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Coutances – Bibliothèque du collège

1. Contexte urbain

Sous l’Ancien Régime, Coutances est la capitale du Cotentin, abritant le présidial du bailliage de cette province, et le chef-lieu du diocèse éponyme. Les fonctions administratives et religieuses de cette ville expliquent pourquoi sa population se compose notamment d’une élite de robe et ecclésiastique. La Ville est administrée par un corps municipal qui se dote, dès au moins 1693, d’un maire et, dès 1751, d’un hôtel de ville.

Au milieu du XVIIIe siècle, plusieurs ordres monastiques sont installés à Coutances (doc. 1). Si les Dominicains y ont établi un couvent dès le XIIIe siècle, les autres congrégations ne sont arrivées qu’au XVIIe siècle : le couvent des Capucins a été fondé en 1616 et l’abbaye des Bénédictines en 1633. Les Augustines ont commencé à prendre en charge l’hôtel-Dieu dès 1643 tandis que les Eudistes ont créé un séminaire à partir de 1650.

La ville dispose d’établissements scolaires. Outre le séminaire des Eudistes, elle est dotée d’un collège, depuis le XVIe siècle, qui est conjointement géré par les corps épiscopal et civil à l’époque des Lumières. Ce collège accueille une bibliothèque publique depuis 1756. À la veille de la Révolution, on compte également trois écoles paroissiales dont la gestion était assurée par les Frères des écoles chrétiennes depuis 1720.

Les renseignements sur l’état des bibliothèques privées et religieuses de Coutances à l’époque des Lumières nous sont parvenus par les archives révolutionnaires1. La ville devait compter plusieurs bibliothèques particulières formées par des nobles et des ecclésiastiques, devenus émigrés ou condamnés, comme celles de l’évêque Ange-François de Talaru de Chalmazel (1727-1798) ou du noble Charles-Antoine Tanquerey d’Hyenville (1743-1794). Les confiscations des biens des religieux indiquent que le chapitre de la cathédrale, le séminaire de Coutances et le couvent des Capucins conservaient une bibliothèque entre leurs murs. Il est en revanche plus difficile de savoir si le couvent des Dominicains, où était déposée la bibliothèque publique du collège depuis 1784-1787, était pourvu de sa propre bibliothèque – ce qui devait vraisemblablement être le cas pour un établissement ayant plusieurs siècles d’existence –, les sources se limitant à parler de « la bibliothèque des Dominicains » sans jamais mentionner la bibliothèque publique qui fut pourtant elle-même mise sous la main de la nation2.

Doc. 1. Plan de la ville de Coutances (1783). Sur ce plan sont figurés les bâtiments religieux de la ville de Coutances. Le collège de Coutances était mitoyen du couvent des Jacobins. (sources : Archives municipales de Coutances, sans cote).

2. Le legs

Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt, dit « le chevalier de Brucourt », est né le 5 juin 1712 à Sainte-Marie-du-Mont, près de Carentan3. Issu d’une famille noble du Cotentin et fils unique de Charles Rosette et de Charlotte-Françoise Boudier, il a reçu une première éducation au collège de Coutance avant de rejoindre Caen. Il mène une carrière militaire au sein des Gardes françaises où il est successivement gentilhomme à drapeau, d’enseigne, sous-lieutenant et lieutenant. En 1745, il est décoré de la croix de Saint-Louis, ce qui lui octroie le titre de chevalier, et prend sa retraite. Retiré à Caen, il se consacre à l’étude et à l’écriture. Il publie un Essai sur l’éducation de la noblesse en 1747-1748 qui le fait remarquer auprès du roi. Celui-ci lui confie la rédaction des statuts de l’École royale militaire. Le chevalier de Brucourt meurt le 16 novembre 1755, à Caen, quelques mois après son mariage. Dans ses dispositions testamentaires, il a légué sa bibliothèque personnelle au collège de Coutances.

Profil de l’institution bénéficiaire du legs

Les origines du collège de Coutances remontent à l’année 1499 lorsque l’établissement est installé dans un manoir de la paroisse Saint-Nicolas où il se trouve toujours au XVIIIe siècle, mais sa fondation institutionnelle date du 10 juillet 1587 lorsque Jean de Tournaville, grand chantre de la cathédrale, dote l’établissement d’un corps professoral permanent, en charge d’enseigner gratuitement et d’un premier règlement, avec l’accord des tabellions du roi et des notabilités locales4.

À l’époque des Lumières, le collège est administré par un bureau composé de représentants du diocèse, du bailliage et de la municipalité tandis que l’enseignement est assuré par des prêtres séculiers. L’établissement bénéficie d’une bonne réputation mais qui n’est pas à la hauteur de ses moyens financiers et matériels. Il recrute entre 700 et 900 élèves venant de l’ensemble du Cotentin et qui se destinent généralement à la cléricature.

Au XVIIIe siècle, outre le legs de Brucourt, le collège de Coutances bénéficia de deux autres donations d’importance. Gilles Douet, docteur en Sorbonne, archidiacre et grand-vicaire, légua une maison avec cour et jardin qui devait servir d’appartements aux régents du collège et de salles de classe ainsi qu’une somme de 1 000 livres en 1719. Deux ans plus tard, François Encoignard, marchand installé à Cadix mais natif de Coutances, fit don d’une rente de 60 livres pour payer le bibliothécaire du collège dans le cas où il y en aurait un5.

Acte de fondation et dispositions fondatrices (éléments de règlement, modèles, philosophie générale)

Par son testament olographe du 1er mai 1751, Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt fonde la bibliothèque publique de Coutances en léguant sa collection de livres au collège de la ville où il avait reçu sa première éducation (doc. 2)6. Cette œuvre n’est pas surprenante lorsqu’on sait qu’il existe déjà à cette époque de tels établissements dans d’autres localités normandes dont le chevalier de Brucourt a pu avoir connaissance : au sein du chapitre cathédrale de Rouen depuis 1634, au séminaire de Valognes dès 1719 et à l’université de Caen à partir de 1731.

Le legs du chevalier de Brucourt se comprend aussi par rapport à la réflexion pédagogique qu’il a développée dans son Essai sur l’éducation de la noblesse. Cet écrit témoigne de ses préoccupations quant à l’épanouissement intellectuel des jeunes nobles qui, selon lui, sont exposés aux mondanités et aux « choses frivoles qui ne sauroient attacher l’esprit7 ». Il y élabore un programme éducatif dont l’une des finalités est de faire obstacle à la décadence des lettres qui toucherait son siècle. L’enseignement des arts libéraux et de la philosophie y occupe une place centrale car ces disciplines sont nécessaires pour « savoir bien penser » et « bien dire » et, une fois rentré dans le monde, pour « se distinguer dans les emplois [et se] rend[re] agréable dans la société ». Cet enseignement s’appuie sur la relation de maître à élève et se fonde sur des ouvrages dont Rosette de Brucourt ne manque pas de signaler les meilleurs pour chaque domaine. Il recommande le Dictionnaire de Trévoux, les Observations de l’Académie françoise sur les Remarques de M. Vaugelas (1704), les Remarques de M. de Vaugelas sur la langue françoise, avec des notes de messieurs Patru et Thomas Corneille (1738) ou encore les Remarques de grammaire sur Racine par Pierre-Joseph Thoulier d’Olivet (1738) pour la grammaire, La rhétorique ou l’art de parler de Bernard Lamy (1675) et La rhétorique ou les règles de l’éloquence de Balthasar Gibert (1730) pour la rhétorique, tout en prodiguant l’études des auteurs classiques, grecs et latins – Homère, Cicéron – mais aussi français – Boileau, Pierre Corneille – ainsi que la lecture « des livres sacrés ». La bibliothèque personnelle de Rosette de Brucourt, qui contient notamment des ouvrages de grammaire8, des dictionnaires sur la langue française, les œuvres de nombreux auteurs classiques et des livres religieux9, reflète la teneur de ce programme pédagogique. Aussi, en faisant don de sa collection de livres au collège de Coutances, le chevalier de Brucourt entendait vraisemblablement doter l’établissement d’un outil d’éducation qui serait employé pour élever l’esprit des jeunes nobles.

Doc 2. Testament de Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt (1er mai 1751). Source : Archives départementales de la Manche, 5 E 14759.

La clause testamentaire, relativement courte, se présente ainsi :

Je donne au collège de Coutances tous mes livres, les machines qui sont sur les tablettes, mes estampes et une somme de quatre mille livres pour payer le transport des livres, faire accommoder une bibliothèque, l’augmenter et fournir a l’execution de cet article a condition que cette bibliothèque, sera non seulement pour les regents, mais quelle sera publique deux jours de chaque semaine excepté les dimanches, les fêtes et le temps de la vacance ; a condition encore qu’on dira dans la chapelle du collège une messe le cinquième jour de juin de chaque année et une autre messe le jour de ma mort, chaque année on exortera les écoliers à y assister et a unir leurs prières au saint sacrifice de la messe pour implorer la miséricorde de Dieu pour le repos de mon ame. Je supplie monseigneur l’évêque de Coutances, et messieurs les magistrats de cette ville de veiller à l’execution de cet article.

Outre ses livres, Brucourt prévoit de donner au collège ses estampes et « les machines » – derrière ce terme sans doute faut-il comprendre ses instruments de mathématiques – ainsi que les moyens financiers nécessaires à la réalisation de la bibliothèque publique. Une somme de 4 000 livres couvrirait ainsi les coûts engendrés par le transport des ouvrages, l’installation de supports de conservation (armoires, tablettes) et l’achat de nouveaux ouvrages.

Le légateur fournit un petit règlement qui concerne les modalités d’ouverture de la bibliothèque. S’il impose que l’établissement soit ouvert deux jours par semaine, il laisse le choix de ces jours aux enseignants du collège, qui devront respecter les jours chômés exigés par les calendriers religieux et scolaire. En revanche, il ne dit pas un mot sur l’identité du public – ou des publics – auquel est destiné cette institution. Ce silence est peut-être à interpréter comme la volonté d’une ouverture à l’ensemble de la population, selon une démarche universaliste.

Enfin, cette disposition testamentaire va de pair avec le souhait du chevalier d’instaurer deux messes anniversaires en son honneur, l’une le jour de sa naissance, l’autre le jour de sa mort, auxquelles assisteront le personnel et les élèves du collège, afin de commémorer le fondateur de la bibliothèque publique et de prier pour son âme.

3. Mise en œuvre

La bibliothèque du chevalier de Brucourt est transportée au collège de Coutances après le 23 janvier 1756, date à laquelle est terminé l’inventaire après décès des biens du défunt10. Elle n’y est toutefois pas installée, en raison du manque de place, et semble avoir été rapidement détournée de sa destination première. Ainsi, en 1766, les administrateurs du collège, s’inquiétant de l’état de l’établissement, s’étonnent que le principal, l’abbé de Théville, occupe à titre personnel la maison léguée par Gilles Douet dans laquelle se trouvaient également les archives de l’institution et les livres donnés par le chevalier de Brucourt11. Ils regrettent notamment que la bibliothèque publique n’ait pu être aménagée. Leur victoire juridique contre Théville, si ce n’est qu’elle permet de démettre l’abbé de ses fonctions, ne change pas pour autant la situation matérielle de la bibliothèque : à la mort de l’ancien principal en 1776, on s’inquiète que son héritière, mademoiselle d’Octeville, puisse emporter avec elle « les livres appartenant au collège relativement au testament de M. de Brucourt12 » qui étaient toujours dans la maison que le défunt avait conservée13. Un récolement des ouvrages est effectué à l’aide de l’inventaire du legs Brucourt et il est décidé de les transférer dans l’un des appartements du presbytère Saint-Nicolas de Coutances, puisque la place manquait toujours dans le collège. Entre-temps, l’impossible réalisation de la bibliothèque publique sert d’argument aux administrateurs pour augmenter les droits d’inscription des écoliers14.

L’année 1784 marque un tournant dans l’histoire du collège de Coutances et la bibliothèque publique. Cette année-là, l’évêque et les administrateurs, constatant la vétusté et le manque d’espace au sein de l’établissement, en font réorganiser le fonctionnement avec le soutien matériel des Dominicains qui mettent à disposition une partie de leurs bâtiments qui étaient mitoyens du collège (doc. 3)15.

Doc. 3. Registre du collège de Coutances. Procès-verbal du 18 juin 1784. Source : Archives municipales de Coutances, carton 44.

Les classes de logique et de physique sont installées dans la salle du chapitre et la sacristie des Dominicains. La bibliothèque est déposée dans un local du couvent appelé « le grenier à bled ». Des conditions pratiques et financières sont arrêtées entre les deux parties afin de garantir son ouverture au public :

Tous les ouvrages nécessaires pour placer la bibliothèque ainsy que les livres qui pouroient y être adjoutés et pour arranger ladite salle, y mettre les meubles nécessaires ne seront en aucune manière que ce soit à la charge de messieurs les religieux. Le bibliothécaire sera dominicain et choisi par messieurs les religieux. Il sera fait un catalogue des livres de la bibliothèque et de ceux qui pouroient y être adjoutés, lequel sera fait triple, un pour le bureau, un pour les sieurs religieux, et un pour le bibliothécaire. La bibliothèque sera ouverte deux jours la semaine, les mercredi et samedi, depuis huit heures du matin jusqu’à midi, et depuis deux heures de relevée jusqu’à sept. Le bibliothécaire percevra la rente donnée par monsieur Encoignard pour ladite destination ; si des personnes bienfaisantes augmentoient les honoraires du bibliothécaire, il sera augmenté de jours en proportion pour tenir ladite bibliothèque ouverte.

Reprenant les dispositions du testament de Brucourt, le règlement d’ouverture de la bibliothèque est précisé : le public pourrait y consulter des livres les mercredis et les samedis à raison de neuf heures par jour. Aucune modalité ne concerne la possibilité d’un service de prêt et de retour, ce qui laisse penser que les lecteurs n’étaient pas autorisés à emporter les livres chez eux. Découlant de cette même idée, il semble clair que le catalogue était destiné à une gestion en interne de la bibliothèque, puisqu’il était pensé pour les administrateurs du collège propriétaires de la collection, les Dominicains qui en étaient les dépositaires et le bibliothécaire, et non pour les différents corps de la ville.

S’il est impossible de connaître le moment exact de l’ouverture de la bibliothèque, son fonctionnement effectif est attesté pour la première fois en décembre 178716.

4. Collections

Aucun catalogue ou inventaire de la bibliothèque publique installée chez les Dominicains n’a été conservé – si tant est qu’il n’en ait jamais existé un. Seul subsiste l’inventaire après décès des biens du chevalier de Brucourt qui liste de façon précise les ouvrages légués au collège de Coutances, soit 673 items (doc. 4)17.

Doc. 4. Inventaire après décès de Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt, 19-23 janvier 1756. Source : Archives départementales de la Manche, 5 E 14849.

Le document est structuré ainsi : sont d’abord décrits les grands et moyens formats (in-folio et in-quarto), soit près de 130 articles, puis les petits formats (in-octavo et in-12) qui représentent l’essentiel de la collection, avant que ne soient répertoriés les livres italiens (56 items) – qui sont autant des livres en langue italienne que des documents en français traitant d’un aspect de l’histoire et de la culture italienne –, les livres anglais (30 items), un ouvrage en espagnol, et enfin les livres « dépareillez » (36 items) qui englobent des catalogues de bibliothèques, des séries d’ouvrages lacunaires ou encore « un paquet d’arrests, estampes (…) et un pacquet de brochures ». Il est difficile de savoir si cette description est la transposition exacte du classement de la bibliothèque de Rosette de Brucourt ou si elle reflète le travail de dénombrement des notaires. Peut-être est-elle un mélange des deux : le chevalier avait sans doute organisé sa bibliothèque en fonction du format des ouvrages, sans distinction thématique, et les notaires ont pu créer de façon artificielle les sous-ensembles « livres italiens », « livres anglois » et, assurément, « livres dépareillez ». Au total, l’estimation financière de la collection s’élève à 5 865 livres.

Cet inventaire nous renseigne sur le contenu de la bibliothèque léguée au collège. Elle contient des ouvrages imprimés entre les XVIe et XVIIIe siècles et visiblement aucun manuscrit. Elle couvre des disciplines que l’on rencontre fréquemment dans les bibliothèques de la noblesse française du XVIIIe siècle : religion, droit, histoire ancienne et histoire politique contemporaine, littérature classique (Apulée, Horace, Virgile, Euripide) et auteurs français (Montaigne, Rabelais, Racine, Regnard), sciences et arts (Vitruve). D’autres ouvrages se rapportent au parcours de Rosette de Brucourt : plusieurs documents ont trait à la Normandie tandis que les arts militaires figurent en bonne place dans sa collection. Le chevalier disposait également de nombreux usuels et ouvrages de grammaires, qui témoignent de son goût pour l’écriture, mais qui font aussi écho à son inquiétude de voir son époque souffrir de la « décadence des lettres ». Il faut noter que cet homme éclairé possédait des œuvres des Lumières – deux éditions des Lettres persanes de Montesquieu, des œuvres de Voltaire – mais aussi concernant la bibliothéconomie (l’Advis pour dresser une bibliothèque de Gabriel Naudé) ou le thème de la mort. Sa bibliothèque contenait enfin des périodiques, comme 25 volumes du Mercure de France et deux volumes de The Guardian édités en 1734. Tous ces ouvrages, dont le contenu aurait parfois pu être jugé subversif par certains esprits conservateurs, ont-ils été acceptés sans réserve par le collège de Coutances puis les pères Dominicains ? Nous n’en savons rien.

5. Bâtiment et mobilier

La bibliothèque publique de Coutances est installée dans le couvent des Dominicains, à partir des années 1784-1787. Elle était située dans un local appelé « le grenier à bled ». On peut supposer avec une certaine assurance que cet espace devait initialement être destiné au stockage des céréales avant d’être reconverti pour accueillir le dépôt des livres du collège de Coutances.

En décembre 1787, alors que la bibliothèque était ouverte depuis peu de temps, les Dominicains font savoir aux administrateurs du collège que l’endroit est inconfortable : « il y manque une table et des chaises »16 (doc. 5). Les administrateurs répondent à ces insuffisances en faisant réaliser le mobilier nécessaire.

Doc. 5. Registre du collège de Coutances. Procès-verbal du 23 décembre 1787. Source : Archives municipales de Coutances, carton 44.

6. Vie de la bibliothèque

L’existence de la bibliothèque publique de Coutances est éphémère. Des quelques années de son fonctionnement, peu d’éléments nous sont parvenus18. Nous ne savons pas s’il y eut des acquisitions ni comment la collection était gérée. En revanche, en mai 1788, les Dominicains se plaignent de ne pas avoir reçu deux années d’arrérages, provenant de la rente du legs Encoignard destinée à dédommager le bibliothécaire, malgré les accords passés avec le collège (doc. 6)19. Les administrateurs du collège promettent de réparer cet oubli.

Doc. 6. Registre du collège de Coutances. Procès-verbal du 20 mai 1788. Source : Archives municipales de Coutances, carton 44.

7. Usages

Dès 1787, les Dominicains font savoir que la « publicité [de la bibliothèque] est ignorée de bien des personnes et [qu’]il est nécessaire que les jours auxquels elle est ouverte soient connus »16, ce qui laisse penser que l’établissement était peu fréquenté. Pour y pallier, les administrateurs projettent de faire réaliser « un imprimé pour indiquer au public qu’elle est ouverte les mercredis et samedis ». Ils souhaitent aussi faire achever le catalogue de la bibliothèque mais sans préciser si cet instrument visait à faire connaître le contenu de la collection.

8. Traitement sous la Révolution

Compte tenu de la destination même du bâtiment où elle était déposée, la bibliothèque publique est sans doute fermée en même temps que le couvent des Dominicains, soit en 1790, tandis que le collège n’est supprimé qu’en 179520. Quoi qu’il en soit, les livres sont transférés dans le couvent des Capucins avec ceux des autres communautés religieuses de la ville (Eudistes, Capucins, Bénédictines), des émigrés et des déportés. Il semble que certains ouvrages religieux ont été brûlés avec des titres d’archives le 24 ventôse de l’an 2 (14 mars 1794)21. D’autres documents sont volés et une bonne part est envoyée à Avranches pour former la bibliothèque de l’École centrale du département. Le reste demeure à Coutances, dont une partie du legs de Brucourt.

La municipalité de Coutances, persuadée que le caractère public de la bibliothèque fondée par de Brucourt faisait d’elle la propriétaire légitime du legs, réclama le rapatriement des ouvrages prélevés de ce fonds à l’État en 1799. Elle désirait doter le futur collège de la ville d’un instrument utile à l’éducation des élèves. Après divers échanges, la demande fut acceptée et un arrêté pris en ce sens par le préfet le 15 germinal de l’an IX (5 avril 1801)22, mais il ne semble pas qu’il ait été suivi d’effet.

9. Traces actuelles

En l’absence de catalogue et de livres portant un éventuel ex-libris de la bibliothèque publique de Coutances, il faut se cantonner aux ouvrages légués par le chevalier de Brucourt sur lesquels a été apposée sa signature. Malheureusement, les catalogues informatiques des bibliothèques actuelles mentionnent rarement ces particularités d’exemplaire, ce qui empêche de savoir quels documents conservés aujourd’hui sont issus du legs de Brucourt. À Coutances, la bibliothécaire responsable du fonds patrimonial nous a indiqué avoir vu certains ouvrages portant la marque de propriété de Rosette de Brucourt. À la bibliothèque patrimoniale d’Avranches, nous avons repéré un périodique portant son ex-libris23.

10. Sources et bibliographie

Sources

Archives

AD Manche, 5 E 14759, Testament de Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt, fol. 14r-15v.

AM Coutances, carton 44, Registre du collège de Coutances, vol. 1 et 2

AM Coutances, 1 P 28, Etat de tous les biens, rentes et meubles de la communauté des frères prescheurs de Coutances en Basse Normandie (27 février 1790).

Catalogues et inventaires

AD Manche, 5 E 14849, Inventaire après décès des biens de Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt, fol. 703r-753r.

Bibliographie

Compère, Marie-Madeleine, Julia, Dominique, Les collèges français (16e-18e siècles), Répertoire 2, France du nord et de l’ouest, Paris ; Institut national de recherche pédagogique – éditions du CNRS, 1988.

Daireaux, Louis, « Notice historique sur la bibliothèque de Coutances », in Catalogue méthodique de la bibliothèque de Coutances, Coutances, Ch. Daireaux, 1902, p. V-XXXIII.

Jehan, Bernard, Les Unelles. Le centre d’accueil diocésain de Coutances : hier, couvent des dominicains, grand séminaire, aujourd’hui, centre d’accueil diocésain, centre administratif et culturel, Coutances, Cercle de généalogie et d’histoire locale de Coutances et du Cotentin, 2013.

Jehan, Bernard, « Les bibliothèques dans la Manche au temps de la Révolution », La Révolution à Coutances et dans le département de la Manche. Actes du colloque de Coutances, 21 et 22 mai 2016, Coutances, Cercle généalogique et d’histoire locale de Coutances et du Cotentin, 2019.

Quellien, Jean, Histoire du collège-lycée de Coutances de la Révolution à la Grande guerre (1789-1914), Coutances, Cercle de généalogie et d’histoire locale de Coutances et du Cotentin, 2008.

Quenault, Léopold, Recherches archéologiques sur la ville de Coutances, Marseille, Laffite reprints, 1977 [1862].

Annexe – Testament olographe de Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt, 1er mai 1751

Source : AD Manche, 5 E 14759, fol. 15r-v

Au nom du Pere, du Fils et du Saint Esprit,

Aujourd’hui premier jour du mois de mai mil sept cens cinquante et un, etant à Paris, sain de corps et d’esprit, et ne voulant pas estre surpris par la mort qui nous menace a chaque instant sans avoir fait la disposition de mes dernieres volontés, j’ai fait le present testament.

Je donne aux pauvres de la paroisse de Grôville trois cens livres et a ceux de la paroisse de Sainte Marie du Mont24 pareille somme de trois cens livres.

Si j’ai quelques dettes au temps de ma mort ma volonté est quelles soient exactement payées avant toutes choses.

Je donne la somme de mille livres au sieur Pouchard qui tient l’hôtel de Normandie petitte rue de Taranne fauxbourg de Saint-Germain.

Je donne a Mr. Pirou curé de Cambernon, et a Mr. de la Godefrerie Valognes, docteur en médecine, demeurant a Coutances, chacun un exemple a choisir dans mes livres, entre ceux qui regardent leur profession, c’est-à-dire a Mr. Pirou ce qui regarde la religion, et a Mr. de la Godefrerie ce qui regarde la physique et la médecine. En outre je tiens quite Mr. Pirou du billet de 300 livres qu’il m’a fait pour pareille somme que je lui ai prêtée.

Je donne a chacune des filles de Mr. Morel apoticaire rue de Sève, la somme de mille livres, afin de contribuer à leur établissement.

Je donne au collège de Coutances tous mes livres, les machines qui sont sur les tablettes, mes estampes et une somme de quatre mille livres pour payer le transport des livres, faire accommoder une bibliothèque, l’augmenter et fournir l’exécution de cet article. A condition que cette bibliotheque sera non seulement pour les régents, mais quelle sera publique deux jours de chaque semaine excepté les dimanches, les fêtes et le temps de la vacance ; a condition encore qu’on dira dans la chapelle du Collège une messe le cinquiesme jour de juin de chaque année et une autre messe le jour de ma mort, chaque année on exortera les écoliers a y assister et a unir leurs prières au saint sacrifice de la messe pour implorer la miséricorde de Dieu pour le repos de mon âme. Je supplie monseigneur l’évêque de Coutances et messieurs les magistrats de cette ville de veiller à l’exécution de cet article.

Je donne à Boisselier mon fermier dans la paroisse de Groville ce qu’il pourra me devoir au temps de ma mort. Je fais une pareille remise à Brisset aussi mon fermier dans la même paroisse.

Je donne au nommé Jouvaine de la paroisse de Saussemênil six cens livres d’argent comptant outre les gages qui lui seront dues et de plus je lui donne le linge que j’ai à Paris et mes habits avec tout ce qu’on appelle garde robe, supposé que le dit Touraine soit à mon service au temps de ma mort.

L’execution des articles ci-dessus remplis, je donne à Mr. Rozette d’Herquetot Laîné, demeurant à Vatteville, les rentes que j’ai sur l’hôtel de ville de Paris, tout ce que j’ai d’actions, et de billets d’emprunt ou autres effets mobiliers tant ceux qui sont en dépôts que ceux qui sont chez moi. Je lui donne pareillement tous mes meubles, mon argent comptant, et ce qui peut m’être du. Je lui donne aussi sur le bien que j’ai en Normandie tant en meubles qu’immeubles tout ce que la coutume de cette province me permet de lui donner afin que le dit sieur Rozette d’Herquetot mon parent puisse donner une bonne éducation à ses enfants.

Sience present testament il y a quelque article contre les loix ou coutumes, ma volonté est que cela ne puisse préjudicier aux autres articles, et qu’on se conforme en tout à mon intention pour l’exécution du présent testament fait à Paris 1er mai 1751. Rozette de Brucourt.

  1. Sur ce sujet, voir Bernard Jehan, « Les bibliothèques dans la Manche au temps de la Révolution », La Révolution à Coutances et dans le département de la Manche. Actes du colloque de Coutances, 21 et 22 mai 2016, Coutances, Cercle généalogique et d’histoire locale de Coutances et du Cotentin, 2019, p. 99-124, en part. p. 113-114. Notons que les établissements religieux de Coutances n’apparaissent pas dans le relevé des bibliothèques des religieux fait sur les inventaires des municipalités de la Manche (AN, F/17/1174, pièce 59). []
  2. L’enquête de 1790 menée dans le couvent des Dominicains indique que la bibliothèque de cet établissement religieux conservait 656 volumes mais n’aborde jamais la bibliothèque publique (archives municipales de Coutances, 1 P 28, Etat de tous les biens, rentes et meubles de la communauté des frères prescheurs de Coutances en Basse Normandie, 27 février 1790). []
  3. Pour une biographie de Rosette de Brucourt, voir notamment Louis Moréri, Le grand dictionnaire historique, ou le mélange curieux de l’histoire sacrée et profane, qui contient en abrégé…, t. 9, Paris, chez les libraires associés, 1759, p. 371. Les auteurs ayant travaillé sur la vie de Charles Rosette de Brucourt sont partagés quant à son lieu de naissance, hésitant entre Grosville, près de Valognes, et Sainte-Marie-du-Mont ; voir notamment la discussion dans Annuaire du département de la Manche, 12e année, Saint-Lô, imprimerie d’Elie fils, 1840, p. 320. Mais son acte de baptême, daté du 12 juin 1712, est bien conservé dans le registre des baptêmes de Sainte-Marie-du-Mont (AD Manche, 5 Mi 1937). []
  4. L’histoire du collège de Coutances avant la Révolution a été retracée par Jean Quellien, Histoire du collège-lycée de Coutances de la Révolution à la Grande guerre (1789-1914), Coutances, Cercle de généalogie et d’histoire locale de Coutances et du Cotentin, 2008. Voir aussi Compère, Marie-Madeleine, Julia, Dominique, Les collèges français (16e-18e siècles), Répertoire 2, France du nord et de l’ouest, Paris ; Institut national de recherche pédagogique – éditions du CNRS, 1988, p. 236-239. []
  5. AM Coutances, carton 44, Testament de François Encoignard, copie du 9 juillet 1788. []
  6. AD Manche, 5 E 14759, fol. 14r-15v. []
  7. Charles-François-Olivier Rosette de Brucourt, Essai sur l’éducation de la noblesse, II, Paris, chez Durand, p. 55. De manière générale, le premier chapitre de ce second volume, portant sur la rhétorique, témoigne de la pensée du chevalier en matière de pédagogie. []
  8. Par exemple, on y trouve les Observations de l’Académie françoise sur les Remarques de M. Vaugelas de 1704 (AD Manche, 5 E 14849, fol. 726v). []
  9. Par exemple, la Bible commentée par Augustin Calmet dans une édition de 1748 (AD Manche, 5 E 14849, fol. 727r). []
  10. AD Manche, 5 E 14849, fol. 744r. []
  11. AM Coutances, carton 44, Registre du collège de Coutances, vol. 1, fol.8r et suiv. []
  12. Ibid., procès-verbal du 24 juin 1776, fol. 51r-v. []
  13. Ibid., voir les procès-verbaux des 30 juin et 6 novembre 1776. []
  14. Ibid., procès-verbal du 4 septembre 1775, fol. 46r : « qu’il a été donné au collège par M. de Brucourt une bibliothèque qui n’a pu encore y être placée faute d’appartement, ce qui fait qu’il n’a pas encore été possible de la rendre publique, ce qui procurerait cependant un grand avantage aux étudiants qui n’ont pas les facultés nécessaires pour se procurer des livres ; qu’il y a lieu de penser que si elle étoit publique elle se trouveroit considérablement augmentée par les libéralités de différentes personnes bien intentionnées, que d’ailleurs il seroit indispensable de payer un honoraire au bibliothécaire qui seroit chargé du soin de ladite bibliothèque, et de la tenir ouverte aux jours et heures qui seroient marquées. » []
  15. AM Coutances, carton 44, cote 6b, Registre du collège de Coutances, vol. 2, procès-verbal du 18 juin 1784, fol.5r et suiv. []
  16. Ibid., procès-verbal du 23 décembre 1787. [] [] []
  17. AD Manche, 5 E 14849, fol. 724r-744r. []
  18. Ces manques sont notamment imputables aux destructions du 6 juin 1944. Les anciens inventaires de la série L indiquent que trois cotes intéressaient la bibliothèque publique de Coutances (L 419, 655 et 930). []
  19. AM Coutances, carton 44, cote 6b, Registre du collège de Coutances, vol. 2, procès-verbal du 20 mai 1788. []
  20. Sur le devenir des bibliothèques religieuses et de la bibliothèque publique lors des évènements révolutionnaires et le début du XIXe siècle, voir AM Coutances, 2 R 1 et Daireaux 1902. []
  21. Quenault 1977 [1862], p. 218. []
  22. AM Coutances, 2 R 1. []
  23. Il s’agit de 21 volumes de l’Histoire de l’académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, depuis son establissement jusqu’à présent, avec les Mémoires de Littérature tirez des Registres de cette Académie, publiés entre 1723 et 1754 (cotes actuelles : D 81 à D 90). La notice catalographique est consultable à partir de cette adresse : https://avranches-bibliothequepatrimoniale.c3rb.org/detail-dune-notice/notice/134217908 (consulté en novembre 2024). []
  24. Sainte-Marie-de-Mont []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
William Trouvé (5 janvier 2025). Coutances – Bibliothèque du collège. Bibliothèques publiques dans la France des Lumières. Consulté le 6 mai 2026 à l’adresse https://bipulum.hypotheses.org/1016


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