L’objectif de Louis XVI, en 1790 et 1791, était de montrer que la Constitution était un piège, qu’elle était l’aboutissement du complot aristocratique, sous l’égide de Marie-Antoinette, dénoncé dès 1789 par Davy de Chavigné.
Sergent, graveur orléaniste, ironisa sur le sujet suite au discours du roi à l’Assemblée nationale, le 4 février 1790. Le 10 février, il proposa à l’Assemblée du district de Saint-Jacques L’Hôpital d’élever, sur la place Dauphine, devant la statue de Henri IV, une pyramide en marbre à laquelle serait attaché, par une guirlande de chêne, le médaillon de Louis XVI, avec cette légende au-dessous : Monument élevé par l’amour du peuple au premier roi-citoyen. Sur le piédestal devait se trouver une statue de l’Histoire, en bronze, tenant un livre sur lequel on lirait : Louis XVI proclamé restaurateur de la liberté française, MDCCLXXXIX et Constitution acceptée par le roi. Sur les faces du piédestal, on devait voir deux bas-reliefs en bronze représentant la démolition de la Bastille et le serment civique prêté par le peuple sur l’autel de la patrie1.
Le projet a été présenté à l’Assemblée nationale le 25 février2 et il a fait l’objet d’une gravure.

Le monument reprenait les grandes lignes de celui proposé par Lubersac en 1775. Ce dernier encourageait l’union de Louis XVI et de Jacques-Louis David, son demi-frère, contre l’Autriche et annonçait la révolution parisienne prévue par le roi. Cependant, David et la Révolution avaient disparu et l’emplacement proposé était celui du monument de Davy de Chavigné en 1775, qui insistait sur l’impuissance politique de Louis XVI. Sergent voulait donc dire qu’avec sa révolution, Louis XVI avait réussi à se mettre dans une situation d’échec tout seul et à assurer de lui-même le triomphe du complot aristocratique. La gravure du monument reproduisait, sur le piédestal, le discours du roi du 4 février, discours par lequel le roi voulait marquer l’échec de la Révolution. Notons aussi que, depuis 1782, l’hôpital Saint-Jacques aux Pèlerins, qui avait donné son nom au district, était rattaché aux Enfants-Trouvés. C’était une manière de raviver la rumeur orléaniste selon laquelle Louis XVI aurait été un bâtard : l’enfant trouvé de la famille royale, qui aurait dû laisser sa place à l’héritier légitime, David.
Pour souligner la dimension de complot aristocratique, la Constitution fut présentée comme une invasion douce, se parant de l’apparence de la légalité, ce qui nécessitait à nouveau d’invoquer sainte Geneviève, qui avait protégé Paris contre les Huns d’Attila. C’est ce qui transparaît dans plusieurs gravures, notamment dans celle du Serment civique de St Étienne du Mont par Laurent Guyot.

Un long commentaire explique qu’il s’agit d’une prestation de serment, sur la place de Sainte-Geneviève, qui a eu lieu le 5 février à l’imitation de celle des députés le 4. L’église de Sainte-Geneviève domine la scène de sa masse imposante si bien que la prestation de serment ressemble presque à une nouvelle forme de procession pour invoquer la sainte contre l’invasion.
Un an et demi plus tard, au moment de l’acceptation définitive de la Constitution, le même langage visuel réapparaît.

Plusieurs éléments de l’estampe vont à l’encontre de ce qu’elle prétend glorifier, ce qui associe la Constitution à la fausseté. Tout d’abord, elle est intitulée La France libre, comme si la Constitution avait constitué une véritable libération. Or, La France libre est aussi le titre d’un pamphlet publié par Camille Desmoulins en 1789. Ce faux révolutionnaire, comme on a eu l’occasion de le voir, cherchait à défendre les intérêts de Marie-Antoinette contre ceux du roi. Par conséquent, il y avait bien l’idée d’associer la Constitution à un texte qui servait les intérêts de la reine.
D’autre part, l’iconographie de la France est inspirée de celle de Marie Leszczynska par Coypel au moment de la maladie de Louis XV à Metz en 1744, iconographie qui était déjà ambiguë comme on l’a vu. Marie Leszczynska y apparaissait comme une sainte Geneviève de Metz, cherchant elle aussi à repousser Attila.
Cette figure de la France occupe le centre de l’estampe. À droite se trouvent la Discorde, embarrassée de ses serpents qui lui échappent, et des aristocrates brûlant en enfer. À gauche apparaissent l’Assemblée nationale, devant laquelle sont placés une statue du roi, la Constitution et les Droits de l’homme. Le tout est surmonté d’une figure de l’Être suprême qui foudroie les aristocrates et envoie sur le roi un rayon sur lequel on lit : “Ton espoir ne sera pas déchu, je la protègerai.” C’est comme si le roi pétrifié avait cédé son pouvoir à cet Être suprême, qui protège la France à sa place. On note aussi l’emploi de “déchu” au lieu de “déçu”, ce qui est probablement volontaire ; la solution envisagée pour protéger la France pouvant passer par une déchéance du roi, ce qui était aussi l’espoir de Louis XVI. Nous sommes en effet dans les suites de Pillnitz, quand le roi envisageait de céder le pouvoir à David.
On remarque d’autre part que le titre est accompagné de vers extraits d’Athalie de Racine :
“Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sait aussi des méchants arrêter les complots.”
Or, la pièce raconte comment Joas, l’héritier légitime caché, renverse la reine Athalie, qui usurpait le pouvoir. Il y a donc bien l’idée sous-jacente que David pourrait renverser Marie-Antoinette et, avec elle, cette Constitution néfaste.
Dans la marge inférieure on peut lire des vers vengeurs contre l’aristocratie, prêtés à Dieu et à Mirabeau, placés sur le même plan.
- Sigismond-Julien Lacroix, Actes de la Commune de Paris, Paris, 1896, t. IV, p. 122. [↩]
- Divers dons patriotiques, lors de la séance du 25 février 1790. In: Tome XI – Du 24 décembre 1789 au 1er mars 1790. p. 700.www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1880_num_11_1_5846_t1_0700_0000_4 [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (7 septembre 2026). La Constitution de 1791 : une invasion en douceur. À travers champs. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16qgj