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Documents spoliés : Suite et (presque) fin. Ep. 3

Previously in Spoliation

En septembre 2024, la réapparition d’un procès-verbal de perquisition signalait à l’équipe de la BMD que les collections avaient été saisies par les nazis pendant l’Occupation. Des recherches aux Archives Nationales et à la BNF avaient fait remonter quelques informations sur cet épisode navrant, y compris la mention d’une récupération incomplète en 1944. Nous voici 3 mois après avec un épais dossier sur le Service des sociétés secrètes, Bernard Faÿ et le Centre d’Histoire contemporaine mais de féminisme ou de femmes là-dedans… rien.

Une bibliothèque collaborationniste

Nous nous étions arrêtées sur une trouvaille : la demande de restitution d’Harlor auprès de la Bibliothèque Nationale. Pourquoi la BN ? parce que son administrateur, Bernard Faÿ, nommé par Vichy en 1940, a transformé cette institution en machine collaborationniste. Les salles de lecture sont interdites aux personnes juives mais des places sont réservées aux officiers allemands. Des agents de la BN surpris en possession de tracts communistes sont impitoyablement dénoncés aux forces d’Occupation. Parallèlement, Bernard Faÿ a été chargé par Pétain de « réunir les archives des Francs-Maçons » dans un musée-bibliothèque et d’animer la propagande anti-maçonne notamment dans une revue, Les Documents maçonniques, qu’il dirige avec Henry Coston, un nazi notoire.

L’administrateur s’exécute avec zèle ; s’installe rue Cadet, dans l’immeuble même qui abritait jusque là le Grand Orient, envoie des délégués perquisitionner dans toutes les loges de France, y compris en zone libre ; en ramène toutes les archives et fait analyser ces papiers rue Cadet afin de dresser un fichier de 70 000 noms de personnes ayant fréquenté une loge ou une association réputée « secrète ». Aussi secrètes que la Ligue des Droits de l’homme, par exemple, ou le Rotary club…

Dans les archives du procès de 1946, on trouve ce papier étonnant à en-tête de la BN, par lequel Bernard Faÿ donne mission à son secrétaire particulier, Geydan de Roussel, de poursuivre israélites et communistes en liaison avec les autorités d’Occupation mais de ne rapporter qu’à lui seul. Drôle de document où une bibliothèque missionne officiellement un espion pour des missions de collaboration policière…

La pétaudière anti-maçonne

Bientôt, il y a un service anti-maçon à Paris et un autre à Vichy, chacun se démène pour plaire aux puissants, gagner un peu de prestige, prendre la place de l’autre. Les boites d’archives sont pleines de courriers des uns se plaignant des autres, pleines aussi de « notes de réorganisation » et d’organigrammes. Au procès de 1946, une des secrétaires interrogées par la Cour de la Seine s’exclame « c’était une véritable pétaudière ! ». Dans les archives, sur le papier en quelque sorte, la situation semble compliquée, en réalité elle ne l’est pas.

Le SD, service de renseignement des SS, a créé un service spécial de police (SSAD) en recrutant des agents ou en s’en faisant attribuer par la Préfecture de police. Il est installé 4 square Rapp dans l’immeuble de la société théosophique et dirigé par Georges Moerschel, secrétaire de commissariat libéré d’un camp de prisonniers à cette occasion. Ces policiers français toujours accompagnés d’un ou deux officiers allemands se chargent des basses besognes : surveillance, renseignement, perquisitions, arrestations de toutes sortes de gens, francs-maçons ou non. Dans les listes conservées aux Archives du GODF, on trouve des personnes juives, beaucoup, il est fait mention d’appartements volés et attribués à des collaborateurs du service. S’il y a une chose très claire c’est que les ordres viennent de l’avenue Foch, où se trouvent installés les services allemands. Bernard Faÿ s’agite, brasse de l’air, écrit beaucoup de courriers, le SSAD, lui, tient ses ordres de Moritz, du lieutenant Stuber ou de « monsieur Hector » et agit.

Les papiers du Grand Orient

Aux archives du Grand Orient, Charlotte Chichportich nous a autorisé à consulter des cartons qui contiennent des papiers du SSAD, sans que l’on sache exactement comment ils sont arrivés là. C’est une masse de documents parfois collés les uns aux autres par un ancien déluge, parfois brûlés sur les bords et souvent maculés d’une large empreinte de botte, le tout dégage une odeur de vieux tabac. C’est ce qui reste service de police de Moerschel. On y trouve des listes de noms, des demandes d’information au « fichier », celui de la rue Cadet, des vérifications d’adresse, des notes où Moerschel demande au lieutenant Stuber de « bien vouloir prescrire une perquisition ».… On y suit parfois au jour le jour l’activité des agents, ils travaillent beaucoup, du lundi au samedi, et avec zèle ; « Travail effectué en 1943 : perquisitions 298 ; vérifications 134 ; arrestations 26 ».

Les saisies du SSAD sont amenées square Rapp où elles sont inventoriées, c’est Monsieur Hector qui s’occupe de cela avec « l’équipe des spécialistes ». (Monsieur Hector est sans doute le pseudo d’un officier allemand.) Les spécialistes sont des agents allemands et des membres de l’équipe de Coston. On dresse un inventaire qui doit être signé par la propriétaire des biens. C’est ainsi qu’Harlor est convoquée le 15 avril 1943 pour signer ce procès-verbal et rédiger une demande de restitution.

Toutes nos recherches visaient à retrouver ce PV d’inventaire afin de distinguer les documents restitués et les documents disparus. Mais cette liste n’a pas encore été retrouvée.

Dans le fonds TK de la BNF, c’est à dire les archives de la secrétaire générale de la BNF Thérèse Kleindienst qui couvre la période de la guerre, on trouve des documents émanant du Centre d’histoire Contemporaine. Dans le rapport de mars 1943, le conservateur, W. Chetteoui signale qu’il va réclamer pour le CHC une sélection de livres « de doctrine féministe » venant de la saisie de Marguerite Durand.

Le Centre d’Histoire Contemporaine est la forme que prend en 1942 un projet de bibliothèque auparavant porté par Adrien Dansette, d’abord au CNRS puis à la BN. Bernard Faÿ héberge les premières collections de Dansette à la BN, puis décide d’utiliser cette entité pour garder un semblant d’influence dans les services anti-maçons. En effet, en décembre 1942, les hommes de Laval, Jacques de Boistel et Verchères d’Avilly, contrôlent le SSS Service des sociétés secrètes, branche enquêtes et fichier. On laisse à Bernard Faÿ la direction technique des archives et les Allemands ne veulent plus de Poirson qui est l’homme de Faÿ. Celui installe donc le Centre d’Histoire Contemporaine dans un autre immeuble spolié, à la société spirite, 8 rue Copernic et nomme Poirson à sa tête. Le CHC devient un département de la BN et survit jusqu’en 1947, date à laquelle il est supposé avoir restitué les biens acquis par saisie et déposé le reste à la BN.

Les documents et les objets maçonniques sont écrémés par les Allemands sur place, puis envoyés rue Cadet au service du Fichier, puis passés par le service de propagande qui les utilise notamment pour illustrer les Documents maçonniques.

Quand au reste, les sacs restent au rez-de-chaussée du square Rapp « dans l’attente de restitution » ainsi qu’il est noté dans le document « Organisation du travail » – en réalité dans l’attente d’être envoyés au pilon. Dans l’intervalle, les sacs sont fouillés et volés, chacun se sert dans les livres anciens qui peuvent avoir de la valeur. Moerschel en fait un commerce lucratif par l’intermédiaire de son père qui est brocanteur.

Les histoires de pillage pendant les saisies ne manquent pas dans les papiers du SSAD ; les Nazis laissent faire tant qu’il s’agit de saucissons et de tablettes de chocolat dont les inspecteurs se remplissent les poches dès qu’ils le peuvent. Les vols de bijoux donnent lieu à des enquêtes plus poussées et lorsqu’il s’agit d’un « petit paysage de Corot », là il y a des interrogatoires très sérieux, on sent que l’Occupant n’apprécie pas qu’on marche sur ses platebandes. Peut-être parce qu’un certain monsieur Pfannstiel dirige le square Rapp, il a été nommé là par Moritz en mars 1941, c’est donc lui qui créé le service, bien qu’on ne voie son nom nulle part et il y reste semble-t-il jusque fin 1943. C’est un peintre et un critique d’art, il travaille aussi pour Bruno Lohse qui vole des collections d’art pour Goering.

En théorie le CHC ou « musée bibliothèque de la franc-maçonnerie » devrait récupérer les documents saisis mais on voit sur les registres que c’est peu le cas ; des fonds confisqués aux communistes en 1941 sont péniblement catalogués en 1944. Marquès-Rivière prétend dans un rapport de 1942 que les Allemands prennent tout.

Jeu de piste : Des documents sont saisis par le SSAD en 1943, quels chemins ont-ils pu prendre ?

  • Envoyés rue Cadet puis avenue Foch puis en Allemagne ; stockés dans les entrepôts de Frankfürt ou dans un château en Bohême ; incendiés, bombardés, re-saisis par les Services secrets américains ou par leurs collègues soviétiques et donc à Moscou, ou à Washington.
  • Détruits par le SSAD avant 1944 ou volés, recelés par le brocanteur, vendus à X ou Y.
  • Envoyés rue Cadet pour publication dans les documents maçonniques, égarés rue Cadet ou rue Saulnier, mélangés aux paquets restitués aux obédiences, remis ou pas à la BN après-guerre
  • Restés sur place square Rapp, restitués à différentes obédiences maçonniques en 1944 ou bien déplacés avec les archives du service à l’École de Police dans l’ancien hôpital Beaujon, repris en partie par la cour de justice de la Seine pour le procès et donc transmis au final aux Archives nationales ou dans les caves de l’ancien hôpital.
  • Envoyés rue Copernic au CHC, dont les collections sont un peu partout, sur place ou rue Cadet ou à la BN, et qui en 1944 a envoyé beaucoup de choses dans les entrepôts de Versailles, en a restitué d’autres, a versé le reste à la BN
  • Restitués à la bibliothèque Marguerite Durand, oubliés, volés ou pilonné dans les années 50-60, période pour laquelle nous n’avons aucune archive.

La libération

En août 1944, les partisans arrêtent Moerschel, Pfannstiel et beaucoup des agents du square Rapp. D’après Lucien Sabah, un frère de la Grande Loge fait garder les archives pour les restituer aux obédiences. Bernard Faÿ est arrêté dans son bureau avec les conservateurs les plus impliqués dans la politique de collaboration. La BN est gardée jour et nuit par un petit groupe de bibliothécaires sous la direction de J. Babelon conservateur des manuscrits.

Anne Leblay-Kinoshita du projet STACEI nous envoie une note de Jean Laran, administrateur de la BN après l’arrestation de Bernard Faÿ et avant le retour de Julien Cain interné en Allemagne. Rédigée très rapidement le 5 septembre 1944 et bourrée d’erreurs on n’y lit cependant que « le fonds féministe de la bibliothèque du Panthéon est resté square Rapp ». C’est M. Porcher responsable du département des entrées qui est chargé des restitutions ; pas tout de suite puisqu’Harlor écrit à la BN le 30 septembre, Laran note sur sa lettre « voir M. Porcher ».

Harlor a donc récupéré « presque tout » à l’automne 1944 mais en l’absence, très frustrante, de l’inventaire de saisie, il est impossible de savoir ce qui a disparu. Quelques livres précieux cités par Harlor dans différents articles de presse figurent encore au catalogue de la bibliothèque, Moerschel devait être occupé par des collections plus prestigieuses. En ce qui concerne les lettres de Louise Michel, impossible de savoir si le fonds était plus important en 1943 que les trente lettres que nous possédons aujourd’hui.

Harlor a déjà 69 ans et une vie bien remplie, elle continue à travailler à la BMD jusqu’en 1951. Puis elle se consacre à l’écriture de ses romans, reçoit quelques prix littéraires et meurt à près de cent ans le 28 décembre 1970.

A qui devons-nous la saisie de la BMD ?

Tout est bien qui finit (presque) bien. Mais qui a eu l’idée de poursuivre ces femmes et leurs écrits ? Nous avons quelques suspects.

Adrien Dansette, Wilfrid Chetteoui

responsables du Centre d’histoire Contemporaine

Depuis le début de son projet de bibliothèque de la France contemporaine, Adrien Dansette veut inclure l’histoire des femmes qui lui parait faire partie des archives des XIX et XXe siècle. Il lorgne tout particulièrement sur les archives réunies par Marie Louise Bouglé « une collection encore plus importante que celle de Marguerite  Durand ». A sa suite Wilfrid Chetteoui continue ce projet ; il écrit en 1943 qu’il faut « se mettre incessamment en rapport avec la bibliothèque de documentation féministe » pour réunir des informations sur ce qu’il appelle « la doctrine féministe ».

Hélène Roudaud

Ecrivaine anti-féministe

Elle a reçu un prix de l’Académie Française pour son livre Grâce pour les hommes en 1937. Elle entre en 1942 au CHC et entame une grande bibliographie du féminisme, c’est-à-dire qu’elle se rend dans de nombreux établissement à Paris et à Lyon pour rédiger des fiches bibliographiques qui entreront dans les collections du CHC. Selon les rapports d’activité, « elle enquête auprès de féministe notoires ». Il est évident qu’elle a du se rendre à la BMD, qu’elle a consulté ou copié, les catalogues, mais nous n’en avons pas la preuve. En 1945, elle est d’abord « écartée de son poste » puis est recrutée au département des manuscrits de la BN. Dans les années 60, elle continue d’écrire des romans qui parlent beaucoup d’amour. Elle aurait pu, par son travail de bibliothécaire, attirer l’attention sur la BMD.

Bernard Faÿ

Administrateur de la BN

Fin 1942, Harlor cherche à donner à la BN, les archives de son compagnon Léopold Lacour. Elle passe par un ami à la bibliothèque de l’Opéra car elle sait que l’établissement est dirigé par un « suppôt de Vichy, tout fourré de haine à l’égard des hommes de gauche. » Le fonds d’archives est tout de même présenté à Bernard Faÿ qui « refusa net la proposition ». L’attention de Faÿ a-t-elle été attirée vers la bibliothèque du féminisme ? Avait-il une rancune particulière contre Marguerite Durand ou avait-il des raisons de ne pas apprécier Harlor (qui est un petit peu homophobe sur les bords) ?

Le SD

Der Sicherheitsdienst des Reichsführers SS, le service de la sécurité du Reichsführer-SS

Aucune de ces personnes n’a le moindre pouvoir de nuisance en 1943. Seules les autorités d’occupation ont pu donner l’ordre de saisir les collections de Marguerite Durand. Il s’agit du colonel de la SS August Moritz, responsable des services du square Rapp, représenté sur place par le lieutenant Stuber et un lieutenant Hellers, cité dans les enquêtes d’épuration (Déposition d’Ivan Cerf 11/05/1945), mais que nous ne voyons pas dans les archives de l’époque. A moins qu’il ne s’agisse du mystérieux Hector, l’officier qui dirige la fouille en février 1943 à la bibliothèque.

Une coïncidence de date

Lucie Barette, la biographe de Marguerite Durand, est allée consulter le dossier de Jacques Périvier, le fils de Marguerite, aux archives de La Défense des victimes civiles (Caen). Il se trouve que Jacques Périvier a signé un contrat de travailleur volontaire pour l’Allemagne le 22 février 1943, soit deux jours après la perquisition à la bibliothèque. Dans le document, le mot « volontaire » est barré deux fois. Les deux évènements pourraient-ils être liés ? Un mystère de plus…

Jacques Périvier meurt un an plus tard, son certificat de décès est envoyé depuis l’office du travail d’Oberhausen : « Jacques Périvier, ouvrier français, employé par l’entreprise Merscher à Hattingen. P. est décédé le 4.6.44 à l’hôpital St. Marien de Mulheim-Rurh d’une tuberculose pulmonaire. L’enterrement a eu lieu le 7.6.44 au cimetière principal de Mulheim-Ruhr. Prière d’informer Mme Marcelle Périvier née Moisson à Paris. »

Les recherches d’aujourd’hui sur les archives du SSS

Depuis avril 2022, le projet STACEI rouvre de vieux cartons et tâche de faire connaître les archives de la spoliation des sociétés secrètes. Grâce à Anne Leblay-Kinoshita, Emmanuel Kreiss, Aurore Duvoisin, la recherche avance sur ces questions et de temps en temps, un nouveau document remonte en surface et nous apporte un petit morceau d’information.

Ainsi, on a trouvé à la BNF, des photographies sur plaques de verre qui viennent du studio photos de la rue Cadet, elles sont en cours d’inventaire. Ce sont des photos d’objets et de diplômes maçonniques et nous dit-on, l’un de ces documents est revêtu de l’estampille de la BMD. Voilà donc une autre piste à fouiller dès que les chercheurs auront terminé leur inventaire. De la photo, il faudra remonter au document original puis aux autres documents de la même série et peut-être un jour, reconstituer les dossiers d’archives de maçonnes arrachés à nos soins par Vichy.

Sophie Marquié
Sophie Marquié

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sophie Marquié (3 juin 2026). Documents spoliés : Suite et (presque) fin. Ep. 3. L'effet Marguerite. Consulté le 6 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16bt8


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