Portrait de Madame de Scudéry : faire parler un tableau

- Un objet remarquable

La bibliothèque Marguerite Durand possède une collection d’objets que l’on s’attendrait plutôt à rencontrer dans un musée : des jeux, des éventails, des sculptures, des tableaux…
Parmi ces tableaux, le plus ancien est sans conteste le portrait de la romancière Madeleine de Scudéry (1607-1701), l’écrivaine la plus reconnue et célébrée du 17e siècle grâce au succès de ses romans à clé, de ses volumes de Conversations sur divers sujets et une reconnaissance institutionnelle (prix d’éloquence de l’Académie française et pension de Louis XIV).
C’est une huile sur bois de petit format (33,2 x 25,3 cm) en très bon état. Le tableau a été numérisé et est visible sur le catalogue de la BMD (cote : Obj 16), mais cette numérisation date de 2011. Il a été restauré entre-temps et est aujourd’hui beaucoup plus clair et plus lisible qu’il n’apparait sur notre catalogue.
2. Un prêt pour une exposition

Ce portrait est aujourd’hui prêté au musée Carnavalet pour une exposition consacrée à la marquise de Sévigné : « Madame de Sévigné Lettres parisiennes » qui se tient du 15 avril au 23 août 2026.
Madame de Sévigné et Madeleine de Scudéry se sont connues et admirées, chacune mentionnant l’autre dans ses écrits. Madeleine de Scudéry peint Mme de Sévigné en Clarinte, princesse d’Erice, dans son roman Clélie et Mme de Sévigné lui écrit le 11 septembre 1684 :
« En cent mille paroles je ne pourrois vous dire qu’une vérité, qui se réduit à vous assurer, Mademoiselle, que je vous aimerai et vous adorerai toute ma vie ; il n’y a que ce mot qui puisse remplir l’idée que j’ai de votre extraordinaire mérite ».
Le prêt pour cette exposition est l’occasion de se pencher sur ce tableau qui est d’autant plus remarquable qu’il n’existe que très peu de portraits de Madeleine de Scudéry : un tableau à la Bibliothèque
municipale du Havre (sa ville natale) et deux gravures tardives que l’on trouve sans trop de difficultés dans les collections publiques. Il est aussi entouré de mystère, car nous ne savons ni quand ni comment il est entré dans les collections de la bibliothèque. Nous ne savons pas non plus qui l’a peint.
- Un portrait de Madeleine de Scudéry ?
Le nom Scudéry n’est pas mentionné sur le portrait lui-même, mais au dos, une inscription à la plume soignée, voire calligraphiée, indique : « Portrait de Mlle Magdelaine de Scudery ».

On voit également des restes de cire à cacheter : quatre coins et six taches révèlent la présence d’un cartel rectangulaire aujourd’hui perdu. Le dos du tableau ne présente pas de trace plus claire à l’emplacement de ce cartel, ce qui laisse penser que celui-ci n’est pas resté longtemps en place. Ce type de cartel collé était une pratique courante. Il mentionnait en général le nom du propriétaire du tableau ou éventuellement celui de la personne représentée.
Que penser de cette mention manuscrite ? Elle a pu être première, recouverte un temps par ce cartel disparu ou au contraire reproduire l’information notée sur le cartel une fois celui-ci détaché. En tout cas, le manque d’accent aigu sur Scudéry ainsi que la graphie du prénom avec « g » et « ai » retiennent l’attention et semblent renvoyer à une période antérieure au XIXe siècle.
Un autre élément vient confirmer qu’il s’agit bien d’un portrait de Madeleine de Scudéry : sa ressemblance notable avec une gravure mentionnée plus haut et que l’on trouve également sur le site de la Bibliothèque municipale du Havre.
- Sa provenance
À quelle date le tableau est-il entré dans les collections et comment : par don, achat ? provient-il de la bibliothèque personnelle de Marguerite Durand ? Je n’ai trouvé aucune information sur sa provenance et n’ai pas trouvé sa trace dans les registres d’entrée anciens de la bibliothèque. Mais en 1937, dans un article de l’hebdomadaire La Française, il est déjà noté comme appartenant à la BMD, donc juste après la mort de Marguerite Durand (1864-1936), sa bibliothèque ayant été léguée à la Ville de Paris en 1931.
- Sa datation
J’ai espéré dater le tableau par son support, non pas une toile, mais un panneau de bois de type hollandais avec les bords biseautés, support en vogue, semble-t-il, au milieu du XVIIe siècle, spécifique aux petits formats. Elodie Vaysse, conservatrice du patrimoine au château de Versailles en charge des peintures des XVIe et XVIIe siècles est venue examiner le tableau pour l’exposition.
Avant de le voir, elle pensait le support en bois potentiellement fabriqué par le panneleur anversois Melchior de Bout, fournisseur de panneaux de bois prêts à peindre pour le marché parisien. Ce qui aurait permis de restreindre la date du tableau à sa période d’activité entre 1625 et 1658, mais malheureusement, aucune marque de fabricant n’y est visible[1]. C’eût été trop facile !
L’utilisation de petits panneaux de bois hollandais pour les portraits a fini par passer de mode durant la seconde moitié du XVIIe siècle, remplacée par la toile ou d’autres techniques comme le pastel réalisés sur papier.

Ce support ne date pas précisément le tableau, mais il nous assure au moins que la matérialité du tableau est contemporaine du sujet représenté.
- A qui attribuer le tableau ?
Juste d’Egmont (Leyde 1601- Anvers 1674)
Elodie Vaysse enchantée par le tableau a proposé de l’attribuer au peintre Juste d’Egmont / Justus van Egmont (Leyde 1601-Anvers 1674), peintre flamand formé notamment par Rubens, dont la carrière est surtout française et qui a été réputé comme portraitiste de la noblesse française. Le comité scientifique de l’exposition le lui attribue donc sans réserve ainsi que dans le catalogue de l’exposition. Il le date même « vers 1640 ». Pourtant, cette date interroge, Madeleine de Scudéry étant née en 1607, le visage semble bien âgé pour une femme d’une trentaine d’années. Mais l’attribution à Juste d’Egmont interroge également, car aucun élément tangible ne vient l’étayer : elle me laisse sur ma faim.
Robert Nanteuil (1623-1678)
La BMD possède plus de 120 documents de ou relatifs à Madeleine de Scudéry. Parmi ceux-ci, un gros volume intitulé Mademoiselle de Scudéry, sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies[2] me met sur la piste d’un peintre qui remercie Madeleine de Scudéry pour le paiement d’un portrait. Voici la lettre :
NANTEUIL A MADEMOISELLE DE SCUDÉRY.
Mademoiselle,
Votre générosité m’offense, et n’augmente point du tout votre gloire, du moins selon mon opinion. Une personne comme vous, à qui j’ai tant d’obligations, que je considère si extraordinairement, et pour laquelle non-seulement je devrois avoir fait tous les efforts de ma profession, mais avoir témoigné plus de reconnoissance à toutes ses civilités que je n’ai fait, m’envoyer de l’argent et vouloir me payer en princesse un portrait que je luy dois il y a si longtemps, est sans doute pousser trop loin la générosité, et me prendre pour le plus insensible de tous les hommes. Vous me permettrez donc, Mademoiselle, de vous en faire une petite réprimande, et comme vous me permettez encore de chérir tout ce qui vient de vous, je prends volontiers la bourse que vous avez faite, et vous remercie de vos louis, que je ne crois pas être de votre façon ! Cependant, si en quelque jour un peu moins nébuleux qu’il n’en fait en ce temps-ci, vous me vouliez donner deux heures de votre temps pour aller achever chez vous l’habit de votre portrait, je serois ravi de me rendre ponctuel à vos ordres. J’aurois la liberté de vous expliquer plus franchement mes sentiments, parce que cela ne m’attacheroit pas si fort que quand je travaille au visage, et après avoir achevé de vous rendre ce petit service, je conviendrois de m’estimer heureux puisque vous auriez une autre vous-même près de vous qui vous persuaderoit éloquemment que je suis,
Mademoiselle,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Nanteuil
Robert Nanteuil et Madeleine de Scudéry se connaissent donc de longue date. Nanteuil lui a tiré le portrait et a été payé une bonne somme. Ce tableau n’apparait aujourd’hui nulle part dans les collections publiques. Ce pourrait-il que ce soit le nôtre ?
La lettre n’est pas datée, mais la réalisation de ce tableau donne lieu à un échange de poésies entre le peintre et l’écrivaine dont un quatrain est publié en 1664 dans Les Delices de la poësie galante, des plus celebres autheurs du temps. Dediées à Monsieur le Marquis de Coislin, chez le libraire Jean Ribou.
[p. 91] QUATRAIN.
De Mademoiselle de Scudery
sur son Portrait fait par
Monsieur de Nanteüil.
Nanteuil en faisant mon image,
A de son art divin signalé le pouvoir,
Je hais mes yeux dans mon miroir,
Je les ayme dans son ouvrage.
Le poème n’est pas daté non plus ; il a pu être écrit quelques années avant sa publication. Le tableau de Nanteuil représentant Madeleine de Scudéry date donc, au plus tard, de 1664.

Trois ans après, de nouveaux échanges poétiques sont publiés dans le Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes tant en prose qu’en vers. Seconde partie, À Cologne, chez Pierre du Marteau.
[p. 13] Vers de Nanteuil sur le portrait de
Mademoiselle de Scudery.
Elle est sçavante & sage autant qu’on le peut estre,
Son esprit a charmé les plus rares esprits,
Nanteuil, si ton pinceau la fait bien reconnoistre,
Tu te rens immortel avecque ses écrits.
Reponse de Mademoiselle de Scudery.
JE ne sçay rien Nanteuil, je dis la verité,
Une femme sçavante est souvent incommode,
Elle a l’esprit contraint & n’est guere à la mode ;
Mais pour me bien louër parle de ma bonté,
C’est la seule vertu dont je fais vanité.
Par la même sur son portrait.
Nanteuil en faisant mon image,
A de son art divin signalé le pouvoir.
Je hay mes yeux dans mon miroir.
Je les ayme dans son ouvrage.

Nous tenons donc la preuve que Robert Nanteuil a bien réalisé, en 1664 (ou avant), un portrait de Madeleine de Scudéry : elle avait 57 ans en 1664, âge beaucoup plus compatible avec son portrait.
Attribuer notre tableau à Robert Nanteuil serait tentant, car il a effectivement été portraitiste et a connu un vif succès à la cour. Louis XIV créant pour lui la charge de dessinateur et de graveur ordinaire du roi en 1658. Sur cet artiste, on peut lire l’article très documenté d’Audrey Adamczak, « Robert Nanteuil : portraitiste rémois au siècle de Louis XIV » publié dans le Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles, 9, 2015 [en ligne]. Durant sa carrière, il réalise des centaines de portraits. Une partie de sa production est visible sur la base POP (Plateforme Ouverte du Patrimoine) du ministère de la Culture. Robert Nanteuil est manifestement dessinateur, graveur, pastelliste et aquarelliste, mais sur les 376 fiches de la base POP, aucune ne semble utiliser d’autres techniques, or notre portrait est une huile sur bois. Une exception, tout de même, le musée des Beaux arts de Gand possède une huile sur toile (et non sur bois) qui lui est attribuée : un beau portrait de jeune homme (portrait présumé du Grand Condé) qui n’a pas grand chose à voir avec celui de Madeleine de Scudéry. Dernier élément notable, sa manière : tous ses portraits en buste sont sur fond uni, ce qui n’est pas le cas du nôtre. Nanteuil a donc bien réalisé un portrait de Madeleine de Scudéry, mais ce portrait a disparu et rien n’indique que ce soit le nôtre.
Élisabeth-Sophie Chéron (1648-1711)
La dernière paternité possible de notre tableau est une… maternité. C’est la ressemblance du tableau avec la gravure dont j’ai parlé au début de cet article qui m’a mis sur la piste. Cette gravure date des années 1740, donc bien après la mort de Madeleine de Scudéry. On voit en bas à droite qu’elle a été réalisée par Johan Georg Wille (1715-1808) et en bas à gauche qu’elle reproduit un tableau d’Élisabeth-Sophie Chéron (1648-1711) grâce à l’abréviation latine « pinx » pour « pinxit » : « l’a peint ».


Élisabeth-Sophie Chéron, je la découvre. C’est une femme : elle est passée à la trappe. Née à Paris en 1648, elle meurt dans la même ville en 1711. Bien que nettement plus jeune que Madeleine de Scudéry, les deux femmes sont contemporaines, l’une a 20 ans quand l’autre en a 60. Peintre, graveuse, mais aussi poétesse et traductrice, c’est un génie précoce qui devient à 24 ans seulement, en 1672, la quatrième femme peintre à être reçue à l’Académie royale de peinture et de sculpture, après Catherine Duchemin (Girardon), Madeleine et Geneviève Boullogne (encore des inconnues pour moi). En échange de cette réception, elle offre à l’académie un portrait impressionnant, aujourd’hui visible au Louvre (lien).
Comparaison tableau / gravure
Au premier abord, la gravure ne semble pas reproduire le tableau. Sur la gravure, Madeleine de Scudéry regarde à droite alors que sur le tableau, c’est vers la gauche que son visage est tourné. Mais, cela est normal pour une copie, le procédé de gravure retournant l’image. Un retournement en miroir permet d’avoir les deux visages orientés de la même façon et donc de mieux comparer les deux images. J’ai également éclairci le tableau afin d’en révéler les détails.
Le fond neutre de la gravure, l’habit et le bijou diffèrent. Mais on sait que les portraits gravés en médaillons sont à l’époque toujours représentés sur fond neutre, on peut le voir sur les centaines de portraits gravés présents sur la base POP, rien d’anormal que le ciel et rideau du tableau aient été supprimés. Les habits et les bijoux, quant à eux, sont bien souvent des variables créées pour embellir les portraits et ne représentent pas forcément ceux portés par le modèle. Ils ont donc pu être recréés librement pour la gravure.


Si l’on fait abstraction de ces différences pour se concentrer sur le visage, au delà de la ressemblance frappante (nez busqué, yeux en creux, forme des joues, petite bouche aux commissures très marquées…), la comparaison s’éclaire et tous les détails concordent : le collier de perles ① au ras du cou est très courant dans les portraits féminins de l’époque, mais pas les deux rangs de perles obliques maintenant les cheveux ② à l’arrière de la coiffure. Quant à la coiffure, les mêmes ondulations et le même nombre de boucles descendant sur les épaules : deux sur la droite ③ et trois sur la gauche ⑤. Les boucles sur le front sont également au même nombre et au même endroit ④. Une ombre ⑥ dessine exactement le même creux sur la joue gauche d’abord oblique puis presque vertical. Et pour finir, un élément du rideau — semble-t-il — passant derrière l’épaule gauche sur le tableau ⑦ a survécu dans la gravure pour être transformé en un repli de châle passant derrière cette même épaule.
Boucles de cheveux et replis de tissus sont les éléments les plus mobiles d’un portrait. Ils ne peuvent se répéter sans raison. Cet ensemble d’éléments nous indique que la gravure a bien été réalisée sur notre tableau et donc, que celui-ci est bien l’œuvre d’Élisabeth-Sophie Chéron.
Ultime difficulté, nous pourrions posséder une copie ancienne du tableau de Chéron et non le tableau lui-même, mais le panneau de bois biseauté laisse tout de même penser que la peinture est cohérente avec son support… même s’il est toujours possible de faire une copie sur un ancien panneau.
La datation est plus problématique, mais au point où j’en suis, je peux me risquer. Les années 1665-1670 me semblent un bon compromis. Élisabeth-Sophie Chéron a alors une vingtaine d’années et est en pleine possession de ses moyens picturaux (difficile de remonter plus haut, elle n’avait que 12 ans en 1660). Madeleine de Scudéry a la soixantaine, ce qui ne me paraît pas incompatible avec le portrait (relâchement des paupières supérieures, poches sous les yeux, joues légèrement affaissées, redistribution des volumes vers le bas du visage). A prendre en compte : l’éclaircissement de la photo pour bien observer les détails lui a enlevé son teint grisâtre et quelques années. Le tableau est probablement flatteur, aussi, opérant un probable rajeunissement du sujet (sans photoshop !). Et le panneau de bois, encore lui, vient confirmer cette période.
Nous transmettre un tableau de Madeleine de Scudéry, réalisé par une femme : quel flair cette Marguerite !
[1] Sur Melchior de Bout, lire l’article d’Anna Koopstra, « De Antwerpse ‘witter ende paneelmaker’ Melchior de Bout (werkzaam 1625/26–1658): leverancier van ‘ready-made’ panelen voor de Parijse markt » [Le « blanchisseur et panneleur” anversois Melchior de Bout (actif 1625/26–1658) : fournisseur de panneaux “prêts à l’emploi” pour le marché parisien »], publié dans la revue Oud Holland : Journal for Art of the Low Countries, janvier 2010.
[2] Paris, Techener, 1873, p. 501-502, édité par Edme Jacques Benoît Rathery. BMD cote : 928 SCU.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Romain Weber (22 avril 2026). Portrait de Madame de Scudéry : faire parler un tableau. L'effet Marguerite. Consulté le 7 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/163v9


