Le Père Duchesne, le tabac et l’enfumage : quand Louis XVI joue à « Louis le faux »

On a déjà vu qu’il y avait eu, au cours de la Révolution, un véritable déferlement de Père Duchêne ou Père Duchesne, les titres de presse de ce nom se contrefaisant l’un l’autre pour se faire concurrence. Les véritables origines du personnage du Père Duchêne, ancien marin devenu fumiste, ne sont pas bien établies, c’est du moins la conclusion à laquelle est parvenue Jacques Guilhaumou1. On peut du moins avec certitude le voir apparaître en 1788 dans Le Voyage du Père Duchêne à Versailles, brochure qui relate comment il a installé des fourneaux au château et a eu l’occasion de discuter avec le roi. Cette visite du Père Duchêne à Versailles n’est pas sans rappeler la visite du Grand Thomas en 1729, dont nous avons déjà parlé. Il s’agissait d’un célèbre arracheur de dents, sous-entendu un grand menteur, que Louis XV avait choisi comme avatar de son rival dans le lit de Marie Leszczynska, manifestement Louis d’Orléans.

Je pense pour ma part que l’extraordinaire succès du père Duchêne repose en grande partie sur son nom : il est à la fois une représentation de saint Louis rendant la justice sous son chêne et une représentation de Louis XVI en “roi du gland“, comme il avait été célébré le 17 juillet 1789. Duchêne serait à lui seul une incarnation des deux corps du roi, mettant en avant la tendance à jurer, pester et dire des grossièretés qui caractérisait Louis XVI en privé. La brochure d’Isabelle de Charrière, Bien-né, publiée également en 1788, le reprochait au roi et l’abbé Jallet, dans son journal, lui prête une formule tout droit héritée du Père Duchêne le 23 juin 1789, quand il apprit que le Tiers-Etat et une partie du clergé refusaient de se séparer : “Eh bien ! foutre, qu’il restent2.” Le Père Duchêne avait le langage de son ancien métier, marin, il rappelait en cela les mariniers qui avaient appris au perroquet Vert-Vert à jurer chez Jean-Baptiste Gresset, auteur que Louis XVI appréciait. Le langage fleuri de Louis XVI, à la manière des marins, et sa quête de Néréides pour faire un dauphin, entrent pour beaucoup dans son grand intérêt tant vanté pour la marine. Mais Duchêne était devenu fumiste, en d’autres termes, son métier était d’enfumer or on reprochait précisément à Louis XVI ses enfumages permanents. Cette analogie entre Louis XVI et le Père Duchêne aide à comprendre pourquoi leur image pouvait être associée. 

Ainsi, au retour de Varennes en 1791, le portrait de Louis XVI apparaît avec le Père Duchêne et Jean Bart, son ami, également marin, rappelant le corsaire de Louis XIV. 

Anonyme, Le Pere Duchèsne. Tout homme qui ne tient pas sa parole, foutre… Jean-Bart. Cest un Jean-foutre : le 21 juin 1791 : Louis le faux, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 4019.

On est vraisemblablement après le 17 juillet, quand Louis XVI voulait achever de se discréditer pour favoriser l’avènement de David. Jean Bart, fumant la pipe, désigne le portrait de “Louis le faux” comme s’il voulait le chasser et il le qualifie de “Jean-Foutre”, manière de dire stop à l’enfumage. Mais la caricature eut une réponse. 

Anonyme, N.o 1 Jean Bart n.o 2 le pere Duchene n.o 3 le genie de la France : ci gît Louis le faux Capet lainé, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 4017.

Cette nouvelle version montrait à nouveau Louis XVI en médaillon avec le Père Duchêne et Jean Bart, mais dans une configuration qui rappelait le monument projeté par l’abbé de Lubersac, transformé en mausolée. On lit en effet, sous le portrait du roi : “Ci-gît Louis le faux, Capet l’aîné”. Un Génie ailé, qui rappelle la figure du Temps chez Lubersac, détruit le sommet du monument avec un gourdin. 

Duchêne et Jean Bart fument la pipe et le Génie apparaît dans une nuée, si bien que la fumée est omniprésente et qu’on se demande si cette mise en scène ne relève pas de l’enfumage. Et en effet, on voit Jean Bart en train de déféquer, donc dans la position de Simon s’apprêtant à déverser ses excréments sur Jeannot. Il s’essuie avec un manifeste, qui pourrait être la déclaration de Pillnitz vu le contexte. Le manifeste vient cacher les excréments de Jeannot et donc les raisons de l’enfumage. En fait, l’allusion au monument de Lubersac, qui montrait les profils de Castor et Pollux (Louis XVI et David), l’habit rose de Louis XVI renvoyant à la bâtardise, repris en écho par le Jean Bart déféquant, et la précision selon laquelle “Louis le faux” est “Capet l’aîné” nous dit assez de quoi il s’agit. Louis XVI cherchait volontairement à se discréditer pour laisser sa place à David. Il faisait croire qu’il était faux parce que Varennes avait montré qu’il était parjure mais, en réalité, il voulait montrer que ce qui était faux, c’était son statut d’aîné, ce qui signifiait qu’il usurpait le trône. 

  1. Guilhaumou Jacques. Les mille langues du Père Duchêne : la parade de la culture populaire pendant la Révolution. In: Dix-huitième Siècle, n°18, 1986. Littératures françaises. pp. 143-154. DOI : https://doi.org/10.3406/dhs.1986.1589  www.persee.fr/doc/dhs_0070-6760_1986_num_18_1_1589 []
  2. Journal inédit de Jallet: député aux États-généraux de 1789, Fontenay-le-Comte, 1871, p. 99. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (26 août 2026). Le Père Duchesne, le tabac et l’enfumage : quand Louis XVI joue à « Louis le faux ». À travers champs. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16owd


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