Louis XVI au Temple de la Constitution : une lecture politique de l’estampe de François-Anne David du 4 février 1790

Louis XVI au « Temple de la Constitution »

Le 4 février 1790, Louis XVI s’invita à l’Assemblée nationale pour y délivrer un discours qui consista surtout à distribuer des bons points1. A lui-même tout d’abord, en expliquant comment il s’efforçait de préserver la tranquillité malgré les troubles, intérieurs et extérieurs, puis à l’Assemblée nationale, qu’il encourageait à poursuivre ses travaux. Il fut accueilli avec déférence et ses paroles reçurent nombre d’applaudissements. La démarche,  et on ne le souligne que trop rarement, était tout de même pour le moins étrange. Louis XVI voulait certainement, tout d’abord, se dédouaner de toute responsabilité dans les journées des 5 et 6 octobre 1789, mais était-ce bien le rôle du roi de s’inviter à l’Assemblée nationale sur un coup de tête pour porter un jugement sur ses travaux ? Il en était satisfait le 4 février 1790, mais qu’arriverait-il si ça n’était plus le cas ? Qu’en était-il de la séparation des pouvoirs ? C’est certainement là que résidait la motivation première de Louis XVI : faire peser la suspicion sur la réalité de la Révolution. Il y avait une Assemblée élaborant une constitution mais, dans les faits, en dépit des formes, rien n’avait changé.

Surtout, la reine n’était jamais vraiment loin. A peine le roi parti Jean-Baptiste Target, qui passait pour un des soutiens de Marie-Antoinette et qu’on regardait comme le père de la Constitution, vint rapporter des propos de la reine, faisant écho à ceux du roi2. Elle en profitait surtout pour mettre le dauphin en avant, ce qui était d’autant plus nécessaire depuis les Journées d’octobre. On a vu que ces journées avaient été en partie motivées par le fait que l’on pensait très largement que le dauphin était un bâtard. Mounier souhaitait ainsi que les enfants du comte d’Artois deviennent les héritiers du trône.

Une gravure aux titres changeants

Dès le 12 février, la Gazette de France annonça une souscription pour une gravure retraçant l’évènement : 

“Le Sieur David, Capitaine de la Garde-Nationale, Graveur de Monsieur, s’occupe de la gravure de l’Inauguration de Louis XVI au Temple de la Constitution Nationale, journée du 4 février 1790. Cette estampe paraîtra au mois de juillet prochain3.”. 

Le titre choisi rendait bien compte de tout ce que l’intervention du roi pouvait comporter de gênant : il rappelait l’Ancien Régime. On parlait de l’inauguration d’un monument mais on utilisait aussi le terme pour parler des cérémonies d’entrée du roi dans les villes. En 1780, “l’inauguration de Louis XVI” avait décrit le cérémonial pour son arrivée à Reims au moment de son sacre4.

David annonça d’abord un retard qui l’obligeait à reporter la livraison de sa gravure au mois de septembre5.

Le 25 septembre 1790, la gravure était achevée et François-Anne David en fit hommage à l’Assemblée nationale. Elle fut alors présentée comme “un tableau allégorique représentant la personne du roi dans l’Assemblée nationale, à la séance du 4 février 17906.”. L’absence de toute mention du titre donné par le graveur montre à quel point celui-ci pouvait être incommodant pour l’Assemblée.

Le British Museum conserve un exemplaire de cette première version de l’estampe. 

Nicolas Lejeune, François-Anne David, Inauguration de Louis XVI au Temple de la Constitution, estampe, 1790, British Museum.

Nicolas Lejeune, François-Anne David, Inauguration de Louis XVI au Temple de la Constitution, estampe, 1790, British Museum.

C’est peut-être justement parce qu’on ne voulait pas de ce titre qu’une autre version a été éditée avec la seule lettre : “Journée du IV février MDCCXC” et la signature “gravé par David”7“. 

La gravure a été décrite dans le journal Le Point du jour, dès le 26 septembre 1790, comme suit : 

“Le roi, le président de l’Assemblée nationale sont debout. Louis XVI y paraît accompagné de Minerve couverte de son égide, et de la Justice, tenant d’une main l’épée et de l’autre ses balances. La France, désignée par les fleurs de lys de la draperie, s’appuie de la main gauche sur le président, et présente de la droite une couronne civique au roi. Les députés sont représentés dans l’attitude de la prestation de serment. Sur le devant, on voit fuir l’aristocratie, tenant un faisceau entouré d’une branche de laurier, et chassée du temple par les génies de la patrie. Dans l’enfoncement est la reine, placée sur les marches du palais des Tuileries, montrant au dauphin et à Madame, ce grand spectacle, en leur en expliquant l’intention8.”

Le Journal de Paris usa des mêmes termes le 29 septembre 1790 et précisa également que l’estampe serait délivrée à partir du 4 octobre9, soit juste après que l’on avait mis hors de cause le duc d’Orléans dans l’affaire des Journées d’octobre et pendant que l’on dévoilait un projet de complot de la reine pour enlever le roi et l’emmener à Rouen. C’est dans ce contexte que doit se comprendre cette gravure qui porte les précisions : “Académies de Berlin et de Rouen. Dessiné par le Jeune Peintre du [Roi de Prusse]”, En donnant le dessin à Le Jeune, elle venait alimenter le complot et lui donner une nouvelle dimension internationale, Le Jeune étant à la fois lié à Rouen et au roi de Prusse. 

Une iconographie du complot

D’un point de vue iconographique, l’estampe recèle de nombreux éléments problématiques. Ils semblent aller dans le même sens que le complot de Rouen tout en en inversant la logique. Le complot reprenait des éléments autrichiens mais il visait à attirer l’attention sur Marie-Antoinette pour qu’on la détourne de l’affaire du duc d’Orléans. La gravure, quant à elle, s’inspirait de l’iconographie orléaniste pour que l’on détourne les yeux de Marie-Antoinette et que l’on attribue le complot de Rouen au duc d’Orléans.

Tout d’abord, en confiant la gravure à un artiste nommé David, on voulait bien évidemment pointer vers Jacques-Louis David, qui était soutenu par le duc d’Orléans. Ensuite, on retrouve une composition inspirée de la gravure de Boussard. Comme dans cette gravure, le roi tend la main droite et il a un double, juste en dessous de lui, qui ressemble à Boussard, le héros qui sauve les protestants du naufrage. Ce dernier a repris, quant à lui, l’attitude de la ville de Dieppe qui l’accompagnait, et on a vu que Dieppe est, par son blason, l’opposé de Paris : c’est donc Paris qui sombre. Le triomphe de Louis XVI à l’Assemblée a donc aussi pour conséquence de mettre Boussard à genoux. 

Cela peut nous aider à comprendre la figure à gauche, que la description dit être l’aristocratie. Comme le souligne le site du British Museum, l’historienne de l’art Noémi Duperron a noté que cette figure était étrange. Elle l’est en effet : on nous la présente comme l’aristocratie mais son attribut est un énorme faisceau des licteurs. Or comme nous l’avons déjà vu à propos du tableau de Hallé sur le roi Scilurus, le faisceau représente la révolution victorieuse sous l’apparence d’une défaite. Dans la gravure nous avons le contraire : une révolution présentée comme l’aristocratie, couronnée, mais que l’on chasse du temple de la Constitution. La gravure veut représenter le triomphe du complot aristocratique décrit par Davy de Chavigné mais en l’attribuant au duc d’Orléans et plus à Marie-Antoinette. Cela s’inscrit dans la continuité d’une fête de la Fédération qui passait déjà pour la négation de la prise de la Bastille. Cette partie de la composition est inspirée par la gravure sur le serment du 17 juin, reprise à l’occasion de la fête de la Fédération, et qui se donnait également pour une gravure autrichienne reprenant les codes orléanistes. 

Louis XVI, Mucius Scaevola et Minerve

La pose de Louis XVI, la main droite tendue et l’autre sur la poitrine est inspirée de la représentation traditionnelle de Mucius Scaevola. Louis XVI passe donc dans le camp ennemi en soutenant la Constitution, mais au lieu de mettre sa main au feu, il accepte une couronne civique. C’est une sorte de nouveau 17 juillet 1789, un nouveau couronnement orléaniste en tant que “roi du gland”, avec une couronne de feuilles de chêne. La connotation érotique de ce couronnement est accentuée par l’attitude désinvolte de la France, le bras négligemment posé sur l’épaule du président de l’Assemblée nationale. C’est une pose qu’elle avait déjà adoptée, nue, pour séduire Necker chez Antoine-Louis-François Sergent. 

Le président de l’Assemblée nationale est d’ailleurs un double inversé du roi, lui aussi adopte la pose de Mucius Scaevola, la main sur la poitrine. Le président passe ainsi lui aussi dans le camp ennemi en ne respectant pas la séparation des pouvoirs. Il n’est qu’un double du roi et se laisse dicter son comportement par lui. C’est bien ce qu’avait montré la journée du 4 février 1790. Mais ce roi n’est lui-même pas libre. Il est guidé par Minerve qui préside au couronnement, or Minerve est la  représentation symbolique qu’avait choisie Marie-Antoinette

Derrière le roi, Bailly est montré de dos, donc dans une posture défavorable au personnage et la pose de La Fayette, devant lui, est ambiguë. On ne sait trop s’il prête serment avec sa main ou s’il essaye de repousser quelque chose. On dirait la main du serment inversé que l’on retrouvera chez Meynier. Derrière le nouveau Boussard, un aristocrate reproduit le geste ambigu de La Fayette, comme s’il doutait que le complot aristocratique qu’on lui présente soit celui pour lequel il s’était engagé à l’origine. 

Néanmoins, en dépit de l’emploi des codes orléanistes, la représentation de Marie-Antoinette et ses enfants à l’extérieur, comme le peuple dans le tableau de la fausse paix de Hallé. semblait vouloir montrer que ça n’était pas elle qui tirait les ficelles et qu’on ne pouvait donc l’accuser de rien. 

Une révolution pétrifiée

Tout  en haut, surmontant la tribune, la véritable Révolution est représentée sous forme de statue, pétrifiée. Elle tient deux cornes d’abondance mais, pétrifiée, elle ne peut les déverser sur le peuple à ses côtés, et un faisceau des licteurs. On a voulu la chasser, mais elle est toujours là même si on l’empêche d’agir. Elle se dresse sous un portrait d’Henri IV et à côté d’un pélican qui montre qu’elle continue à se sacrifier pour ses enfants. 

Le Journal de Paris semblait lui-même inviter à ne pas donner trop de crédit à sa description de l’estampe : à côté de celle-ci, il avait inséré un article sur le peintre Boze dans lequel on lisait : “Le sieur Boze, peintre du roi, qui en 1784 fit le portrait de Sa Majesté le plus ressemblant qu’on eut vu jusqu’alors10.” On a déjà vu que le portrait de Boze n’avait rien de ressemblant et que l’objectif avait été de montrer Louis XVI en imbécile, tel que le voulaient les Autrichiens. C’était la même chose pour cette gravure : ça n’était pas une gravure orléaniste, mais une gravure qui montrait Louis XVI en jouet des Autrichiens. 

En faisant hommage de sa gravure, David  avait voulu l’incommoder, en rappelant son inféodation lors de la journée du 4 février. Il insista dans le Journal de Paris du 15 octobre, en faisant insérer un encart précisant qu’il abandonnait le quart du prix des quatre cents premiers exemplaires de sa gravure “en faveur des veuves et des orphelins des braves volontaires du département de la Meurthe11.” Or l’Assemblée nationale avait soutenu la répression de Nancy. 

Signe de tensions croissantes au sein même de l’Assemblée, le Journal des débats et des décrets, propriété de l’imprimeur de l’Assemblée nationale, relaya également l’information12.

L’estampe est censée avoir à nouveau été annoncée le 11 février 1791 dans le Journal de Paris mais il doit y voir une  erreur quelque part parce que je ne l’ai pas retrouvée13.

Du 4 février 1790 au 14 septembre 1791

Ce qui est certain, c’est qu’elle reparaît suite à l’acception de la Constitution par le roi le 14 septembre 1791 avec le titre Louis XVI à l’Assemblée nationale fait le serment de maintenir et de défendre la Constitution (14 septembre 1791). On en trouve notamment un exemplaire au Musée Carnavalet14. Et comme en 1790, il y eut une deuxième version intitulée Louis XVI à l’Assemblée nationale accepte solennellement la Constitution le 14 septembre 1791.

Nicolas Lejeune, François-Anne David, Louis XVI à l’Assemblée nationale accepte solennellement la Constitution le 14 septembre 1791, estampe, 1791, Musée Carnavalet, Wikimedia Commons.

Elle était légèrement modifiée en ce que la couronne civique tendue au roi était remplacée par le texte de la Constitution. De la même manière, c’est le nouveau président de l’Assemblée qui était représenté.

On peut supposer que la réédition a été motivée par plusieurs choses. D’une part, comme pour la réutilisation de la gravure du serment du 17 juin pour la fête de la Fédération, on faisait comprendre que rien n’avait changé et, d’autre part, on montrait que le complot de 1790 n’avait rien d’imaginaire puisque Pillnitz avait prouvé, comme on l’a vu, qu’il existait bien un complot pour pousser Jacques-Louis David sur le trône impliquant la Prusse. 

La réédition de 1791 permettait ainsi de relire la journée du 4 février 1790 à la lumière des événements ultérieurs : ce qui avait été présenté comme l’inauguration de Louis XVI au temple de la Constitution apparaissait désormais comme le signe qu’une même mécanique politique était à l’œuvre depuis plusieurs mois et que la Constitution n’était qu’une couverture. 

  1. Archives parlementaires, 4 février 1790, p. 429-431. []
  2. Ibid., p. 432. []
  3. Gazette de France, 12 février 1790, p. 58. []
  4. Histoire universelle des théâtres de toutes les nations, Paris, 1780, t. X., 1ère partie, p. 225-229. []
  5. Supplément au Journal de Paris, 25 juillet 1790, p. I. []
  6. Archives parlementaires, 25 septembre 1790, t. XIX, p. 221. []
  7. Voir BNF, De Vinck 4252. []
  8. Le Point du jour, 26 septembre 1790, p. 332-333. []
  9. Supplément au Journal de Paris, 29 septembre 1790, p. II. []
  10. Ibid. []
  11. Supplément du Journal de Paris, 15 octobre 1790, p. II. []
  12. Journal des débats et des décrets, 15 octobre 1790, p. 11. []
  13. Je n’ai pas plus retrouvé l’annonce d’un  nouvel état sous le titre Louis XVI à l’Assemblée nationale accepte solennellement la Constitution qui devait se trouver dans le numéro du 14 septembre 1791. Voir Marcel Roux, Inventaire du fonds français, graveurs du XVIIIe siècle, Bibliothèque nationale, Département des estampes, t. VI, Paris, 1949, p. 155. []
  14. Musée Carnavalet, D. 8925. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (5 septembre 2026). Louis XVI au Temple de la Constitution : une lecture politique de l’estampe de François-Anne David du 4 février 1790. À travers champs. Consulté le 8 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16qaj


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