Le projet “Bibliothèque publique des Lumières” (BiPuLum), financé par l’ANR pour 2024-2028 (ANR 23-CE27-0012), a pour ambition de recenser et d’étudier les bibliothèques publiques existant en France au XVIIIe siècle, dans une perspective d’histoire urbaine, d’histoire politique et d’histoire des pratiques culturelles, pour comprendre comment émerge, dès avant la Révolution, l’idée de la bibliothèque comme service public.
En France, l’histoire des bibliothèques publiques commence dans la plupart des cas à la Révolution. La période qui va de la première vague de confiscations ecclésiastiques (1789) à l’arrêté qui fonde les bibliothèques municipales (1803) en constitue le socle fondateur. Mais ce récit contribue à occulter la force des évolutions à l’œuvre au XVIIIe siècle. Non seulement l’idée, mais la pratique de la bibliothèque publique a déjà été mise à l’épreuve, au moment où la Révolution éclate, dans de nombreuses villes du royaume.
Alors que cette réalité est bien connue des historiens (Desgraves 1989), l’histoire des bibliothèques publiques constitue un angle mort de l’histoire des Lumières. Il ne s’agit pourtant pas d’un phénomène marginal : depuis la seconde moitié du XVIIe siècle et surtout au cours du XVIIIe siècle, l’ouverture au public des bibliothèques constitue un puissant mouvement de fond dans le royaume. On peut identifier plus de 70 projets, aboutis ou non, et près de cinquante villes disposent d’une bibliothèque publique à la veille de la Révolution, dans l’acception que revêt alors le terme – celle d’une bibliothèque ouverte à un public indifférencié, d’une manière réglementée et à heures fixes, sans qu’entre en compte la nature de l’institution qui en a la tutelle. La littérature (guides de ville, almanachs) montre comment la « bibliothèque publique » est devenue à la fin du XVIIIe siècle un élément attendu de l’équipement urbain, voire un lieu où se cristallise le sentiment d’un patrimoine local.
Ces premières bibliothèques publiques constituent un objet dense, au carrefour de l’histoire sociale, de l’histoire politique, de l’histoire urbaine, de l’histoire des idées et de l’histoire culturelle. Le projet prévoit de les étudier selon plusieurs axes :
- la fondation d’une bibliothèque : sociologie des fondateurs; références implicites et explicites, circulation des modèles; dispositions juridiques, institutionnelles et matérielles; la fondation d’une bibliothèque comme projet politique et intellectuel.
- le fonctionnement d’un “service public”: configuration des espaces, mobilier; horaires, modalités matérielles et intellectuelles d’accès aux livres; profil des collections, budget et acquisitions; profil du bibliothécaire, instruments de gestion de la collection, classements, catalogues et inventaires.
- le public des bibliothèques publiques: à la recherche des sources (registres de prêts, correspondances, récits de voyageurs)
En articulant études de cas, approches comparées et perspectives d’ensemble, le projet vise donc à combler une lacune historiographique et à donner les moyens de mieux apprécier la place des bibliothèques publiques dans les transformations culturelles, sociales, politiques et urbaines de la fin de l’époque moderne. Il ne s’agit pas d’affirmer que ces institutions ont été des pointes avancées des idées des Lumières (ce qu’elles n’ont sans doute pas été), mais de faire l’hypothèse qu’elles sont partie prenante des mutations culturelles profondes qui en sont le terreau, en instituant au cœur de la ville un espace public de la lecture – ou plus largement, un espace d’usages de l’imprimé et du manuscrit.
