1. Contexte urbain
La ville de Vire, située dans la vallée qui porte son nom, est installée au pied d’un éperon rocheux sur lequel se dressent les ruines d’un château-fort médiéval dont il ne subsiste, dans les années 1730, que le donjon. Il est le dernier témoin des terribles déprédations qui frappèrent les habitants et les établissements religieux pendant les Guerres de Religion. Les remparts qui ceinturaient autrefois la cité sont en train d’être démantelés, réunissant la vieille ville à ses faubourgs. Sur les bords de la rivière de la Vire, des moulins rappellent que les habitants, lorsqu’ils ne sont ni journaliers ni métayers, sont employés dans les industries papetière1 et drapière. La campagne environnante, malgré son relief légèrement accidenté, est découpée en bocage. Elle est parfois percée de mines et de carrières de schiste, à l’image des ardoisières de la paroisse de Neuville près de la cité viroise.
En tant que chef-lieu d’élection et siège d’un bailliage secondaire, Vire est rattachée à la généralité de Caen et au parlement de Rouen. Elle est également dotée d’une maitrise des eaux et des forêts. Sur le plan religieux, si l’élection est partagée par la rivière de la Vire entre les diocèses de Coutances et de Bayeux, la cité dépend de l’évêque bayeusain. Plusieurs ordres religieux y sont établis. Le couvent des Cordeliers, installés à la fin du XVe siècle, est le plus ancien. Lors de la Contre-Réforme sont arrivés en ville les Capucins (1623), les Ursulines qui tiennent désormais l’hôpital général (1631), les Bénédictines (1644) et les Augustines qui gèrent l’hôtel-Dieu (1661) (doc. 1).

Un collège, fondé en 1682 par François Le Chartier, docteur en théologie de l’université de Paris et curé de Neuville, est tenu par des prêtres séculiers, sous la houlette des notables de la ville qui sont constitués en bureau2. Les élèves, qui sont pour l’essentiel originaires de l’élection de Vire, se destinent à la carrière ecclésiastique. Après leurs études, ils rejoignent le plus souvent les cures des évêchés de Bayeux, de Coutances et de Chartres.
Des petites écoles sont également fondées à partir de la toute fin du XVIIe siècle. En 1699, deux sœurs, Marie et Catherine Goidiers sollicitent les sœurs de la Providence à Vire pour qu’elles créent un lieu d’instruction destiné aux jeunes filles. Elles réitèrent leur entreprise en 1735 en faisant venir les Frères des écoles chrétienne3. Ces deux établissements sont fermés à la Révolution.
Du fait peut-être de l’éloignement de Vire des villes importantes du royaume et de la province de Normandie, le sujet de l’instruction publique est une préoccupation constante pour les ecclésiastiques virois, comme l’attestent les projets formés par le prêtre Nicolas Goutard au début des années 1730.
2. Le legs
Biographie du donateur
Nicolas Goutard est un personnage relativement méconnu. Originaire du Maine, il a été baptisé en la paroisse Saint-Pierre-La-Cour du Mans le 26 janvier 16654. Ses parents, Mathieu Goutard et Jeanne Jari, sont des bourgeois de la ville du Mans5. Il effectue sans doute sa scolarité au collège-séminaire de cette ville, dont la gestion est assurée par les Oratoriens, avant de rejoindre la Sorbonne d’où il sort docteur en théologie. On ne connait rien de son itinéraire jusqu’en 1710. À cette date, il devient curé de la paroisse de Neuville, à quelques lieues au nord de Vire6.
La personnalité de Nicolas Goutard se devine à partir du contenu de sa bibliothèque, qui est formée de près de 2 000 ouvrages selon le catalogue qu’il en a dressé en 1719, et de l’usage qu’il en fait7. Sa collection de livres est d’abord un outil spirituel au service d’une étude contemplative des Écritures Saintes et de son activité pastorale. Elle contient des Bibles et des traductions en français du Livre des psaumes, des livres pour le culte (missels, bréviaire) et de théologie liturgique (œuvres de Thomas d’Aquin et de Raymond Lulle, traités sur la pénitence, les sacrements et l’excommunication) ainsi que des œuvres des Pères de l’Église (les Soliloques de saint Augustin en français). On y trouve également des ouvrages portant sur le droit canon et l’histoire ecclésiastique (une Histoire du concile de Trente, une somme d’Henri Canisius, une Histoire de l’Église abrégée par Dupin). En contrepoint, Nicolas Goutard s’intéresse à la sphère profane, que ce soit à travers la matière juridique (ouvrages sur la coutume de Normandie) ou la discipline historique (sur l’histoire de la royauté française depuis Pharamond, une Histoire de la conquête de la Floride par Richelieu, une Histoire des Indes orientales par Urbain Souchu de Rennefort). Ces titres témoignent de l’intérêt de Goutard pour les questions d’actualité politique (histoires du règne de Louis XIV, testament politique de Colbert) et de controverse religieuse (Histoire des variantes des Églises protestantes de Jacques-Bénigne Bossuet, Histoire du calvinisme par Soulier, Sentimens des facultez de théologie de Paris, de Reims et de Nantes sur une thèse soutenue à Notre Dame des Ardilliers à Saumur).
Goutard est, logiquement, antiprotestant comme il l’écrit dans son catalogue : « J’ai aussi quatre livres de la brève et facile méthode pour réfuter les hérétiques de notre tems, savoir les Calvinistes et les Luthériens, par Henri Le Brun ». En revanche, dans le contexte de la querelle entre les jésuites et les jansénistes, il est difficile de déterminer à quel courant il adhère. Très documenté sur ce conflit, il possède de nombreux textes assemblés en recueils factices consacrés à la bulle Unigenitus, ses conséquences et son rejet (p. 63-64, 82-83, 93, 131, 167, 225 du catalogue). On pourrait faire un lien entre son éventuelle éducation oratorienne et des affinités avec le jansénisme, mais la teneur de sa bibliothèque balayerait cette idée hâtive. Il lit des ouvrages traitant aussi bien de la pensée de Jansénius que des opinions formulées par la Compagnie de Jésus (Relation du pays de Jansénie de Zacharie de Lisieux ; Manuale catholicorum ad devitandas… pro Jansenio… ; Apologie pour les religieux de la compagnie de Jésus de Nicolas Caussin ; La Doctrine des jésuites et nouveaux casuistes combatüe par les curez de France). La bibliothèque de Goutard ne témoigne pas d’un parti pris, mais de la construction d’une opinion. L’approche critique adoptée par le curé de Neuville, reposant sur des lectures variées, est confirmée par des choix de livres sur d’autres sujets comme cette traduction du Coran en français ou par la mention « livre curieux » qu’il inscrit dans son catalogue à propos de certains ouvrages (Les Essais de Montaigne, La vraie et entière histoire des troubles et guerres civiles arrivées pour la religion en France, Allemagne et Pays-Bas de J. Le Frère, Le Lycée de Pierre Bardin, De la démonomanie des sorciers de Jean Bodin).
De toute évidence, le curé de Neuville a intégré une démarche humaniste à ses réflexions. La présence des auteurs latins anciens vient peut-être de ses études (Sénèque, Salluste, Virgile, Térence). Quoi qu’il en soit, elle atteste de la formation qu’il a reçue, tournée vers les humanités. Sa bibliothèque couvre également les disciplines philosophiques (essais de physique, de logique, de morale) et scientifiques (ouvrages de mathématiques, de géographie, sur la médecine et l’anatomie du corps humain). Il n’est donc pas surprenant d’y trouver les Pensées de Pascal ou les Colloques d’Érasme.
La curiosité de Goutard – il détient des livres ayant trait à sa patrie, le Maine, ou des exemplaires du Cuisinier françois – et son goût pour les mots – il possède plusieurs grammaires – l’ont amené à se procurer des classiques français comme les Hymnes de Pierre de Ronsard ou Le Virgile travesti de son compatriote Paul Scarron. Il dispose aussi d’un dictionnaire et d’une grammaire espagnols bien qu’il ne possède pas d’ouvrages dans cette langue. On trouve également Le Prince de Machiavel et sa réfutation dans les Discours sur les moyens de bien gouverner un royaume, ou autre principauté contre Nicolas Machiavel d’Innocent Gentillet. Pour ce dernier, Goutard signale que c’est un « livre rare ».
Car Nicolas Goutard est un amoureux des livres, ce dont témoignent cette Bibliothèque historique de la France contenant le catalogue de tous les ouvrages tant imprimés que manuscrits de l’oratorien Jacques Le Long, ainsi que les annotations « livre rare » et « livre curieux » qui parsèment le catalogue, ou encore ces deux remarques à propos d’un manuscrit médiéval copié en écriture gothique et d’un incunable :
J’ai un manuscript qui est comme un espece de breviaire en lettre gothique, il est en velin doré, plein d’images. Ce manuscript est avant l’invention de l’imprimerie en Europe ; ce manuscrit est très ancien.
livre curieux fait au commencement de l’invention de l’imprimerie.
Le curé de Neuville est soucieux du développement de l’instruction publique dans sa paroisse et à Vire. D’ailleurs, sa bibliothèque regorge de livres consacrés à la pédagogie (Éducation des enfants d’Alexandre-Louis Varet ; Instruction de la jeunesse de Charles Gobinet). Il note dans son catalogue : « j’ai cinq a six livres de l’instruction de la jeunesse, en la piété chrétienne que j’ai acheté pour instruire les jeunes gens qui vont à l’école de la paroisse de Neuville ». Cette préoccupation devient plus forte au seuil de la mort. À la fin de l’année 1732, alors âgé de 67 ans, il octroie des libéralités au collège de Vire, poursuivant l’œuvre de son prédécesseur François Le Chartier. Il y fonde plusieurs prix de déclamation annuels, prenant pour modèle les collèges de Beauvais et de Lisieux à Paris8. Un mois plus tard, en janvier 1733, il continue de régler sa succession au bénéfice de la jeunesse en faisant modifier et préciser l’acte du mois précédent, sans doute après en avoir discuté avec « maitre Pierre Poliniere9, docteur en médecine, l’un des habitans de cette ville, qui frequente depuis quarante deux ans les colleges et les exercices publics de l’université de Paris10 ». Il fait créer deux prix de déclamation dans chaque classe, un troisième à la saint Nicolas pour un écolier de rhétorique, un dernier le lendemain de la quinzaine de Pâques pour un écolier de seconde. En avril, jugeant qu’« il est important que les mères de famille soient en etat de lire des livres de pieté, et de morale pour en instruire ceux qui sont sous leur conduite », il attribue une partie de ses rentes à la cure de Neuville afin qu’une école de filles soit fondée dans sa paroisse11.
Nicolas Goutard meurt le 30 janvier 1736, à l’âge de 71 ans, et est inhumé dans le chœur de l’église paroissiale de Neuville le lendemain12.
Profil de l’institution bénéficiaire du legs
Les Cordeliers se sont installés dans un faubourg de Vire à la fin du XVe siècle13. Ils subissent de plein fouet les ravages des Guerres de Religion puisque leur établissement est incendié par les troupes de Montgomery en 1568. À la suite de ces destructions, le couvent est reconstruit et rénové, mais sans que l’on ait connaissance de l’ampleur de ces travaux. Ils bénéficient de plusieurs donations au cours du XVIIe14.
La seconde moitié du XVIIIe siècle est une période compliquée pour la communauté, tant du point de vue du spirituel que du temporel. En août 1755, les frères sont condamnés par la cour du parlement de Rouen pour avoir soutenu le 10 avril une thèse contraire « au bien de l’État et aux Libertés de l’Église Gallicanne15 ». Vingt ans plus tard, ils adressent au chapitre provincial de France un état des lieux de leur établissement. La situation s’avère dramatique : « la maison est fort ancienne et a besoin d’une réparation considérable16 ». Cet appel est entendu puisqu’en 1776 et 1777 des travaux considérables de démolition et de rénovation sont menés17.
La situation reste morose. Si le bâtiment conventuel semble prévu pour une trentaine de frères, de nombreux appartements sont inoccupés et utilisés par les Cordeliers pour y installer leurs affaires personnelles comme des instruments de physique. Entre 1775 et 1790, la communauté se compose de 6 à 7 moines.
Le couvent des Cordeliers est supprimé et ses biens sont mis sous scellés en 1791.
Acte de fondation et dispositions fondatrices
Nicolas Goutard possède une bibliothèque personnelle fournie. En 1719, elle est formée d’environ 2 000 ouvrages18. La devise qu’il a adoptée et inscrite en deux endroits sur son catalogue, cibus animae, « la nourriture de l’âme », témoigne de l’importance spirituelle qu’il accorde à sa collection. Animé par le désir d’être utile à sa communauté et de favoriser l’instruction publique, il souhaite rendre ses livres accessibles « a touttes sortes de personnes, tant eclesiastiques que secullieres qui aspirent aux belles lettres19 ». Le curé de Neuville a peut-être été inspiré par des exemples qui ont eu lieu dans le diocèse de Coutances – la bibliothèque publique de Valognes a été fondée en 1719 – et dans le diocèse de Bayeux – celle de Caen a été ouverte en juin 1731 – ou bien par ses échanges avec le médecine et physicien Pierre Polinière, qui fréquente l’intelligentsia parisienne tout en résidant à Vire.
Dans un premier temps, Nicolas Goutard envisage de donner ses livres au collège de Vire, fondé par l’un de ses prédécesseurs, à la condition qu’elle soit publique20. Mais le corps municipal, qui gère les affaires de l’établissement dont le budget est relativement faible, n’entend pas procéder à des travaux d’aménagement qui seraient trop onéreux. Aussi Goutard se tourne-t-il vers les Cordeliers de la ville qui disposent déjà d’une bibliothèque dans leur couvent.
Le 21 septembre 1731, Nicolas Goutard et les Cordeliers de Vire s’accordent sur une donation entre vifs qui doit permettre le déménagement de 3 000 volumes chez les religieux puis l’ouverture de la bibliothèque publique le 1er mai 1732 (doc. 2)19.

L’acte de fondation prévoit dans une première clause que les livres de Goutard seront installés dans le local qui est déjà affecté à la bibliothèque des Cordeliers, ce qui suggère que ce sont bien des considérations matérielles qui ont poussé le curé de Neuville à s’adresser à cet ordre monastique. Même si la teneur générale de l’acte, en particulier la dernière disposition quant à la confection d’un inventaire, laisse penser que les deux collections devront être distinguées, il n’est pas précisé de quelle manière cette distinction sera rendue : armoires distinctes, ex-libris de Goutard sur les livres qu’il donne ?
Concernant les horaires d’ouverture, ceux-ci sont fixés « le lundy et jeudy de chaque semaine, savoir le matin depuis huit heures jusques a dix heures ; et lapres midy depuis deux heures jusques a quatre heures ». Preuve du souci de Goutard pour la diffusion de la connaissance, la fermeture de la bibliothèque lors des jours de fête – dont celles de l’ordre des Franciscains, en l’honneur de saint François d’Assise (4 octobre) et de Notre-Dame des Anges (2 août) – qui tomberaient un lundi ou un jeudi, sera compensée par une ouverture le lendemain.
La protection des livres fait l’objet d’une troisième disposition. L’interdiction du prêt des livres donnés par le curé de Neuville est clairement formulée. Seule leur consultation sur place est autorisée. Un inventaire de la bibliothèque de Goutard devra également être dressé, dans lequel seront renseignés les titres des ouvrages et le nombre de volumes qui les composent. Cet inventaire sera reproduit en trois exemplaires : l’un sera destiné au desservant de la cure de Neuville, Nicolas Goutard puis ses successeurs ; un autre sera confié au représentant du corps civil, en l’occurrence le lieutenant général du bailliage de Vire, qui, en 1731, est Jacques de Banville, également maire perpétuel de la ville et syndic apostolique du couvent des Cordeliers ; et un troisième servira au bibliothécaire. Le curé de Neuville et le lieutenant général se retrouveront avec le supérieur du couvent chaque 1er mai pour effectuer le récolement de la bibliothèque publique. Ils s’assureront qu’aucun livre n’a été perdu ou volé. La volonté d’associer le successeur du donateur à un membre de l’administration civile et à un représentant de l’institution monastique récipiendaire, dans le fonctionnement de la bibliothèque publique, montre bien que Nicolas Goutard souhaite faire de sa collection de livres un instrument de savoir utile à tous.
Afin de s’assurer que le règlement soit respecté par chaque partie, le donateur prévoit de faire connaître à tous l’acte de donation, en le faisant graver dans une version abrégée sur une table de marbre, qui sera exécutée à ses frais et placée dans le local de la bibliothèque. C’est aussi une manière pour Goutard d’inscrire son souvenir dans l’histoire de la communauté urbaine.
3. Mise en œuvre
Même si les sources d’époque et les livres de Goutard qui pourraient attester de la bonne application de l’acte ont disparu, la délivrance du don aux Cordeliers a eu lieu, comme nous l’apprennent les érudits du XVIIIe et du XIXe siècle ainsi que les archives révolutionnaires21 et les notices sur l’histoire de la bibliothèque municipale et ses origines rédigées par le bibliothécaire Mortreux (Bibl. mun. Vire, ms. C 325 (1804), ms. C 184 (vers. 1812-1813), ms. A 472 (1820)). Un ensemble de documents produits à la Révolution et qui intéressent la bibliothèque des Cordeliers de Vire sont regroupés aux archives départementales du Calvados sous la cote 1 Q 504.)). La collection a été absorbée dans la bibliothèque des Cordeliers22.
Aucun élément ne permet d’affirmer que la table de marbre gravée a été exécutée. Peut-être la copie du testament de Goutard sur parchemin, aujourd’huit conservée par la médiathèque de Vire, s’est-elle substituée à cet objet d’apparat ?
4. Collections
La bibliothèque de Nicolas Goutard est connue par un catalogue domestique qu’il a dressé en 1719 (doc. 3)7. À cette date, elle est constituée de plus de 2 000 ouvrages qui couvrent des domaines traditionnels pour une collection formée par un clerc. Elle contient en grande majorité des livres de religion (Saintes Écritures, livres liturgiques, patristique, théologiens, textes de controverse). Elle est complétée par la matière juridique (droit canon et droit civil, dont les coutumes de Normandie), la discipline historique (histoire ecclésiastique, histoire profane, voire livres d’actualité sur la politique contemporaine), les sciences (mathématique, médecine, géographie), la philosophie (logique, métaphysique, morale) et les belles-lettres (essentiellement auteurs classiques latins et ouvrages de grammaire). Les traités de pédagogie y tiennent également une bonne place. Enfin, deux manuscrits philosophiques accompagnent ces imprimés : un premier volume intitulé Logica N. Goutard rectoris beatae Mariae de Neuville propre vicam et un second, Moralis et pars metaphysicae.

Les Cordeliers intègrent les livres du curé de Neuville à leur bibliothèque déjà bien fournie, ce qui l’amplifie considérablement. À l’époque du don, elle contient probablement près de 2 000 ouvrages, si l’on en croit l’inventaire de 1790-1791 qui énumère 5 713 volumes et donne l’impression que la collection s’est figée dans les années 173023 (doc. 4).

À une époque incertaine, un catalogue a vraisemblablement été levé, mais il ne nous est pas parvenu24.
5. Bâtiment et mobilier
En 1775, la bibliothèque est installée sous les combles d’un bâtiment qui menace de s’effondrer et que l’on prévoit de démolir25. Elle est alors déplacée dans le bâtiment occidental qui est inoccupé. Là, elle occupe une grande salle située au rez-de-chaussée qui donne sur le jardin26. 20 grandes armoires comprenant chacune dix tablettes contiennent 5 700 volumes de livres et de périodiques23. Une grande table permet de consulter les livres sur place.
6. Vie de la bibliothèque
Les Cordeliers n’ont vraisemblablement pas acquis de nouveaux ouvrages après le don de Nicolas Goutard. En 1791, la bibliothèque contient des volumes dont les éditions sont, à de rares exceptions, antérieures aux années 173027. À la veille de la Révolution, sa teneur paraît obsolète. En revanche, les frères se tiennent au courant des évènements politiques et culturels, comme en témoignent leurs abonnements au Journal de Genève et à « des mercures » entre 1777 et 1782.
7. Usages
Du fait qu’il ne mentionne pas ses sources, il faut sans doute prendre avec précaution la remarque de François-Simon Cazin (1796-1890), juriste et érudit ayant terminé ses jours à Vire, lorsqu’il affirme en 1859 que, lors des premiers temps de la bibliothèque publique, « ses visiteurs furent d’abord assez nombreux, mais bientôt quelques érudits seulement en profitèrent28 » même si on le suivrait volontiers dans cette idée.
Dans sa Nouvelle description de la France, Piganiol de la Force ne dit pas un mot de cette bibliothèque dans sa description de Vire
8. Traitement sous la Révolution
Sous la Révolution, la bibliothèque des Cordeliers, et en particulier celle léguée par Nicolas Goutard plus d’un demi-siècle auparavant, connaît bien des vicissitudes29. En 1791, la municipalité réclame la propriété du fonds Goutard, au titre que cette collection était destinée dès l’origine au corps municipal30. Cette demande est accordée par l’administration départementale. Toutefois, la bibliothèque ne déménage pas et reste entre les murs de l’ancien couvent. Elle est vraisemblablement pillée et certains documents sont transportés à Caen pour former les collections de la bibliothèque centrale du département du Calvados. Par la suite, une partie semble avoir été déposée dans la chambre de la sacristie de l’église Notre-Dame.
Quand le bibliothécaire municipal, Charles-Michel Demortreux, prend ses fonctions en 1799, il constate que beaucoup d’ouvrages du legs Goutard, et donc de la bibliothèque des Cordeliers, sont dégradés. Il fait réunir une partie de cette collection avec les bibliothèques de Thomas Pichon et de l’ancien bailliage dans une salle du tribunal. Le reste semble être demeuré dans la sacristie de l’église Notre-Dame.
La bibliothèque municipale est transférée dans le pavillon oriental du château communal en 1809. Entretemps, le bibliothécaire a fait remplacer une bonne part des ouvrages légués par Goutard.
9. Traces actuelles
Les livres hérités de la bibliothèque des Cordeliers, et de la collection personnelle de Nicolas Goutard, ont disparu soit lors de l’incendie de l’hôtel de Ville dans la nuit du 7 au 8 août 1928, soit lors du bombardement du 6 juin 194431.
Le bâtiment des Cordeliers a été vendu comme bien national à Auguste Richard de Polinière en 1792. Il est démantelé en 179732.
10. Sources et bibliographie
- Sources
– Actes de fondation
Bibl. mun. Vire, ms. A 204, acte de donation passé entre Nicolas Goutard et les Cordeliers de Vire (21 septembre 1731).
– Catalogues et inventaires
Bibl. mun. Vire, ms. A 205, catalogue de la bibliothèque de Nicolas Goutard (1719).
Arch. dép. Calvados, 1 Q 504, Inventaire de la bibliothèque des Cordeliers de Vire (1790-1791).
– Usages
Bibl. mun. Vire, ms. C 325, notice sur la bibliothèque publique de Vire (1804).
- Bibliographie
Cazin, François-Simon, Notice sur la bibliothèque de la ville de Vire, Vire, Imprimerie et librairie de la veuve Barbot fils, 1859.
Compère, Marie-Madeleine, Julia, Dominique, Les collèges français (16e-18e siècles), Répertoire 2, France du nord et de l’ouest, Paris ; Institut national de recherche pédagogique – éditions du CNRS, 1988.
Dervin, Stéphanie (dir.), Le couvent des Cordeliers de Vire (XVe – XXe s.), Inrap, Grand-Ouest, février 2020.
Annexe 1 – Acte de donation entre vifs passé entre Nicolas Goutard et les Cordeliers de Vire (21 septembre 1731)
Source : Bibl. mun. Vire, ms. A 204
Donation de la bibliothèque de Messire Nicolas Gouttard du Mans, docteur de Sorbonne et curé de Neuville près Vire, composée de trois mille volumes, faite aux R. R. pères Cordeliers du couvent de Vire pour être publique
Par devant Jean Le Breton et Jean Jame notttaires royaux en la ville et banleüe de Vire soussignés, le vingt et unieme jour de septembre mil sept cent trente et un, fut present venerable et discrette personne messire Nicolas Goutard prestre né dans la ville du Mans paroisse Saint-Pierre, docteur de Sorbonne et curé de la paroisse Notre-Dame de Neusville prés Vire, lequel pour la gloire de Dieu, en son zelle pour l’utilité publique, et spesiallement en faveur des eclesiastiques de Vire, de Neuville, de Sainte-Anne, et de touttes les paroisses voisines, a volontairement et librement donné, et donne par ces presentes, sa bibliothèque, au couvent des reverends peres Cordeliers de Vire, pour être misse et conservée chez eux, laquelle bibliothèque est composée de trois mil volumes quil espère encor augmenter pendant sa vie, aux conditions suivantes
1° que ledit sieur donnateur veut quelle sera placée dans lapartement de la bibliothèque actuelle dudit couvent
2° que ledit sieur donnateur veut quelle soit publique et ouverte a touttes sortes de personnes, tant eclesiastiques que secullieres qui aspirent aux belles lettres le lundy et jeudy de chaque semaine, savoir le matin depuis huit heures jusques a dix heures ; et lapres midy depuis deux heures jusques a quatre heures, et lorsque lesdits jours marqués se trouveront ocupés par une feste y compris les festes de saint François et de Notre Dame des Anges louverture se fera le lendemain
3° que aucuns religieux ne portera aucuns livres donnés dans leurs chambres particulières, pour assurance desquels livres et pour éviter quil nen soit fait divertissement, il en sera fait trois inventaires dans lesquels il sera fait une description du titre et qualités desdits livres et du nombre des volumes. L’un desquels inventaires demeurera aux mains dudit sieur donnateur, et après son decés entres les mains de son successeur en la cure de Neuville. Le second aux mains de mestre Jaques de Banville chevallier seigneur et patron de Pierre conseiller du roy lieutenant general au bailliage de Vire maire perpétuel de laditte ville, sindic apostolique dudit couvent pour après le decés dudit seigneur de Pierre été mis par messieurs les héritiers entre les mains de monsieur son successeur dans l’office de lieutenant general et ainsy de suitte, et le troisième restera dans la bibliothèque, lesquels trois inventaires seront signés lors de la tradition desdits livres, par ledit sieur donnateur, ledit seigneur de Pierre, le reverend père gardien et ses discrets, desquels livres il sera fait une visitte et examen le premier lundy du mois de may de chaque année par ledit sieur donnateur et successeur en laditte cure conjointement avec ledit seigneur de Pierre et son successeur en laditte charge, monsieur le curé de Vire et son successeur en presence du reverend père gardien dudit couvent et du père bibliotequaire, et s’est ledit sieur donnateur obligé de mettre lesdits livres es mains desdits reverends peres dans le premier de may prochain. Et pour rendre la presente donnation plus stable et auteantique ledit sieur donnateur a declaré par lesdittes presentes revocquer touttes promesse quil auroit pû faire de laditte bibliothèque comme contraire aux dispositions de la presente, lequel se soumet de l’exécution d’icelle en tout son contenû. Et affin qu’il ne puisse être contrevenû aux conditions cy-dessus, ledit sieur donnateur fera placer a ses frais une table de marbre sur laquelle il fera graver un abrégé du present acte et seront tous les frais de la presente donnation payés par ledit sieur donnateur, laquelle a été ainsy acceptée par le reverend père Charles Bourget docteur de Sorbonne provincial de la province de France parisienne de laquelle est le couvent de Vire duquel il fait a present la visitte reguliere, accompagné du reverend père Jaque André Ruelle ex deffiniteur de laditte province et son secretaire, et du reverend père Etienne Chouquet gardien actuel dudit couvent de Vire, ici presents, laditte donnation estimée par ledit sieur donnateur a la somme de douze milles livres, et a été ausy laditte donnation acceptée par ledit seigneur de Pierre en son nom et qualité de sindic apostolique dudit couvent ausy present, fait et passé audit Vire ledit jour et an présences de François Vallée et de Guillaume Bonvallet bourgeois et demeurant audit Vire témoins qui ont avec les parties signés après lecture, et sont signés Goutard Bourget Ruel, Chouquet, de Danville de Pierre, Vallée, Bonvallet, Jame, et Le Breton a la minutte demeurée au registre, controllée et insinuée à Vire le vingt deux dudit mois et an par Thomas qui a receu cent vingt trois livres douze sols, sur laquelle le present a été fait et delivré pour lesdits reverends père cordelliers aux frais dudit sieur donnateur.
[Suivent les signatures.]
- Jean-Marc Moriceau, Marie-Jeanne Villeroy. « Papiers et papetiers dans le bocage normand sous l’Ancien Régime : l’essor d’une industrie dans les régions de Vire, Sourdeval et Tinchebray (partie 2) ». Le Pays Bas-Normand, 2004, 253-1, p. 121 – 213. [↩]
- Compère, Julia 1988. [↩]
- Bibl. mun. Vire, ms. A442, p. 199 et 200. [↩]
- Arch. dép. Sarthe, 24b, Acte de baptême de Nicolas Goutard (26 janvier 1665). [↩]
- Arch. dép. Calvados, G 1152/1, Acte de donation entre vifs pour la fondation de messes en l’église de Neuville par Nicolas Goutard (25 avril 1733). L’acte a été relié par le donateur qui, sur l’un des feuillets de garde, a écrit de sa main le nom de ses parents. [↩]
- Le premier acte qu’il signe dans le registre des baptêmes, mariages et sépultures de la paroisse de Neuville date du 3 mars 1710 (voir Arch. dép. Calvados, Edt, Neuville, BMS, 1675-1727). [↩]
- Bibl. mun. Vire, ms. A 205. [↩] [↩]
- Arch. dép. Calvados, 8 E 1875, acte de donation entre vifs entre Nicolas Goutard et le collège de Vire (22 décembre 1732). [↩]
- Il s’agit de Pierre Polinière (1671-1734), docteur en médecine, mathématicien et physicien. [↩]
- Arch. dép. Calvados, 8 E 1875, acte de donation entre vifs entre Nicolas Goutard et le collège de Vire (28 janvier 1733). [↩]
- Arch. dép. Calvados, 8 E 1875, acte de fondation d’une école de filles dans la paroisse de Neuville par Nicolas Goutard (10 avril 1733). Nicolas Goutard détaille les conditions matérielles de la fondation et le règlement de l’école, ce qui rappelle celui de son projet de bibliothèque publique Voir aussi arch. dép. du Calvados, G 1152/1 qui contient un petit dossier réalisé par le donateur lui-même sur ce projet de fondation d’école de filles. [↩]
- Arch. dép. Calvados, 8 E 1881, procès-verbal de mise sous scellé des biens de Nicolas Goutard (30 janvier 1736) et Edt, Neuville, BMS, 1675-1727, acte de sépulture de Nicolas Goutard (31 janvier 1736). [↩]
- L’étude la plus complète et la plus récente sur les Cordeliers de Vire est celle de Dervin 2020. Elle souligne à quel point l’histoire de cet établissement est lacunaire. [↩]
- Par exemple, les donations des Hoguet (1667-1693) et de Duret de La Bectière (1675). Voir Arch. dép. du Calvados, H 9128. [↩]
- Arch. dép. Calvados, H 9128, Arrest de la cour de parlement, qui ordonne que la thèse soutenue au Couvent des Cordeliers de Vire le 10 avril dernier, demeurera suprimée… du 6 août 1755. [↩]
- Arch. dép. Calvados, H 9128, État du couvent des Cordeliers de Vire (11 mai 1775). [↩]
- Arch. dép. Calvados, H 9128, procès-verbal de visite (10 septembre 1776) et mémoire de travaux (18 novembre 1776). [↩]
- Bibl. mun. Vire, ms. A 205. Il s’agit d’une estimation à la volée, le nombre d’ouvrages et de volumes n’étant pas renseigné dans le catalogue domestique de Goutard. [↩]
- Bibl. mun. Vire, ms. A 204. [↩] [↩]
- Bibl. mun. Vire, ms. D 59, p. 216, Arch. dép. Calvados, 1 Q 504, dossier « Couvent des Cordeliers de Vire – bibliothèque » et Cazin 1859. Ce dernier auteur avance l’idée que Nicolas Goutard formula son projet dès 1728, sans préciser la source de cette affirmation. Je n’ai trouvé aucun acte de donation dans les archives notariales de Vire de 1728 (arch. dép. Calvados, 8 E 1865-1866). [↩]
- La donation est confirmée par les mémoires historiques sur Vire (Bibl. mun. Vire, ms. A 442 (XVIIIe s.), p. 199-200 ; Bibl. mun. Vire, ms. D 59, p. 216 (XIXe s. [↩]
- Bibl. mun. Vire, ms. D 59, p. 216. [↩]
- Arch. dép. Calvados, 1 Q 504, « Catalogue abrégé des livres de la bibliothèque du couvent des frères mineurs conventuels de Vire selon l’ordre que ces livres tienent sur les tabletes des bufets » (v. 1790-1791). [↩] [↩]
- Arch. dép. Calvados, 1 Q 504, État du couvent des Cordeliers (23 février 1790). Les frères sont en train de dresser un « nouveau catalogue », ce qui laisse penser qu’il en existait un plus ancien. [↩]
- Arch. dép. Calvados, H 9128, état du couvent des Cordeliers de Vire (11 mai 1775) et procès-verbal de visite (10 septembre 1776). [↩]
- Arch. dép. Calvados, 1 Q 504, État du couvent des Cordeliers (23 février 1790) et copie du procès-verbal de mise sous scellée des biens du couvent des Cordeliers du 19 janvier 1791 (20 février 1791). [↩]
- J’ai relevé deux références postérieures à cette décennie : des Institutiones theologicae de 1747 et un Traité du mercure par Auguste Belloste publié en 1754. [↩]
- Cazin 1859. [↩]
- Bibl. mun. Vire, mss. A 472, C 184 et C 325 qui sont des notices rédigées entre 1804 et 1820 par le premier bibliothécaire de la Ville, Charles-Michel Demortreux, un ancien religieux. Ce dernier évoque uniquement la bibliothèque de Nicolas Goutard, sans jamais aborder celle des Cordeliers : estime-t-il que les livres du couvent sont tous issus du legs de l’ancien curé de Neuville ? D’une manière générale, il ne dit jamais un mot sur les bibliothèques des établissements religieux, se contentant de rappeler le souvenir des individus (Nicolas Goutard, Thomas Pichon) et de l’institution judiciaire qui ont œuvré à la formation des bibliothèques publiques. Voir aussi BM Vire, ms. B 58, « Annales historiques de Vire son arrondissement » (1854) aux dates de 1800 et 1838 et Cazin 1859. [↩]
- Arch. dép. Calvados, 1 Q 504, Dossier « Couvent des Cordeliers de Vire – Bibliothèque ». [↩]
- Henry Lesage, « La nouvelle bibliothèque municipale de Vire », Bulletin des bibliothèques de France, 1965-4, p. 133-138. Seuls les manuscrits nous sont parvenus car, en 1944, ils avaient été déplacés par sûreté dans un autre lieu. Toutefois, la bibliothèque de Nicolas Goutard contenait deux manuscrits (Logica N. Goutard rectoris beatae Mariae de Neuville propre vicam et Moralis et pars metaphysicae) que je n’ai pas retrouvés dans les collections de la médiathèque. [↩]
- Dervin 2020. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
William Trouvé (28 février 2025). Vire – Bibliothèque des Cordeliers. Bibliothèques publiques dans la France des Lumières. Consulté le 7 mai 2026 à l’adresse https://bipulum.hypotheses.org/1333
