La lettre de Sanson : de la publication choc au faux témoignage d’évidence
Le 21 février 1793, le Thermomètre du jour publiait une lettre de Charles-Henri Sanson, l’exécuteur des hautes-oeuvres, à propos de l’exécution de Louis XVI :
“Voici suivant ma promesse, l’exacte vérité de ce qui s’est passé à l’exécution, de Louis Capet. Descendant de la voiture pour l’exécution, on lui dit qu’il fallait ôter son habit. Il fit quelques difficultés, en disant qu’on pouvait l’exécuter comme il était. Sur la représentation que la chose était impossible, il a lui-même aidé à ôter son habit. Il fit encore la même difficulté lorsqu’il s’est agi de lui lier les mains qu’il donna lui-même lorsque la personne qui l’accompagnait lui eût dit que c’était un dernier sacrifice. Alors il s’informa si les tambours battraient toujours. Il lui fût répondu que l’on n’en savait rien, et c’était la vérité. Il monta sur l’échafaud, et voulut s’avancer sur le devant, comme pour parler ; mais on lui représenta que la chose était impossible. Il se laissa alors conduire à l’endroit où on l’attacha et d’où il s’est écrié très haut : Peuple, je meurs innocent ! Ensuite, se retournant vers nous, il nous dit : Messieurs, je suis innocent de tout ce dont on m’inculpe. Je souhaite que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français ! Voilà, citoyen, ses dernières et véritables paroles.
L’espèce de petit débat qui se fit au pied de l’échafaud roulait sur ce qu’il ne croyait pas nécessaire qu’il ôtât son habit et qu’on lui liât les mains. Il fit aussi la proposition de se couper lui-même les cheveux.
Pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés. Je reste très convaincu qu’il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion dont personne ne paraissait plus pénétré ni persuadé que lui.” Et le journaliste ajoute en note : “Comment allier ces principes de religion qui condamnent le crime, les perfidies, la trahison, avec les crimes démontrés, les perfidies de Louis ? Comment allier la conscience de ses propres forfaits avec la fermeté de l’innocence ? Ou Louis était un des hommes les plus opiniâtres dans ses opinions criminelles, ou son hypocrisie l’a suivi jusqu’à la mort ; ou bien il était l’homme le plus fanatique, le plus crédule, le plus imbécile de tous ceux que les prêtres aient aveuglés1.”
On considère en général qu’il s’agit d’un témoignage fiable provenant d’un témoin de première main. On oublie cependant de préciser deux choses. La première, c’est que Sanson n’aimait pas Louis XVI. Il était tout à fait opposé à sa politique révolutionnaire et, en janvier 1790, les Sanson avaient été accusés d’abriter des presses aristocratiques. Charles-Henri porta plainte pour diffamation mais il n’en restait pas moins que si la rumeur des presses pouvait être fausse, c’est bien de ce côté que penchaient ses opinions politiques2. La deuxième chose, c’est que sous ses apparences du journal républicain et girondin créé par Dulaure, le Thermomètre du jour se montrait également hostile à Louis XVI. On a vu notamment que, en 1791, il avait voulu mettre en avant la complicité du roi avec Villequier alors qu’il voulait le faire passer pour un proche de Marie-Antoinette. Par conséquent, il paraît suspect que, dans un tel contexte, la lettre de Sanson ait réellement eu vocation à rendre justice à Louis XVI.
Et d’abord, pourquoi envoie-t-il cette lettre ?
Il réagit à un autre article, publié dans le Thermomètre du jour le 13 février et qui lui prêtait d’autres propos :
“Au moment où le condamné monta sur l’échafaud, dit Sanson (car c’est l’exécuteur des hautes œuvres criminelles lui-même qui a raconté cette circonstance, et qui se sert du mot le condamné), je fus surpris de son assurance et de sa fermeté ; mais, au roulement du tambour qui interrompit sa harangue et au mouvement simultané que firent mes garçons pour saisir le condamné, sur-le-champ sa figure se décomposa ; il s’écria trois fois de suite très précipitamment : Je suis perdu ! Cette circonstance, réunie à une autre que Sanson a également racontée, savoir que le condamné avait copieusement soupe la veille et fortement déjeuné le matin même, nous apprend que Louis Capet avait été dans l’illusion jusqu’à l’instant précis de sa mort, et qu’il avait compté sur sa grâce. Ceux qui l’avaient maintenu dans cette illusion avaient eu sans doute pour objet de lui donner une contenance assurée qui pourrait en imposer aux spectateurs et à la postérité, mais le roulement du tambour a dissipé le charme de cette fausse fermeté, et les contemporains ainsi que la postérité sauront à quoi s’en tenir sur les derniers moments du tyran condamné3“.
Mais dans le numéro du 18 février, Dulaure précisait : “Le citoyen Sanson, exécuteur des jugements criminels, m’a écrit pour réclamer contre un article inséré dans le n° 410 du Thermomètre du jour, dans lequel on lui fait raconter les dernières paroles de Louis Capet. Il déclare que ce récit est de toute fausseté.
Je ne suis pas l’auteur de cet article. Il a été tiré des Annales patriotiques par Carra, qui en annonce le contenu comme certain. Je l’invite à se rétracter. J’invite aussi le citoyen Sanson à me faire parvenir, comme il me le promet, le récit exact de ce qu’il sait sur un événement qui doit occuper une grande place dans l’histoire. Il est intéressant, pour le philosophe, d’apprendre comment les rois savent mourir4.
Un condamné dans l’illusion : les vraies raisons du “sang-froid” royal
En fait, ce que font Dulaure et Sanson, c’est détourner le débat. Ils font mine de croire qu’il porte sur la foi de Louis XVI, Sanson s’en montrant convaincu, en bon royaliste. Mais en 1793, on a déjà vu que ça ne leurrait pas grand monde et qu’on trouvait douteuse la foi de Louis XVI. Ce qu’ils essayent véritablement d’occulter c’est le fait que Louis XVI ne s’attendait pas à mourir et la chose est constante. Le 26 décembre 1792, on l’a déjà vu, il pensait être exilé ou emprisonné ailleurs et c’est juste avant le vote sur la peine à lui appliquer, qui eut lieu les 16 et 17 janvier 1793, qu’il fut décidé, contre le code pénal qui demandait une majorité des trois quarts, que la majorité plus une voix suffirait pour appliquer la peine de mort5. Il y avait eu une manœuvre à laquelle il ne s’attendait pas et on a vu que Malesherbes n’avait volontairement rien fait pour l’empêcher. Au contraire, il se précipita au Temple pour lui annoncer la nouvelle de sa condamnation. Ca n’est que suite à cet entretien que Louis XVI envisagea un instant que les choses puissent mal tourner et qu’il eut une sorte de malaise en se rasant juste après, mais l’auteur des Mémoires de M. Cléry ajoute qu’il s’en remit aussitôt : “Son visage se ranimait ; son langage muet m’indiquait une arrière-pensée6.”
Et en effet, rien n’était perdu puisqu’il restait le sursis et, selon le même auteur, le 20 janvier, il aurait accueilli la délégation venue lui lire son jugement en disant : “Bon ! voici mon sursis7.” avant d’être aussitôt démenti toutefois.
Pour autant, il ne désarmait pas et il était persuadé que s’il n’y avait pas de sursis, il y aurait au moins une grâce. On lit encore, à propos du 21 janvier : “Une autre vérité dont l’évidence est incontestable pour quiconque l’a vu à la tour, c’est que, lorsqu’il en sortit pour aller à l’échafaud, il ne doutait pas que la scène fatale ne se terminât par un changement de prison8.”
Le stratagème du temps gagné et le rôle trouble de l’exécuteur
Et Sanson se garde bien de dire que c’est lui qui a pressé les choses quand, sur l’échafaud, toujours attendant sa grâce ou qu’il se passe quelque chose, Louis XVI a tout fait pour gagner du temps. Il s’est ainsi entretenu avec Edgeworth et, selon Monestier :”M. Sanson lui observa que cette conversation était un peu longue9.”. C’est alors qu’il a tenté de s’adresser à la foule mais qu’il en a été empêché par les tambours. Par conséquent, on le voit, Louis XVI ne s’attendait pas à mourir, il ne voulait pas mourir et il était assez fondé à penser qu’on allait le sauver, lui qui avait tant fait pour la Révolution depuis l’origine, qui lui avait consacré sa vie.
C’est pour faire taire les bruits visant à expliquer que Louis XVI n’aurait pas dû mourir que Sanson et Dulaure se sont exprimés. Les royalistes, l’Angleterre, avaient besoin d’un roi résigné à la mort pour couvrir le comportement pour le moins suspect de Malesherbes.
Les dessous politiques d’un “triste monument” : l’instrumentalisation royaliste et anglaise
La lettre de Sanson n’a manifestement pas seulement été diffusée par le Thermomètre du jour, elle a beaucoup circulé et elle est entrée dans les collections de la BNF, par l’intermédiaire du ministre de l’Intérieur La Bourdonnaye, le 7 septembre 1829. Il précisait : “Toutefois, je désire que le dépôt de ce triste monument élevé à la gloire et à la vertu de l’auguste victime ne reçoive aucune publicité10.” Des fac-similés ont néanmoins été réalisés à une date inconnue, on m’en a fait parvenir un.
C’est Chateaubriand qui retrace l’histoire de la lettre en note de son Essai sur les révolutions dans l’édition de ses Œuvres complètes. L’extrait qui la concerne a été joint au dossier de la BNF. Elle aurait été transmise, par des moyens que Chateaubriand n’indique pas clairement, à l’imprimeur Tastu puis à Hyde de Neuville qui l’a lui a confiée. En faisant cela, il indique surtout à qui cette lettre bénéficiait en premier lieu ; Hyde de Neuville étant connu pour être un agent royaliste en lien avec l’Angleterre et avec Pitt. Il précise d’ailleurs que c’est sur lui que Malesherbes s’est appuyé quand il s’est abstenu de défendre Louis XVI le 17 janvier. Il ajoute également que le passage sur “les principes de la religion” diffère beaucoup du reste de la lettre et qu’on pourrait se demander s’il est bien du même auteur, sous-entendant par-là que Sanson n’avait pas été seul à écrire sa lettre et qu’on l’a lui avait en partie dictée11.
- Thermomètre du jour, 21 février 1793, p. 429-430. [↩]
- Eugène Hatin, Histoire politique et littéraire de la presse en France, Paris, 1860, t. IV, p. 193-204. [↩]
- Thermomètre du jour, 13 février 1793, p. 356. [↩]
- Thermomètre du jour, 18 janvier 1793 p. 398-399. [↩]
- Archives parlementaires, 16-17 janvier 1793, p. 412. [↩]
- Mémoires de M. Cléry, Londres, 1800, p. 124. [↩]
- Ibid., p. 131. [↩]
- Ibid., p. 142. [↩]
- BNF Mss, NAF 6902, lettre de Monestier à ses commettants du 29 janvier 1793. [↩]
- Lettre de La Bourdonnaye du 7 septembre 1829, BNF Département des Manuscrits. Français 10268 [↩]
- François-René de Chateaubriand, Œuvres complètes, Paris, 1834, t. II, p. 95-99. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (20 août 2026). Le mythe du roi résigné : comment la lettre de Sanson et le Thermomètre du jour ont réécrit la mort de Louis XVI. À travers champs. Consulté le 9 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16oa1