En 1888, Maurice Réalier-Dumas, un proche d’Auguste Renoir, a peint Bonaparte aux Tuileries le 10 août 1792, une toile amère sur la transmission de l’histoire.

La première chose à remarquer, c’est que Bonaparte n’était apparemment pas à l’intérieur des Tuileries le 10 août, c’est donc une scène inventée mais, pour Réalier-Dumas, c’est sans doute le moindre mal que l’on puisse faire à l’Histoire. Après tout, c’est un Dumas, et comme Alexandre il pourrait dire : “Si j’ai violé l’Histoire, je lui ai fait de beaux enfants.” Car ce qu’il constate sur l’Histoire, c’est surtout que si tout le monde a cherché à se l’approprier, tout le monde s’est pris les pieds dans le tapis et personne ne sort gagnant.
Dans un premier temps, il cherche à rétablir la continuité entre les projets politique de Louis XVI et de Bonaparte (pas de Napoléon). Louis XVI est illustré par son portrait en grand costume royal par Callet, celui qui reprenait les codes du portrait de Louis XV et signait un recul par rapport à celui par Duplessis. Le portrait est lacéré et les déchirures conduisent à la figure de Bonaparte, indiquant que celui-ci a rétabli le véritable visage de Louis XVI. Cependant, Bonaparte n’est guère en meilleure posture que Louis XVI. Son impuissance est symbolisée par ses bras croisés et sa posture de biais rappelle le Charles Ier à la chasse par Van Dyck qui avait été acquis par Louis XVI. Réalier-Dumas indique ainsi qu’il s’est heurté au même obstacle que Louis XVI : l’Angleterre. On note également qu’il ne s’empresse pas de ramasser la couronne, ce n’est pas cette couronne-là, ancrée dans le passé, qu’il voulait. Celui qui s’est précipité vers la couronne et le manteau royal, c’est un Suisse qui a été massacré. Néanmoins, son uniforme rouge nous ramène aussi à l’uniforme anglais. Par conséquent, si l’Angleterre a dressé des obstacles à Louis XVI et Bonaparte, elle a fini par se prendre également les pieds dans le manteau royal dans son ambition de sauver coûte-que-coûte l’image de la vieille monarchie. Le résultat est cependant là : un divorce entre les dirigeants et le peuple. Chez Réalier-Dumas, c’est deux salles, deux ambiances et on ne communique plus. Dans les deux pièces, les chandelles sont éteintes, les Lumières ont disparu. Michelet a sauvé la Révolution en imposant le triomphe du peuple au détriment du rôle de Louis XVI, mais le peuple, qui continue de croire à la Révolution, est perdant lui aussi. C’est lui qui s’est transformé en Don Quichotte en combattant un ennemi qu’on ne voit pas parce qu’il ne sait pas où est son véritable ennemi. L’homme au bonnet rouge, au premier plan du groupe populaire, nous présente son postérieur, il est en position de vulnérabilité et tous portent des culottes : les sans-culottes sont reculottés.
Sur un plan plus subtil, Réalier-Dumas pointe vers la raison de cette déconfiture générale : un fil perdu. En effet, si le portrait de Louis XVI par Callet reprend les codes du portrait de Louis XV, il intègre des bas-reliefs qui en subvertissent le sens. Sur le trône apparaît la figure de la Justice, qui rappelle la Justice dans le portrait de Marie-Antoinette par Vigée-Lebrun, mais surtout le travestissement de la maîtresse du roi en représentation de la Justice sur le tableau de Lagrenée le jeune. Le bas-relief du trône se poursuit par un autre bas-relief, à l’opposé du tableau, qui représente la proue d’un navire (qui renvoie notamment aux navires coupés chez Lagrenée le jeune) décoré d’une sirène et d’une tête de dauphin de la gueule duquel sort un cône phallique. Par conséquent, s’il était contraint de se conformer à la politique de Louis XV, Louis XVI reprenait la main en faisant de sa maîtresse la mère du dauphin. Le tableau de Callet est connecté à un Bonaparte en rouge et noir, couleurs qui renvoient à l’Angleterre et à l’Eglise, mais aussi à la série de tableaux de Debucourt représentant Louis XVI se dissimulant en rouge et noir pour retrouver sa maîtresse. C’est bien évidemment une référence pour Stendhal qui fait de son Julien Sorel qui rêve d’empire, un avatar de Louis XVI. Ici, Réalier-Dumas continue à tirer le fil beyliste et montre Bonaparte en double inversé de Louis XVI, plus en noir qu’en rouge, rappelant que si Bonaparte a poursuivi la politique secrète de Louis XVI, c’était grâce à Françoise Boze, la maîtresse du roi, qui en détenait les clefs. Il sous-entend par conséquent que si on veut restituer son sens à l’Histoire, qu’elle ne débouche pas sur une série d’échecs pour tout le monde, c’est à Françoise Boze qu’il faut redonner sa place. Mais depuis 1888, on n’a pas avancé et tout le monde continue à se prendre les pieds dans le tapis.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (25 février 2026). Bonaparte aux Tuileries, l’amertume de Réalier-Dumas. À travers champs. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15rhu