Intermezzo, de Sally Rooney

Peter et Ivan se retrouvent aux funérailles de leur père. Les deux frères ont des parcours et des personnalités très différents et ne se sont pas fréquentés depuis des années. Autant Peter, billant avocat trentenaire, est extraverti, habile avec les mots, autant Ivan, 22 ans, prodige des échecs, a du mal à tisser des liens avec ses semblables, à ressentir de l’empathie. Quand ce dernier annonce à son aîné qu’il vient de rencontrer une femme de 36 ans, Peter réagit de façon négative, alors que lui-même entretient une relation avec Naomi, une jeune étudiante rebelle sans le sou, sans délaisser son premier amour, Sylvia, qui avait rompu avec lui suite à un grave accident.

Pour son quatrième roman, Sally Rooney poursuit son exploration des relations humaines, amoureuses notamment, et dépasse ici ses thèmes de prédilection en développant des sujets comme le deuil, la famille ou la fraternité. L’intrigue est mince et sans bouleversements majeurs. On s’étonne de s’intéresser au devenir des personnages sur 460 pages, et pourtant les pages se succèdent sans ennui. Un exploit en somme, qui tient beaucoup à l’écriture de l’écrivaine qui excelle dans l’art de fouiller la psychologie des différents protagonistes par l’usage d’un artifice cher à son compatriote James Joyce, the stream of consciousness, ou flux de conscience. Immergé dans les pensées profondes successivement de Peter puis d’Ivan, suivant leurs digressions à mesure de leurs associations d’idées, le lecteur, sans se perdre, apprend à les connaître et tisse avec eux une intimité. Contrairement à Joyce, l’autrice ne néglige pas la ponctuation pour créer ce déroulement presque ininterrompu de souvenirs, de projections dans le futur, de regrets, de désirs, elle interrompt des phrases, avale des mots, dans une sorte d’étonnante fluidité. Pas de portes qui claquent, de cadavres dans le placard, d’amants sous le lit chez Sally Rooney. Juste des vies qui paraissent simples, et ne le sont pas plus que les nôtres.

Le récit avance au fur et à mesure des réflexions des frères, souvent à partir de l’appréciation qu’ils ont a posteriori de leurs propres paroles et actions et de leurs conséquences sur les autres. Comme dans une partie d’échecs, l’issue dépend des choix qui se présentent, surtout dans cette phase charnière qu’est l’intermezzo, désignant dans le jeu ce moment où le joueur doit révéler son talent ou va à sa perte. Comme Peter et Ivan, on commence par juger, avec tous nos aprioris, aveuglément. Puis comme eux, notre avis évolue sur chacun car leurs failles nous sont révélées. Le noir et blanc cède la place à un gris ordinaire, insensiblement, comme nos opinions peuvent changer lentement après mûres réflexions. Une immense tendresse finit par prendre place dans le cœur des deux hommes, unis par un sentiment de solitude qu’ils pensaient exclusive, malgré leurs différences, en une réconciliation tardive.

Sally Rooney pose la question de la fraternité dans toute sa complexité. Que signifie être frère, surtout quand la différence d’âge implique des souvenirs distincts ? Quand les jalousies, le mal-être ne sont pas apaisés par des parents attentifs ? Quand les relations sont fondées sur une admiration excessive d’une part et une trop grande emprise d’autre part ? Telles sont quelques-unes des nombreuses interrogations soulevées par ce roman délicat, pudique et envoûtant, auxquelles Sally Rooney se garde bien de répondre.

Intermezzo, de Sally Rooney

Traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux

Gallimard (Du monde entier), 2024

Peekaboo Bosh, de John King

Simon Spinks est un homme qui a réussi. Il a un métier qu’il adore, une cohorte d’employés sous ses ordres, de l’argent, une femme. C’est un gentleman respecté qui n’a aucune raison de s’en faire. Alors qu’il s’apprête à prendre des vacances méritées avec Madame, l’équilibre de son monde est bouleversé par des individus parvenus à entrer par effraction dans son entreprise et se tirer avec la marchandise.

Deux visions du monde s’affrontent. D’un côté, une compagnie spécialisée dans la vivisection, dont Spinks est directeur du labo. De l’autre, une équipe d’individus déterminés, réunis autour d’un projet commun, sauver les animaux de la cruauté. Si l’on se doute pour qui bat le cœur de John King, il s’emploie à faire pencher la balance avec une certaine jubilation et beaucoup d’habileté. S’il réussit à emporter notre adhésion sans avoir l’air de nous forcer la main, c’est principalement dans la présentation qu’il fait de ses différents personnages, par petites touches, en décrivant leurs actions et leurs pensées, présentes et passées.

Simon Spinks est passé maître dans l’art de la dissimulation. Ses allures de bon notable sont trompeuses. Les seuls sentiments qu’il éprouve se révèlent quand il laisse éclater sa nature véritable, dans for intérieur, jamais en public. Il n’adore rien tant que de voir la détresse et la peur dans les yeux de ses pensionnaires de tous poils, auxquels il nie pourtant jusqu’à la capacité à souffrir. Son plaisir se trouve dans la possession, le pouvoir, qu’il exerce en maltraitant, sous couvert de science, les non humains dont il a la charge, et en dérobant des objets dès qu’il le peut. Spinks est kleptomane, détraqué, avide et sa personnalité se dévoile à mesure qu’il repense aux actes abominables qu’il a accomplis sur plus faibles que lui, depuis son enfance. Le malsain, le nocif, les ténèbres le caractérisent.

A l’opposé, les cinq membres qui composent la brigade anti-vivisection œuvrent dans l’ombre et sont pourtant désarmants de simplicité, de clarté. On les sent, on les sait animés de nobles sentiments, d’une empathie profonde envers les animaux et la majorité de l’espèce humaine. L’auteur nous les présente alors qu’ils fomentent leur plan. Ils discutent autour de petits gâteaux, s’écoutent. Il n’y a aucune hiérarchie entre eux. Quand King leur donne la place, tout devient émotion. Tout secoue, fait trembler, tandis que nos inclinations les plus douces renaissent sous sa plume et que resurgissent nos souvenirs les plus vertueux.  Comment résister à l’image d’un petit être que l’on tient dans ses bras et que l’on doit sauver, qui s’accroche pétrifié par l’effroi et vous fait une confiance absolue ? Qui d’autre que John King oserait placer un ours en peluche salvateur sur le chemin des fugitifs ? Les émotions que Peekaboo Bosh suscitent exhument notre enfance, non par leur naïveté mais par leur pureté, comme un retour vers une pureté originelle, avant qu’on soit adulte, raciste, méchant, capable de tuer les animaux, pour se nourrir ou améliorer le confort et l’espérance de vie humaine. Le titre renvoie à une comptine. Les masques dont se parent les anti-vivids sont enfantins, inoffensifs, au contraire de ceux derrière lesquels se dissimule Spinks. Ce dernier intègre la lignée des grands méchants de King, les anti-héros de La politique Libérale d’Adolf Hitler et White Trash, ceux qui sont au sommet, qui contrôlent et décident, ceux qui aiment faire souffrir. Confronté ici au personnage de Mickey Moo, déjà croisé dans Slaughterhouse Prayer, qui gagne encore en profondeur, Spinks ne fait pas le poids. Ses mots sont vides, ses pensées déstructurées. Le style, tout en rupture de rythme, en phrases courtes, reflètent l’incohérence de son jugement sur les êtres, la vie.

La bestialité n’est pas là où on l’attend, sauf à avoir déjà lu John King.

Peekaboo Bosh, de John King (en anglais)

London Books, 2025

Peekaboo Bosh, by John King

Simon Spinks is a successful man. He has a job he loves, a team of employees under his command, money, and a wife. He is a respected gentleman with no reason to worry. Just as he is about to take a well-deserved vacation with Mrs Spinks, his world is turned upside down by intruders who break into his company and make off with the goods.

Two worldviews clash. On one side, a company specializing in vivisection, where Spinks is the lab director. On the other, a determined group of individuals united by a common goal: to save animals from cruelty. While it’s clear whose side John King is on, he skillfully and joyfully tips the scales in their favor. He wins our support without seeming to force our hand, mainly through his portrayal of the characters—revealing their actions and thoughts, both past and present, in subtle strokes.

Simon Spinks is a master of deception. His air of respectability is misleading. The only feelings he truly experiences surface when he reveals his true nature, deep inside, never in public. He delights in seeing distress and terror in the eyes of his furry captives, whose capacity to suffer he denies. His pleasure lies in possession and power, which he wields by abusing the non-human beings in his care under the guise of science, and by stealing objects whenever he can. Spinks is a kleptomaniac, depraved, and insatiable, his personality unfolding as he reflects on the abominable acts he has committed against the weak since childhood. The unwholesome, the harmful, the dark—these define him.

In stark contrast, the five members of the anti-vivisection brigade operate in the shadows, yet are disarmingly simple and clear. We sense, we know, they are driven by noble feelings, a deep empathy for animals and most of humanity. The author introduces them as they plot their plan. They discuss over small cakes, listen to each other. There is no hierarchy among them. When King gives them the spotlight, everything becomes emotion. Everything moves us, while our gentlest inclinations are reborn under his pen, and our most virtuous memories resurface. How can one resist the image of a small being clinging to you in terror, placing absolute trust in your arms as you save it? Who but John King would dare place a salvific teddy bear in the path of the fugitives? The emotions Peekaboo Bosh evokes exhume our childhood, not through naivety but through purity, a return to an original innocence before we became adults—racist, cruel, capable of killing animals for food or to improve human comfort and life expectancy. The title refers to a nursery rhyme. The masks worn by the anti-vivids are childlike, harmless, unlike those behind which Spinks hides. He joins the ranks of King’s great villains, the antiheroes of The Liberal Politics of Adolf Hitler and White Trash—those at the top, who control and decide, who enjoy inflicting suffering. Confronted here with the character of Mickey Moo, already encountered in Slaughterhouse Prayer and now even deeper, Spinks pales in comparison. His words are empty, his thoughts disjointed. The style, with its abrupt rhythms and short sentences, reflects the incoherence of his judgment on beings and life.

Bestiality is not where we expect it, unless you’ve already read John King.

Peekaboo Bosh by John King

London Books, 2025

Au nom du pire : David Berman et Silver Jews face aux démons de l’Amérique, de Pascal Bertin

Nouvelle belle prise de risque pour les éditions du Gospel, qui se penchent ici sur le parcours chaotique d’un artiste dont le nom et les chansons n’ont certainement jamais chatouillé les oreilles du grand public. David Berman, fondateur/leader de Silver Jews, n’a jamais connu le succès des foules, même si sa mort, en 2019, n’a pas échappé aux fans de rock indé des 90’s et 2000’s, dont une partie s’était uniquement intéressée aux albums du groupe parce que Bob Nastanovich et Stephen Malkmus de Pavement y avaient collaboré un temps.  Au nom du pire n’est pas une simple biographie retraçant les étapes d’une vie consacrée à la musique. Le livre s’attache à interroger la psychologie d’un homme autant fascinant que sensible, frappé de crises de mélancolie qui l’entraînent dans de violentes remises en cause, l’empêchant de céder aux sirènes d’une gloire accessible mais méprisée.

Ses incessants questionnements sur la place de son art, liés à une santé mentale fragile et l’excès de drogues en tous genres, l’entraînent dans une sorte de chaos schizophrénique, lui qui refuse toute concession quant à ses compositions et ses paroles d’une poésie sombre, tout en développant une profonde amertume face au manque de reconnaissance de son génie. Tout au long de sa carrière émaillée de splits avec divers membres du groupe et de reformations sporadiques, il subira cette dichotomie entre recherche de la célébrité et quête de la pureté. Refusant concerts et interviews, il s’étonne de son déficit de popularité. La notoriété grandissante de Pavement, et surtout celle de Malkmus – faisant passer Silver Jews pour une occupation récréative du beau Stephen aux yeux du public et des journalistes – le plonge dans des gouffres de perplexité, pour ne pas dire des accès de rage. Berman a du mal à s’aimer et déteste la plupart de ses congénères. Sa personnalité égocentrée autant que dépressive l’éloigne d’amitiés durables, et le sentiment d’être mal compris l’amène à plusieurs reprises au bord du suicide, suicide qu’il finira par réussir en 2019.

Alors, d’où viennent ces traumatismes si profonds qu’il ne parviendra jamais à surmonter son mal-être ? De son père principalement, nous explique l’auteur. De son rejet d’un patriarche, Richard Berman, grand avocat des puissants hommes d’affaire de la droite extrême, défenseur des industries des armes, du tabac et de la pétrochimie. Difficile pour David de se positionner face à cette figure écrasante dont il exècre les idées. Impossible pour lui d’en accepter ne serait-ce que le patronyme. Il se débattra toute sa vie contre cet héritage encombrant qui finira par lui scier les ailes à force de chercher à prouver que son nom n’est pas synonyme d’infamie.

Pascal Bertin, dans cette plongée sur plusieurs décennies dans l’histoire américaine, tire ses réponses de personnes qui ont connu Berman. Il parvient parfaitement à faire de son documentaire sur cet individu pétri de contradiction un essai plus vaste englobant les changements politiques et sociaux, les mutations de l’industrie musicale qui ont affecté l’artiste. Loin d’une thèse psychologisante, Au nom du pire s’immerge dans la tête d’un individu complexe, chanteur poète charismatique maudit, et surtout donne envie de réécouter son œuvre, constituée tout de même de 7 albums, sortis entre 1994 et 2009.

Au nom du pire : David Berman et Silver Jews face aux démons de l’Amérique, de Pascal Bertin

Le Gospel, 2025

Chronique publiée dans New Noise n°76 – octobre-novembre 2025

Michelle Gallen

                                                                  Photo : Brideen Baxter et Deci Gallen
Majella vit à Aghybogey. Elle bosse dans un fast-food et soigne ses rondeurs à coups de fish and chips et de coca. Majella habite chez sa mère, dépressive alcoolique qu’elle nourrit, lave, couche, et dont elle vire les amants bourrés à l’occasion. Le rôle est pesant, alors elle soulage ses angoisses dans la bouffe, les tocs et la constitution de listes des choses qu’elle aime ou pas. Dans ce village nord-Irlandais, les jours se ressemblent, la routine rassure, tant qu’il ne s’agit pas des sempiternels attentats, attaques et représailles qui n’ont épargné aucune famille. Les détails prosaïques de la vie de Majella, ses pensées intimes, parfois tristes, jamais sordides, ses observations souvent mâtinées d’un humour noir désarmant dessinent une Irlande plus vraie que nature – le crachin, le pub, l’odeur de graillon, les gens attachants, infantiles, agaçants.
Dans un autre bled, sans nom mais toujours près de la frontière avec l’Eire, Maeve,18 ans, attend les résultats de ses examens. Elle a postulé dans une université à Londres. Si elle est diplômée, elle partira. En attendant, elle bosse dans la principale usine de la ville, où on fabrique des chemises. En transition vers l’âge adulte, sur le point de fuir la maison familiale surpeuplée, dans l’espoir de l’exil vers un nouveau monde, loin de l’enfer, de sa vie étriquée, elle est autant excitée à l’idée du changement à venir que terrifiée d’incertitude.
Il y a des livres qu’on est tristes de terminer. Condensés de la situation de cette partie de l’Europe toujours sous le feu d’une violence extrême, Ce que Majella n’aimait pas et Du fil à retordre (publiés chez Joëlle Losfeld, en 2023 et 2024) sont de ceux-là. Il faut bien se résoudre à laisser les héroïnes continuer sans nous. C’est triste, mais avoir eu entre les mains deux romans d’exception, au début de l’œuvre d’une écrivaine qui ne pourra que figurer dans la cour des très grands, c’est toujours ça de gagné.
L’action de ton roman Du fil à retordre se déroule durant l’été 1994. Pourquoi as-tu choisi cette année-là en particulier ? 1994 est-elle une année spéciale dans l’histoire de l’Ulster ou dans ta propre vie ?

Le 31 août 1994, l’IRA a annoncé un cessez-le-feu après vingt-cinq ans d’un conflit intense avec le gouvernement britannique et ses forces armées. Bien que cela n’ait pas été la fin absolue des Troubles – il y a eu des violations du cessez-le-feu – cette date a marqué le début officiel d’un dialogue devenu prioritaire sur la violence et a mené à L’Accord du Vendredi saint, soit l’accord de paix pour l’Irlande du Nord. Tout comme mes personnages dans Du fil à retordre, je suis née pendant les Troubles et je n’ai connu que cette violence jusqu’à ma majorité. Ainsi, l’été 94 a été un moment très marquant dans ma vie, même si j’étais persuadée que la paix ne durerait pas.

Ton roman est très documenté. On a l’impression de lire un reportage sur la façon de vivre des gens à cette période. As-tu fait beaucoup de recherches ou as-tu seulement puisé dans tes souvenirs ?

J’ai toujours eu une mémoire photographique sur laquelle m’appuyer à l’occasion. Quand je veux évoquer un endroit ou une époque en particulier, j’écris sans me référer à des images tirées des médias, sans me replonger dans une quelconque documentation sur le sujet. J’aime bien récréer à partir de ce dont je me souviens, essayer de capturer les sentiments que j’éprouvais. Je m’en remets aussi à la mémoire de ma famille et de mes copains d’école. Ce n’est qu’après avoir écrit une version que j’estime fidèle à l’époque que je fais des recherches dans les journaux, les émissions de télé ou de radio. Cela me permet d’enrichir les scènes que je décris, en espérant retranscrire les visions, les sons, les odeurs, les émotions d’alors tout en les reliant aux événements historiques. Du fil à retordre est le récit fictionnel d’un été dans une usine de fabrique de chemises dans lequel évoluent des personnages que j’ai créés. Mais le récit est né de ma propre expérience, celle d’avoir grandi dans une petite ville et d’avoir travaillé le temps d’un été dans une usine de fabrique de chemises. Les événements politiques cités dans le roman – les meurtres, les tueries en représailles – ont réellement eu lieu.

Les Troubles en Irlande du Nord et la violence étaient omniprésents à l’époque. Qu’en-est-il aujourd’hui ? Y a-t-il toujours une méfiance réciproque entre les deux communautés ?

Je n’habite plus en Irlande du Nord à présent, mais ma famille proche y vit toujours. J’y reviens souvent et je trouve que l’ambiance est sans commune mesure plus paisible que quand j’étais jeune, même si la méfiance persiste et que la paix, de mon point de vue, demeure précaire. J’ai l’impression que la méfiance, l’aversion, la division se sont propagées à toute l’Irlande, au moment où les communautés s’efforcent d’intégrer réfugiés et immigrés récemment arrivés alors que sévit une grave crise du logement. Des débats surgissent parmi la population pour savoir qui mérite d’être Irlandais ou non. Les désaccords sont attisés par les militants d’extrême droite aux Etats-Unis qui s’accrochent à une version idéalisée de l’Irlande soi-disant blanche, catholique et patriarcale. Ça fend le cœur de constater à quel point il est plus facile de semer le chaos et le chagrin plutôt qu’œuvrer à l’intégration et au bonheur commun.

Tes héroïnes sont indépendantes (Majella ne compte que sur elle-même), ambitieuses (Maeve veut devenir journaliste), elles ne craignent personne. Elles sont également très lucides, ainsi que l’affirme l’une d’entre elles : « Même quand c’est la merde pour un homme, c’est toujours dix fois pire pour une femme. » Considères-tu que tu as écrit des romans féministes ?

Ce qui me contrarie parfois, c’est que mes romans ne soient pas féministes, mais simplement des livres qui énoncent des évidences ! J’ai grandi entourée de deux frères et trois sœurs. On est tous nés en l’espace de huit ans, on était donc très proches en âge et en capacités. Quand j’étais très jeune, je me souviens m’être dit que c’était très bizarre, alors que j’avais les mêmes aptitudes physiques et mentales que mes frères, qu’on soit traités différemment. Je ne comprenais pas pourquoi des filles intelligentes se rabaissaient pour gagner l’approbation de mecs débiles. Et je ne comprends toujours pas ! Les femmes et les filles aux côtés desquelles j’ai grandi étaient des personnes intelligentes, en colère, drôles, complexes qui devaient parfois se battre pour être vues et entendues, et trop souvent se faire toutes petites. J’essaie de rendre compte de cette réalité.

Sont-elles proches de la jeune fille que tu étais ? Disais-tu facilement ce que tu pensais comme Maeve, ou faisais-tu des listes des choses que tu détestais comme Majella ?

Je n’étais vraiment pas du style à l’ouvrir comme Maeve, jusqu’à ce que je me mette à boire de l’alcool, à l’âge de dix-neuf ans ! J’avais toujours admiré les filles futées, effrontées, à la langue bien pendue, mais j’étais trop timide pour me comporter de cette façon. J’ai été élevée dans un foyer traditionnel, catholique très strict. Mes deux parents étaient profs et ils pensaient que notre comportement agissait sur leur réputation, personnelle comme professionnelle. Ils avaient des attentes élevées nous concernant, et nous imposaient des règles strictes. Je n’ai rien fait de répréhensible jusqu’à ce que j’entre à l’université et que j’expérimente un certain degré d’anonymat que je n’avais jamais connu dans ma petite ville. Je n’ai jamais fait de listes comme celles que rédige Majella dans Ce que Majella n’aimait pas, mais j’avoue que je me suis bien marrée à imaginer les siennes ! Parce que j’ai maintenant la mémoire d’un poisson rouge alliée à une faculté puérile à m’emballer pour faire les choses, je tiens les listes des activités qui fonctionnent bien pour ma famille et moi, et de celles qu’il vaut mieux qu’on évite à l’avenir. C’est une aide précieuse pour organiser nos loisirs et notre vie à la maison.

Maeve et Majella ont des pulsions sexuelles très fortes, pulsions qui en général sont attribuées aux garçons. En avais-tu assez de ces images de femmes éthérées, romantiques qu’on trouve si souvent en littérature ? Voulais-tu les rendre plus crédibles, plus réalistes ?

Les filles et les femmes telles que je les connaissais dans la vraie vie n’étaient pas représentées en littérature ou à la télé. Mes amies et moi n’avions rien à voir avec les femmes anglaises et américaines qu’on montrait à la télé ou dans les livres. Sûrement parce que personne venant de l’endroit d’où je viens n’avait écrit un bouquin célèbre ou réalisé une série télé. Ma génération a vécu une sorte de parenthèse enchantée, où il a lui été possible de briser ses chaînes face à la religion et au jugement implacable d’autrui, de s’amuser d’une façon inenvisageable aux générations antérieures. On a dû apprendre qui nous étions et savoir ce que nous voulions avant qu’internet – et la pornographie numérique – ne dicte nos relations interpersonnelles, à la différence de maintenant. Quand j’ai commencé à écrire, je ne voyais aucun problème à décrire les passions ressenties par la plupart des femmes, les envies auxquelles elles cédaient. Aujourd’hui, où tout le monde a accès au contenu d’un simple clic, je suis surprise de certaines réactions engendrées par les désirs et les actes des femmes dans mes romans.

Dans Du fil à retordre, les ouvrières sont sexuellement harcelées par leur jeune patron anglais. Y a-t-il eu un mouvement #meetoo en Irlande ces dernières années ?

Certains hommes vous diront que le mouvement #meetoo est allé beaucoup trop loin en Irlande. Et beaucoup de femmes qu’il n’est pas allé assez loin du tout.

Le poids de l’Eglise et ses traditions ont affecté les droits des femmes pendant très longtemps. Tu évoques par exemple les avortements clandestins. Cette pression est-elle toujours aussi fortement ressentie en Ulster et en Eire ?

Le traitement des violences exercées sur les femmes par l’Eglise et le gouvernement est toujours en cours d’examen, et des sanctions sont toujours prononcées. Régulièrement, je croise quelqu’un qui me raconte une histoire qui me vrille le cerveau, parce que c’est parfois difficile de croire aux horreurs qui ont frappé tant d’entre nous, celles qu’ont subies nos mères et nos grands-mères. J’espère que cela aura pour résultat de nous immuniser contre le retour en arrière qu’on commence à voir dans d’autres pays.

Du fil à retordre [le titre original étant Factory Girls] est-il un hommage à Country Girls d’Edna O’Brien ?

Pas consciemment. Mais j’aime tant l’œuvre d’Edna O’Brien !

Beaucoup d’autrices irlandaises commencent à connaître une forte notoriété, comme Anna Burns, Lisa McInerney, Sally Rooney… Te sens-tu proche de leur travail ? As-tu l’impression de faire partie d’un mouvement littéraire particulier ?

Je suis fière d’être identifiée comme autrice aux côtés de ces légendes ! Pourtant je continue à travailler comme je l’ai toujours fait, toute seule à triturer ma petite âme sombre à la recherche de mots qui résonnent sur la page ou à mon oreille. Si je devais faire partie d’un mouvement littéraire, il faudrait qu’il soit défini par le point de vue de quelqu’un né en Irlande du Nord, qui aurait grandi sous l’autorité britannique, dans une zone de conflit, qui se sentirait ostracisé par les médias et les citoyens à la fois de Grande-Bretagne et de la République irlandaise. Les livres que j’ai publiés jusque-là sont beaucoup plus liés à ceux d’Anna Burns, Wendy Erskine, Jan Carson, Louise Kennedy ou Lucy Caldwell qu’à ceux de Lisa McInerney, Sally Rooney, Clare Keegan ou Anne Enright.

Dans Du fil à retordre, il y a une scène d’une grande tension, qui décrit une attaque terroriste. Elle m’a rappelé un passage d’Eureka Street, de Robert McLiam Wilson. Tes héroïnes me font aussi beaucoup penser aux Sopranos, les copines écossaises d’Alan Warner. Crois-tu qu’il y ait une difference entre écriture feminine et masculine ?

Les auteurs des deux sexes produisent une variété ahurissante de textes en tous genres – du porno gay à la métafiction post-moderne en passant par la chicklit ou les fables religieuses allégoriques – alors j’ai tendance à apprécier les bouquins et les séries télé selon leurs propres mérites plutôt qu’à chercher s’ils ont été créés par un homme ou une femme. J’adore plein de styles différents de livres ou de séries, même si j’ai un penchant particulier pour les oeuvres proches du réalisme social avec une bonne dose d’humour, humour le plus noir possible.

Dans tes romans, bien que tu y évoques beaucoup de difficultés (le suicide, la violence, le harcèlement, la pauvreté, la maladie mentale), il n’y a pas de pathos. Ils sont extrêmement drôles, grâce au sens de l’humour de tes héroïnes et à leurs reparties cinglantes. Ce type d’humour est-il spécifique à l’Ulster ?

Les Irlandais sont traditionnellement très fiers de leur humour, d’être des gens de bonne compagnie. Mais en Irlande du Nord, l’humour tenait du mécanisme d’adaptation vital. C’était le radeau de sauvetage qui maintenait les familles et les communautés à flot quand tout nous entraînait vers le fond, et une façon d’établir une distance émotionnelle. C’est très difficile de trouver un équilibre entre faire de l’humour et faire de la peine. Tu peux faire beaucoup de dégâts si tu n’utilises pas le bon registre. Heureusement, quand j’écris j’ai le temps de me relire et de faire des modifications. J’essaie de ne pas faire fuir mes lecteurs avec un humour trop sombre.

Maeve vient d’une famille catholique pauvre. Même si ses parents sont aimants, bienveillants, elle ressent un manque et elle place ses espoirs dans le fait d’émigrer en Angleterre. Est-ce trop difficile pour elle de rester en Ulster ?

Des générations de femmes et d’hommes Irlandais ont été élevés, comme nos vaches à viande et veaux de boucherie, pour l’exportation. Je me demande tous les jours si ceux qui sont partis y ont gagné en fin de compte, ou si les gens vraiment heureux sont ceux qui sont restés, qui meurent entourés de leurs familles, amis et voisins, qui ont entretenu les mêmes jardins et arpenté les mêmes rues toute leur vie. Se déraciner exige une forme de violence qui peut s’avérer proche de l’automutilation, ou au contraire être vécu comme une transplantation vous permettant d’atteindre votre plein potentiel. C’est vrai pour tous les êtres humains dans tous les pays du monde – terrible de partir, dévastateur de rester.

Maeve peut s’élever socialement grâce à l’école. Sa réussite signifie-t-elle qu’il n’existe pas de déterminisme social ?

J’ai dû chercher la définition du déterminisme social pour répondre à cette question, et j’ai rédigé une longue réponse que j’ai finalement effacée. De mon point de vue, l’énergie que Maeve doit dépenser simplement pour aller à l’université lacère sa force vitale. Peu importe ses succès dans la vie, elle ne pourra jamais s’extirper de la pauvreté dans laquelle elle a grandi. Elle ne pourra jamais oublier la mort de sa soeur. Elle ne sera jamais à l’aise dans un restaurant chic. Elle ne se sentira jamais en sécurité à la vue d’un sac à dos abandonné dans la rue. Elle est plus susceptible de finir acccro, fauchée ou sans-abri à cause de ce qu’elle charrie de son passé. Maeve peut s’élever, mais ça lui coûtera beaucoup plus qu’à quelqu’un venant d’un environnement privilégié.

L’espoir réside aussi dans la profonde solidarité ouvrière que les filles découvrent à l’usine. Penses-tu que cette forme d’assistance mutuelle est plus forte que les dissensions politiques et religieuses ?

Malheureusement, la solidarité que créent les femmes et filles à l’usine peut transpercer les divisions politiques et religieuses, mais pas les abolir, pas plus qu’elle ne peut renverser le capitalisme pour le remplacer par un système plus bienveillant.

As-tu souffert d’un mépris de classe, ou d’un racisme émanant d’Anglais ou d’Irlandais du Sud, parce que tu vivais au Nord, comme tes héroïnes ?

Dès que j’ai quitté ma petite ville, j’ai subi de nombreuses attaques, de la dérision et du mépris. Mais je pense que c’est assez banal. On est tous mal à l’aise quand on est confronté à l’Autre. Et les nantis ont tendance à se sentir coupables quand ils rencontrent des gens qui ont dû travailler beaucoup plus qu’eux pour arriver où ils en sont. Mais je pense qu’on est plus aptes à décortiquer ces phénomènes maintenant et – je l’espère – y faire face.

Tu décris en détails ce que boivent et mangent tes personnages. La nourriture est-elle un bon moyen de souligner le statut social, comme les programmes télé, les livres ou les chansons ?

J’ai grandi à une époque où il n’y avait pas une telle diversité de produits dans les magasins et supermarchés. J’ai toujours pensé que j’avais eu de la chance de manger des plats faits maison – ma mère faisait le dîner pour huit personnes tous les jours, généralement à partir de produits locaux, pommes de terre, legumes et viande. “De la cuisine paysanne”, ainsi qu’un ami Anglais m’a décrit ces repas familiaux quand j’ai émigré à Londres. Ça a été la première fois où j’ai pris conscience que la nourriture pouvait dire quelque chose sur qui vous étiez et d’où vous veniez. Mes enfants racontent parfois à de parfaits étrangers que j’ai mangé ma première cerise à l’âge de trente ans. Ils ne veulent pas que j’oublie qui je suis et d’où je viens.

Quelle musique écoutais-tu quand tu avais dix-huit ans ?

J’ai bien peur de n’avoir jamais été très branchée. J’écoutais tous les styles de musique, et j’aimais plein de groupes et d’artistes très différents. J’écoutais des chansons traditionnelles irlandaises que chantaient certains membres plus âgés de ma famille. Je chantais dans la chorale de l’école et j’ai appris à jouer (mal) de la guitare. Je passais tous les vieux disques de mes parents. Je volais les cassettes et CD de mes frères et soeurs. Je captais des émissions à la radio et je regardais Top of the Pops à la télé. Je me souviens que j’adorais Blur, Radiohead, Sinéad O’Connor, Queen, U2, the Rolling Stones, John Denver, The Cranberries, Bon Jovi, Guns & Roses, Nirvana, la musique traditionnelle irlandaise, western et country, Elvis et les Beach Boys. Ma mère aimait la musique classique, alors même si je ne l’ai pas cherché, ça fait partie de mon environnement musical familial.

Je sais que tu parles très bien français. Où as-tu appris ?

Oh, je ne pense pas parler très bien français. Quand je suis en France, je passe la plupart du temps à trouver horrible comment je parle mal, comment je comprends mal, et désespérante cette souris en laquelle je me tranforme quand il me faut couiner quelques mots. Parfois – après quelques verres de vin, quand je suis avec des gens en qui j’ai confiance – je perds mes inhibitions et je prends plaisir à martyriser la langue française. C’est une grande satisfaction quand parler français arrête de me demander du travail et devient un matériau avec lequel je peux jouer. J’aimerais pouvoir affirmer que je dois ma maîtrise du français à mon mari français, ou à ma belle-famille. Mais la vérité, c’est que j’ai appris la plupart de mon vocabulaire et des règles de grammaire avec duolingo, et que la première fois que j’ai pris confiance en moi, c’est en parlant avec mon éditrice française, Joëlle Losfeld. Elle a été la première à prendre le temps de me poser des questions, et d’attendre que je trouve les mots pour répondre. Je lui suis si reconnaissante pour sa gentillesse et sa curiosité. C’est une légende.

Interview publiée dans New Noise n°76 – octobre-novembre 2025

Michelle Gallen (english version)

Photo :Brideen Baxter and Deci GallenSimpletapestry.com

Photo : Brideen Baxter and Deci Gallen Simpletapestry.com
The action of Factory Girls takes place during the summer 1994. Why have you chosen this particular year? Is 1994 a special year in Ulster history or in your personal life?

On August 31, 1994, the IRA announced a ceasefire after 25 years of intense conflict with British Government and its military. Although it was not the absolute end to the Troubles – there were breakdowns in the ceasefire – it was the official start of dialogue being prioritised over violence and led to the Good Friday Agreement. I – like my characters in Factory Girls – had been born during the ‘Troubles’ and had come of age knowing only this violence. So the summer of 1994 was a big moment in my life, even if I did not believe the peace would be lasting.

Your novel is highly documented, as if it was a report on how people lived in 1994. Did you do a lot of research or did you draw from your memories?

I used to have a photographic memory, which I can still draw on at times. When I want to write about a particular time or place, I write without looking at media footage or reading news reports. I like to recreate what I remember from an era, capture what I felt. I also reminisce with my family and school friends. It’s only after I’ve written what I think is authentic to the era on which I’m working that I do research that involves TV, radio or newspaper footage. This allows me to create rich scenes that I think evoke the sights, sounds, smells and emotions of those days, while also engaging with historical events. Factory Girls is a fictional account of a summer in a shirt factory featuring characters I created. But it’s born out of my experience of growing up in a small town and working for a summer in a shirt factory. The political events referenced in the novel – the murders, the tit-for-tat killings – really did happen.

The Troubles In northern Ireland and violence were omnipresent at that time. What is the situation today? Is there still a mutual mistrust between the two communities?

I don’t live in the North of Ireland anymore, but most of my close family do. I visit home a lot, and find the peace there immeasurably better than the violence of my youth, even if mistrust lingers, and the peace is – at least in my experience – uneasy. I feel that mistrust, dislike and disunity has spread across the island as a whole, as communities struggle to integrate recently arrived refugees and immigrants during a housing crisis. Ordinary citizens are debating who gets to be Irish. Disagreements are being stoked by Far Right activists in America who cling to an idealised notion of Ireland being White, Catholic and Patriarchal. It’s heartbreaking that it’s easier to foment chaos and unhappiness than to work towards integration and satisfaction.

Your girls are independent (Majella relies only on herself), ambitious (Maeve wants to be a journalist), not fearful. They are also very lucid and one of them says : “Even when it was shit for a man, it was always ten times worse for a woman.” Do you consider you Have written feminist novels?

Sometimes I’ve worried I don’t write feminist novels, just books that state the obvious! I grew up with two brothers and three sisters. We were all born inside 8 years, so we were very close in age, and capability. When I was quite young I can remember thinking how strange it was that although I had much the same physical and intellectual ability as my brothers, we were treated differently. I didn’t understand why smart girls dumbed themselves down to earn the approval of stupid men. I still don’t! The women and girls I grew up around were smart, angry, funny, complicated humans who sometimes had to fight to be seen and heard, who all too often had to make themselves invisible. I try to capture that reality.

Are they close to the young girl you were? Did you easily say what you thought like Maeve, or did you make lists of the things you hated like Majella?

I most definitely didn’t easily say what I thought like Maeve, until I started drinking alcohol at the age of nineteen! I’ve always admired smart, mouthy girls and women, but was too shy to act like that myself. I was raised in a very traditional, strictly Catholic household. Both my parents were teachers, and they believed that our behaviour reflected upon them both personally and professionally. They had very high expectations and strict standards for us. I didn’t become a tearaway until I got to university and achieved a measure of anonymity that I never had in the small town I grew up in. With regard to list writing, I didn’t compile lists like Majella does in Big Girl Small Town – though I found writing Majella’s lists enormous fun! But because I now have a goldfish memory combined with puppyish enthusiasm for doing things, I write lists of the things that work well for me and my family, and the things that it would be better for us not to endure again. This helps us better plan our leisure time and organise our home life.

Maeve or Majella have strong sexual urges. In general, boys are described having these kinds of drives and not girls. Were you fed with the pictures of ethereal and romantic women in literature? Did you want to be more realistic, credible?

Girls and women like the people I knew in real life weren’t represented in literature or TV. Me and my friends weren’t anything like the English or American women we saw on TV or read about in books. But I thought that was because nobody from my part of the world had written any famous books or made a TV show. And I think there was a kind of golden moment for my generation growing up, when it was possible to drop the shackles of religion and harsh judgement, and enjoy ourselves in a way previous generations couldn’t. We got to learn about who we were and what we wanted before the Internet – and digital porn – sculpted our interpersonal relationships to the extent it now does. When I started writing, I didn’t see the problem with describing the passions that many girls and women have, the strong urges they act on. Given the times we live in, the content anyone can access on the device in their pockets, I was surprised by some of the responses to the desires and actions of the women in my books.

In Factory Girls, the workers are sexually harassed by their young English boss. Has there been a Metoo movement in Ireland in the last few years?

Certain men might argue there’s been too much of a MeToo movement in Ireland. And plenty of women who would assert that it hasn’t gone far enough.

The weight of the Church and its traditions has affected women’s rights for a very long time. You tell about prohibited abortions for instance. Is it still being heavily felt nowadays in Ulster and Eire?

I think so much of the violence and control exerted by the Church and government on women North and South is still being processed, being repressed. Every now and then someone I meet shares a story that sears itself onto my brain, because it’s sometimes hard to believe what happened so many of us in our lifetimes, the things that were done to our mothers, our grandmothers. I hope the immediacy of this will inoculate us from the slide backwards we’ve started to see in other countries.

Is Factory Girls a tribute to Edna O’Brien’s Country Girls?

Not knowingly. But I did so love Edna O’Brien’s work!

A lot of female Irish writers are becoming very famous, like Anna Burns, Lisa McInerney, Sally Rooney… Do you feel close to their works? Do you think you are part of a specific literary movement?

I’m proud to be identified as an Irish writer alongside these legends! But I tend to work as I’ve always done, just myself scouring my lonely dark little soul for words that resonate on the page or in the ear. If I am part of a very specific literary movement, it would be one defined by the perspective of someone born in the North of Ireland, who grew up under the British Government, in a conflict zone, feeling ‘othered’ by the media and citizens of both Great Britain and the Republic of Ireland. The work I’ve published so far is more closely related to the books of Anna Burns, Wendy Erskine, Jan Carson, Louise Kennedy and Lucy Caldwell than the work say of Lisa McInerney, Sally Rooney, Clare Keegan or Anne Enright.

There is a very tense scene in Factory Girls, when a terrorist attack takes place. It reminded me a passage from Robert McLiam Wilson’s Eureka Street. Your heroines also made me think of The Sopranos, the Alan Warner’s Scottish female friends. Do you think that female and male writing are so different in fact ?

Writers of both sexes produce a bewildering variety of stories in all sorts of forms – from fairy porn and post-modern metafiction to chicklit and allegorical religious fables. So I tend to appreciate books and TV shows on their own merits, rather than seeking out something written by a man or a woman. I can lose myself in many different types of writing or various TV shows, but do tend to gravitate towards social realism with a good dollop of humour – the darker the better.

In your novels, in spite of a lot of difficulties (you talk about suicide, violence, harassment, poverty, mental illness), there is no pathos. They are so funny thanks to your girls’ sense of humour and witty comebacks. Is that kind of humour peculiar to Ulster?

I think Irish people have traditionally been proud of being funny, being ‘good craic’. But in the North of Ireland, humour was a vital coping mechanism. It was a life raft that kept families and communities afloat when everything around us was dragging us under, yet was also a way of establishing an emotional distance. It’s very hard to strike a balance between humour and pain. You can do a lot of damage if you get it wrong. Luckily in writing I get the time to edit and tweak my lines, trying to ensure I don’t alienate readers with humour that’s a shade too dark.

Maeve comes from a poor catholic family. Even if her parents are kind and loving, she is missing something and hope lies in emigration to England. It is too hard for her to stay in Ulster?

Generations of Irish men and women have been raised, like our beef cattle and veal calves, for export. Every day I wonder if those who left win in the end, or if the truly happy are those who stay, who die surrounded by family, friends and neighbours, having tended to the same garden, walked the same streets all their life. Uprooting your life requires a violence that might turn out to be a form of self-harm, or could be a transplantation that allows you to achieve your full potential. This is true of young men and women in communities and countries right across our planet – it seems hard to leave, it’s crushing to stay.

Maeve can rise socially thanks to school. Does her achievement mean that there is no social determinism?

I had to look up social determinism to answer this question, and then wrote a very long answer which I just deleted. From my perspective, the energy Maeve must expend just to get to university bleeds her lifeforce. Regardless of how successful she might end up in life, she can never wipe out the poverty in which she grew up. She will never forget the death of her sister. She might never ever feel comfortable eating in a fancy restaurant. She might never feel safe walking past an abandoned rucksack in the street. She is more likely to end up addicted, broke, or homeless because of all she carries from her past. Maeve can rise, but it will cost her so much more than someone from a much more privileged background.

There is hope too because of the deep working-class solidarity the girls find in their factory. Do you think that this kind of mutual assistance is stronger than the political or religious divides?

Sadly, the solidarity the girls and women create in the factory might cross political and religious divides, but it does not dismantle them, nor does it overthrow capitalism and replace it with something kinder.

Have you suffered from class contempt or from southern Irish or English racism because you lived in Ulster like your girls?

Yes. From the moment I left my small town I endured numerous attacks, derision, and contempt. But I think that’s pretty standard. We all feel uncomfortable when we are confronted with the Other. And people with advantages tend to feel guilty when they meet people who’ve had to work so much harder than they did to get where they are. I think we’re much better at seeing this now, and – I hope – dealing with it.

You describe in details what your characters eat and drink. Is food a good way to indicate social status, as well as TV programs, songs or books?

I grew up at a time when there wasn’t a great deal of variety in the shops and supermarkets. I always thought I was lucky to have homecooked meals – my mother made dinner for eight people every day, usually from local potatoes, vegetables and meat. “Peasant food”, is how an English friend described these family dinners to me when I moved to London. That was the first time I remember realising that food could say something revealing about who you are and where you come from. My children sometimes tell complete strangers that I tasted my first cherry at the age of 30. They don’t want me to forget who I am and where I came from.

What kind of music did you listen when you were 18? And now?

I’m afraid I was never a very cool music fan. I listened to all sorts of music, and loved so many very different artists and bands. I listened to traditional Irish songs sung by my older relatives, I sang in the school choir and taught myself how to play guitar (badly). I played all my parents old records, stole my siblings’ cassettes and CDs, tuned into the radio, and watched Top of the Pops on TV. I remember enjoying Blur, Radiohead, Sinéad O’Connor, Queen, U2, the Rolling Stones, John Denver, The Cranberries, Bon Jovi, Guns & Roses, Nirvana, lots of Irish traditional music, Country & Western, Elvis and the Beach Boys. My mother loved classical music, so while I didn’t seek it out, it was part of the acoustic background of our home.

I know that you speak French very well. Where did you learn?

Oh God I don’t think I speak French very well. I spend most of my time in France feeling horrible about how badly I speak it, how poorly I comprehend, and despising the mouse I become when I must squeak in French. Sometimes – after a few glasses of wine or when I am with people I trust – I lose my inhibitions and then enjoy abusing the French language. It is a huge pleasure when the French language stops being work and becomes something I can play with. I’d love to say I learned French from my French husband, or French in-laws. But the truth is, I learned most of my vocabulary and grammar from Duolingo, and first gained confidence in speaking French when I met my French editor, Joëlle Losfeld. She was the first person who took the time to ask me questions, to wait for me to find the words I needed. I am so very grateful to Joëlle for her kindness and curiosity. She is a legend.

Interview published in New Noise n°76 – october-november 2025

Les voies souterraines, de Sylvain Kermici

Un soir, dans le fond d’un snack où les tables collent aux coudes, en retrait des lumières éblouissantes de la ville, Joshua découvre Liz. Elle est jeune et elle pleure. Son désespoir est un aimant. Ils unissent leur solitude. D’hôtels sordides en dortoirs glauques dans des parkings, ils vivent un amour exclusif, éperdu. Ils occupent leurs jours à la recherche de quoi se nourrir, de quoi survivre. Faire la manche, voler, braquer, tuer, ils sombrent dans une spirale de violence. Leur destin est écrit d’avance.

Pour son quatrième roman, Sylvain Kermici poursuit l’exploration de l’humanité côté sombre, avec son couple de marginaux. Liz et Joshua sont de ceux que l’on croise sans les voir, sans oser les regarder. L’auteur leur donne un nom, un passé, une histoire. Il dissèque leur relation, scanne leurs âmes, et embarque le lecteur à leur suite. Les voies qu’ils empruntent, métro, squats, sont souterraines au propre comme au figuré. Leur décor est exempt de clarté, toujours pâle, gris de crasse. La folie qui les guette, à fleur de peau, juste sous les veines, manque d’exploser à chaque instant.

Les journées sont longues quand on n’a rien à faire et qu’on n’en attend rien. Le présent du texte souligne une forme de torpeur, leur futur n’existe pas. Leur passé, empli d’accidents effroyables, surgit dans leur quotidien comme autant de boulets qu’il leur faut traîner. La pente sur laquelle ils évoluent est inexorablement glissante. Leur errance change de paysages, d’arrière-cours sordides en banlieues tristes, elle n’en finit pas. Le roman, court et dense, décrit avec une acuité rare leur immersion dans une routine effroyable, belle pourtant tant qu’ils sont ensemble, avant le basculement que l’on devine. Il y a le froid, la faim, les odeurs sales. Les corps souffrent. Le sexe, présenté le plus souvent comme une violence, n’est guère un apaisement Que reste-t-il ? La brutalité de l’existence trouve son soulagement dans les actes pleins de rage que finissent par commettre Liz et Joshua.

Qu’est-ce que l’amour ? Une rencontre entre deux cœurs esseulés, cabossés, suffit-elle à prouver son existence ? Quand cesse-t-il ? Dans cette évocation d’un duo de délinquants poussés à la fureur par les circonstances et une bonne dose de pulsions autodestructrices, Sylvain Kermici propose deux portraits incarnés, mémorables, dérangeants, portés par une poésie noire, par des mots qui ne cherchent ni à embellir ni à consoler.

Les voies souterraines, de Sylvain Kermici

Plon, 2025

Les doigts de Tony Iommi, d’Aurélien Lemant

Tony Iommi a 17 ans quand il perd deux doigts. Une seconde d’inattention dans la manipulation d’une presse hydraulique a suffi pour mutiler le jeune homme. Son désir n’était pas de faire carrière dans cette usine où il se retrouve amputé des extrémités du majeur et de l’annulaire. Il se rêvait musicien, guitariste, dans Black Sabbath. Pas facile quand on a une main estropiée. Pas si grave. Une prothèse maison, des expérimentations pour faire taire la douleur, se créer un son, et une ténacité hors du commun, le rêve survit, une vie au service du Heavy metal. Raconté comme cela, on ne peut que se réjouir qu’un livre paraisse sur le destin de Tony Iommi, retrace comment l’homme a surmonté les épreuves pour devenir qui l’on sait.

Raconté comme ceci : « Il repose un instant sa main droite, celle qui lui sert au placage des cordes sur sa guitare électrique – il est gaucher – contre cet instrument de torture destiné à découper des feuilles de métal. Son pied sans le vouloir joue sur la pédale du monstre. On appuie sur la gâchette. C’est un concert improvisé. Un little bang pour défaire l’Univers : une seule note suffit. Quelque chose de mécanique s’active et s’enfonce et s’abat en guillotine sur les phalangettes inattentives. (…) L’ouvrier, semblable aux pièces dont il a charge d’assemblage, existe à présent en trois segments isolés, puzzle humain dont deux fractions déjà noircissent dans un coin de la fabrique. L’homme diminué. », on comprend que l’ambition d’Aurélien Lemant dépasse de loin la rédaction d’une biographie de plus sur l’un des membres du célèbre groupe de Birmingham.

Fabien Thévenot, son éditeur (ancien collaborateur de New Noise) a publié son texte dans la collection Menace Mineure consacrée à la poésie. Et il est vrai que Les doigts de Tony Iommi, « poème épique », s’inscrit définitivement plus dans une démarche destinée à sublimer la langue, le style qu’à s’attarder sur des détails biographiques. On imagine l’auteur comme envouté par son sujet, obsédé par la recherche du mot juste, de la sonorité, des ruptures de tons et de rythme pour composer une œuvre qui se lit à bout de souffle, où les doigts blessés du guitariste se muent en entités autonomes, en génies célestes. La mise en page sobre et soignée, la concision de l’ensemble semblent peiner à contenir la musicalité des phrases, la multiplicité des références mythologiques, artistiques, pop, de ce texte dense, qu’il faudra relire plusieurs fois pour en saisir toute l’élégance.

Les doigts de Tony Iommi, d’Aurélien Lemant

Le feu sacré (Menace mineure), 2025

Laissez -moi brûler en paix, de Peter Farris

« Ne croyez pas qu’il n’y a pas des éléments dans la culture des armes que je ne trouve pas détestables. Nous sommes à la merci de monstres sans âme et cyniques (…) et je n’ai pas du tout envie qu’ils aient le monopole des armes à feu. Si les armes sont légales, je veux enseigner aux gens à les utiliser en toute sécurité. Je veux de meilleurs flics, aussi. (…) mais la majorité des propriétaires d’armes à feu respectent la loi. »

« Et pourtant, des cinglés peuvent acheter des fusils d’assaut. Des centaines de millions d’armes sont en circulation dans ce pays, et toutes avec le même objectif : tuer. Accessibles à des dizaines de millions d’irresponsables, de malades mentaux, grâce à nos lois permissives et contradictoires. Ajoutez à ça tout un tas de débiles complotistes amassant les munitions, et les fétichistes priant qu’il y ait une nouvelle guerre civile. Ou les hommes jeunes et en colère avec des cartes de crédit qui ne peuvent supporter leurs échecs et leurs déceptions. Donc, ils se défoulent en achetant des fusils d’assaut et en assassinant des adolescent (…) En Amérique, dix élèves de maternelle tués, c’est juste un jour comme les autres. »

A la lecture de ce dialogue extrait de Laissez-moi brûler en paix, qui contient tous les éléments du propos du roman, on pourrait croire que Peter Farris est tombé dans un manichéisme un peu vain. Ce serait mal le connaître. S’il resitue le débat sur les armes à feu aux Etats-Unis, débat qui n’en finit pas de diviser l’opinion à chaque nouveau carnage, il se garde de présenter un avis tranché, une intrigue qui se ferait l’éloge des bons contre les méchants.

Sallie Crews a quitté la police et le service des forces spéciales où elle excellait. Elle a créé une école de tir. Elle y forme ceux qui veulent se perfectionner dans les techniques de défense et d’attaque, avec des gros flingues qui font des gros trous. C’est elle l’héroïne du roman. Elle qui profère la déclaration citée en exergue. Elle, donc, envers laquelle le lecteur ressent de l’empathie. Celui qui lui répond, c’est Manny, qui fut défiguré par le jet d’une grenade dans son berceau lors d’un assaut des flics contre sa famille, injustement prise pour des trafiquants de drogue. Devenu avocat, il cherche à retrouver la trace de l’indic ayant conduit à la bévue dont il fut victime. Sallie est-elle cet informateur mystère ? A-t-elle délibérément menti, répondu à l’appel de chefs corrompus, prêts à tout pour faire grimper les stats des interpellations et accessoirement à se faire du fric sur le dos d’innocents ?

Tandis que l’étau se resserre sur le gratin policier et politique qui gère la ville, tandis que la justice tarde à être rendue dans des affaires de corruption, des vengeurs masqués ont décidé de précipiter le verdict et de tirer dans le tas. Sallie fait partie de leur liste. Mérite-t-elle le sort qui l’attend ? Le suspense reste entier jusqu’aux toutes dernières pages et l’on se prend d’affection pour Sallie, cette femme résolue à se faire une place dans un monde d’hommes, quitte à en adopter certains codes pour survivre.

Peter Farris est américain, de Géorgie. Il n’est pas un adepte de la suppression du 2ème amendement. Dans une interview accordée au magazine New Noise en 2017, il affirmait : « Là d’où je viens, posséder une arme est un fait plutôt commun, étant donné que les armes sont utilisées à des fins légitimes, de la chasse à l’auto-défense. En tant que propriétaire d’arme responsable, en tant que chasseur et comme je participe à des compétitions de tir, j’approuve notre droit à posséder des armes. » Il ne semble pas être, pour autant, un taré assoiffé de sang.

Dans son œuvre, la violence est omniprésente. Elle est le reflet d’une société brutale qui peine à se regarder en face. Elle est fascinante – sans parler de la parfaite maîtrise des ressorts narratifs – par la remarquable distance dont l’auteur fait preuve pour dépeindre des personnages plongés dans cette sauvagerie qui les accable, dont ils sont partie prenante malgré eux. Elle demeure dérangeante, et espérons-le pour longtemps, à nos yeux d’Européens.

Laissez-moi brûler en paix, de Peter Farris

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis Nolent

Gallmeister, 2025

Autodafé : comment les livres ont gâché ma vie, de Thomas E. Florin

« La lecture est une maladie. Si les lecteurs disparaissent, s’ils ont de moins en moins d’enfants à qui refiler cette sale manie, il y a bien une raison. L’évolution a parlé. La lecture est inutile à la survie de l’espèce. La lecture est néfaste. Sept millions d’années d’histoire humaine et nous, du haut de nos quoi, quelques siècles de lecture, on déplore la disparition de cette sale manie ? Le livre, c’est un accident, rien de plus. Un passe-temps, un hobby pour hominidés qui n’ont plus à se soucier de leur survie. »

De la provoc, cette déclaration ? Peut-être. La citation illustre bien néanmoins la teneur de ce texte court, qui balade son lecteur entre stupéfaction et sourire. Mais qu’est-ce donc, déjà, que ce texte ? Une autobiographie ? Une fiction relatant les errances psychologiques d’un narrateur imaginaire ? Gageons qu’il s’agisse du portrait d’un écrivain en lecteur, dans une forme de mise en abîme réussie.

Thomas Florin confie ici son premier livre publié. Tel le principal protagoniste de cette œuvre hybride, il est journaliste à Rock & Folk et affirme avoir voué sa vie à écrire, ou à tenter de le faire, et surtout à lire, à empiler les livres, jusqu’à haïr leur encombrante présence. « Les livres ont tout fait pour que je les aime et, progressivement, ils ont réduit mon univers. Aujourd’hui, ils le saturent. Je tourne la tête, j’en suis cerné. » Pourquoi lire, en effet ? Et surtout pourquoi entasser ces objets de papier ? Quels souvenirs en a-t-on ? Pourquoi ce désir d’en conserver certains ? Les emporterons-nous dans la tombe ?

Entre désespoir de se laisser dévorer et affirmation fugace qu’on ne l’y reprendra plus, Thomas Florin vacille, et continue à entasser, dressant le profil type du lecteur compulsif, cet accro aux mots comme on l’est à une drogue dure. J’en connais. Incapables de résister à l’appel de l’encre, ils se jettent sur les boîtes à livres comme d’autres sur un shoot d’héroïne, cèdent à l’impulsion et ramènent chez eux ces précieux trésors et leurs punaises de lit. Florin avoue en posséder deux mille, pauvre pécheur, et dresse en fin d’ouvrage la liste des livres trouvés dans la rue, si l’on doutait de son aliénation.

Pire, il confesse avoir voué son existence à la création littéraire. Or, quand on se pose tant de questions sur les raisons de lire, quand on considère que « les livres ne sauvent pas, ils nous arrachent à la vie, accélèrent notre mort », décider d’écrire n’est-il pas le pire des paradoxes ? A quoi bon ces heures de solitude ? Dans quel but ? « La vérité c’est que tous les écrivains sont des losers. S’ils passent autant de temps chez eux, c’est qu’ils n’ont pas le choix » affirme l’auteur qui, après des années de souffrance, finit, ultime contradiction, comme aspiré dans une boucle sans fin, par faire publier Autodafé, ce texte court et dense, qui ne donne pas de réponse à des questions finalement essentielles.

Autodafé, comment les livres ont gâché ma vie, de Thomas E. Florin

Le Gospel, 2025