Découvrir en archéologue : faire profession d’inventeur
Entretien1 avec Isabelle Catteddu
p. 76-85
Texte intégral

© B. Guihéneuf, 2024.
Comment êtes-vous entrée dans le milieu académique puis professionnel de l’archéologie et est-ce que votre initiation à l’archéologie préventive a changé votre rapport aux « découvertes archéologiques » ?
J’ai grandi et étudié en Belgique, où j’ai réalisé en 1989 une maîtrise (avec équivalence DEA) d’archéologie et histoire de l’art à l’université de Louvain-la-Neuve. Dans ce cadre, j’ai réalisé une « carte archéologique » de la Sardaigne, dont j’ai proposé une interprétation de géographie historique. Dès le départ, j’ai donc exprimé une disposition intellectuelle qui caractérisera toute ma carrière : l’intérêt pour le site archéologique dans son territoire et pour les analyses multi-échelles et interdisciplinaires. Contrairement à nombre de mes camarades de l’époque, je n’étais pas particulièrement intéressée par les objets archéologiques (excepté pour dater les sites, bien sûr !) ; je souhaitais plutôt rechercher ce qu’il y avait derrière ces objets : des hommes, des ressources et des savoir-faire.
Alors que j’avais prévu de poursuivre une thèse sur la Sardaigne, les hasards de la vie m’ont conduit à accepter – dès la remise de mon diplôme – plusieurs contrats de fouilles en France, dans le cadre de l’archéologie préventive qui naissait alors sous le nom d’archéologie de « sauvetage ». Mon parcours épouse donc les évolutions de cette archéologie opérationnelle qui intervient en amont des aménagements (ZAC, lotissements, autoroutes, lignes TGV, etc.), lorsque ceux-ci menacent de détruire des vestiges. Il s’agit alors de détecter les sites (c’est la phase du diagnostic) puis de les fouiller (ou pas) dans un temps contraint et sur prescription de l’État, dans le cadre d’une loi qui a été progressivement structurée. Cette pratique de l’archéologie était totalement nouvelle, car, jusque-là, l’archéologie était dite « programmée ». Cette dernière s’intéresse à des sites qui ne sont pas menacés de destruction. Elle repose sur un projet ou un site déjà connu, sur une surface réduite explorée pendant quelques semaines par an. Elle vise à enrichir la connaissance d’une thématique ou d’une période particulière. Durant mes études universitaires, j’ai effectué mes premiers stages de fouille dans ce contexte.
C’est ainsi que je me suis retrouvée derrière une pelle mécanique en pleine campagne à décaper la terre végétale pour détecter des vestiges inconnus, ou, comme j’aime à dire, à « soulever la moquette ». Et donc à dé-couvrir ! Ma première découverte fut, toujours en 1989, dans les Hauts-de-France, un site gaulois bombardé en 1914 et 1945, qui avait servi de dernière demeure à un soldat de la première guerre mondiale et à un aviateur allemand parachuté durant la seconde. J’étais donc à mille lieues de ce que j’avais étudié à l’université. En réalité, personne n’était préparé. Nous étions de jeunes équipes, débutantes, et nous devions apprendre à être à la fois archéologues, céramologues, dessinateurs, géomètres, bref multitâches ! Nous étions face à des sites de toutes périodes. C’était très formateur. Dès l’apparition de la première trace lors du décapage, la découverte des premiers tessons, je me suis sentie à ma place, au contact du terrain. Être le premier humain à découvrir un objet jeté ou abandonné, ou une fosse creusée il y a des centaines voire des milliers d’années, créait chez moi une émotion très forte. Je me rappelle très bien m’être dit : « le jour où je perdrai cette émotion, j’arrêterai ce métier ». Cette émotion allait être mon moteur.
Et les découvertes furent très nombreuses (on estime, en France, qu’un « site » archéologique est présent environ tous les 800 m !). Nous mettions au jour des vestiges à la fois ordinaires et nouveaux. Une mosaïque ou une villa gallo-romaine sont clairement reconnaissables, mais là, tout à coup, nous mettions en évidence des traces agricoles, des vestiges de périodes peu ou pas documentées. Pour les lire, les caractériser, les comprendre, il fallait nous adapter, apprendre à lire tous les types de terrain dans un temps contraint, faire appel à d’autres spécialistes. J’ai découvert un métier en plein renouvellement, dont les pratiques et les méthodes étaient à réinventer face à une multiplication des données qui allait être sans précédent. C’est ce que nous avons contribué à faire à l’AFAN (Association pour les fouilles archéologiques nationales), puis à l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) à partir de 2002.
D’autre part, au-delà de la découverte de nouveaux objets ou vestiges, nous avons petit à petit mis en évidence de nouveaux découpages chronologiques, de nouveaux rythmes qui étaient parfois en contradiction avec d’anciens modèles. Nous avons ainsi commencé à déconstruire des clichés et à renverser des paradigmes historiques. Ce fut difficile de faire accepter ces relectures à certains de nos pairs et à certains historiens, d’autant que nos découvertes – en particulier pour le premier Moyen Âge rural (ve-xie siècle) sur lequel je travaille – ne sont pas du tout visuelles. Il fallait aussi montrer l’intérêt de ces découvertes aux aménageurs qui finançaient les fouilles. Difficile d’être convaincant devant de simples creusements et des fossés remplis de terre et de quelques tessons ! Il fallait donc apprendre à rendre visuel ce qui ne l’était pas, rendre visible l’invisible et être capable de produire un discours argumenté et renouvelé. Ce ne fut pas simple et il a fallu du temps pour que les archéologues osent proposer de nouveaux scénarios historiques et sachent les transmettre à tous les publics.
Quels sont les avantages et inconvénients de cette archéologie préventive par rapport à la recherche programmée ? Pensez-vous que ce contexte particulier a favorisé les innovations, les découvertes en archéologie ?
Tout d’abord, ce qui caractérise l’une comme l’autre, c’est que la fouille de vestiges archéologiques équivaut à leur destruction, comme si un chartiste brûlait les cartulaires qu’il découvre au fur et à mesure qu’il les lit ! Il n’y a pas de retour en arrière possible et de nombreuses précautions méthodologiques sont donc à mettre en œuvre. Toutefois, selon que vous êtes dans un cadre préventif ou programmé, les conditions d’exercice sont très différentes (et relèvent d’ailleurs de financements différents).
En archéologie programmée, les contraintes sont moins lourdes. On peut conduire les campagnes de fouilles et d’étude des vestiges par étapes, sur plusieurs années, fouiller l’ensemble du site, voire revenir vérifier ponctuellement des informations. Néanmoins, les surfaces étudiées chaque année sont souvent peu importantes. En archéologie préventive, les projets d’aménagement conditionnent à la fois le lieu et la surface de fouille, qui peut atteindre plusieurs hectares. Le site mis au jour doit être fouillé dans un délai contraint (de quelques semaines à plusieurs mois consécutifs) avant une libération du terrain pour le projet de l’aménageur. Il nous faut donc travailler vite et faire des choix. On ne peut pas tout fouiller. Il a donc fallu réinventer notre métier dans ces conditions d’intervention nouvelles. Cela présente des avantages, notables, et quelques inconvénients. Et ce qui peut paraître un inconvénient peut s’avérer un atout. Ainsi, l’archéologie préventive est opportuniste et aléatoire, car on ne fouille pas dans le cadre d’un projet de recherche initial ou sur un site déjà connu, mais parce qu’un site identifié par un diagnostic est menacé par un aménagement. Cela permet du même coup de mettre au jour des sites archéologiques là où on ne les attend pas forcément, ce qui implique souvent des découvertes inattendues, voire un bouleversement des problématiques de recherche. Autre point intéressant, nous intervenons partout en France, dans toutes les régions et sur tous les types de terrains. C’est ce qui nous permet d’identifier pour chaque période des diversités régionales, voire microrégionales. Le nombre de découvertes a explosé en France depuis les années 1990, de manière inégalée par rapport aux autres pays du monde (environ 40 000 sites en 20 ans et environ un site tous les 500-800 m). Ces données, sans précédent, ont véritablement et progressivement révolutionné nos connaissances sur le passé2.
J’ai déjà évoqué l’opportunité d’explorer des surfaces parfois vastes, de plusieurs dizaines d’hectares, voire sur des linéaires de centaines de kilomètres (aires d’emprises des lignes TGV ou des autoroutes). Ce changement d’échelle fut fondamental pour comprendre les sites dans leur environnement et l’histoire de l’occupation des territoires dans la longue durée. L’archéologie préventive dégage également des moyens techniques (outils mécaniques du BTP), humains et scientifiques (nombre, qualité et qualification des archéologues ; analyses archéométriques et paléoenvironnementales) sans commune mesure avec ce qui se faisait avant.
Quoi qu’il en soit, les contraintes de temps et de moyens nécessitent une adaptabilité quotidienne permanente et donc, sans cesse, d’innover en repensant les stratégies de recherche et en réorientant nos interrogations en fonction des vestiges découverts. L’archéologie est une discipline qui se renouvelle constamment. Chaque chantier est une nouvelle bibliothèque, ses méthodes et ses champs disciplinaires ne cessent de se transformer et ses techniques sont de plus en plus sophistiquées.
L’un des défis de l’archéologie préventive concerne la gestion des données. Les bases de données sont là, richissimes d’informations en tous genres, mais les moyens pour leur traitement ou encore leur publication sont hélas souvent trop limités.
Un autre défi est lié à la richesse des données évoquées ci-dessus : les dépôts de fouille sont pleins de matériels archéologiques (au sens large) découverts en fouille. Cela amène de nouvelles questions : faut-il tout conserver ? comment stocke-t-on ? comment classe-t-on ? comment traiter scientifiquement ces multiples données ? Il nous faut sans cesse innover sur ce point, en inventant de nouveaux modes de stockage, de gestion, de classement, en travaillant sur les modalités de mise en ligne, etc. Des équipes travaillent activement sur ces questions à l’Inrap et dans les services de l’État. La législation continue par ailleurs d’évoluer dans ces domaines (par exemple les décrets autour du statut du mobilier archéologique, ou encore des ossements humains).
Vous avez utilisé les mots d’« innovation » et de « découverte », mais également d’« invention », que vous avez utilisé dans son sens commun. Pourtant, ce dernier terme recouvre aussi une réalité très particulière en archéologie ; pourriez-vous nous l’expliquer ?
En effet, en archéologie, un découvreur est appelé aussi un « inventeur ». La personne qui va découvrir pour la première fois un site sera nommée « inventeur » sur le plan juridique. La raison en remonte à loin, lors des toutes premières législations sur le patrimoine et les vestiges archéologiques, à une époque où l’on prospectait beaucoup et où l’archéologie préventive n’existait pas. Ainsi, pendant longtemps, il y eut de très nombreuses découvertes fortuites, principalement par des archéologues amateurs. Par exemple, les quatre adolescents qui ont découvert la grotte de Lascaux en sont les « inventeurs ».
Est-ce qu’on découvre quelque chose quand on ne découvre rien ? L’absence, les vides, sont-ils une trace en soi et de quoi ?
En effet, pour nous, ne rien découvrir c’est découvrir ! Mettre en évidence des vides amène à s’interroger : n’y avait-il vraiment rien ou des vestiges ont-ils disparu en raison de l’érosion, de ravinements ? Étaient-ils en matériaux périssables ? Je me suis toujours intéressée à ces questions, notamment à la suite de voyages en Afrique. Quelques années avant l’un de ces voyages, j’avais eu une discussion avec Jacques Le Goff sur les forgerons du haut Moyen Âge et il s’étonnait que l’on trouve si peu de traces de forges sur les sites altomédiévaux. Le hasard fit que, lors d’un séjour à Madagascar, j’ai rencontré un forgeron itinérant et décidé de le suivre afin d’observer dans le détail les traces de son travail et celles qui subsistaient après son passage. Son enclume était une simple pierre, il utilisait une céramique pour l’eau, il emportait ses outils une fois l’ouvrage terminé, son foyer était à peine excavé et rapidement comblé. En bref, il récupérait le moindre déchet et ne laissait quasiment pas de traces. Les enfants, les chèvres et les chiens autour de lui en laissaient davantage ! Les seuls témoins consistaient en une tache de rubéfaction à l’emplacement du foyer, des charbons de bois, des battitures à peine visibles – c’est-à-dire les déchets de frappe – dispersées dans un rayon très limité ; un rayon correspondant précisément à l’emprise limitée des gestes de l’artisan.
Lors des fouilles que j’ai entreprises par la suite, je me suis attardée sur les zones où apparaissaient les empreintes discrètes de petits foyers excavés associées à quelques zones de cailloutis (de possibles aires de stabilisation de l’espace de travail ?). Aucun vestige de construction ni d’objets archéologiques n’était visible. J’ai ensuite quadrillé la zone et passé un aimant dans chaque carré, ce qui a confirmé l’existence d’une aire de travail d’un forgeron. Un peu plus loin se trouvait un espace vide de structures archéologiques, alors que le site était densément occupé. Cette zone vide en apparence était entourée de fosses dans lesquelles j’ai effectué des prélèvements de sédiments contenant des macrorestes végétaux que j’ai ensuite fait analyser par une carpologue. Les résultats n’ont pas tardé à arriver… Les échantillons correspondaient aux restes végétaux témoignant de la pratique à cet endroit de toute une chaîne de traitement des céréales (battage, vannage, stockage). Depuis, je suis aussi attentive aux vides apparents qu’aux espaces denses. Ces absences sont même de précieux alliés pour comprendre la structuration spatiale des sites, car elles peuvent, en creux, dessiner le réseau des chemins, les parcelles dévolues à l’élevage, etc.
Si la première étape du travail de l’archéologue consiste à rendre visible par la découverte, la seconde étape vise à comprendre ce qui a été rendu visible, donc à pouvoir interpréter. Chaque vestige, chaque site est pour moi comme un ensemble de poupées russes ! Chaque trace ouvre sur une nouvelle donnée, mais aussi une nouvelle question, qui en ouvre une autre, etc. C’est une enquête permanente.
Quelle place occupe l’interdisciplinarité dans la recherche archéologique en général et dans votre parcours en particulier ? Est-elle un moteur d’innovation et de découvertes et elle-même une innovation dans l’histoire de la discipline ?
L’interdisciplinarité occupe une place cruciale en archéologie, en particulier sur les sites d’habitat autrefois construits en matériaux périssables. En l’absence de témoins matériels, il faut souvent « faire parler le sédiment ». Nous profitons alors des innovations au sein de disciplines extérieures (par exemple les analyses paléoenvironnementales, mais aussi les analyses ADN, les datations archéométriques), aussi bien que de l’arrivée de nouvelles disciplines (par exemple archéogéographie, archéomalacologie…) pour innover dans notre propre champ de recherche. Ce sont les préhistoriens qui nous ont montré la voie dans ce domaine.
Pour prendre un exemple concret, voici une simple fosse. Au cours de la fouille, la découverte de rejets de consommation nous indique qu’elle a servi de dépotoir. Cependant des prélèvements de sédiments sur le fond et au niveau des parois livrent, quant à eux, une importante quantité de fragments de grains d’avoine. Cette structure était initialement un silo pour le stockage de céréales. Nous confions également les restes de charbons de bois trouvés dans le remplissage à un anthracologue. Après analyse, celui-ci nous confirme que les essences retrouvées signalent la proximité d’un couvert forestier dense de chênes, ce que confirme la palynologue après analyse des pollens. On va ainsi sans cesse de découverte en découverte, au sein même de la première découverte. Le plus petit élément trouvé dans la fosse va nous informer sur l’échelle la plus large, celle du paysage ! Ce travail ne peut être conduit que grâce aux travaux interdisciplinaires, au recours aux archéosciences notamment, et à la multiplication des prismes d’analyse. Il nous faut sans cesse « zoomer » et « dézoomer », mais en revenant toujours à la source.
Pourtant, lorsque j’ai démarré dans le métier en 1989, tous les archéologues ne constituaient pas des équipes interdisciplinaires, à l’exception des préhistoriens. Pour les périodes historiques, c’était beaucoup moins courant. Si j’ai toujours privilégié une approche interdisciplinaire, c’est parce que je travaillais sur le haut Moyen Âge (ve-xie siècle), une période dite des « âges sombres ». Cette période était documentée par des sources écrites, mais celles-ci, partielles et partiales, émanaient des seules élites et documentaient peu le monde rural. Dans les campagnes occupées par 95 % de la population, les constructions étaient principalement faites de matériaux périssables et ne laissaient que de simples empreintes. À l’exception des nécropoles, régulièrement fouillées, on connaissait très peu de choses sur les vivants. Il y avait donc tout à découvrir et à interroger. Pour faire parler ces vestiges, j’ai essayé de faire appel aux disciplines très pointues qui, à l’époque, se développaient progressivement (essentiellement au CNRS ou au Muséum national d’histoire naturelle), comme l’archéobotanique, la géoarchéologie, la dendrologie, la xylologie, l’archéozoologie… En pleine innovation et perfectionnement méthodologiques, ces disciplines étaient à la recherche d’un maximum de données pour construire des référentiels, donc des échantillons à prélever sur les terrains de fouilles. Durant mes premières années sur le terrain, j’ai eu la chance de collaborer avec un certain nombre de jeunes spécialistes qui m’ont aidée à mieux comprendre la vie quotidienne des paysans du premier Moyen Âge. Aujourd’hui, l’interdisciplinarité est devenue la règle et des cellules de spécialistes se sont multipliées à l’Inrap. Ainsi, l’innovation méthodologique lancée en fonction de besoins réciproques s’est stabilisée pour devenir une pratique courante, voire quotidienne, et, plus encore, un cadre de référence intellectuel des archéologues.
Comment analysez-vous la tension entre les dimensions collective et individuelle de la recherche archéologique au travers de votre propre expérience ? Le statut de « responsable d’opération » permet-il d’exprimer la part créative individuelle dans le processus d’innovation ?
L’archéologie est une aventure avant tout collective. Mais la part propre aux individualités reste importante, en fonction de la forme de pensée de tel ou tel chercheur et de son expérience. Puisque vous m’interrogez sur mon cas personnel, lors de prospection de terrain, dans le cadre de ma maîtrise sur la Sardaigne, je suis allée à la rencontre de bergers, de forestiers, d’agriculteurs, à la recherche de sites connus de la seule population locale. Ils m’ont appris à regarder le sol et ce qui nous entoure « autrement », comment être attentive à la repousse de la végétation, aux couleurs du sol, aux reliefs, à l’exposition des terrains ; combien il est essentiel de croiser les prismes, les regards ; combien il est important de toujours lire les vestiges à différentes échelles : quand on change d’échelle, on change d’objet. Les vestiges doivent aussi (et surtout) être lus en lien avec leur environnement, les chemins, les rivières, les réseaux… Cet apprentissage non académique a été déterminant dans ma vie professionnelle.
C’est pourquoi je suis convaincue que les différents parcours des archéologues – au-delà de leur formation – ont un impact sur leur travail, sur le regard qu’ils portent sur leurs sites. Les parcours atypiques montrent souvent des capacités à observer les choses vues et revues sous un nouvel angle. Bien souvent, cela va permettre de débloquer des situations ou de trouver des scénarios qui permettent de sortir du cadre habituel, en un mot, innover.
Par ailleurs, si le collectif est essentiel sur le terrain, comme en phase d’étude, le responsable de l’opération joue un rôle de chef d’orchestre entre les différentes disciplines et spécialités mobilisées. Par exemple, dans le cadre de datations par carbone 14, c’est à lui que revient la responsabilité de choisir les bons échantillons, de poser la bonne question et c’est lui qui va interpréter les résultats et construire le récit. Sur ce point, Gérard Chouquer m’avait dit lors de ma soutenance de thèse : « l’archéologue ne doit pas être un simple chef d’orchestre, il doit savoir aussi écrire la musique ». L’archéologue responsable du site produit une documentation, l’analyse, l’interprète et la met en perspective. Il croise ses données avec d’autres documentations, confronte ses théories, intègre les études spécialisées… Il produit ses propres récits qu’il soumet à la pluridisciplinarité, un savoir qui pourra être transmis par l’étude même si le site disparaît. C’est une responsabilité importante.
Avec le recul, à quel moment avez-vous eu l’impression d’avoir été innovante ou d’avoir découvert quelque chose ?
Je fais ce métier d’abord par passion. Pour moi, chaque découverte, même la plus ordinaire, apporte quelque chose de nouveau, selon l’échelle à laquelle on travaille ou encore selon le domaine ou la période que l’on veut documenter. Certaines sont évidemment plus enrichissantes que d’autres. Par exemple, le site de Saleux dans la Somme, avec habitat, église et nécropole des viie-xie siècles fut une de mes plus belles découvertes car c’était l’une des premières de ce genre en France. Elle faisait progresser la recherche altomédiévale rurale. J’en étais consciente, je crois, d’autant que dans ce domaine, peu documenté, tout était à découvrir ou presque.
Mais selon moi, c’est surtout à travers le regard des autres que se fait la prise de conscience de l’innovation. Ma thèse fut à cet égard importante, car je l’ai faite tard, sans pression, sans aucun enjeu financier ni professionnel. Je l’ai rédigée car j’avais besoin de mener jusqu’au bout une recherche que je conduisais depuis vingt ans et que je voulais faire évaluer par mes pairs. J’ai alors mesuré avec surprise ce que ma recherche avait pu apporter et en quoi j’avais « innové ». J’ai réalisé également que j’avais inventé pour comprendre ce que je découvrais.
Nous avons également la chance d’avoir dans notre discipline de nombreux organismes d’évaluation scientifique, des commissions qui évaluent les diagnostics, les fouilles, les études et les publications ; j’en ai fait partie durant une dizaine d’années et ce fut une expérience extrêmement enrichissante. Ces évaluations participent clairement à mettre en évidence la place que prend notre recherche dans la discipline.
Enfin, bien sûr, les années d’expérience et une connaissance approfondie de l’état des connaissances dans notre domaine de recherche nous aident à mieux mesurer la place de notre travail au fil du temps.
Notes de bas de page
1Propos recueillis par Marion Lemoine-Schonne et Magali Watteaux.
2Voir les sites web de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) [https://www.inrap.fr/] et du ministère de la Culture. Ministère de la Culture, « L’archéologie préventive », ministère de la Culture, 2023, [https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Archeologie/L-archeologie-en-France/Les-operations-archeologiques/L-archeologie-preventive].
Auteur
-
Isabelle Catteddu
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; Institut national de recherches archéologiques préventives.
Isabelle Catteddu, docteure en archéologie de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est archéologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) et membre de l’UMR 6566 CReAAH. Spécialiste du premier Moyen Âge rural, elle dirige d’importantes fouilles préventives depuis environ trente ans. Ses recherches portent sur les stratégies d’occupation de l’espace rural, mais également sur l’histoire de l’aménagement des territoires dans la longue durée ; travaux qui la conduisent à étudier les questions de résilience et les relations que les sociétés entretiennent avec leur environnement. Privilégiant les approches interdisciplinaires, elle collabore avec des chercheurs d’horizons variés, notamment au sein d’équipes internationales (sur l’archéologie du climat, de la santé, des migrations…). Enfin, ses publications et activités de médiation témoignent de sa volonté de transmettre les connaissances archéologiques les plus récentes à un large public.
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