Duplessis, Louis XVI et les ambiguïtés de l’indépendance américaine au Salon de 1779

La substitution des toiles au Salon de 1779 et la diversion royale

Au Salon de 1779, Duplessis exposa un portrait de Benjamin Franklin “tiré du cabinet de M. de Chaumont”, toute la question est toutefois de savoir quel portrait. Jules Belleudy a en effet répertorié pas moins de sept portraits de Franklin par Duplessis1. Certains éléments permettent de penser qu’il s’agissait du portrait aujourd’hui conservé au Metropolitan Museum. 

Joseph-Siffred Duplessis, Benjamin Franklin, huile sur toile, 1778 Metropolitan Museum, New York.

On lit ainsi dans les Mémoires secrets : “Le portrait de M. Franklin répond à sa courte devise : Vir ((Mémoires secrets, Londres, 1779, t. XIII, p. 261.))”. C’est en effet ce qu’on lit sur le cadre. Du Pont de Nemours écrivit également à la margrave de Bade : “On a mis au bas de son portrait cette laconique inscription : Vir ((Cité par Belleudy, op. cit., p. 87.)).”. Cependant, la brochure Ah ! Ah ! Encore une critique du Sallon ! Voyons ce qu’elle chante ne va pas dans le même sens puisqu’elle précise : “Ce portrait en veste de satin blanc, est plein d’âme et de vie ; il n’y manque qu’un degré de coloris pour être digne de Van Dyck2.” Or cette brochure a été publiée après les autres, comme l’indique son titre et son sous-titre : “Aux derniers les bons !”. En faisant allusion à la prise de la Grenade pour son lieu de publication, elle marquait aussi sa volonté de prendre position dans la guerre d’Amérique. Il faut donc en conclure que le portrait de Franklin a été changé au cours de l’exposition et qu’on a substitué, au premier portrait, un autre qui était plus proche du modèle conservé à Washington. 

Joseph-Siffred Duplessis, Benjamin Franklin, huile sur toile, vers 1785, National Portrait Gallery, Washington.

Au demeurant, tout cela semble bien compliqué puisque une radiographie a montré que le portrait du Met a été modifié par Duplessis et qu’il n’y avait pas de col de fourrure sur la première version3.

Duplessis a donc commencé un portrait, puis l’a modifié avant de refaire une version conforme au premier portrait qui a été exposé à la fin du Salon à la place de l’autre. Pourquoi ? On peut supposer, déjà, qu’il s’agissait avant tout de faire diversion par rapport au problème de son portrait de Louis XVI transformé en d’Angiviller qui ne fut, lui aussi, exposé qu’à la fin du Salon. Louis XVI voulait manifestement détourner l’attention et faire croire que le scandale Duplessis concernait le portrait de Franklin. La polémique autour du portrait transformé de d’Angiviller avait probablement enflé bien avant le Salon, d’où la réticence à l’exposer. En effet, Duplessis avait fait diffuser, dès le 16 juillet, une gravure de son portrait de Franklin, et on voit bien qu’il s’agissait de la version au col de fourrure4

Juste Chevillet, d’après Duplessis, Benjamin Franklin, estampe, 1779, BnF, département des Estampes et de la Photographie, N-2 (FRANKLIN, BENJAMIN)

Le piège du « Vir » et les métamorphoses du serpent américain

Louis XVI et Duplessis avaient cherché à orchestrer un scandale autour de Franklin pour faire oublier l’autre scandale, mais quel était le problème avec Franklin ? En le représentant en habit blanc (qui s’avère plutôt blanc sale voire gris), comme il l’avait apparemment laissé penser en premier lieu, Duplessis montrait que Franklin était un authentique indépendantiste se rangeant derrière le projet français hérité d’Henri IV, le blanc étant la couleur qui lui est associée. Or la position de Franklin était pour le moins ambiguë. Son fils était loyaliste et lui-même passait pour un indépendantiste plus que tiède. C’est précisément la raison pour laquelle la cour lui faisait si bon accueil. Elle ne voulait pas d’une guerre longue en Amérique, et encore moins d’une guerre qui ait des objectifs réellement révolutionnaires. En présentant finalement le portrait de Franklin en habit rouge et en fourrure brune, Duplessis marquaient ses réelles allégeances : il ne suivait pas le projet français mais comblait les vues du rouge anglais et du brun autrichien. Le cadre était encore plus accusateur et il tournait Franklin en dérision. D’une part, Franklin était présenté dans une format ovale féminin et on ne voyait pas ses mains. C’était également un vieillard. Présenté de la sorte, il cumulait toutes les caractéristiques de l’impuissance, pourtant c’est lui que l’on qualifiait  de “Vir”, d’incarnation de l’Homme. Ce “Vir” est apposé sur une dépouille de félin dont on ne sait trop s’il s’agit du léopard anglais ou du lion symbolisant souvent Louis XVI en rapport avec son signe astrologique. Enfin, sur le haut du cadre, des branches de laurier et une couronne de feuilles de chêne sont entrelacées par un serpent. 

Ce serpent veut probablement rappeler celui de Join, or Die, qui avait été publié par Franklin dans la Pennsylvania Gazette de Philadelphie le 9 mai 1754. 

Attribué à Benjamin Franklin, Join, or Die, gravure sur bois, 9 mai 1754, publiée dans la Pennsylvania Gazette.

Sa signification n’est pas d’une grande clarté en dépit des apparences, Franklin a entretenu le double jeu tout au long de sa vie. Le serpent est censé appeler à l’union des treize colonies dans le cadre de la guerre franco-indienne. Cependant, il ne représente que huit segments pour les treize colonies et le serpent est généralement une représentation du mal, raison pour laquelle on lui substitua finalement d’autres symboles. Quel est donc le sens d’appeler à l’union en niant l’existence de certaines colonies que l’on appelle à cette union et de vouloir ressusciter un serpent qui est associé au mal ? 

Ce serpent, qui appelait en outre à l’union contre la France, a été repris par Paul Revere dans le Massachusetts Spy du 7 juillet 1774. Le Massachusetts Spy était bien plus engagé que Franklin. Ses articles étaient signés de journalistes prenant les pseudonymes de Mucius Scaevola, le gaucher qui infiltre le camp ennemi et qui est une des véritables origines de la gauche, ou de Léonidas, le roi de Sparte. Par là, ils marquaient plus clairement leur adhésion au plan français hérité d’Henri IV.

Massachussets Spy du 7 juillet 1774.

Le serpent de Franklin attaque cette fois un dragon dont on peut se demander ce qu’il représente exactement. En effet, le dragon est le symbole du Pays de Galles, pas de l’Angleterre, que vient-il donc faire là ? Le contexte peut nous aider à y voir plus clair. C’est en effet Louis XV qui s’identifiait au dragon, au Graoully de Metz qui aurait vaincu saint Clément, comme on a eu l’occasion de le voir. Or Louis XV venait de mourir, tué par Louis XVI. Le serpent de Franklin affronte donc Louis XV comme il avait auparavant affronté la France de Louis XV. Cependant le visuel a été dévoilé le 7 juillet, le 07/07, une date miroir qui laisse entendre que le serpent et le dragon ne sont qu’une seule et même chose et que le Massachusetts Spy veut tuer les dragons avec plus d’efficacité que ne le ferait le vieux et ambigu Franklin ; il veut tuer les dragons comme l’a fait Louis XVI. 

Lorsque Franklin a finalement été envoyé en France en 1776, ça a été en quelque sorte la défaite du Massachusetts Spy, et c’est ce que Duplessis voulait montrer. Le serpent du cadre n’est plus disloqué : il marque donc à la fois la réunion des colonies mais aussi la reprise de vigueur du mal. 

Louis-Jacques Cathelin exposa également une gravure de Franklin d’après un tableau de Rosalie Filleul, au Salon de 1779

Louis-Jacques Cathelin, Benjamin Franklin, estampe, 1779, Metropolitan Museum of Art, New York.

Il était accompagné de la formule :”eripuit coelo fulmen sceptrumque tyrannis” (Il arracha au ciel sa foudre, aux tyrans leur sceptre). Toute la question est de savoir auxquels : à Louis XV, à Louis XVI, à George III ? La gravure cherche toutefois à rapprocher Franklin de Mucius Scaevola. Il présente une main droite qu’il met bien en évidence, mais il cache sa main gauche dans sa poche, de sorte qu’on ne sait pas ce qu’elle trafique. D’autre part, ses lunettes  sont  posées devant sa main gauche : quand il présente sa main droite, c’est peut-être aussi parce que Franklin ne voit pas bien où il est et s’il commet des erreurs, il faut les mettre sur le compte de sa mauvaise vue. 

  1. Jules Belleudy, J. S. Duplessis, Chartres, 1913. p. 85. []
  2. Jean-Baptiste Radet, Ah ! Ah ! Encore une critique du Sallon ! Voyons ce qu’elle chante, La Grenade et Paris, 1779, p. 20. []
  3. Katharine Baetjer, French Paintings in the Metropolitan Museum of Art from the Early Eighteenth Century through the Revolution, The Metropolitan Museum of Art, 2019, p. 199. []
  4. Gazette de France, 16 juillet 1779, p. 272. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (29 août 2026). Duplessis, Louis XVI et les ambiguïtés de l’indépendance américaine au Salon de 1779. À travers champs. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16p7f


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