Nous avons déjà vu qu’il n’y avait pas véritablement de tradition préétablie pour célébrer la naissance des enfants royaux à Paris. Il y avait eu une cérémonie à l’Hôtel de Ville trois jours après la naissance du dauphin de Louis XV, sans la reine, puis trois mois après la naissance du dauphin de Louis XVI, avec la reine. Mais cette dernière cérémonie du 21 janvier 1782 avait eu une sorte de précédent. La naissance de Madame Royale, le 19 décembre 1778, avait déjà presque été célébrée comme celle d’un dauphin le 8 février 1779, ce dont le Journal de Paris, favorable à Louis XVI, s’était largement fait l’écho les 7 et 10 février. Toute la famille royale s’était rendue à Notre-Dame pour présider à la tenue de cent mariages de jeunes filles pauvres et au renouvellement des voeux de deux vieillards (un couple stérile donc, allusion à la prétendue impuissance du roi), puis à Sainte-Geneviève et enfin à Louis-le-Grand. Le passage par Louis-le-Grand, dans lequel on doit certainement trouver l’origine de la fausse anecdote de Robespierre adressant un compliment à Louis XVI au retour du sacre de Reims, visait surtout à établir une analogie entre Marie-Antoinette et Anne d’Autriche et à pousser à s’interroger sur la légitimité de l’enfant.
L’organisateur de tout cela était manifestement le roi, sinon le Journal de Paris se serait montré plus discret. C’est assez étrange puisqu’il voulait laisser penser qu’il n’était pas le père de ses enfants. Néanmoins, c’est bien Marie-Antoinette qui se trouvait prise au piège par cette cérémonie. En effet, entre temps, Louis XVI avait remplacé la fille de Marie-Antoinette par la fille qu’il avait eue avec Marie-Philippine Lambriquet, comme il avait menacé de le faire dès 1777. La reine avait manifestement bien l’intention de le faire savoir plus largement, ce qui n’était pas bien difficile vu qu’il y avait tout de même plusieurs mois de décalage entre les deux naissances. Dans ces circonstances, l’organisation précipitée de la cérémonie s’expliquait mieux, car en effet, Louis XVI était allé un peu vite en besogne et Marie-Antoinette comptait bien le lui faire remarquer. C’est ce dont témoigne la gravure de Décaché intitulée l’Heureuse époque.

On y remarque tout d’abord que c’est surtout le roi qui semble mis en avant. C’est lui qui tend la main, la reine reste en retrait. Mais l’élement le plus parlant, c’est l’arc-de-cercle portant les signes du zodiaque, ce qui rappelle la gravure extraite des Baisers de Dorat et son zodiaque fantaisiste.
Ici, on voit le Capricorne, le Verseau et les Poissons. qui se suivent très logiquement. Mais le commentaire de la gravure précise : “Les trois signes du zodiaque marquent les mois de l’accouchement, de la convalescence de la reine et son entrée à Paris”. Et c’est là que plus rien ne va. Madame Royale étant née le 19 décembre, elle n’était pas Capricorne mais Sagittaire. De la même manière, le 8 février n’était pas dans le signe des Poissons mais dans celui du Verseau. En fait, Marie-Antoinette était en train de rappeler à Louis XVI que, pour être plus crédible, il aurait au moins dû attendre la fin des relevailles, période avant la fin de laquelle elle n’aurait pas dû apparaître à Paris. En agissant ainsi, il trahissait lui-même qu’elle n’était pas la mère de l’enfant. On comprend qu’il ait été plus soigneux en 1782, et qu’il ait bien attendu trois mois avant la cérémonie de l’Hôtel de Ville, pour ne plus laisser aucun doute sur le fait que c’était bien la reine qui était l’organisatrice de l’évènement. La croix portée par la Religion pointe par ailleurs vers le signe des Poissons, référence à l’univers marin du tableau du Triomphe d’Amphitrite, par lequel le roi annonçait qu’il voulait un dauphin avec sa maîtresse. Les poissons étant deux, ils rappellent en outre qu’il y a deux enfants en jeu. En conséquence, le titre de la gravure est ironique : l’heureuse époque, mais laquelle au juste ?
Marie-Antoinette, à qui est naturellement dédiée la gravure, se l’est faite présenter personnellement et, selon la Correspondance secrète (t. VII, 1787, p. 400 ), l’aurait faite exposer dans son cabinet. La dimension satirique de l’estampe est toutefois désamorcée par le fait que l’on y insiste sur les vers inscrits en-dessous : “Protège, ô Ciel, ces augustes époux/Pour leur bonheur et l’exemple du monde :/Rendre leur règne heureux, leur union féconde/C’est verser tes bienfaits moins sur eux que sur nous.”
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (27 février 2026). L’échange de Madame Royale, une réponse par le zodiaque. À travers champs. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15s0r