Le retour de Varennes et la bataille des responsabilités : l’estampe A Mons, l’aveugle mal conduit
Au retour de Varennes, le comte de Provence a essayé de se faire discret dans son implication dans l’organisation du voyage. Pourtant, il avait bel et bien trahi son frère, au lieu de se rendre à Longwy, comme convenu, il était allé à Mons pour rejoindre Fersen, mais Louis XVI était persuadé que c’était Marie-Antoinette qui avait désorganisé son plan et c’est elle qu’il voulait d’abord, présenter comme la coupable. C’est le sujet de la caricature intitulée : A Mons, l’aveugle mal conduit.

On y voit Marie-Antoinette, qui se cache derrière le voile de son chapeau, guider Louis XVI en aveugle. Il est revêtu d’un grand manteau et d’un chapeau mais un grand sceptre et ses décorations le rendent aisément reconnaissable. En outre, il semble n’être que faussement aveugle, pour signifier qu’il fait semblant de se croire enlevé par Marie-Antoinette. Un démon le pousse qui, lui, est réellement aveugle puisse qu’il a un bandeau sur les yeux. C’est une sorte d’Amour inversé : Marie-Antoinette prétend guider Louis XVI par amour alors qu’elle agit de façon démoniaque. On peut aussi faire le rapprochement avec les moqueries sur l’Amour aveugle en relation avec l’estampe de Valentin Haüy en 1789.
Annie Duprat et Pascal Dupuy rapprochent le manteau du roi d’une soutane1. Marat, ils le rappellent, avaient en effet écrit que “le roi devait s’esquiver en moine” et qu’il était “en soutane”2. Mais en publiant ces informations le 22 juin, il ne pouvait pas savoir ce qui s’était réellement passé. On peut toutefois supposer qu’il s’appuyait sur des bruits qui circulaient, mais sur un projet attribué au comte de Provence. En 1790, on lisait en effet dans Vie secrette et politique de Louis-Stanislas-Xavier Monsieur, frere de Louis XVI, qu’il voulait : “faire périr son frère ou le faire claquemurer au fond d’un cloître comme imbécile3.”. Elle aurait donc repris à son compte le plan du comte de Provence, ou bien elle aurait accepté d’être sa complice, mais un désaccord s’est élevé entre eux, représenté par une étendue d’eau qui les sépare. On remarque que Provence et Marie-Antoinette se désignent tous les deux du doigt pour montrer qu’ils entendent succéder à Louis XVI4. Ils sont donc en concurrence mais le groupe mené par Marie-Antoinette fonce vers le précipice tandis que Provence est en sécurité à Mons et apparaît ainsi comme le vainqueur de l’aventure.
Cependant, il ne paraissait pas décidé à se mettre en avant, préférant que d’autres l’appellent au pouvoir sans avoir semblé le désirer ni même avoir comploté en ce sens, comme du temps du complot des pins à mature. Le projet de Congrès de Bruxelles, annoncé dès le 26 juin et qui se proposait de le nommer régent, allait parfaitement dans ce sens. Il s’y rendit le 27 juin, avec Fersen, et le comte d’Artois l’y rejoignit. Celui-ci, resté fidèle à Louis XVI, voulait certainement mettre des bâtons dans les roues de Provence. Il avait appris son arrivée à Mons le 24 juin et s’était alors précipité aux Pays-Bas autrichiens pour l’y retrouver5. Le comte de Provence y rencontra des émigrés à partir du 29 juin et déclara notamment sa reconnaissance envers l’engagement contre-révolutionnaire d’Artois que sa situation de prisonnier à Paris ne lui avait pas permis d’exprimer lui-même plus tôt. C’est l’ambassadeur britannique qui rapporte ses propos. Il avait en effet tout intérêt à mettre le comte d’Artois en avant pour dissimuler les agissements de l’Angleterre en faveur de Provence6. Provence essayait lui-même de se cacher derrière le comte d’Artois et de les présenter, lui et Condé, comme les véritables moteurs de la contre-révolution. Le 7 juillet, il s’installa avec Artois à Coblence, chez le prince-électeur de Trèves qui était aussi leur oncle Clément-Wenceslas de Saxe. Au cours du voyage, il s’était entretenu avec le roi de Suède Gustave III à Aix-la-Chapelle. Ce dernier entendait peut-être lui demander des comptes quant à ses complots avec Fersen et il semble assez évident qu’Artois voulait avoir son frère à l’œil et le soustraire à l’influence des Anglais en l’entraînant à Coblence.
L’ombre de Condé et les faux semblants de la contre-révolution : Le Chasseur pigmée de Wormes
Une caricature s’empara du retrait volontairement mis en scène par le comte de Provence : Le Chasseur pigmée de Wormes envoié extraordinare a Mr, refugié à Mons.

C’est à Worms que se trouvait le prince de Condé. Et on a déjà vu, à travers la caricature de la Marche du Don Quichotte moderne, que les bonnes relations avec le comte de Provence étaient feintes et qu’elles se réduisaient en fait à néant, Provence sachant bien que Condé était un faux contre-révolutionnaire et qu’il roulait pour Louis XVI. Ici, on voit donc une caricature de Condé sollicitant Provence, mais ce Condé est tout petit, comme pour représenter son poids réel dans la contre-révolution. Néanmoins, c’est sur lui que l’attention est attirée en raison des plumes de paon sur son chapeau. La lumière est braquée sur Condé mais le vrai cerveau de la contre-révolution, c’est Provence. Il apparaît très grand à côté de Condé mais il garde sa main droite dans sa poche, attitude qui montre qu’il agit en sous-main.
Entre menaces d’invasion et géopolitique saxonne : les coulisses de la rencontre de Pillnitz
C’est dans ce contexte qu’eut lieu la rencontre de Pillnitz, le 25 août, entre Frédéric-Guillaume II de Prusse et l’empereur Léopold II. La première chose à noter, c’est que si on a conclu de cette rencontre la volonté cachée de menacer la France d’invasion, c’est d’abord la Saxe qui était envahie au premier degré. C’est en effet en Saxe que se trouvait le château de Pillnitz, où s’invitèrent le roi de Prusse et l’empereur, et c’est à la Saxe qu’ils semblaient d’abord envoyer un avertissement. Rappelons que Coblence était situé dans le territoire d’un prince de Saxe. Par conséquent, ce que l’on peut comprendre en premier lieu, c’est que la rencontre voulait pousser la Saxe à se tenir tranquille en la dissuadant à la fois d’encourager les mouvements des émigrés à Coblence et ceux du bâtard saxon, c’est-à-dire Louis XVI. Les facéties d’un Schenau, artiste saxon, qui représentait une Louis XVI/Cora ouvrant une nouvelle boîte de Pandore ne devaient plus être à l’ordre du jour. On ne voulait pas plus des appels à la révolution d’Endner, autre Saxon, avec son Denkwürdigkeiten der Französischen Revolution. En tapant ostensiblement sur les doigts du mauvais élève saxon, la Prusse et l’Autriche voulaient surtout se dédouaner de toute responsabilité en cas d’agitation subséquente. Elles avaient voulu prouver qu’elles étaient pour la paix et que s’il se passait quelque chose il n’y aurait qu’un responsable : la Saxe.
Le 26 toutefois, le comte d’Artois qui, accompagné de Calonne venait de rencontrer l’empereur à Vienne et n’en avait apparemment pas obtenu satisfaction7, s’invita à Pillnitz, probablement dans l’intention de gagner à sa cause le roi de Prusse.
Les protestations de modération de la Prusse et de l’Autriche, lors de cette conférence, entraient toutefois en concurrence avec des bruits, venant de Francfort, leur prêtant l’intention de former une ligue avec la Russie, la Suède, l’Angleterre, la Sardaigne, l’Espagne et Naples, décidée depuis quelque temps pour envahir la France et se la partager, raison pour laquelle le prince de Nassau, le marquis de Bouillé, le maréchal de Lacy étaient passés à Pillnitz comme par hasard8. Cette perspective changeait quelque peu le rôle qu’Artois et Calonne avaient pu y jouer. En effet, en 1787, ils avaient été les artisans d’un plan visant à porter David sur le trône, dans le but de mettre fin aux ingérences autrichiennes et éviter la révolution. Alors qu’Artois passe pour celui qui aurait poussé la Prusse et l’Autriche à se montrer plus belliqueuses, il peut aussi être vu, au contraire, comme celui qui a prêché la modération, argumentant en faveur de David et se portant garant qu’il serait un roi docile et n’établirait pas de république. Artois aurait donc été sur la même ligne que Louis XVI : porter David sur le trône, mais il aurait servi à garantir que David plairait aux conservateurs.
L’objectif principal était d’éloigner la menace d’un Provence poussé sur le trône par l’Angleterre. L’attitude de la Prusse et de l’Autriche à Pillnitz se moquait de la diplomatie anglaise en jouant la modération pour cacher un plan d’invasion de grande envergure, le tout en désignant sérieusement un coupable improbable parce que totalement vulnérable : la Saxe.
Les rumeurs allaient bon train sur les véritables objectifs de la rencontre de Pillnitz parce qu’aucun manifeste ne fut rendu public avant le mois d’octobre9. Et la montagne accoucha alors d’une souris, la Prusse et l’Autriche ne s’engageaient concrètement à rien et on avait plutôt l’impression qu’on avait finalement résolu de publier un texte rassurant pour faire taire les rumeurs persistantes. Ces rumeurs avaient en effet reçu une sorte de confirmation par la lettre des frères du roi du 10 septembre, appuyée par le prince de Condé et les ducs de Bourbon et d’Enghien, qui en parlait dans des termes explicites et considérait que l’acceptation de la Constitution par le roi serait forcée quoi qu’il en dise10.
La déchéance de Monsieur et l’estampe finale : le décret de l’Assemblée nationale
Il est peu probable que le comte de Provence ait souscrit à cette lettre et il y a certainement été associé malgré lui, dans le but de discréditer ses prétentions à la régence, ce qui n’a pas été suffisant. En effet, le 16 janvier 1792, le député Marc-David Lasource y revint en déclarant : “je demande que le frère aîné du roi n’étant pas rentré dans le royaume après le terme qui a été prescrit par le corps législatif, il soit déclaré avoir perdu les droits à la régence, et qu’il ne puisse s’ouvrir de discussion que sur la rédaction de l’acte de déchéance11.” Sa proposition fut approuvée, ce qui occasionna de nouvelles caricatures, notamment : Secretaire de Monsieur lisant le decret de l’Assemblée nationale par lequel il est dechu de son droit a la regence.

Le comte de Provence répond à son secrétaire qui lui lit ce décret : “mais l’Assemblée nationale ne scait ce qu’elle fait… quand les dieux même voudraient m’ôter mon droit ils ne le pourraient pas, je suis frère de Mr Veto.”
Le secrétaire, tout petit, est bossu mais porte des oreilles d’âne, comme si les oreilles venaient contredire l’expression “malin comme un bossu”. Il a également un petit oiseau sur la tête, ce qui s’explique plus aisément. Lasource était en effet vraisemblablement missionné pour demander la déchéance du droit à la régence du comte de Provence. Protestant, il avait David pour prénom et ne portait pas non plus son vrai nom, Lasource était un pseudonyme. Ce Lasource se donnait en fait pour un représentant de Jacques-Louis David en refusant le droit à la régence de Monsieur. Celui qui devait succéder à Louis XVI et qui ne portrait pas non plus son vrai nom, c’était David, pas Provence. Lasource lui rappelait qu’il n’y avait aucun droit et que c’était David l’aîné. Le petit oiseau rappelle le canari de David sur le tableau de Drouais, celui qui avait été mangé par le chat du futur Louis XVI. Seulement, au moment de Varennes, David avait récupéré un plus gros oiseau : le perroquet de Sainte-Ménéhould et le petit oiseau de Provence ne faisait pas le poids à côté de ce perroquet. Il fallait donc qu’il cède la place et qu’il renonce à la régence. Son invocation des dieux, accompagné d’un geste de prière, raille son instrumentalisation des catholiques, sur lesquels il comptait s’appuyer pour prendre le pouvoir. La caricature montre qu’il ne s’agit que d’opportunisme et qu’il invoquerait tout aussi bien des dieux païens s’il le fallait.
- Annie Duprat et Pascal Dupuy, « Le Gourmand discovered in a pot de chambre », dans Pour la Révolution française : en hommage à Claude Mazauric, Christine Le Bozec & Éric Wauters (dir.), Mont-Saint-Aignan, Publications de l’Université de Rouen, 1998, p. 245-258. [↩]
- L’Ami du peuple, 22 juin 1791, p. 4. [↩]
- Vie secrette et politique de Louis-Stanislas-Xavier Monsieur, frere de Louis XVI. 1790, p. 34, [↩]
- On peut rapprocher ce geste de celui du Christ dans La Vocation de saint Matthieu du Caravage, tableau qui peut se lire comme une représentation de la succession entre les Valois et les Bourbons, Matthieu représentant le futur Henri IV. Par la suite, l’héritier du trône est régulièrement montré du doigt dans l’iconographie. [↩]
- Lettre du prince-électeur de Trèves à l’empereur Léopold II du 25 juin 1791 dans Quellen zur Geschichte der deutschen kaiserpolitik Oesterreichs während der französischen Revolutionskriege, Vienne, 1873, t. I, p. 542. [↩]
- Voir Philip Mansel, Louis XVIII, Sutton Publishing, p. 56. Mansel omet toutefois systématiquement Fersen, cette romance de Varennes étant vraisemblablement moins vendeuse que celle que l’on suppose entre le Suédois et Marie-Antoinette. [↩]
- Courrier du Bas-Rhin, 7 septembre 1791, p. 720. [↩]
- The Political Magazine, Septembre 1791, p. 196-197. [↩]
- Courrier du Bas-Rhin, 18 janvier 1792, p. 35 note 1. [↩]
- On pourra trouver la lettre et le texte de la déclaration dans Lettre de Monsieur et du comte d’Artois, au roi leur frère avec la Déclaration signée à Pillnitz le 27 août 1791, sans date, Coblence. [↩]
- Archives parlementaires, 16 janvier 1792, p. 445. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (19 août 2026). De Varennes à Pillnitz : les caricatures révolutionnaires et la guerre des prétendants au trône (1791). À travers champs. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16o55