AccueilÉcriture de soi et migration. Égo-documents de chercheur(e)s en sciences humaines et sociales (XIXe-XXe siècles)

Écriture de soi et migration. Égo-documents de chercheur(e)s en sciences humaines et sociales (XIXe-XXe siècles)

Self-writing and migration. Ego-documents by researchers in the humanities and social sciences (19th and 20th century)

Revue « Diasporas. Circulations, migrations, histoire »

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Publié le lundi 19 janvier 2026

Résumé

Privilégiant une approche matérielle et pratique de ces ego-documents, ce numéro de Diasporas se propose de repenser le retour réflexif sur l’expérience de la migration opéré par des chercheurs en sciences humaines et sociales tout au long des XIXe et XXe siècles, quels que soient leur provenance et leur pays d’accueil.

Annonce

Coordinatrice

Michela Passini (CNRS-IHMC)

Argument

En 1952, le thème choisi pour les Benjamin Franklin Lectures de l’Université de Pennsylvanie est la « cultural migration », la migration d’universitaires germanophones d’origine juive qui s’étaient réfugiés aux États-Unis pour échapper aux persécutions nazies. À cette occasion Franz L. Neumann, Henri Peyre, Erwin Panofsky et Paul Tillich entre autres sont appelés à revenir sur leur expérience de « European scholar in America ». Chaque savant – parmi les plus reconnus dans leurs domaines respectifs et occupant des postes prestigieux dans les institutions universitaires nord-américaines – se fait alors le représentant de sa discipline, en évoquant la situation de son domaine de recherche aux États-Unis avant les années 1930, et en explorant à la fois les apports des chercheurs immigrés et la manière dont sa propre pratique a évolué au contact des collègues nord-américains. En résulte une image pacifiée de la migration savante, où les silences et les allusions discrètes en disent beaucoup, en réalité, sur les étapes du difficile processus d’adaptation auquel ont été confrontés même ces chercheurs au parcours relativement linéaire dans leur espace d’accueil. 

Les témoignages de ces savants s’inscrivent dans un ensemble de textes qui revisitent, interrogent ou remettent en question l’expérience de la migration. Édités ou inédits, relevant de la prise de position publique ou destinés à une circulation plus confidentielle, comme dans le cas des correspondances, ces textes invitent à cerner la migration sur une temporalité longue : celle de l’arrivée du savant dans son pays d’accueil (définitif ou temporaire), mais aussi celle de l’adaptation progressive et plus ou moins aboutie à un nouvel environnement scientifique. Ils incitent aussi à prendre en compte et à prendre au sérieux les aspérités des échanges, les phénomènes de résistance – à la fois de la part des chercheurs immigrés et de la part des savants locaux –, l’inertie et l’étanchéité relative de traditions déjà implantées, au rebours d’un discours, entretenu souvent par les migrants eux-mêmes, sur l’intégration rapide et réussie à leurs institutions d’accueil, et d’une rhétorique des « pionniers », allant fonder des nouvelles disciplines dans un espace savant presque totalement vierge. Par rapport à d’autres types de sources, ces textes permettent enfin de repenser les migrations scientifiques de l’époque contemporaine sous l’angle la dimension intime, émotionnelle et affective de la production du savoir.

Privilégiant une approche matérielle et pratique de ces ego-documents, ce numéro de Diasporas se propose de repenser le retour réflexif sur l’expérience de la migration opéré par des chercheurs en sciences humaines et sociales tout au long des XIXe et XXe siècles, quels que soient leur provenance et leur pays d’accueil.

Ces axes, non exclusifs et souvent perméables les uns aux autres, seront prioritaires :

  • Les formes et les stratégies d’intégration à l’espace savant d’accueil : il s’agira d’analyser et de mesurer l’adaptation (mais aussi les éventuelles résistances) à l’usage d’une autre langue, à des formes et des registres différents de l’écriture scientifique ; aux méthodes, mais aussi aux pratiques de travail, d’enseignement, de collecte et traitement de l’information qui ont cours dans les institutions qui les accueillent ; à des nouveaux lieux d’exercice de la science et aux conventions qui leur sont propres.
  • Le rapport aux objets et aux lieux de travail : livres, archives, objets et collections de musée, terrains, lieux de fouille…Comment évolue la relation à la matérialité d’objets d’étude et de lieux de travail qui ne sont plus disponibles ou accessibles ? Comment les méthodes se transforment face à ces manques ?
  • La manière dont les chercheurs locaux et les savants immigrés perçoivent et décrivent les évolutions de leur discipline sous l’effet de l’arrivée de ces derniers ; l’essor de mythologies disciplinaires liées à la migration (à titre d’exemple, en histoire de l’art, on assiste, pendant les années 1970 et 1980, à l’élaboration d’un récit des origines de la discipline aux États-Unis, dans lequel l’arrivée des chercheurs germanophones pendant les années 1930 tient une place centrale).
  •  Les effets de censure et d’autocensure quant notamment aux difficultés rencontrées dans le nouvel environnement savant, à l’accueil réservé aux migrants par les locaux, aux formes de protectionnisme professionnel, aux stéréotypes sur les migrants qui se développent dans l’espace d’accueil, à l’antisémitisme dans le cas des savants juifs. La situation matérielle et financière des chercheurs qui migrent est également parmi les sujets les plus rarement évoqués dans les textes qu’ils produisent.
  • Le rapport à la politique dans l’espace d’accueil, qu’il s’agisse du regard des savants immigrés sur la vie politique locale, et de leur éventuelle participation à celle-ci, ou plus spécifiquement de leur rôle dans les politiques universitaires et dans la création de structures, plus ou moins informelles, d’entraide pour les migrants.
  • La dimension genrée de la migration savante : de quelle façon la migration impacte-t-elle la trajectoire des chercheuses et comment infléchit-elle leur visibilité collective dans le monde du travail scientifique ?
  • Enfin, il s’agira d’interroger le rôle que la migration joue dans la construction d’une image publique de soi comme savant, et l’éventuelle spécificité des trajectoires des chercheurs en sciences humaines par rapport à ceux des autres disciplines.

Modalités de contribution

Les propositions d’article, en français ou en anglais, s’inscrivant dans un ou plusieurs des axes présentés ci-dessus et/ou proposant des élargissements de ceux-ci, sont à soumettre à l’adresse suivante : [email protected], avant le 16 mars 2026.

Elles doivent comprendre un titre provisoire, un résumé de l’article mentionnant la méthodologie et le type de sources mobilisées (3 000 signes maximum) et une brève présentation bio-bibliographique (2 000 signes au maximum).

Politique d'évaluation

Procédure d'évaluation : évaluation en double aveugle

Délai moyen entre soumission et publication : 26 semaines

Bibliographie

Écriture de soi, egodocuments, correspondances de savants

Bennett M. Berger, Authors of their own Lives. Intellectual Autobiographies of Twenty American Socilogists, Berkeley, University of California Press, 1990.

Matthieu Béra, « De l’intérêt des correspondances pour la sociologie et pour son histoire en particulier », Les Études sociales, 2, 2014, p. 5-24.

Rudolf Dekker (dir.), Egodocuments and History. Autobiographical Writing in its Social Context since the Middle Ages, Hilversum, Verloren, 2002.

Maurice Halbwachs, Écrits d’Amérique. Édition établie et présentée par Christian Topalov, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2012.

Patricia Vannier (dir.), La sociologie en toutes lettres. L’histoire de la discipline à travers les correspondances, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2019.

Françoise Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir, xviie- xxie siècle, Paris, CNRS Éditions, 2019.

Communautés savantes

Christian Jacob (dir.), Lieux de savoir. Espaces et communautés, Paris, Albin Michel, 2007.

Olivier Orain et Jean-Christophe Marcel, « Penser par écoles », numéro thématique de la Revue d’histoire des sciences humaines, 32, 2018.

Herman Paul (dir.), How to be a Historian. Scholarly Personæ in Historical Studies, Manchester, Manchester University Press, 2019.

Migrations d’élite et migrations scientifiques

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Marianne Amar, Nancy L. Green (dir.), Migrations d’élites. Une histoire-monde (xvie-xxie siècle), Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2022.

Stefan Berger, Philipp Müller, Dynamics of Emigration. Émigré Scholars and the Production of Historical Knowledge in the 20th Century, New York, Oxford, Berghahn, 2022.

Hélène Bertheleu, Laure Teulières, Marianne Amar (dir.), Mémoires des migrations, temps de l’histoire, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2015.

Peter Burke, Exiles and Expatriates in the History of Knowledge, 1500-2000, Brandeis University Press, Historical Society of Israel, University Press of New England, Lebanon (New Hampshire), 2017.

Elsie Cohen, « Intellectuel·les en exil en France et en Allemagne : entre précarisation et engagement », Emulations. Revue de sciences sociales, 51, 2025, p. 73-92.

Antoon De Baets, « Exile and Acculturation. Refugee Historians since the Second World War », The International History Review, 28, 2, 2006, p. 316-349.

Delphine Diaz, Antonin Durand, Romy Sanchez, « Dans l’intimité de l’exil », numéro thématique de la Revue d’histoire du xixe siècle, 61, 2020-2.

Judith Friedlander, A Light in Dark Times. The New School for Social Research and its University in Exile, New York, Columbia University Press, 2019.

Giuliana Gemelli (dir.), The Unacceptables. American Foundations and Refugee Scholars between the Two Wars and after, Bruxelles, Presses Interuniversitaires Européennes, Peter Lang, 2000.

Eckart Goebel, Sigrid Weigel (dir.), “Esacpe to Life”. German Intellectuals in New York. A Compendium on Exile after 1933, Berlin, Boston, De Gruyter, 2012.

Nancy L. Green, François Weil (dir.), Citoyenneté et émigration. Les politiques du départ, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2006.

Jérémy Guedj, « Les espaces de l’intellectuel en exil. Trajectoires et réseaux immigrés dans le Paris d’après-guerre (1945-1960) », Revue européenne des migrations internationales, 33, 2017.

Ethan Katz, « Displaced Historians. Dialectical Histories », Journal of Modern Jewish Studies, 7, 2, 2008, p. 135-155.

Claus Dieter Krohn, Wissenschaft im Exil. Deutsche Sozial- und Wirtschaftswissenschaftler in den USA und die New School for Social Research, Francfort, New York, Campus, 1987.

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Karen Michels, Transplantierte Kunstwissenschaft. Die deutschsprachige Kunstgeschichte im amerikanischen Exil, Studien aus dem Warburg-Haus, Berlin, Boston, De Gruyter, 1999.


Dates

  • lundi 16 mars 2026

Mots-clés

  • migration intellectuelle, intellectuel, universitaire

Contacts

  • Michela Passini
    courriel : michela [dot] passini [at] ens [dot] psl [dot] eu

Source de l'information

  • Michela Passini
    courriel : michela [dot] passini [at] ens [dot] psl [dot] eu

Licence

CC-BY-4.0 Cette annonce est mise à disposition selon les termes de la Creative Commons - Attribution 4.0 International - CC BY 4.0.

Pour citer cette annonce

Michela Passini, « Écriture de soi et migration. Égo-documents de chercheur(e)s en sciences humaines et sociales (XIXe-XXe siècles) », Appel à contribution, Calenda, Publié le lundi 19 janvier 2026, https://doi.org/10.58079/15ium

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