4 février 1790 : le coup politique de Louis XVI

On ne le souligne pas assez mais le discours du 4 février 1790 à l’Assemblée nationale a été un véritable coup politique, parfaitement réussi, pour Louis XVI. Il était parvenu à créer la confusion qu’il souhaitait. On l’a déjà vu à travers la gravure de François-Anne David, mais des journalistes comme Camille Desmoulins, qui, on l’a déjà évoqué, soutenait la reine contre le roi, se trouvèrent également déstabilisés. 

Desmoulins ne peut s’empêcher de se moquer de l’obséquiosité déployée par l’Assemblée nationale à cette occasion. En effet, en apprenant que le roi avait décidé de venir à l’Assemblée, les députés ne se sont pas interrogés sur la légitimité d’une telle visite ni sur ce qu’elle signifiait eu égard à la séparation des pouvoirs, bien au contraire, ils se sont préoccupés de savoir s’ils pouvaient le recevoir convenablement et le président fit part des arrangements auxquels il avait pensé : “ils consistent à retirer le bureau des secrétaires, à jeter un tapis devant la place du président, qui sera occupée par le roi ; le président se placera à la droite de Sa Majesté ; et comme elle ne s’assoira probablement pas, toute étiquette sera mise de côté.”

L’Assemblée approuve les vues du président, et l’on s’occupe à les remplir ; le fauteuil destiné au roi est recouvert d’un velours violet parsemé de fleurs de lys d’or ; pareil tapis est étendu devant le fauteuil ; le bureau des secrétaires est descendu et placé devant la barre, et le président préside debout jusqu’à l’arrivée du roi.1“. 

Le président de l’Assemblée cédait sa place au roi naturellement, veillait à ce qu’elle lui agrée et s’empressait de se désigner une place inférieure en choisissant une chaise pour matérialiser son rang. Évidemment, cela ne cadre pas avec le récit royaliste de Jean-Christian Petitfils qui veut que Louis XVI ait eu à se sentir humilié. Mais pourquoi donc s’inviterait-il lui-même à l’Assemblée nationale pour s’y sentir humilié ? Il écrit : “Pour éviter d’avoir l’humiliation de s’asseoir dans un fauteuil qu’on avait mis au même niveau que celui du président, il parla debout, devant les députés contraints de se lever2.”

Même Desmoulins, tout aussi embêté par l’affaire, ne dit pas cela et doit bien reconnaître, ironiquement, que c’est le président qui s’est humilié : 

“La cérémonie a été fort simple. Le fauteuil du président couvert d’une housse semée de fleurs de lis a été réservé au roi, et à la droite de ce fauteuil on a mis une chaise, souligne Desmoulins. (Il faut faire les honneurs de chez soi.)3.” Il ajoute une autre précision : “Tel a été le cérémonial, à la simplicité duquel ajoutait encore l’habit noir uni du monarque.” 

Ce choix de vêtement signifiait plusieurs choses. Louis XVI se moquait d’abord des gravures de Sergent qui, en 1789, le représentaient dans le costume de député de la noblesse aux États généraux pour montrer qu’il était pleinement agissant dans la Révolution. Ici, il s’inspirait plutôt du costume des députés du Tiers état et, surtout, semblait s’être déguisé en Necker. Il marquait d’une part que ce n’est pas lui qui tenait au cérémonial que l’Assemblée voulait appliquer et, d’autre part, qu’il ne venait que porter la voix de Necker, dont Desmoulins insinue qu’il était le véritable auteur du discours. Desmoulins incite ainsi ses lecteurs à comparer le discours de Necker, le 6 mai 1789, et celui du roi le 4 février. Pour Desmoulins, ça voulait dire : “Le roi nous refait le coup du guet-apens autrichien“, pour Louis XVI, ça voulait dire : “Nous sommes revenus au  temps où la Révolution n’avait pas encore commencé.” Necker se présentait en effet surtout comme le jouet de sa femme, ce en quoi sa situation rejoignait celle du roi.

Petitfils nous dit qu’il ne faut pas douter de la bonne foi du roi4, mais le roi lui-même faisait tout pour qu’on en doute, en se déguisant en Necker et en ne cachant pas que c’est Necker qui avait eu le dernier mot. C’est Petitfils lui-même qui renvoie à une lettre de Necker à Louis XVI du 3 février5, dans laquelle il évoque le discours et le lui envoie avec les corrections dont ils avaient parlé. Remarquons que ce serait au roi de faire des corrections sur une proposition de Necker, pas l’inverse, et si le roi avait voulu rester discret sur le sujet, il se serait arrangé pour que tout se fasse lors d’entretiens et aurait évité tout échange épistolaire, mais Petitfils semble avoir beaucoup de mal à comprendre la personnalité de Louis XVI.

Après avoir retranscrit le discours royal, et pour essayer d’effacer la déférence de l’Assemblée envers le roi, Desmoulins déclare : “le président répondit en deux mots, et fit assez bien le rôle de souverain.” Il ajoute aussi que “le quartier des aristocrates a fort peu applaudi6.” afin de battre en brèche l’idée d’une constitution aristocratique. 

Le numéro 16 du journal revint sur l’épisode à travers son frontispice montrant le roi faisant son discours. Desmoulins n’était probablement pas satisfait de la réponse qu’il y avait donnée par écrit. 

Anonyme, Le Roi à l’Assemblée nationale le 4 février 1790, estampe, 1790, BNF/Gallica, De Vinck 4256.

L’image insiste bien sur le cérémonial déployé par l’Assemblée nationale. Elle représente le roi devant une tenture, un tapis et un fauteuil fleurdelisé, mais elle essaye de faire penser que c’est lui qui en a fait la demande. Elle contredit également les affirmations de Desmoulins selon lesquelles le roi avait son chapeau à la main pour ne pas incommoder les députés et portait un habit noir uni7. Louis XVI y apparaît pleinement roi, de sa propre initiative, ce qui est encore accentué par l’extrait du discours choisi pour inscrire dans la marge : “Ne professons tous, à compter de ce jour, je vous donne l’exemple, qu’une seule opinion, qu’un seul intérêt, qu’une seule volonté.”. En résonance avec la gravure, le discours apparaissait comme un acte d’autorité de Louis XVI qui intimait à l’Assemblée de se ranger à une seule opinion, la sienne. Par conséquent, ce n’était plus la Constitution qui était en cause, ni l’esprit dans lequel on la rédigeait, mais la tyrannie du roi. 

Contrairement à d’autres gravures représentant l’évènement, comme celle de David, le graveur prend également soin de ne pas montrer Marie-Antoinette, afin que le roi endosse seul la responsabilité de son discours. 

Une autre gravure sembla quant à elle vouloir subvertir le sens de l’évènement tout en réintroduisant Marie-Antoinette. 

Antoine Borel, Nicolas De Launay, Louis XVI prononce un discours pour le bonheur de son peuple, estampe, 1790; BNF/Gallica, De Vinck 4255.

Tout le monde est debout, comme cela avait effectivement été le cas, et le roi tient son chapeau sous le bras, mais tout le cérémonial a également été gommé, on ne voit plus une seule fleur de lys, on ne voit pas la chaise du président à côté du fauteuil du roi, et l’habit noir uni du roi a été remplacé par un costume différent. La reine est présentée dans la loge derrière le roi, mais elle n’est pas en état d’intervenir et son regard est posé sur son fils. C’est son image de mère que l’on met en avant, comme elle le souhaitait. On a également évité de faire une citation du discours, on sait juste qu’il est fait avec de bonnes intentions, “pour le bonheur du peuple”, nul complot aristocratique là-dedans. 

Une autre édition porte une inscription différente, une fausse citation du discours : “Dites au peuple que le roi a besoin d’en être aimé8“. 

C’est bien cela qui montrait que Louis XVI avait réussi son coup politique : il avait embarrassé Desmoulins et ni le discours ni le décorum ne paraissaient acceptables à des royalistes qui voulaient présenter la Constitution comme le triomphe de la Révolution.

  1. Archives parlementaires, 4 février 1790, p. 428. []
  2. Jean-Christian Petitfils, Louis XVI, Paris, Perrin, 2005, p. 742. []
  3. Révolutions de France et de Brabant, n° 11, p. 534-536. []
  4. Petitfils, op. cit., p. 743. []
  5. AN C221 (160) 147 []
  6. Révolutions de France et de Brabant, n° 11, p. 545-546. []
  7. Révolutions de France et de Brabant, n° 11, p. 535. []
  8. BNF/Gallica, Hennin 10627. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (6 septembre 2026). 4 février 1790 : le coup politique de Louis XVI. À travers champs. Consulté le 7 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16qch


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