapport au pouvoir colonial (Bertrand, 2008) est notamment pointé du doigt. Dans cette perspective, l’agency deviendrait une grille normative davantage qu’un véritable outil analytique (Cardinal-Lamarche et al., 2021), tant l’écart peut être grand entre l’ambition de redonner voix aux dominés, les archives effectivement disponibles et, dans le cas de l’écriture de l’histoire des individus colonisés, les langues à maîtriser pour y accéder. Enfin, l’« idéal de l’agentivité » (Gleason, 2016) pourrait aussi tendre à faire perdre de vue la vulnérabilité intrinsèque de certains acteurs de l’histoire, en particulier les enfants, les personnes âgées ou encore les individus en situation de handicap.
Face à ces limites, des alternatives conceptuelles ont été forgées afin de mieux rendre compte de la palette des attitudes des acteurs du passé. Certain·es lui préfèrent la notion de « marges de manœuvre ». D’autres convoquent l’« espace des possibles » (Zalc et Mariot, 2010 ; Burgard, 2022), en particulier dans l’étude de situations de guerre et de violence. Dans les Childhood studies, sont plutôt mobilisées les catégories de « voix », « d’expériences » ou de « formation émotionnelle » (Cardinal-Lamarche et al., 2021), voire de « performance » (Maza, 2020), tandis que dans le cadre des sociétés colonisées, la notion « d’historicité indigène » (Bertrand, 2008) a été revendiquée afin de « remettre le colonial à sa place » (Lefebvre et Oualdi, 2017). Autant de formulations qui traduisent le malaise persistant suscité par l’usage d’un « concept rebelle » (Giomi, Lett, Steinberg, 2025), dont la plasticité autorise des appropriations multiples.
Ces réflexions et débats ont, jusqu’à présent, trouvé leurs terrains d’expression privilégiés hors des frontières de l’historiographie française, notamment en 2023 au sein d’un imposant dossier sur les usages de l’agency en histoire paru au sein de la revue American Historical Review (Krylova et al., 2023). Non que le débat soit absent en France, bien au contraire : un travail réflexif s’y conduit, parfois avec vigueur, en particulier chez les sociologues. En histoire, il demeure fragmenté, distribué entre des sous-champs disciplinaires qui se côtoient davantage qu’ils ne dialoguent, et dont les échanges restent parfois implicites ou latéraux. Il en résulte une situation paradoxale : l’agency circule, se traduit et se conteste dans les études historiques françaises, mais principalement à l’intérieur de domaines spécialisés, sans véritable mise en perspective transversale. Tour à tour mobilisée comme concept heuristique ou récusée comme catégorie inadéquate, elle cristallise en tout cas des désaccords qui excèdent la seule question terminologique.
L’un des objectifs de ce colloque est précisément de suspendre l’évidence apparente de ce concept pour en faire l’objet d’une discussion collective. Il s’agira d’établir un état des lieux de ses usages dans les différents domaines de la recherche en histoire contemporaine en France : où l’agency est-elle mobilisée ? Où est-elle tenue à distance ? Où, au contraire, peine-t-elle à s’imposer comme catégorie pertinente d’analyse ? Et selon quelles justifications épistémologiques ou empiriques ? Quelles sources permettent précisément de documenter la capacité d’action des individus du passé ?
Il conviendra également d’interroger les déplacements lexicaux qu’entraîne son rejet : pourquoi lui substituer l’Eigensinn ou la marge de manœuvre ? Ces glissements relèvent-ils d’un simple ajustement terminologique ou traduisent-ils des conceptions divergentes du sujet historique et de son rapport aux contraintes ainsi que des conditions, souvent inégales, d’accès aux sources selon les contextes étudiés ? Quelles tendances se dessinent au sein de l’historiographie française et quel bilan en tirer ?
En prolongeant l’invitation de Fabio Giomi, Didier Lett et Sylvie Steinberg à « ne pas se fier à son apparente intelligibilité, mais de prendre le temps, en bons artisans, d’en expliciter les significations, les usages pressentis et le périmètre », le colloque entend croiser les domaines de spécialités de la recherche en histoire contemporaine autour de trois axes principaux :
1) Documenter l’agency
Comment reconstruire – ou non - l’agency à partir des sources ? Est-elle perceptible dans tous les types d’archives et tous types de sources ? Quelles contraintes documentaires, quels silences et quels biais en limitent la saisie ? Les archives judiciaires, administratives, orales, iconographiques produisent-elles des régimes distincts de visibilité de l’agency ? Une attention particulière sera portée aux types d’archives mobilisés, à leur matérialité et leurs contraintes.
2) Les usages différenciés de l’agency
Les terrains, les corpus, les traditions méthodologiques façonnent des usages différenciés du concept. Quelles sont les difficultés propres à chaque domaine de la recherche en histoire contemporaine ? Certains champs sont-ils plus enclins que d’autres à convoquer l’agency comme concept heuristique ? Il s’agira également d’interroger les usages et circulations de l’agency en France à travers ses enjeux éthiques et moraux, quand l’agency devient un geste politique à part entière pour redonner place aux acteurs étudiés.
3) Dépasser l’agency : catégories alternatives et critiques
Pourquoi se détourner de la notion ? Quelles critiques théoriques, méthodologiques ou politiques lui sont adressées ? Au profit de quelles catégories ? Pourquoi, notamment, lui préférer l’Eigensinn, la marge de manœuvre ou encore l’espace des possibles ? Quels enjeux terminologiques et conceptuels ces déplacements révèlent-ils ?
Modalités de soumission des propositions
Les propositions de communication doivent comprendre :
- Un titre (même provisoire)
- Un résumé d’une demi-page maximum
- Une courte présentation personnelle précisant l’université, le laboratoire de recherche, les thématiques de recherche et les principales publications.
Les propositions doivent être envoyées à [email protected]
La date limite pour répondre à cet appel est fixée au 18 juin 2026.
Les candidat.e.s seront informé.e.s de la décision au début du mois de juillet 2026.
Modalités pratiques
Le colloque se tiendra les jeudi 19 et vendredi 20 novembre 2026 à l’université de Strasbourg. Les repas ainsi que les frais d’hébergement et de transport seront pris en charge.
Le colloque donnera lieu à une publication dans une revue à comité de lecture.
Comité d’organisation :
- Lydia Hadj-Ahmed (Université Lyon 2 Lumière, LARHRA)
- Camille Mahé (Université de Strasbourg/IEP, LinCs)
Comité scientifique :
- Raphaëlle Branche (Université Paris Nanterre, ISP)
- Emmanuel Droit (Université de Strasbourg/IEP, LinCs)
- Manuela Martini (Université Lyon 2 Lumière, LARHRA)
- Manon Pignot (Université de Picardie Jules Verne, CHSSC)
- Sylvie Steinberg (EHESS, CRH)
- Marianne Thivend (Université Paris Cité, CERLIS)
- Virginie Vinel (Université de Strasbourg, LinCs)
Bibliographie sélective
Romain Bertrand, « Politiques du moment colonial. Historicités indigènes et rapports vernaculaires au politique en “situation coloniale” », Questions de recherche, n° 26, 2008, p. 1-49.
Antoine Burgard, « Navigating a Limited “World of Possibilities” : Refugee Journeys of Jewish Children and Youth in the Aftermath of the Holocaust », Contemporary European History, vol. 31, 2022, p. 227-242.
Renaud Cardinal-Lamarche et al., « Enfants, enfance(s) et agentivité : un champ historique en transformation », Revue d’histoire de l’éducation, vol. 33, n° 2, 2021, p. 31-47.
Fanny Gallot, « L’agency : un concept heuristique pour penser le genre et les classes populaires », Écrire l’histoire, n° 20-21, 2021, p. 35-42.
Fabio Giomi, Didier Lett, Sylvie Steinberg, « Agency, itinéraire d’un concept rebelle (1963-2025) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, n° 61, 2025, p. 15-42.
Mona Gleason, « Avoiding the Agency Trap : Caveats for Historians of Children, Youth, and Education », History of Education, vol. 45, n° 4, 2016, p. 446-459.
Anna Yu. Krylova et al., « The Agency Dilemma. A Forum », American Historical Review, 2023, p. 883-937.
Camille Lefebvre, M’hamed Oualdi, « Remettre le colonial à sa place. Histoires enchevêtrées des débuts de la colonisation en Afrique de l’Ouest et au Maghreb », Annales. Histoire, Sciences sociales, 2017, p. 937-943.
Alf Lüdtke, Eigen-Sinn. Fabrikalltag, Arbeitererfahrungen und Politik vom Kaiserreich bis in den Faschismus, Hamburg, Ergebnisse, 1993.
Alf Lüdtke, « Ouvriers, Eigensinn et politique dans l’Allemagne du xxe siècle », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 113, 1996, p. 91-101.
Nicolas Mariot, Claire Zalc, Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, Paris, Odile Jacob, 2010.
Sarah Maza, « The Kids Aren’t All Right : Historians and the Problem of Childhood Agency », American Historical Review, vol. 125, n° 4, 2020, p. 1261-1275.
Stephanie Olsen et al., « A Critical Conversation on Agency », The Journal of the History of Childhood and Youth, vol. 17, n° 2, 2024, p. 169-187.
Edward P. Thompson, The Making of the English Working Class, Londres, Victor Gollancz, 1963.
James C. Scott, La domination et les arts de la résistance : fragments du discours subalterne, trad. Olivier Ruchet, Paris, Éditions Amsterdam, 2008.
Catégories
- Histoire (Catégorie principale)
- Esprit et Langage > Épistémologie et méthodes
Lieux
- Université de Strasbourg
Strasbourg, France (67)
Format de l'événement
Événement hybride sur site et en ligne
Dates
- jeudi 18 juin 2026
Mots-clés
- agency, acteurs et actrices de l'histoire, histoire contemporaine
Contacts
- Lydia Hadj-Ahmed
courriel : lydia [dot] hadj-ahmed [at] univ-lyon2 [dot] fr - Camille Mahé
courriel : camille [dot] mahe [at] sciencespo [dot] fr
Source de l'information
- Lydia Hadj-Ahmed
courriel : lydia [dot] hadj-ahmed [at] univ-lyon2 [dot] fr
Licence
Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la licence Creative Commons CC0 1.0 Universel.
Pour citer cette annonce
« Acteurs et actrices de l’histoire », Appel à contribution, Calenda, Publié le mercredi 06 mai 2026, https://doi.org/10.58079/166ho

