Suite à la mort du dauphin, père de Louis XVI, en 1765, on a vu que deux récits s’affrontaient : d’une côté il y avait ceux qui voulaient mettre en avant sa double vie avec sa maîtresse et la descendance qu’il en avait eue et d’un autre, ceux qui voulaient insister sur sa double vie politique, dévot en apparence, philosophe dans les faits. Ces derniers, soutenant la descendance de Marie-Josèphe de Saxe, pensaient que l’aspect politique permettrait d’occulter l’aspect sentimental. Il en est surtout résulté une certaine confusion dont font état deux gravures.
Cochin et la recette du gloubiboulga
La première, dessinée par Charles-Nicolas Cochin et gravée par Gilles Demarteau, est une véritable avalanche d’allégories. Elle porte le titre La Mort a révélé le secret de sa vie, mais à première vue, ce secret ne se livre pas facilement.

Constatons d’abord une chose : l’estampe a été imprimée en couleur et donne l’impression d’être un dessin à la sanguine. On a vu que Cochin avait aussi choisi la sanguine pour le dessin du premier projet du Mausolée du dauphin. Le choix récurrent du rouge, repris pour la couverture de l’Allégorie à la mort du dauphin de Lagrenée, avait apparemment un sens. En général, il renvoie à l’Angleterre, en raison de la couleur de l’uniforme. L’Angleterre serait donc partie prenante dans la mort du dauphin, à travers Louis XV, le roi anglais. Mais ce point semblait surtout relever du secret de Polichinelle.
Conscient de la complexité de son estampe, Cochin la vendait avec une description :
“On voit en haut les armes de Mgr le Dauphin, rayonnantes de gloire, et les restes d’un voile que la Mort a déchiré . En bas la Mort entraîne les plis tombants de ce voile , dont la Modestie qui est à côté, semble vouloir encore s’envelopper. Au-dessus, à gauche, la Sagesse (sous l’emblème de Minerve à et la Justice dirigent l’Etude, désignée par le coq et la lampe, vers l’Histoire qui écrit, appuyée sur le Temps. Derrière, à droite, sont la Bonté avec le Pélican, qui s’ouvre le sein, la Tendresse conjugale, représentée par l’Hymen et l’Amour, liés de fleurs et s’embrassant : à côté d’eux est la Pureté, qui tient un lys. Dans le fond est un groupe de Vertus chrétiennes et morales.1”
Cochin aurait très bien pu donner la recette du gloubiboulga que ça en serait revenu au même parce que la description n’est évidemment pas plus claire que la gravure. En fait, il faut probablement la traiter par l’ironie pour mieux la comprendre. Déjà, le dauphin n’est représenté nulle part sur cette gravure qui est censé révéler la vérité de ce qu’il était. Ensuite, Cochin ne cesse de mettre en scène des couples de femmes, toujours allégorisées, pour montrer, comme on l’a déjà vu, qu’on ne peut pas parler des deux femmes réelles du dauphin : sa maîtresse et Marie-Josèphe de Saxe. Comme sur le Mausolée de Sens : l’Hymen et l’Amour sont deux jeunes garçons dont l’un est plus âgé que l’autre. Comme à Sens, on peut donc y voir une représentation des deux fils du dauphin, l’aîné qu’il avait eu avec sa maîtresse, et l’aîné qu’il avait eu avec la dauphine, le futur Louis XVI. Cochin nous dit pudiquement qu’ils sont liés de fleurs. En fait, ces fleurs sont des roses, laissant sous-entendre que les deux sont issus d’un adultère. Mais contrairement à la représentation du Mausolée, ils s’embrassent cette fois, il n’y aurait donc pas de conflit entre eux.
Outre, “La Mort a révélé le secret de sa vie”, formule proposée par Diderot à Cochin2, on trouve ces vers d’Ausone : “Nempe quod injecit secreta modestia, velum scinditur, et vitae gloria morte patet”, que L’Année littéraire traduit par : “Le voile qu’une modestie secrète avait jeté sur ses vertus est déchiré, et sa mort fait éclater la gloire de sa vie.3“. Le choix de deux formules, une française, une latine, rejoue encore une fois le thème de la double vie du dauphin mais la première question à se poser, c’est pourquoi choisir Ausone alors que le dauphin était amateur d’Horace ? Très probablement parce qu’il avait été le précepteur de Gratien et que le dauphin s’était retrouvé, bon gré mal gré, à diriger l’éducation des fils qu’il avait eus de Marie-Josèphe de Saxe. Ce choix entre en résonance avec la représentation du pélican qui s’ouvre le sein. Théoriquement, il le fait pour nourrir ses enfants mais là, il est seul. Et en effet, pas plus qu’il ne tenait à diriger leur éducation, le dauphin ne voulait que les enfants issus de son mariage vivent. Il avait confié le futur Louis XVI a une nourrice qui ne lui donnait pas de lait en espérant qu’il meure de faim4. Dès lors, il est normal que le pélican apparaisse sans ses enfants.
Le coq et les lys, quant à eux, s’opposent au rouge de la sanguine : le dauphin représentait l’espérance d’un roi enfin français contre un Louis XV vendu aux intérêts de l’étranger.
Enfin, personne ne note que le Temps est de dos et qu’il a les mains liées. Avec la mort du dauphin, la France s’est figée dans un éternel passé dans lequel tout progrès et toute vérité sont devenus impossibles.
La gravure a été commentée, en reprenant la description de Cochin par L’Année littéraire de 1766, L’Avant-coureur du 5 janvier 1767, le Mercure de France de janvier 1767 et la Correspondance littéraire de Grimm de janvier 1767. Au milieu de tout cela, il y a une description qui détonne, celle des Mémoires secrets, datée du 2 janvier 1767. On dirait qu’il s’agit de la description d’une autre oeuvre. Pour une fois, on note certes que le Temps “a les mains enchaînées”, mais il y est question des allégories de la France et de la Tendresse qui n’étaient pas mentionnées par Cochin. Mieux encore, on nous dit : “M. le dauphin apparaît dans cette sorte d’apothéose : son visage est d’une teinte claire, mais faible ; c’est son âme en quelque sorte, son ombre bienheureuse. Il embrasse le dauphin, son fils, et semble l’inspirer.” Seulement, on a vu que le dauphin n’était pas représenté et, d’autre part, comment pourrait-il avoir le visage d’une teinte claire mais faible sur une gravure ? Enfin, où embrasse-t-il son fils qui n’est pas représenté non plus ?
En fait, les Mémoires secrets semblent réinterpréter les personnages à droite : la Bonté au pélican devient la Tendresse, la Pureté aux lys, la France, l’Hymen et l’Amour, le dauphin et le futur Louis XVI. Toute ambiguïté relative à un fils adultérin du dauphin disparaît de la sorte, il ne reste plus que le futur Louis XVI comme héritier, comme chez Lagrenée, Cette version imprimée des Mémoires secrets étant parue en 1780, elle paraissait imposer sur cette gravure le discours qu’il fallait en tenir sous le nouveau règne contre un Mausolée qui restait peut-être par trop ambigu.
Le Barbier l’Aîné et sa gravure à clefs
En 1766, Jean-Jacques Le Barbier l’Aîné donna sa propre interprétation de la mort du dauphin en gravure, et elle est pour le moins déroutante tout en donnant de véritables clefs.

Comme l’explique Bastien Coulon, la scène tire son inspiration du Mausolée du maréchal de Saxe par Pigalle, alors en exposition dans l’atelier de l’artiste au Louvre5. Comme le maréchal, il est sur un escalier, descendant au tombeau, devant une pyramide. Notons tout d’abord que le Mausolée du maréchal était destinée à l’église Saint-Thomas de Strasbourg, là-même où avait été célébré un office protestant, en mémoire du dauphin, rappelant son attachement à l’héritage protestant d’Henri IV. Par conséquent, établir un rapport entre le dauphin et le maréchal n’avait rien d’incongru. Par ailleurs, il était lié à la famille de la femme du dauphin.
Sur la gravure de Le Barbier, on voit le dauphin tendre la main vers deux femmes éplorées qui ne sont pas identifiées comme des allégories. Une guirlande de roses à leurs pieds suggère une allusion sexuelle, le dauphin cueille leur rose. On a donc là une référence aux deux femmes réelles du dauphin. Un enfant tend également le bras derrière les deux femmes, sans qu’on sache de qui il s’agit. Mais ce qu’il y a de plus singulier sur cette gravure, c’est que le dauphin ne ressemble absolument pas au dauphin. C’est un personnage plus âgé, portant une perruque. C’est sans doute ce qui rend nécessaire l’adjonction d’une référence au zodiaque qui montre le Sagittaire : la scène correspond bien au temps de la mort du dauphin, le 20 décembre 1765, mais le personnage qui est censé être le dauphin n’est pas lui. Que faut-il comprendre ? Avec sa perruque longue et sa robe, ce prétendu dauphin ressemble surtout à un magistrat. Il pourrait s’agir de mettre en scène le fait que c’est le dauphin qui agitait le Parlement contre Louis XV. Le 3 mars 1766, Louis XV se rendit au Parlement de Paris pour reprendre les choses en main avec le Discours de la flagellation. Mais pourquoi relier le Parlement, le maréchal de Saxe et le dauphin ?
Il se trouve qu’il y a bien, en 1766, un arrêt du Parlement de Paris concernant le maréchal de Saxe. Il s’agit de celui du 15 mai qui reconnaît Marie-Aurore, baptisée le 19 octobre 1748, comme fille naturelle de Maurice de Saxe. George Sand en donne une reproduction complète dans Histoire de ma vie car il s’agit de sa grand-mère 6. Ce que laisse sous-entendre cette gravure, c’est qu’un accord aurait été trouvé pour réconcilier et rapprocher la famille officielle et la famille naturelle du dauphin en plaçant tout le monde sous l’égide des Saxe. Le maréchal de Saxe assumait la paternité des enfants naturels du dauphin, ou du moins d’une, Marie-Aurore (c’est probablement l’enfant représenté derrière les deux femmes), mais priorité était laissée à la descendance de Marie-Josèphe de Saxe et la maîtresse du dauphin était oubliée.
En conséquence, George Sand ne serait pas une descendante de la famille de Saxe mais bien une descendante de la famille royale de France.
- Voir Christian Michel, Charles-Nicolas Cochin et l’art des Lumières, Ecole française de Rome, 1993, p. 396. Contrairement à ce qu’affirme le catalogue de l’exposition Le dauphin, l’artiste et le philosophe, la description ne se trouve pas dans le livret du Salon de 1767 qui reste complètement muet sur le sujet. [↩]
- Oeuvres complètes de Diderot, Ed. J. Assézat et M. Tourneux, Paris, Garnier, vol. X, 1876, p. 449. [↩]
- L’Année littéraire, 1766, t. VIII, Amsterdam, p. 210. [↩]
- Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 31. [↩]
- Bastien Coulon, « L’Homme, la France et la Mort ». Le fond de l’œuvre, édité par Émilie Chedeville et al., Éditions de la Sorbonne, 2020, https://doi.org/10.4000/books.psorbonne.108374. [↩]
- George Sand, Histoire de ma vie, t. I, Paris, Calmann-Lévy, p. 33-34. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (26 mars 2026). La mort du dauphin, confusion autour de deux familles : de Louis-Ferdinand à George Sand. À travers champs. Consulté le 25 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15y38