François-André Vincent, on a déjà eu l’occasion de le voir, était très lié à Louis XVI et aux Girondins. Dès les débuts du règne, il a été l’un des peintres les plus favorisés par le roi, ce qui n’est pas très étonnant puisque Vincent était issu d’une famille protestante. Il participe au Salon de peinture pour la première fois en 1777 et les toiles qu’il expose alors sont une sorte de version picturale du programme politique de Louis XVI. C’est ce dont il va être question dans ce billet à travers les trois premiers tableaux de Vincent présentés dans le livret.
Le premier tableau est donné comme un Bélisaire, réduit à la mendicité, secouru par un officier des troupes de l’Empereur Justinien. Ce premier tableau permet de faire le lien avec le Salon de 1775. En effet, on se rappelle que Durameau y avait déjà exposé un Bélisaire, mais qui montrait Louis XVI sous les traits de Tibère, le confident du héros, venant au secours de sa fille qui symbolisait la révolution. Le Bélisaire de Vincent nous conte donc en conséquence la suite de la relation du roi avec la révolution, relation sur laquelle il ne tenait pas à s’étendre en détails car cela aurait risqué de compromettre ses plans.

Tout d’abord, cette fois Vincent semble faire le choix de montrer Louis XVI sous les traits de Bélisaire, donc en anti-héros impuissant. C’est un anti-héros parce qu’il est couvert d’un manteau rose, renvoyant à la sexualité, ce qui faisait écho aux rumeurs de bâtardise sur Louis XVI. Et il est impuissant parce qu’on le réduit à mendier mais qu’on le pille en même temps. En effet, en dépit de sa cécité, on voit que Bélisaire tend le bras et son bâton pour tenter d’interrompre la transaction entre le jeune garçon et l’officier. Ce jeune garçon est un traître. Il porte certes une chemise blanche, qui le rattache à l’écharpe blanche d’Henri IV, mais il n’en est pas très fier. Elle est déchirée du côté du bras qu’il présente au public et elle est couverte d’un manteau jaune, couleur de la trahison, de l’autre côté. Il reçoit de l’argent d’un officier de Justinien, le persécuteur de Bélisaire, qui est en outre couvert de rouge, couleur de l’uniforme anglais. La situation renvoyait à ce qui se passait en Amérique, où nombre d’Insurgents étaient en fait des loyalistes soutenus par une aristocratie française acquise à l’Angleterre. Ceci explique que les spectateurs observent la scène d’un air suspicieux.
Ce n’était pas qu’un fantasme de la part de Vincent, c’était une réalité. Rochambeau entre autres, comme je l’explique dans L’Intrigant1, était anglophile. Quand il a insisté pour mener le corps expéditionnaire français en Amérique en 1780, c’était dans l’idée de laisser gagner l’Angleterre.
En représentant une scène de Bélisaire, Vincent répondait à Marmontel. On a vu que celui-ci mettait en scène des Bulgares, c’est-à-dire des protestants sodomisés, en train d’arnaquer Bélisaire tout en prétendant le servir. Ici Vincent, issu d’une famille huguenote, montrait que Marmontel avait mal identifié les traîtres.
Le deuxième tableau, Alcibiade recevant des leçons de Socrate, est quant à lui en lien avec le besoin de Louis XVI d’affirmer sa filiation idéologique avec son père. Vincent, représentant les protestants soutenant Louis XVI, répondait à l’Allégorie à la mort du dauphin de Lagrenée. Il rétablissait le père de Louis XVI en philosophe, sous les traits de Socrate, mais un philosophe que l’on avait contrait à la dévotion, symbolisée par la draperie bleu mariale. C’était cette contrainte qui le poussait à la trahison, représentée par son vêtement jaune. Pour lever toute ambiguïté quant à la nature de la trahison, le Daïmon de Socrate est vêtu de blanc et porte une couronne de laurier qui rappelle la Rome antique. Ce n’est donc pas la couronne catholique représentée chez Lagrenée.

En face, Louis XVI en Alcibiade se retrouve à peu près dans la position qu’il occupait chez Lagrenée, en héritier de son père. Il porte la même couleur, du vert Empire. Seule la couleur du manteau a changé, il était orange chez Lagrenée et rose ici. Le rose, comme on l’a vu, introduisait l’idée d’une bâtardise, mais ce que semble dire Vincent, c’est que ça a peu d’importance. Quel que soit le père réel de Louis XVI, c’est en héritier idéologique du dauphin qu’il se posait. Cela peut expliquer le fait que l’Alcibiade de Vincent cite l’Alexandre de La tente de Darius par Charles Le Brun. Louis XIV était un bâtard qui ne s’était pas moins efforcé de poursuivre la politique de Louis XIII.
Le dernier tableau est un Saint Jérôme, retiré dans les déserts, entend l’ange de la mort qui lui annonce le Jugement dernier.

Ce tableau peut à nouveau être mis en relation avec la guerre d’Indépendance américaine. En effet, saint Jérôme est celui qui a traduit la Bible de l’hébreu en latin afin de la rendre accessible à un plus grand nombre. Il est celui qui cherche à éclairer le peuple. Là où le chien, comme dans le tableau de L’Été de Durameau pour la galerie d’Apollon, représente un peuple qui a besoin d’être aiguillonné pour se révolter, Jérôme est une représentation du peuple éclairé et révolutionnaire. Ce Jérôme est quasiment nu, il s’est presque débarrassé de son manteau rouge et en cela, il symbolise le peuple américain qui s’était presque libéré de l’Angleterre.
Ce tableau entretient d’autres relations symboliques avec l’Été de Durameau, ce qui est encore plus clair si on compare l’œuvre finale à l’une des esquisses connues.

L’ange du Jugement dernier a été retouché de manière à rappeler les zéphyrs de Durameau. Comme les zéphyrs, il désigne le ciel, il est enveloppé de bleu et il dirige la trompette vers Jérôme de la même manière que les zéphyrs dirigeaient leur souffle vers le chien pour tenter d’éteindre le feu sortant de sa gueule.
Enfin, chez Durameau, c’est le signe de la Vierge qui était représenté, le signe zodiacal de Louis XIV, mais aussi de Jacques-Louis David, le frère aîné adultérin de Louis XVI. Ici, c’est le lion qui joue le même rôle en tant que signe zodiacal de Louis XVI. Le lion est certes l’attribut de Jérôme mais les changements réalisés entre l’esquisse et le tableau final montrent qu’il est ici plus que cela. Sur l’esquisse, Jérôme ne fait que se reposer sur lui alors que dans le tableau, il est tapi dans l’ombre entre le saint et l’ange pour attester la volonté de Louis XVI de soutenir le peuple américain.
En montrant le ciel et avec sa draperie bleu, le ciel rappelle aussi le duc de Bourgogne de Lagrenée, qui était assez ambigu pour désigner aussi l’autre frère de Louis XVI, Jacques-Louis David, rappelant également l’ambiguïté de la Vierge chez Durameau . Il s’agit donc d’un saint Jérome soutenu par un Louis XVI qui suit l’exemple de son frère aîné et ne le trahit pas.
Quant au chien, il était exposé sous le numéro 195 : “une chienne levrette”. Désormais bien repu, il ne songeait plus qu’à reposer sur son coussin bleu2. L’avenir de la révolution passait nécessairement par l’Amérique en 1777.

Bref, au Salon de 1777, en affirmant son programme révolutionnaire à travers le portrait de Duplessis, en revendiquant la mort de Louis XV comme un nouveau Brutus, et en montrant, avec Vincent, qu’il avait le soutien des protestants et qu’il suivait la politique du dauphin, Louis XVI voulait finir d’assoir sa légitimité comme héritier de son père en dépit de rumeurs persistantes provenant des Orléans.
- Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020. [↩]
- Jean-Pierre Cuzin souligne également la bouffonnerie de ce portrait de chien et notamment la pose très aristocratique dans laquelle il est présenté. Voir Jean-Pierre Cuzin, Vincent entre Fragonard et David, Paris, Arthena, 2013, p. 46. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (12 décembre 2021). François-André Vincent au service du programme royal. À travers champs. Consulté le 26 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/d3kr