
Photo : Brideen Baxter et Deci Gallen
Majella vit à Aghybogey. Elle bosse dans un fast-food et soigne ses rondeurs à coups de fish and chips et de coca. Majella habite chez sa mère, dépressive alcoolique qu’elle nourrit, lave, couche, et dont elle vire les amants bourrés à l’occasion. Le rôle est pesant, alors elle soulage ses angoisses dans la bouffe, les tocs et la constitution de listes des choses qu’elle aime ou pas. Dans ce village nord-Irlandais, les jours se ressemblent, la routine rassure, tant qu’il ne s’agit pas des sempiternels attentats, attaques et représailles qui n’ont épargné aucune famille. Les détails prosaïques de la vie de Majella, ses pensées intimes, parfois tristes, jamais sordides, ses observations souvent mâtinées d’un humour noir désarmant dessinent une Irlande plus vraie que nature – le crachin, le pub, l’odeur de graillon, les gens attachants, infantiles, agaçants.
Dans un autre bled, sans nom mais toujours près de la frontière avec l’Eire, Maeve,18 ans, attend les résultats de ses examens. Elle a postulé dans une université à Londres. Si elle est diplômée, elle partira. En attendant, elle bosse dans la principale usine de la ville, où on fabrique des chemises. En transition vers l’âge adulte, sur le point de fuir la maison familiale surpeuplée, dans l’espoir de l’exil vers un nouveau monde, loin de l’enfer, de sa vie étriquée, elle est autant excitée à l’idée du changement à venir que terrifiée d’incertitude.
Il y a des livres qu’on est tristes de terminer. Condensés de la situation de cette partie de l’Europe toujours sous le feu d’une violence extrême, Ce que Majella n’aimait pas et Du fil à retordre (publiés chez Joëlle Losfeld, en 2023 et 2024) sont de ceux-là. Il faut bien se résoudre à laisser les héroïnes continuer sans nous. C’est triste, mais avoir eu entre les mains deux romans d’exception, au début de l’œuvre d’une écrivaine qui ne pourra que figurer dans la cour des très grands, c’est toujours ça de gagné.
L’action de ton roman Du fil à retordre se déroule durant l’été 1994. Pourquoi as-tu choisi cette année-là en particulier ? 1994 est-elle une année spéciale dans l’histoire de l’Ulster ou dans ta propre vie ?
Le 31 août 1994, l’IRA a annoncé un cessez-le-feu après vingt-cinq ans d’un conflit intense avec le gouvernement britannique et ses forces armées. Bien que cela n’ait pas été la fin absolue des Troubles – il y a eu des violations du cessez-le-feu – cette date a marqué le début officiel d’un dialogue devenu prioritaire sur la violence et a mené à L’Accord du Vendredi saint, soit l’accord de paix pour l’Irlande du Nord. Tout comme mes personnages dans Du fil à retordre, je suis née pendant les Troubles et je n’ai connu que cette violence jusqu’à ma majorité. Ainsi, l’été 94 a été un moment très marquant dans ma vie, même si j’étais persuadée que la paix ne durerait pas.
Ton roman est très documenté. On a l’impression de lire un reportage sur la façon de vivre des gens à cette période. As-tu fait beaucoup de recherches ou as-tu seulement puisé dans tes souvenirs ?
J’ai toujours eu une mémoire photographique sur laquelle m’appuyer à l’occasion. Quand je veux évoquer un endroit ou une époque en particulier, j’écris sans me référer à des images tirées des médias, sans me replonger dans une quelconque documentation sur le sujet. J’aime bien récréer à partir de ce dont je me souviens, essayer de capturer les sentiments que j’éprouvais. Je m’en remets aussi à la mémoire de ma famille et de mes copains d’école. Ce n’est qu’après avoir écrit une version que j’estime fidèle à l’époque que je fais des recherches dans les journaux, les émissions de télé ou de radio. Cela me permet d’enrichir les scènes que je décris, en espérant retranscrire les visions, les sons, les odeurs, les émotions d’alors tout en les reliant aux événements historiques. Du fil à retordre est le récit fictionnel d’un été dans une usine de fabrique de chemises dans lequel évoluent des personnages que j’ai créés. Mais le récit est né de ma propre expérience, celle d’avoir grandi dans une petite ville et d’avoir travaillé le temps d’un été dans une usine de fabrique de chemises. Les événements politiques cités dans le roman – les meurtres, les tueries en représailles – ont réellement eu lieu.

Les Troubles en Irlande du Nord et la violence étaient omniprésents à l’époque. Qu’en-est-il aujourd’hui ? Y a-t-il toujours une méfiance réciproque entre les deux communautés ?
Je n’habite plus en Irlande du Nord à présent, mais ma famille proche y vit toujours. J’y reviens souvent et je trouve que l’ambiance est sans commune mesure plus paisible que quand j’étais jeune, même si la méfiance persiste et que la paix, de mon point de vue, demeure précaire. J’ai l’impression que la méfiance, l’aversion, la division se sont propagées à toute l’Irlande, au moment où les communautés s’efforcent d’intégrer réfugiés et immigrés récemment arrivés alors que sévit une grave crise du logement. Des débats surgissent parmi la population pour savoir qui mérite d’être Irlandais ou non. Les désaccords sont attisés par les militants d’extrême droite aux Etats-Unis qui s’accrochent à une version idéalisée de l’Irlande soi-disant blanche, catholique et patriarcale. Ça fend le cœur de constater à quel point il est plus facile de semer le chaos et le chagrin plutôt qu’œuvrer à l’intégration et au bonheur commun.
Tes héroïnes sont indépendantes (Majella ne compte que sur elle-même), ambitieuses (Maeve veut devenir journaliste), elles ne craignent personne. Elles sont également très lucides, ainsi que l’affirme l’une d’entre elles : « Même quand c’est la merde pour un homme, c’est toujours dix fois pire pour une femme. » Considères-tu que tu as écrit des romans féministes ?
Ce qui me contrarie parfois, c’est que mes romans ne soient pas féministes, mais simplement des livres qui énoncent des évidences ! J’ai grandi entourée de deux frères et trois sœurs. On est tous nés en l’espace de huit ans, on était donc très proches en âge et en capacités. Quand j’étais très jeune, je me souviens m’être dit que c’était très bizarre, alors que j’avais les mêmes aptitudes physiques et mentales que mes frères, qu’on soit traités différemment. Je ne comprenais pas pourquoi des filles intelligentes se rabaissaient pour gagner l’approbation de mecs débiles. Et je ne comprends toujours pas ! Les femmes et les filles aux côtés desquelles j’ai grandi étaient des personnes intelligentes, en colère, drôles, complexes qui devaient parfois se battre pour être vues et entendues, et trop souvent se faire toutes petites. J’essaie de rendre compte de cette réalité.
Sont-elles proches de la jeune fille que tu étais ? Disais-tu facilement ce que tu pensais comme Maeve, ou faisais-tu des listes des choses que tu détestais comme Majella ?
Je n’étais vraiment pas du style à l’ouvrir comme Maeve, jusqu’à ce que je me mette à boire de l’alcool, à l’âge de dix-neuf ans ! J’avais toujours admiré les filles futées, effrontées, à la langue bien pendue, mais j’étais trop timide pour me comporter de cette façon. J’ai été élevée dans un foyer traditionnel, catholique très strict. Mes deux parents étaient profs et ils pensaient que notre comportement agissait sur leur réputation, personnelle comme professionnelle. Ils avaient des attentes élevées nous concernant, et nous imposaient des règles strictes. Je n’ai rien fait de répréhensible jusqu’à ce que j’entre à l’université et que j’expérimente un certain degré d’anonymat que je n’avais jamais connu dans ma petite ville. Je n’ai jamais fait de listes comme celles que rédige Majella dans Ce que Majella n’aimait pas, mais j’avoue que je me suis bien marrée à imaginer les siennes ! Parce que j’ai maintenant la mémoire d’un poisson rouge alliée à une faculté puérile à m’emballer pour faire les choses, je tiens les listes des activités qui fonctionnent bien pour ma famille et moi, et de celles qu’il vaut mieux qu’on évite à l’avenir. C’est une aide précieuse pour organiser nos loisirs et notre vie à la maison.
Maeve et Majella ont des pulsions sexuelles très fortes, pulsions qui en général sont attribuées aux garçons. En avais-tu assez de ces images de femmes éthérées, romantiques qu’on trouve si souvent en littérature ? Voulais-tu les rendre plus crédibles, plus réalistes ?
Les filles et les femmes telles que je les connaissais dans la vraie vie n’étaient pas représentées en littérature ou à la télé. Mes amies et moi n’avions rien à voir avec les femmes anglaises et américaines qu’on montrait à la télé ou dans les livres. Sûrement parce que personne venant de l’endroit d’où je viens n’avait écrit un bouquin célèbre ou réalisé une série télé. Ma génération a vécu une sorte de parenthèse enchantée, où il a lui été possible de briser ses chaînes face à la religion et au jugement implacable d’autrui, de s’amuser d’une façon inenvisageable aux générations antérieures. On a dû apprendre qui nous étions et savoir ce que nous voulions avant qu’internet – et la pornographie numérique – ne dicte nos relations interpersonnelles, à la différence de maintenant. Quand j’ai commencé à écrire, je ne voyais aucun problème à décrire les passions ressenties par la plupart des femmes, les envies auxquelles elles cédaient. Aujourd’hui, où tout le monde a accès au contenu d’un simple clic, je suis surprise de certaines réactions engendrées par les désirs et les actes des femmes dans mes romans.

Dans Du fil à retordre, les ouvrières sont sexuellement harcelées par leur jeune patron anglais. Y a-t-il eu un mouvement #meetoo en Irlande ces dernières années ?
Certains hommes vous diront que le mouvement #meetoo est allé beaucoup trop loin en Irlande. Et beaucoup de femmes qu’il n’est pas allé assez loin du tout.
Le poids de l’Eglise et ses traditions ont affecté les droits des femmes pendant très longtemps. Tu évoques par exemple les avortements clandestins. Cette pression est-elle toujours aussi fortement ressentie en Ulster et en Eire ?
Le traitement des violences exercées sur les femmes par l’Eglise et le gouvernement est toujours en cours d’examen, et des sanctions sont toujours prononcées. Régulièrement, je croise quelqu’un qui me raconte une histoire qui me vrille le cerveau, parce que c’est parfois difficile de croire aux horreurs qui ont frappé tant d’entre nous, celles qu’ont subies nos mères et nos grands-mères. J’espère que cela aura pour résultat de nous immuniser contre le retour en arrière qu’on commence à voir dans d’autres pays.
Du fil à retordre [le titre original étant Factory Girls] est-il un hommage à Country Girls d’Edna O’Brien ?
Pas consciemment. Mais j’aime tant l’œuvre d’Edna O’Brien !
Beaucoup d’autrices irlandaises commencent à connaître une forte notoriété, comme Anna Burns, Lisa McInerney, Sally Rooney… Te sens-tu proche de leur travail ? As-tu l’impression de faire partie d’un mouvement littéraire particulier ?
Je suis fière d’être identifiée comme autrice aux côtés de ces légendes ! Pourtant je continue à travailler comme je l’ai toujours fait, toute seule à triturer ma petite âme sombre à la recherche de mots qui résonnent sur la page ou à mon oreille. Si je devais faire partie d’un mouvement littéraire, il faudrait qu’il soit défini par le point de vue de quelqu’un né en Irlande du Nord, qui aurait grandi sous l’autorité britannique, dans une zone de conflit, qui se sentirait ostracisé par les médias et les citoyens à la fois de Grande-Bretagne et de la République irlandaise. Les livres que j’ai publiés jusque-là sont beaucoup plus liés à ceux d’Anna Burns, Wendy Erskine, Jan Carson, Louise Kennedy ou Lucy Caldwell qu’à ceux de Lisa McInerney, Sally Rooney, Clare Keegan ou Anne Enright.
Dans Du fil à retordre, il y a une scène d’une grande tension, qui décrit une attaque terroriste. Elle m’a rappelé un passage d’Eureka Street, de Robert McLiam Wilson. Tes héroïnes me font aussi beaucoup penser aux Sopranos, les copines écossaises d’Alan Warner. Crois-tu qu’il y ait une difference entre écriture feminine et masculine ?
Les auteurs des deux sexes produisent une variété ahurissante de textes en tous genres – du porno gay à la métafiction post-moderne en passant par la chicklit ou les fables religieuses allégoriques – alors j’ai tendance à apprécier les bouquins et les séries télé selon leurs propres mérites plutôt qu’à chercher s’ils ont été créés par un homme ou une femme. J’adore plein de styles différents de livres ou de séries, même si j’ai un penchant particulier pour les oeuvres proches du réalisme social avec une bonne dose d’humour, humour le plus noir possible.
Dans tes romans, bien que tu y évoques beaucoup de difficultés (le suicide, la violence, le harcèlement, la pauvreté, la maladie mentale), il n’y a pas de pathos. Ils sont extrêmement drôles, grâce au sens de l’humour de tes héroïnes et à leurs reparties cinglantes. Ce type d’humour est-il spécifique à l’Ulster ?
Les Irlandais sont traditionnellement très fiers de leur humour, d’être des gens de bonne compagnie. Mais en Irlande du Nord, l’humour tenait du mécanisme d’adaptation vital. C’était le radeau de sauvetage qui maintenait les familles et les communautés à flot quand tout nous entraînait vers le fond, et une façon d’établir une distance émotionnelle. C’est très difficile de trouver un équilibre entre faire de l’humour et faire de la peine. Tu peux faire beaucoup de dégâts si tu n’utilises pas le bon registre. Heureusement, quand j’écris j’ai le temps de me relire et de faire des modifications. J’essaie de ne pas faire fuir mes lecteurs avec un humour trop sombre.
Maeve vient d’une famille catholique pauvre. Même si ses parents sont aimants, bienveillants, elle ressent un manque et elle place ses espoirs dans le fait d’émigrer en Angleterre. Est-ce trop difficile pour elle de rester en Ulster ?
Des générations de femmes et d’hommes Irlandais ont été élevés, comme nos vaches à viande et veaux de boucherie, pour l’exportation. Je me demande tous les jours si ceux qui sont partis y ont gagné en fin de compte, ou si les gens vraiment heureux sont ceux qui sont restés, qui meurent entourés de leurs familles, amis et voisins, qui ont entretenu les mêmes jardins et arpenté les mêmes rues toute leur vie. Se déraciner exige une forme de violence qui peut s’avérer proche de l’automutilation, ou au contraire être vécu comme une transplantation vous permettant d’atteindre votre plein potentiel. C’est vrai pour tous les êtres humains dans tous les pays du monde – terrible de partir, dévastateur de rester.
Maeve peut s’élever socialement grâce à l’école. Sa réussite signifie-t-elle qu’il n’existe pas de déterminisme social ?
J’ai dû chercher la définition du déterminisme social pour répondre à cette question, et j’ai rédigé une longue réponse que j’ai finalement effacée. De mon point de vue, l’énergie que Maeve doit dépenser simplement pour aller à l’université lacère sa force vitale. Peu importe ses succès dans la vie, elle ne pourra jamais s’extirper de la pauvreté dans laquelle elle a grandi. Elle ne pourra jamais oublier la mort de sa soeur. Elle ne sera jamais à l’aise dans un restaurant chic. Elle ne se sentira jamais en sécurité à la vue d’un sac à dos abandonné dans la rue. Elle est plus susceptible de finir acccro, fauchée ou sans-abri à cause de ce qu’elle charrie de son passé. Maeve peut s’élever, mais ça lui coûtera beaucoup plus qu’à quelqu’un venant d’un environnement privilégié.
L’espoir réside aussi dans la profonde solidarité ouvrière que les filles découvrent à l’usine. Penses-tu que cette forme d’assistance mutuelle est plus forte que les dissensions politiques et religieuses ?
Malheureusement, la solidarité que créent les femmes et filles à l’usine peut transpercer les divisions politiques et religieuses, mais pas les abolir, pas plus qu’elle ne peut renverser le capitalisme pour le remplacer par un système plus bienveillant.
As-tu souffert d’un mépris de classe, ou d’un racisme émanant d’Anglais ou d’Irlandais du Sud, parce que tu vivais au Nord, comme tes héroïnes ?
Dès que j’ai quitté ma petite ville, j’ai subi de nombreuses attaques, de la dérision et du mépris. Mais je pense que c’est assez banal. On est tous mal à l’aise quand on est confronté à l’Autre. Et les nantis ont tendance à se sentir coupables quand ils rencontrent des gens qui ont dû travailler beaucoup plus qu’eux pour arriver où ils en sont. Mais je pense qu’on est plus aptes à décortiquer ces phénomènes maintenant et – je l’espère – y faire face.
Tu décris en détails ce que boivent et mangent tes personnages. La nourriture est-elle un bon moyen de souligner le statut social, comme les programmes télé, les livres ou les chansons ?
J’ai grandi à une époque où il n’y avait pas une telle diversité de produits dans les magasins et supermarchés. J’ai toujours pensé que j’avais eu de la chance de manger des plats faits maison – ma mère faisait le dîner pour huit personnes tous les jours, généralement à partir de produits locaux, pommes de terre, legumes et viande. “De la cuisine paysanne”, ainsi qu’un ami Anglais m’a décrit ces repas familiaux quand j’ai émigré à Londres. Ça a été la première fois où j’ai pris conscience que la nourriture pouvait dire quelque chose sur qui vous étiez et d’où vous veniez. Mes enfants racontent parfois à de parfaits étrangers que j’ai mangé ma première cerise à l’âge de trente ans. Ils ne veulent pas que j’oublie qui je suis et d’où je viens.
Quelle musique écoutais-tu quand tu avais dix-huit ans ?
J’ai bien peur de n’avoir jamais été très branchée. J’écoutais tous les styles de musique, et j’aimais plein de groupes et d’artistes très différents. J’écoutais des chansons traditionnelles irlandaises que chantaient certains membres plus âgés de ma famille. Je chantais dans la chorale de l’école et j’ai appris à jouer (mal) de la guitare. Je passais tous les vieux disques de mes parents. Je volais les cassettes et CD de mes frères et soeurs. Je captais des émissions à la radio et je regardais Top of the Pops à la télé. Je me souviens que j’adorais Blur, Radiohead, Sinéad O’Connor, Queen, U2, the Rolling Stones, John Denver, The Cranberries, Bon Jovi, Guns & Roses, Nirvana, la musique traditionnelle irlandaise, western et country, Elvis et les Beach Boys. Ma mère aimait la musique classique, alors même si je ne l’ai pas cherché, ça fait partie de mon environnement musical familial.
Je sais que tu parles très bien français. Où as-tu appris ?
Oh, je ne pense pas parler très bien français. Quand je suis en France, je passe la plupart du temps à trouver horrible comment je parle mal, comment je comprends mal, et désespérante cette souris en laquelle je me tranforme quand il me faut couiner quelques mots. Parfois – après quelques verres de vin, quand je suis avec des gens en qui j’ai confiance – je perds mes inhibitions et je prends plaisir à martyriser la langue française. C’est une grande satisfaction quand parler français arrête de me demander du travail et devient un matériau avec lequel je peux jouer. J’aimerais pouvoir affirmer que je dois ma maîtrise du français à mon mari français, ou à ma belle-famille. Mais la vérité, c’est que j’ai appris la plupart de mon vocabulaire et des règles de grammaire avec duolingo, et que la première fois que j’ai pris confiance en moi, c’est en parlant avec mon éditrice française, Joëlle Losfeld. Elle a été la première à prendre le temps de me poser des questions, et d’attendre que je trouve les mots pour répondre. Je lui suis si reconnaissante pour sa gentillesse et sa curiosité. C’est une légende.
Interview publiée dans New Noise n°76 – octobre-novembre 2025