Le retour de l’élévation sur le pavois pour une légitimité de Louis XVI à questionner

L’avènement de Louis XVI : la couronne revient aux Bourbons

Sous Louis XVI, l’iconographie du roi élevé sur le pavois disparut, et on comprend pourquoi dans la mesure où on a vu qu’elle était associée à la bâtardise. Contrairement à Louis XIV et Louis XV, Louis XVI était réellement un Bourbon (bien qu’on ait cherché à semer le doute) et c’est pourquoi il tenait tant à réaffirmer sa filiation avec Henri IV. Pour la même raison alors que, comme Louis XV, son caractère et son éducation l’auraient naturellement porté à confier à la médecine le traitement des écrouelles, il tint à toucher les scrofuleux lors de son sacre et à faire établir des certificat de guérison afin de rendre sa légitimité incontestable1 On trouve même, à l’église Saint-Jacques de Compiègne, un tableau de Louis XVI vénérant les reliques de saint Marcoul, d’où provenait le don de thaumaturgie ce qui, assurément, ne ressemblait pas à un roi qui manifestait son ennui pendant les cérémonies religieuses2, n’a commandé aucun édifice religieux et s’appuyait plutôt sur l’architecture pour blasphémer et ne s’est réclamé du catholicisme que par opportunisme, quand le contexte politique l’y contraignait. 

Une légitimité néanmoins contestée : le frère aîné occulté

Cependant, il y a aussi une insistance suspecte. Qu’il tienne à marquer la rupture avec les deux règnes précédents et à signaler que la couronne était enfin revenue aux Bourbons, on peut le comprendre, mais pourquoi avoir autant besoin de montrer que c’était lui le véritable héritier de son père ? Ainsi, on a vu que c’était ce qui était mis en valeur dans L’Allégorie sur la mort du dauphin de Lagrenée en 1767. C’est sans doute que tout n’est pas si clair. 

Par exemple, la raison pour laquelle le père de Louis XVI a explicitement demandé à être inhumé à Sens n’a jamais reçu d’explication très convaincante3 et c’est peut-être parce que, en 1766, c’est bien pour Sens que fut commandé un Mausolée du dauphin à Guillaume II Coustou que le tableau de Lagrenée devenait nécessaire.  Le Mausolée semble avoir été source de polémique, surtout à partir du moment où Marie-Josèphe de Saxe étant morte en 1767, la question de l’intégrer au monument se posa. Le Mausolée a d’autre part manifestement été modifié entre le modèle proposé par Coustou en 1769 et la sculpture de marbre installée dans la cathédrale de Sens en 1777. 

En 1769, Bachaumont remarquait une figure de l’Hymen tenant son flambeau renversé, ce qui ne plaide pas en faveur d’une grande entente entre les époux. C’est ce que corrobore la suite de l’observation : Marie-Josèphe de Saxe y apparaît comme une pièce rapportée et presque indésirable. Il écrit : “ce Mausolée est érigé aux deux époux et n’en caractérise qu’un4“. En 1777, une nouvelle figure, attribuée à un autre sculpteur, Pierre Julien, avait été ajoutée : l’Amour conjugal 5

Guillaume II Coustou, Pierre Julien, L’Amour conjugal et l’Hymen du Mausolée du dauphin, marbre, 1777, cathédrale de Sens, Ministère de la Culture, Direction régionale des affaires culturelles de Bourgogne-Franche-Comté.

On voyait ainsi côte-à-côte l’Amour conjugal et l’Hymen, deux figures distinctes, une incongruité qui ne pouvait s’expliquer que dans le cas d’une double vie. Cette explication devient enfin crédible : le dauphin a voulu être inhumé à Sens parce que c’est là qu’il avait été heureux en étant amoureux. Les Mémoires secrets se montrent sévères envers cet Amour conjugal, qui a hérité du flambeau renversé et presque éteint de l’Hymen de 1769. Ils font remarquer que le sculpteur : “l’a fait grand et lui a donné la forme d’un adolescent : idée recherchée et qui déplaît à la plupart des spectateurs. On ne s’habitue point à voir l’Amour raisonnable”. D’autre part : “il regarde avec douleur un enfant qui brise les chaînons d’une chaîne entourée de fleurs, symbole de l’Hymen.6“. Les deux figures opposent en fait le véritable amour, l’Amour conjugal, et la relation contrainte par un mariage de raison, l’Hymen. Une fois Louis XVI devenu roi, c’est l’Amour conjugal qui apparaît perdant et qui regarde l’Hymen avec douleur. En réalité l’Hymen est en train de détruire une couronne de roses qui symbolisait l’amour adultère et donc ici, l’Amour conjugal. Le choix de montrer l’Amour conjugal en adolescent, donc plus âgé que l’Hymen, pointe aussi certainement vers un enjeu de légitimité : il y a un fils du dauphin, issu de l’Amour conjugal, qui est plus âgé que le fils du dauphin issu de l’Hymen. Louis XVI n’est pas un bâtard mais il n’est pas le premier dans l’ordre de primogéniture mâle, et c’est là l’une des sources du conflit avec les Orléans, comme on va le voir. 

Necker/Louis XVI élevé sur le pavois en 1789

C’est cette situation qui peut expliquer le retour de l’iconographie du pavois en 1789. On a vu que Louis XVI essayait de présenter le duc d’Orléans comme le grand organisateur de la Révolution, avec le but supposé d’instaurer une monarchie à l’anglaise dont il serait le roi. Toujours avec l’aide de Sergent, Orléans lui répond à travers cette gravure. 

Jean-Marie Mixelle, Antoine-Louis-François Sergent, Monsieur Necker conduisant le convoi (funèbre) du très haut et très puissant Seigneur des Abus. Estampe. 1789, Musée Carnavalet.

Elle répond en se fondant sur cette autre gravure, Convoi de tres haut et tres puissant seigneur des abus, mort sous le règne de Louis XVI le 27 avril 1789, apparemment faussement attribuée à Sergent, en prêtant à Necker, et non au duc d’Orléans, la volonté de se faire roi. Cependant, si on compare Necker sur les deux gravures, une chose est claire : celui qui est élevé sur le pavois a la tête de Louis XVI, et plus particulièrement son nez. Orléans rappelle donc à Louis XVI que celui qui est allé contre les lois fondamentales pour se faire roi, c’est lui. La version en noir et blanc donne un titre à l’ouvrage que tient Necker, on peut lire “conte”, certainement pour “Compte-rendu au roi”, mais il n’en reste qu’un conte. Necker est le complice de Louis XVI pour mener la Révolution sans l’avouer. 

Le pavois est porté par des allégories décrites comme la Force, la Prudence, la Justice et l’Egalité. La Force est un Hercule, qui rappelle l’iconographie d’Henri IV,  et la Force et la Prudence rappellent la double iconographie de Françoise Boze, la maîtresse du roi. Si l’Egalité est cachée, c’est justement parce qu’elle est la principale raison qui poussait Louis XVI à attribuer la Révolution à son cousin : il voulait une révolution spartiate, menant à l’égalité des fortunes, mais craignait qu’elle puisse rebuter une partie de ceux qui apportaient leur soutien à la Révolution. Le commentaire sur la version en noir et blanc indique que l’on peut trouver dans la foule Calas, qui représente le rôle que les protestants jouent dans la Révolution, et Marie Salmon, que l’on reconnaît derrière le pavois, les mains sur les hanches. La nouvelle Jeanne d’Arc sauvée du bûcher semble contrariée, ne comprenant sans doute pas pourquoi Necker laisse triompher une révolution anglaise. 

  1. Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre, Strasbourg et Paris, 1924, p. 400-401. []
  2. Lors de son passage en
    France, le futur président des États-Unis, John Adams, nota dans son
    journal, à la date du 7 juin 1778, que le roi manifestait des signes
    d’impatience bien marqués pendant les cérémonies religieuses aux
    quelles il était tenu d’assister. “And the only insinuation I ever heard, that the King was in any degree touched by the Philosophy of the Age was, that he never discovered so much impatience under any of the Occurrences of his Life, as in going through those tedious Ceremonies of Religion to which so many hours of his Life were condemned by the Catholic Church.” []
  3. Lettre du dauphin à Louis XV du 14 novembre 1765, AN O/1 1044 fol. 7 []
  4. Louis-Petit de Bachaumont, Mausolée de Monsieur le dauphin, 1769, BNF RESERVE 8-YA3-27 (34, 949), p. 161. []
  5. Erika Naginski, Sculpture and Enlightenment, Getty Research Institute, 2009, p. 114. []
  6. Mémoires secrets, lettre du 22 septembre 1777, Londres, 1779, p. 39-44. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (20 mars 2026). Le retour de l’élévation sur le pavois pour une légitimité de Louis XVI à questionner. À travers champs. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15x77


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