L’Edit de tolérance, un échec de Louis XVI qui réjouit le duc d’Orléans

En 1788, Antoine-Louis-François Sergent publia une gravure intitulée A la gloire de Louis XVI qui célébrait l’Edit de tolérance du 29 janvier 1788 accordant l’état civil aux protestants.

Antoine-Louis-François Sergent, A la gloire de Louis XVI, estampe, 1788, Musée Carnavalet.

 

On peut y voir la suite de son Allégorie d’Henri IV de 1785. Les deux gravures sont en tons sépias et sont dominées par la figure du Temps. Cependant, en 1788, les rehauts de bleu protestant ont disparu. Paradoxalement, ce qui apparaît à première vue comme une victoire des protestants signe leur effacement chez Sergent. 

Et l’Edit de tolérance est en effet une défaite pour Louis XVI. Depuis le début du règne, il avait refusé cette mesure. La ligne qu’il défendait, c’était qu’il fallait s’en tenir strictement aux mesures qui avaient découlé de la Révocation de l’Edit de Nantes. Cela s’expliquait par le fait qu’il ne voulait nullement pacifier les relations avec les protestants _ dont un bon nombre continuait à vivre en France en laissant penser qu’ils étaient catholiques _ pour pouvoir les pousser à la révolte, ce que nous avons déjà vu avec le Mathatias de Lépicié au Salon de 1783. Il comptait sur les protestants pour mener la Révolution. En cela, il ne faisait que suivre Henri IV qui, contrairement à l’image de roi conciliateur que Voltaire a diffusée dans La Henriade, avait été poussé sur le trône pour mettre fin au pouvoir de l’Eglise en France. Dans cette perspective, son abjuration du protestantisme pour devenir roi, puis l’Edit de Nantes, avaient été des échecs pour Henri IV.

Cette révolte protestante, Louis XVI avait tenté d’y pousser en 1784, notamment à travers la publication du Vieux Cévenol, attribué à Rabaut Saint-Etienne, qui exposait les exactions dont avaient été victimes les protestants depuis la Révocation. Il y eut aussi la gravure de l’Assemblée au Désert d’Henriquez en 1785, qui insistait sur les conditions indignes auxquelles les protestants en étaient réduits pour leur culte clandestin. Mais au même moment, les ennemis du roi : Breteuil et Malesherbes poussaient à un Edit de tolérance qui finit par advenir en 1788, Louis XVI ne pouvant que s’efforcer de faire que l’Edit soit le plus restrictif possible. C’est ce qui, en 1789, permit à Rabaut Saint-Etienne d’affirmer qu’il n’avait accordé aux non-catholiques “que ce qu’on n’a pu leur refuser”.

La gravure de Sergent prend acte de l’échec de Louis XVI. Pas plus qu’en 1785, il n’était parvenu à remettre la France sur les rails de la politique d’Henri IV, et Louis XVI avait donc beau jeu d’accuser le duc d’Orléans, le protecteur de Sergent, de couardise : il ne se considérait pas comme couard mais comme lucide. Il savait être raisonnable et reconnaitre quand une chose était impossible. 

On voit ainsi Louis XVI en grand costume royal, figé dans une image archaïque qui lui déplaisait, et assis sur un trône aux ornements Louis XV. A côté sont remisés un faisceau des licteurs _ qui indiquait les aspirations révolutionnaires du roi en figurant sur le trône dans son portrait par Callet _ et un coq, montrant que la politique française avait encore été vaincue par l’alliance autrichienne. Ils sont en partie dissimulés par une Minerve, qui est la manière dont Marie-Antoinette voulait être représentée

En face du roi, la France, sous les traits de Françoise Boze, la maîtresse protestante du roi, lui montre les protestants qui se réjouissent en bas de la gravure. Elle a l’air interloqué. En effet, il lui avait promis une révolution protestante, pour en finir avec l’Eglise et la monarchie, et les protestants acclament le roi. Minerve, sous les traits de Françoise dans son identité catholique de Dupont de La Motte, a l’air blasé. 

A côté du Temps, une Renommée s’éloigne vers le passé. On la retrouvera dans la même position, au-dessus des ruines de la Bastille, dans le bas-relief du portrait de Louis XVI par Sergent en 1790

Contrairement à la gravure de 1785, Henri IV n’est pas représenté, mais il est présent par le geste du roi, qui reprend celui de saint Matthieu dans la Vocation de saint Matthieu du Caravage. On a déjà dit que le tableau pouvait se lire comme une allégorie du passage de la dynastie des Valois à celle des Bourbons, Matthieu représentant Henri IV. Chez Caravage, son geste est ambigu. On ne distingue pas vraiment si Matthieu se montre lui-même, pour confirmer que c’est bien de lui dont le Christ a fait le choix, ou s’il désigne le vieillard à ses côtés. En réalité, il montre probablement les deux, signifiant que pour accéder au pouvoir, le futur Henri IV devait à la fois se draper du noir de Cluny, comme Matthieu, et se faire passer pour un impuissant politique, comme le vieillard. Ce n’est qu’à cette condition qu’il rassurerait la noblesse et serait soutenu. En reprenant ce geste, Sergent signifie que Louis XVI est effectivement devenu Matthieu et le vieillard et que, pas plus qu’Henri IV, il n’est parvenu à en sortir. 

Le texte sous la gravure rappelle les nombreux Edits de tolérance concédés par les prédécesseurs de Louis XVI, sans oublier de mentionner la Révocation de l’Edit de Nantes de Louis XIV. Il souligne ainsi que Louis XVI n’a pas réussi à dépasser un héritage qu’il repoussait et que c’est paradoxalement Louis XIV, qui n’était pas un Bourbon parce qu’issu d’un adultère (ce qui ne faisait pas de doute au XVIIIe siècle), qui s’était le plus approché de l’héritage d’Henri IV que Louis XVI voulait défendre. 

 


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (17 mars 2026). L’Edit de tolérance, un échec de Louis XVI qui réjouit le duc d’Orléans. À travers champs. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15vyv


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