Lorsque le 20 décembre 1765 meurt le dauphin père de Louis XVI, une thématique domine assez rapidement : la dualité. Bernard Hours avait déjà souligné l’ambiguïté qui caractérisait le prince, mais sans pousser le raisonnement jusqu’au bout1. Et il est en effet difficile de dresser un véritable portrait de Louis-Ferdinand sans pouvoir tenir compte des éléments qui le définissent dès l’origine : la bâtardise de Louis XV, et le fait qu’il incarnait un retour à la légitimité des Bourbons en étant le fils de Marie Leszczynska et de Louis d’Orléans. Dans un tel contexte, il était surtout soucieux d’éviter de replonger la France dans le bourbier dans lequel elle se trouvait depuis la naissance adultérine de Louis XIV, à laquelle avait succédé la naissance adultérine de Louis XV. Il ne voulait pas d’un mariage qui le contraigne dans une alliance diplomatique et qui l’expose à avoir un héritier qui ne serait pas de lui. Tout cela peut expliquer ses choix de vie.
Cochin et les vignettes des oraisons funèbres
Cette dualité s’exprime dès le choix de la conception du Mausolée du dauphin pour la cathédrale de Sens. En effet, Charles-Nicolas Cochin, l’artiste officiel mais janséniste et attaché aux Orléans, s’adjoint les services de Denis Diderot, le philosophe dissident. Ainsi, même dans la dualité, une unité subsiste, celle de la contestation quand bien même l’une prend des formes plus socialement acceptables que l’autre.
Cochin produisit plusieurs vignettes illustrant la mort du dauphin. L’une d’elles, reprise pour l’illustration des catafalques de la dauphine et de Marie Leszczynska, est a priori la plus conventionnelle 2

On n’y voit qu’une seule femme, la France, accompagnée d’un ange qui tient la palme du martyre. Bien qu’il ne la lui montre pas, elle est bien visible. C’est étrange parce que le dauphin est censé être mort de maladie. En quoi serait-il donc un martyr ? Cochin semble surtout faire porter là la critique sur le fait que la mort du dauphin ne serait pas naturelle, idée assez récurrente dans l’iconographie sur ce thème. On la retrouve exprimée chez Lagrenée à travers la couverture rouge, ou dans le choix de la sanguine par Cochin pour les projets du mausolée de Sens, le rouge renvoyant à la couleur de l’uniforme anglais. Ce qui est moins visible, c’est la tête d’enfant dans le coin supérieur droit. L’ange étend la main vers lui et c’est vers lui que regarde la France, toute l’énigme consistant bien évidemment à savoir qui est cet enfant. Qui est l’espoir de la France ? On a vu que Cochin avait sa propre idée sur la question.
Deux autres vignettes, réalisées avec un autre graveur, mettent quant à elles en scène deux femmes. On les trouve en tête de deux oraisons funèbres, la première étant de l’abbé Clément.

On y voit deux femmes éplorées dans les bras de la Religion. L’une est identifiable à la France, avec sa couronne et son manteau royal, et la deuxième est inconnue et sa présence est incongrue. Qui est la deuxième femme qui a besoin d’être consolée de la mort du dauphin, Cochin ne le dit pas.
Enfin, il réalisa une vignette pour l’Oraison funèbre écrite par Loménie de Brienne, qui s’adressait au futur Louis XVI.

Cette fois les deux femmes sont présentes mais chacune a ses attributs. On y voit la Religion, qui présente une couronne d’Immortalité constituée d’étoiles, comme chez Lagrenée, et une autre figure en train d’écrire, qui pourrait être l’Histoire. Elle place sur la tête du dauphin une autre couronne d’Immortalité, lisse, une couronne laïque en quelque sorte. Par conséquent, la maîtresse du dauphin est évacuée et la dualité ne concerne plus que le positionnement politique et religieux du prince, proche de celui d’Henri IV3. Cette expression de la dualité religieuse du dauphin se retrouve également dans les deux services funèbres qui ont été tenus à Strasbourg, l’un catholique, à la cathédrale, et l’autre protestant, à l’église Saint-Thomas, choix qui réaffirmait également la filiation réelle du dauphin à Henri IV en rappelant l’épisode du grand Thomas ((Voir Pierre Dubois, 1765-1774, catafalques royaux, dans Histoires d’universités, 2 novembre 2021, consulté le 23 mars 2026.)).
Les conséquences pour l’iconographie du Mausolée de Sens
Ces questions iconographiques ont également été traduites dans le Mausolée. Un premier projet n’incluait pas du tout la dauphine, un dessin en rend compte.

La mention “1er projet, 1er dessin” y est inscrite. On y voit la Religion tenant le médaillon du dauphin avec une autre figure de femme qui pourrait être l’Espérance. De l’autre côté, une femme est assise, éplorée, avec trois enfants et rien ne permet de l’identifier. Qui sont ces trois enfants ? Manifestement, les trois fils de Marie-Josèphe de Saxe. Ce sont ses seuls enfants vivants représentés par Lagrenée dans son Allégorie à la mort du dauphin. Dans sa lettre à Sophie Volland du 3 février 17664, Diderot avait également proposé un projet avec la France et trois enfants. Puis il avait un temps proposé un projet à quatre enfants, l’un étant à part des autres. Il s’agissait vraisemblablement d’introduire David, le fils aîné du dauphin, avec les trois fils de la dauphine. 5.
Dans sa lettre à Sophie Volland du 20 février 17666, on apprend que ces enfants posent décidément problème puisque Cochin lui dit qu’il lui a envoyé : ” trois enfants bien forts, bien beaux, bien vigoureux, mais bien difficiles à emmaillotter.” Une phrase, longtemps supprimée dans les éditions de la correspondance de Diderot, évoque bien, quoique énigmatique, une querelle dynastique à venir entre les enfants :
“quoique le plus jeune, caché entre les genoux de la France, pût un jour devenir une prophétie. Scavez-vous que ce morveux dit à son plus aîné que Mr le dauphin a une plate mine ; à son autre frère qu’il a un cautère, et que c’est lui qui sera roi ?”
Bref, tout cela laisse envisager que ces trois enfants étaient gênants parce qu’ils compromettaient les droits à la couronne du fils aîné du dauphin, David, que Diderot soutenait. Le dessin du premier projet est totalement occulté, en avril 1766, par la Correspondance littéraire qui donne une description des projets proposés7. On y apprend aussi que la dauphine a demandé à être associée au monument, certainement parce qu’elle voulait réaffirmer sa place et les droits de ses enfants. Ce premier projet où elle était effacée ne pouvait pas la satisfaire.
Dans ce contexte, on comprend également que la question des ressemblances ait été un autre sujet épineux au cœur des discussions entre Diderot et Cochin. On a donc assez logiquement préféré opter pour des allégories8
Finalement, le monument livré en 1777 mettra en scène une figure du Temps recouvrant de son voile l’urne du dauphin, et partiellement celle de la dauphine. D’un côté apparaissent deux femmes censées représenter la Religion et l’Immortalité, un enfant entre elles deux.

La Religion est tournée vers les urnes et désigne celle du dauphin, l’Immortalité est tournée vers l’enfant. Elle tient une couronne lisse, qui apparaissait comme la couronne laïque dans la vignette de Cochin pour l’oraison funèbre de Loménie de Brienne, mais elle ne sait pas trop qu’en faire puisque c’est la Religion qui domine les urnes. Notons toutefois que c’est l’Immortalité qui est couronnée et qu’en conséquence, en dépit des apparences, c’est elle qui est peut-être la mieux à même de dire la vérité politique du dauphin. Elle est également accompagnée d’un miroir tourné vers le spectateur qui représente aussi la prudence. Elle l’invite donc à prendre avec prudence les images qu’on lui propose.
L’autre côté du monument, on l’a vu, abordait la question des enfants et de la légitimité dynastique à travers les figures de l’Amour conjugal et de l’Hymen. Les deux figures opposent en fait le véritable amour, l’Amour conjugal, et la relation contrainte par un mariage de raison, l’Hymen. Une fois Louis XVI devenu roi, c’est l’Amour conjugal, le fils aîné issu de la maîtresse du dauphin, qui apparaît perdant et qui regarde avec douleur l’Hymen, Louis XVI, en train de briser la chaîne de fleurs de l’Amour conjugal.
- Bernard Hours, La Vertu et le secret, le dauphin fils de Louis XV, Paris, Honoré Champion, 2006. [↩]
- Erika Naginski, Sculpture and Enlightenment, Getty Research Institute, 2009, p. 116. [↩]
- Cette oraison funèbre de Loménie de Brienne, défendant les intérêts dynastiques du futur Louis XVI, peut expliquer son entrée au gouvernement en 1787. Il pouvait alors s’agir pour Louis XVI de réaffirmer sa légitimité face aux contestations du duc d’Orléans. Ce qui va dans ce sens, c’est le fait qu’il ait également été nommé archevêque de Sens en 1788. [↩]
- Denis Diderot, Correspondance, éd. G. Roth, Paris, Éd. de Minuit,
1961, t. VI, p. 41-47. [↩] - Voir lettre de Suard du 30 mars 1773, citée par Cammagre, G. (2021). Diderot et les Projets de monument pour le dauphin. Littératures classiques, 104(1), 85-96. https://doi.org/10.3917/licla1.104.0085 [↩]
- Ed. G. Roth, 1961, t. VI, p. 100-108. [↩]
- Correspondance littéraire, philosophique et critique par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc, vol. 7, 1879, avril 1766, p. 21-23. [↩]
- Lettre à Sophie Volland du 20 février 1766. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (24 mars 2026). La mort du dauphin, père de Louis XVI, révèle sa double vie religieuse et conjugale. À travers champs. Consulté le 25 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15xml