Le dernier portrait de Louis XVI par Joseph Ducreux : le masque, la vengeance et le modèle Stuart

Entre ombres et brumes : les mystères de la carrière et de la mort de Ducreux

Le dernier portrait de Louis XVI, attribué à Joseph Ducreux, pose beaucoup de questions. En effet, nous n’avons que peu d’informations sur lui et l’essentiel relève de la tradition orale. Cependant le contexte, et ce que nous savons sur Ducreux, peut nous aider à émettre des hypothèses et à y voir un peu plus clair. 

Le premier auteur à faire état de ce portrait est Charles Blanc, en 1863, dans son Histoire des peintres de toutes les écoles[1]. Le dessin appartenait apparemment alors à la petite-fille de Ducreux et fut vendu en 1865[2].

En 1867, acquis par le marquis de Guiry, il était présenté à l’Exposition de la Société des amis des arts de Versailles1 puis il finit par entrer dans les collections du Musée Carnavalet.

Joseph Ducreux, Louis XVI, fusain, craie blanche, rehauts de blanc, papier vergé, 1793, Musée Carnavalet, Wikimedia Commons.

Charles Blanc nous dit que : “Les relations de Ducreux avec les chefs de la Montagne lui ouvraient toutes les portes”, ce qui est pour le moins imprécis. A vrai dire, la carrière politique de Ducreux est assez énigmatique et ça n’est sans doute guère étonnant pour un peintre qui naviguait entre Paris et Londres depuis 1791. Ce qui a trait à Ducreux est extrêmement brumeux comme on va pouvoir le constater. On sait néanmoins que, le 12 janvier 1792, il rejoignit la garde nationale et qu’il devint par la suite “commissaire de police du camp sous Paris”. On sait aussi que la Convention lui a octroyé un logement au Louvre le 2 avril 1793, que David s’y opposa et que la précédente occupante du logement, la citoyenne Quinault, fit de la résistance et refusa de le lui céder2. Ducreux ne faisait vraiment pas l’unanimité.

On sait aussi qu’il a été jugé assez influent pour être choisi par le Comité de Salut Public, le 20 août 1794 (3 fructidor an II), afin de faire partie des dix membres du jury qui devaient examiner les tableaux à transformer en tapisseries aux Gobelins et à la Savonnerie3. Curieusement, cette date devient le 17 juillet 1794 chez Albert Castel4, date de la saint Alexis associée à David, comme on a eu l’occasion de le voir, et le 23 août, date de l’anniversaire de Louis XVI, chez Neil Jeffares5. Voilà la sorte de brume qui enveloppe Ducreux et que l’on retrouve notamment autour de sa mort.

Le Journal des débats a ainsi rapporté sa mort, à une date non mentionnée, dans son numéro du 11 thermidor (30 juillet 1802), en écrivant :

“Le cit. Ducreux, peintre de portraits au pastel, vient de mourir bêtement et d’une façon assez malheureuse. Il se rendait à pied à la maison de campagne d’un de ses amis, près de Saint-Denis. Dans la grande avenue, il s’est trouvé indisposé, il a appelé à son secours un militaire qui passait : mais il était frappé mortellement ; en moins de trois minutes il est expiré dans ses bras6.” Une lettre de Robière, citée par Georgette Lyon, prétend qu’il est mort “d’un coup de sang ou de quelques crevasses de quelques gros vaisseaux7“. Étrangement, en 1808, on prétendait ne pas savoir exactement quand il était mort et on supposait que c’était vers 1803 ou 18048. Ensuite, on l’a dit mort le 6 juillet 18029, puis on a donné la date du 24 juillet10. Notons que sa fille, également peintre et prénommée Rose-Adélaïde, est morte deux jours plus tard, prétendument de la fièvre jaune11

Toute cette brume entoure de la même manière le portrait de Louis XVI parce qu’il témoigne très clairement du rôle politique de Ducreux. Déjà, on ne sait pas exactement quand le portrait a été réalisé. On trouve la date du 14 janvier 179312 et celle du 18 janvier13. La différence, c’est que le 18 janvier, Louis XVI avait appris sa condamnation, et c’est probablement ce qui intéressait Ducreux. Le roi n’a assurément pas posé pour lui mais il a peut-être dû subir sa présence s’il avait réussi à se faire nommer de garde au Temple en tant que membre du comité de la section de la Fontaine-de-Grenelle. Du quadrillage présent sur le dessin, Pierre de Vaissière déduit que Ducreux n’a pris qu’un croquis qu’il a agrandi par la suite14

Le modèle de Charles Edward Stuart : l’arme anti-autrichienne fabriquée pour l’Angleterre

Mais c’est aussi que son croquis demandait à être retravaillé. L’ambition de Ducreux n’était en effet vraisemblablement pas de donner un portrait réaliste de Louis XVI, mais un portrait qui contredirait celui d’Anckarström, que le roi avait voulu mettre en avant. On a vu comment le portrait de Marie-Antoinette par Ducreux avait été subverti, il comptait à son tour subvertir celui de Louis XVI. Le peintre réglait un vieux compte personnel, il voulait certainement voir, d’une part, comment Louis XVI avait accueilli le retournement de la situation en apprenant sa condamnation, mais il voulait aussi surtout bien marquer qu’il avait perdu sur toute la ligne. Ceci explique le rapprochement qu’on a pu faire avec le portrait de Charles Edward Stuart par Hugh Douglas Hamilton, qui a manifestement servi de source d’inspiration à Ducreux pour retoucher son croquis15

Hugh Douglas Hamilton, Charles Edward Stuart, huile sur toile, date inconnue, Galeries nationales d’Ecosse, Wikimedia Commons.

Ce choix n’était pas dû au hasard. En effet, en 1784 Louis XVI avait accordé un appui financier au Stuart, mais à la condition qu’il obtienne un bref du pape pour formaliser une séparation a mensa et thoro avec sa femme. Le couple vivait séparé et ne s’entendait plus depuis longtemps. Louis XVI comptait s’appuyer sur ce précédent pour orchestrer sa propre séparation avec Marie-Antoinette16. Ducreux voulait donc rappeler cet épisode et montrer à Louis XVI qu’il n’était pas le régicide dont il rêvait, qu’il n’était qu’un prince déchu, un Géronte impuissant qui ne valait pas mieux que le Stuart derrière lequel il avait voulu s’abriter et qui traînait derrière lui la réputation d’être ivrogne et de battre sa femme, réputation que Ducreux voulait également appliquer à Louis XVI. Il s’agit donc bien d’un portrait de Louis XVI mais d’un portrait retouché. 

En assouvissant une vengeance personnelle, Ducreux comblait toutefois également les attentes de l’Angleterre, dont l’objectif était de faire porter la responsabilité à l’Autriche pour la condamnation du roi. Le choix de la date du 21 janvier allait dans ce sens. C’était l’anniversaire du 21 janvier 1782, quand Louis XVI avait humilié Marie-Antoinette en la présentant en femme adultère à l’Hôtel-de-Ville et lui avait imposé sa maîtresse, Françoise Boze, dans sa suite. Marie-Antoinette s’en était vengée en faisant envoyer Françoise Boze en prison, mais les Anglais comptaient bien laisser penser que la vengeance autrichienne n’avait pas été assez satisfaite. Ducreux enfonçait le clou en laissant croire que le portrait retouché de Louis XVI répondait au portrait retouché de Marie-Antoinette et que la mort de Louis XVI se réduisait à un règlement de comptes entre la France et l’Autriche. 

  1. La Chronique des arts et de la curiosité, 20 septembre 1867, p. 235. []
  2. Voir notice de Neil Jeffares sur Ducreux []
  3. Jules Joseph Guiffrey. “Les modèles des Gobelins devant le jury des arts en septembre 1794”, Archives de l’Art français, 3e série, volume XIII, 1897, p. 349-389. []
  4. Albert Castel, Les Tapisseries, Paris ,1876, p. 284. []
  5. D’après Georgette Lyon, Joseph Ducreux: premier peintre de Marie-Antoinette (1735-1802), La Nef de Paris éditions, DL 1958 ? Ce n’est pas précisé et je n’ai pas eu la possibilité de le vérifier. []
  6. Journal des débats et des décrets, 30 juillet 1802, p. 5. []
  7. Georgette Lyon, op. cit., p. 109. []
  8. Pierre-Marie Gault de Saint-Germain, Les Trois siècles de la peinture en France, ou Galerie des peintres français, depuis François Ier jusqu’au règne de Napoléon, Paris, 1808, p. 289-290. []
  9. La Chronique des arts et de la curiosité, 29 janvier 1865, p. 33. []
  10. Emile Bellier de La Chavignerie, Les artistes français du XVIIIe siècle oubliés ou dédaignés, Paris, 1865, p. 68. []
  11. Gazette des Beaux-Arts, juin 1909, p. 494. La Gazette donne à nouveau une autre date pour la mort du père puisqu’elle le fait mourir deux jours après sa fille. []
  12. La Chronique des arts et de la curiosité, 20 septembre janvier 1867, p. 235. []
  13. Albert Malet, XVIIIe siècle, Révolution, Empire (1715-1815), Paris, 1914, p. 441. []
  14. Pierre de Vaissière, La mort du roi, 21 janvier 1793, Paris, Perrin, 1910, p. 201-202. []
  15. Voir l’avis de Xavier Salmon dans le catalogue de l’exposition Cent portraits pour un siècle, Gand, Snoeck, 2019, p. 59-60. []
  16. Voir Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 231-232. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (27 août 2026). Le dernier portrait de Louis XVI par Joseph Ducreux : le masque, la vengeance et le modèle Stuart. À travers champs. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16p1p


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