La Rousse royale est une caricature de 1791, qui s’inscrit dans les suites de Varennes, et qui a notamment été étudiée par Annie Duprat1.

Nous n’avons pas de date de réalisation précise et c’est un peu dommage. Cependant, il semble bien qu’il s’agisse d’une réponse aux caricatures anglaises diffusées par William Holland dans le courant de l’été 1791. En effet, La Rousse royale introduit le personnage du pape qui, avant ces caricatures anglaises, n’était pas lié aux caricatures sur Varennes. C’est donc parce que Louis XVI aurait été accusé par les Anglais d’être l’allié du pape dans un projet satanique qu’il aurait fallu une réponse. Depuis le début du règne, c’est en effet Marie-Antoinette que l’on accusait d’être soutenue par l’Église, qui était même censée lui donner sa bénédiction pour cocufier le roi.
Je souscris dans l’ensemble à la lecture qu’Annie Duprat a donnée de la caricature mais elle me semble appeler quelques compléments et une contextualisation plus poussée.
D’une part, je crois qu’il faut l’inscrire dans la continuité de l’estampe sur le Serment du 17 juin 1789. On a vu qu’elle voulait se faire passer pour une estampe mettant en scène une révolution sous la forme d’un complot orléaniste pour mieux dissimuler le complot aristocratique autrichien. Or cette estampe avait été reprise à l’occasion de la fête de la Fédération.

Il s’agissait alors de dire que, encore une fois, les Autrichiens tentaient de faire passer le triomphe du complot aristocratique, exprimé par la fête de la Fédération, en réussite orléaniste.
Comme dans La Rousse royale, on y voyait des enfants, comme figures allégoriques, entourant un autel. La Rousse royale représenterait donc la fin de la mystification, le moment du dévoilement du complot autrichien qui se cachait sous des atours orléanistes : les Autrichiens sont chassés de la scène du serment.
Marie-Antoinette y est représentée en Vierge maléfique, en Vierge Judas brandissant un poignard et les serpents de la Discorde envers la France. Les serpents sont ordonnés de telle manière qu’ils rappellent aussi le foudre de Jupiter. Elle tient le dauphin/enfant Jésus dans ses bras, ce qui renvoie au pamphlet du 20 mars 1791 sur la bâtardise de Jésus en écho de celle du dauphin, et aussi possiblement du roi. Hélène Becquet, qui privilégie toujours des lectures excessivement naïves et conservatrices, nous dit : “Le Dauphin, représenté comme un tout jeune enfant, tend les mains vers sa patrie et semble victime des machinations de la reine.2.” En réalité, on voit que l’enfant tend les bras vers le poignard et les serpents ; il veut s’emparer du pouvoir que sa mère entend exercer en son nom.
Un paon suit Marie-Antoinette et on peut lui voir plusieurs fonctions. D’une part, comme dans d’autres caricatures de Varennes, il permet d’attirer l’attention sur elle. Et c’est bien la première fonction de cette caricature qui veut répondre à des gravures dans lesquelles les Autrichiens voulaient se cacher. D’autre part, il rappelle paon de Junon, symbole que Marie-Antoinette aimait employer et que l’on retrouve notamment dans le décor du cabinet de la méridienne à Versailles. C’était une manière pour elle de se disculper de l’adultère en insistant sur le fait que c’était elle la victime des adultères de Louis XVI/Jupiter. Néanmoins, ici, avec ses serpents rappelant le foudre, on voit bien que c’est elle qui joue le rôle de Jupiter. Elle est suivie par des singes, représentation classique des courtisans qui singent le roi, et qui veulent ici représenter la réalité du complot aristocratique autrichien.
Elle est représentée en train d’enlever le dauphin. Le bruit d’un tel complot courait en effet depuis un moment et Gouvion en avait parlé le 21 juin. Le journal de Perlet, qui se donnait pour orléaniste, en a rendu compte en disant que la reine “voulait s’enfuir et enlever le dauphin et Madame première3“, formule intéressante, qui suppose l’existence d’une Madame seconde et qui visait manifestement à poser la question de savoir laquelle des deux filles était du voyage : la fille du roi et de Marie-Philippine Lambriquet ou celle du roi et de la reine, que le roi voulait à présent attribuer à Coigny ?4.
Le roi, quant à lui, toujours affublé d’un bourrelet d’enfant, comme dans Le Promenoir royal, est guidé par le pape qui lui fait passer des vessies (de porc) pour des lanternes. Il n’est donc plus le complice du pape, il est simplement trompé par lui. Annie Duprat prétend qu’il a des oreilles d’âne et des pattes de chevreuil. A vrai dire, ces pattes de chevreuil ressemblent plutôt à des pattes de lion et cela inscrit le pape dans la continuité de la représentation de Franz Anton Mesmer avec des oreilles d’âne et une queue de lion5. Le pape hypnotise le roi de la même façon que Mesmer hypnotisait avec son magnétisme animal, mais ce qui est intéressant, c’est que cette représentation de Mesmer visait à le caricaturer en créature de Louis XVI, comme on l’a déjà vu. Par conséquent, le roi s’est d’autant mieux fait prendre par le pape qu’il croyait que c’était lui qui le contrôlait. Marie-Antoinette aurait été trompée et trahie par Catherine II dans l’affaire de Varennes, et Louis XVI l’aurait été par le pape. Les Anglais avaient donc tort de prétendre qu’ils étaient complices, ça n’était plus le cas. On comprend surtout que Louis XVI essayait de rattraper les dommages faits à son image par les caricatures anglaises auprès des catholiques, sur lesquels capitalisait le comte de Provence pour espérer prendre le pouvoir en France.
La référence à l‘estampe sur le 17 juin 1789 avait aussi manifestement d’autres fonctions. En effet, cette estampe mettait aussi en scène des avatars de Jacques-Louis David, le demi-frère de Louis XVI, et de sa maîtresse, Françoise Boze, tous deux présentés comme instrumentalisés par le duc d’Orléans. Ici, le souvenir de Françoise Boze est peut-être évoqué à travers les figures doubles de la France et de la Liberté, dont les têtes, tournées dans la même direction et avec le même mouvement, se superposent. Elles rappellent la double identité de la maîtresse du roi en tant que Françoise Boze et Madame Dupont de La Motte. Mais c’est une figure positive face à cette Marie-Antoinette démoniaque. Par conséquent, même si le comte de Provence envisageait de discréditer Louis XVI auprès des catholiques en mentionnant sa maîtresse protestante, ça n’était pas elle qui était à son désavantage. Au contraire, c’est elle sauve la situation et défend la France contre la trahison autrichienne qui avait confisqué la Révolution depuis la fête de la Fédération. Dans ce contexte, le Génie de la Patrie, qui lui désigne les traîtres, se veut peut-être une évocation de David, qui devait être le grand vainqueur de la trahison autrichienne. Il devait amener la République dont l’avènement est suggéré par les deux enfants : l’enfant de Thémis qui “pèse la couronne royale et le bonnet de la liberté”, ce dernier l’emportant et un autre enfant, “sous l’habit du peuple” qui “brise le fer du despotisme”. David, comme on l’a déjà vu, était associé à saint Alexis, le patricien devenu mendiant, et on attendait en effet, à l’été 1791, qu’il brise le fer du despotisme.
Bref, en réponse à l’estampe sur le serment du 17 juin, ceux qui avaient été instrumentalisés se révoltent et prennent le pouvoir en excluant à la fois l’Autriche, Louis XVI et le duc d’Orléans.
- Voir Duprat Annie. Tradition et innovation iconiques : La Rousse royale (1791). In: Annales historiques de la Révolution française, n°289, 1992. Images et symboles. pp. 333-339. DOI : https://doi.org/10.3406/ahrf.1992.1896 www.persee.fr/doc/ahrf_0003-4436_1992_num_289_1_1896 [↩]
- Hélène Becquet, Louis XVII, Paris, Perrin, 2017, version électronique : chapitre 2 “De l’Enfant de France à l’enfant de la nation”, paragraphe : “Varennes, ou le prince royal comme dernier espoir de la monarchie”. [↩]
- Assemblée nationale, corps administratifs, 22 juin 1791, p. 4. [↩]
- Les Mémoires d’Augeard font également état d’un itinéraire préparé pour Marie-Antoinette dans ce but. Mémoires secrets de Jacques-Mathieu Augeard, Paris, 1866, p. 199-204.. [↩]
- Voir par exemple De Vinck 901. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (17 août 2026). Détourner les trahisons : les secrets cachés derrière “La Rousse royale” À travers champs. Consulté le 11 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nze