Une stratégie en trompe-l’œil : au-delà de la « mauvaise » défense
La défense de Louis XVI a été assez largement jugée mauvaise. Par exemple, les Mémoires de M. Cléry, réponse au Journal de Cléry, la qualifient de “méchant discours1” et Jean Jaurès a entrepris de la réécrire dans Histoire socialiste de la Révolution française2, mais la véritable question que personne ne se pose c’est : la défense de Louis XVI était-elle destinée à être bonne ? La question est paradoxale et provocatrice et on suppose forcément que, bien évidemment, sa vie étant en jeu, Louis XVI voulait que sa défense soit bonne. Toutefois, comme on va le voir, ce n’est pas si certain et il attendait peut-être son salut d’autre chose que de cette défense et cette défense ratée devait même peut-être y aider. En fait, il ne faut pas comprendre la défense de Louis XVI comme une défense orthodoxe mais comme une défense révolutionnaire. Il voulait transformer son procès en procès des institutions et de la démocratie représentative. C’est en cela qu’il était important qu’il soit jugé par la Convention.
En effet, il faut en revenir au débat qui s’était élevé à l’Assemblée nationale au retour de Varennes, quand trois commissaires avaient été nommés pour aller interroger le roi et la reine. La mesure avait posé question du point de vue de la séparation des pouvoirs et surtout, il y avait eu une large suspicion de témoignages faussés et dictés par les commissaires, en accord avec la reine, pour sauver la monarchie constitutionnelle et, à travers elle, l’Assemblée. J’en ai déjà parlé. François-Denis Tronchet faisait partie de ces trois commissaires et c’est lui qui avait fait lecture du rapport qui avait été tiré des interrogatoires.
Un an plus tard, Louis XVI plaçait la Convention dans la même position que l’Assemblée au retour de Varennes. En 1791, on lui avait dicté son discours parce que ce qu’il avait à dire était trop révolutionnaire pour l’Assemblée, il voulait montrer qu’il en était toujours de même avec la Convention et que, malgré le changement de régime, ce qu’il avait à dire était trop révolutionnaire pour un régime parlementaire. Louis XVI voulait bien être accusé mais pour ses vrais crimes : l’assassinat de Louis XV, amené à travers Anckarström, celui de Mirabeau, soulevé par la découverte de l’armoire de fer mais de ça, on ne voulait pas parler, parce que ces crimes-là posaient Louis XVI en révolutionnaire. On finissait donc par l’accuser pour un crime qui n’avait plus lieu d’être : avoir violé une Constitution obsolète, la défense consistant à montrer que ce n’était pas le cas.
Le choix des défenseurs : entre provocations et mise en cause des institutions
Dans ce contexte, il est intéressant de réexaminer les deux avocats que le roi a choisis dans un premier temps : Target et Tronchet. Ce choix était dicté par la volonté de faire entendre à la Convention ce qu’elle voulait entendre, et elle ne pouvait entendre qu’un discours dont la radicalité n’allait pas au-delà de celle du très modéré Tronchet, éternel dispensateur d’eau tiède.
Il est intéressant de remarquer également que le roi a répondu : “qu’il choisissait Target, à son défaut Tronchet ; tous les deux, si la Convention nationale y consentait, observant qu’il pensait que la loi lui donnait le droit d’en demander deux3.” D’emblée, il introduisait la problématique de 1791 sur la séparation des pouvoirs ; la Convention empiétait sur le pouvoir judiciaire et Louis XVI entendait faire savoir qu’il voulait être jugé selon le code pénal et qu’il n’était pas certain qu’on le lui accorderait puisqu’on refusait déjà de reconnaître ses véritables crimes. Les pamphlets, pendant ce temps, n’hésitaient cependant pas à réclamer sa mort en application du code pénal, comme J’attends le procès de Louis XVI, mis au cachot, pour ses forfait dévoilés à la Convention nationale dont nous avons déjà parlé.
Depuis le début du règne, on l’a déjà vu, Target passait pour un soutien de Marie-Antoinette. Il avait surtout joué un rôle majeur dans l’élaboration de la Constitution de 1791 que l’on avait surnommée “la fille à Target”. Par conséquent, Louis XVI ne demandait pas à Target de le défendre, il lui demandait de devenir l’accusé à sa place. On lui reprochait de trahir, or il n’avait fait que se conformer à la Constitution, c’est donc la Constitution qui était coupable et c’était à Target d’en rendre compte. Ce n’est par conséquent pas par lâcheté, comme on n’a cessé de le répéter, que Target a refusé de défendre Louis XVI, c’est parce qu’il avait parfaitement compris le piège dans lequel le roi voulait l’entraîner, et sa réponse, qui fut lue à la Convention le 13 décembre, le fait comprendre. Il signe “le républicain Target”4. Oui, il ne voulait pas accepter de défendre une Constitution dont il était peut-être l’auteur mais qui avait été abolie par le nouveau régime. Lui aussi était passé à autre chose.
La présence de Tronchet, en revanche, ne pouvait dire qu’une chose : “en 1791, je vous ai montré que vous avez accepté de valider la Déclaration du roi à sa sortie de Paris, reniant toute la Révolution, pour subsister, en 1792, je vais vous montrer que votre principale préoccupation est de vous soucier du respect d’une Constitution monarchique que vous avez abolie. N’êtes-vous donc que la continuité de cette monarchie et la république n’est-elle qu’un mot ?”
Louis XVI voulait arriver à la conclusion que seule la démocratie directe était véritablement démocratique et que la démocratie représentative n’était toujours qu’une forme de monarchie déguisée. C’était aussi une manière de revenir sur ce qui s’était passé en Amérique, d’où le nom “Convention” provenait. Les États-Unis étaient une république mais une fausse république, pas celle qu’il avait imaginée.
Finalement, Louis XVI a aussi accepté la proposition de Malesherbes, bien qu’il l’ait toujours détesté. D’une part, il méritait au moins autant la place d’accusé que Target et d’autre part, il était envoyé par l’Angleterre pour négocier5. Or, l’ambition de Louis XVI était précisément d’exposer les ingérences étrangères à travers les pièces du procès. Si la proposition de Malesherbes de le défendre n’était elle-même qu’une des manifestations de ces ingérences, ça ne pouvait pas mieux tomber.
Le jeu ambigu de Marat et l’espoir d’une issue politique
Marat devait aider Louis XVI dans son entreprise en suscitant progressivement un mouvement populaire contre la démocratie représentative. Déjà, en 1791, il avait déclaré que Louis XVI était le roi qu’il fallait à la Révolution. Le 4 décembre 1792, il dressa cependant un sévère réquisitoire contre le roi, mais il ajouta aussi : “Une nation qui délègue ses pouvoirs à ses mandataires, ne stipule point avec eux, elle leur commet telles ou telles fonctions, pour l’intérêt commun : fonctions qu’ils sont bien quelquefois les maîtres de refuser, mais qu’elle peut toujours leur retirer sans son consentement, et dont ils lui doivent toujours compte6.”. Bref, son accusation contre Louis XVI pouvait se retourner en accusation contre la Convention, et c’était précisément là que le roi voulait aller.
Dans le numéro du 5 décembre, il poursuivait en annonçant un des autres buts de Louis XVI : entraîner tous les traîtres dans sa chute. Marat écrivait : “Ce n’est pas tout, Messieurs, Louis Capet n’a pas machiné seul la ruine de la patrie : une fois mis en jugement il dénoncera ses complices, ses ministres et ses agents, les députés infidèles du peuple, les administrateurs, les juges, les généraux qui ont conspiré avec lui contre le salut public.” Il continuait avec une formule ambiguë qui plaçait la Convention en porte-à-faux : “L’ex-monarque doit être jugé, cela est hors de doute : mais par qui doit-il l’être ? – Je répondrai pas un simple tribunal d’État, composé de délégués immédiats du peuple ; si on pouvait confier une cause aussi importante à un simple tribunal, et s’il n’importait au salut public qu’elle soit promptement décidée. Il ne peut donc être jugé que par la Convention nationale elle-même7.” La Convention devenait donc le meilleur choix mais un choix par défaut, un choix que l’on pouvait supposer être influencé par le titre de député de Marat.
Le 7 décembre, il insistait sur le fait qu’il avait toujours eu raison sur Mirabeau, que sa traîtrise était enfin révélée au grand jour, peut-être parce qu’on avait encore l’espoir de faire reconnaître l’assassinat de Mirabeau par Louis XVI8.
Le 14 décembre, après l’avoir vu paraître à la Convention le 11, il commença à montrer qu’il était prêt à se convertir à Louis XVI en écrivant : “On doit à la vérité de dire qu’il s’est présenté et comporté à la barre avec décence, quelque humiliante que fut sa position ; qu’il s’est entendu cent fois appeler Louis Capet sans marquer la moindre humeur, lui qui n’avait jamais entendu raisonner à ses oreilles que les noms de majesté, qu’il n’a pas témoigné la plus légère impatience tout le temps qu’on l’a tenu debout, lui devant qui aucun homme n’avait le privilège de s’asseoir. Qu’il aurait été grand à mes yeux dans cette humiliation, s’il avait été innocent et sensible, et si ce calme apathique fut venu de la résignation du sage aux dures lois de la nécessité9.”
Le lendemain, il s’en prenait aux Girondins qui commençaient à miner la compétence de la Convention, Roland ayant fait circuler auprès des députés deux questions imprimées :
“N’est-il pas incontestable que le peuple, comme souverain, a le droit de faire grâce à Louis Capet, supposé qu’il soit jugé digne de mort !
Comment le peuple pourrait-il exercer ce droit, si l’on exécutait le jugement sans l’avoir auparavant consulté !10“
Mais Marat, comme on l’a vu, avait largement contribué à rendre la Convention suspecte, et son double jeu devenait de plus en plus clair, si bien que le 18 décembre il dut protester et il évoqua : “les amis qui ont conclu que je faisais beau jeu au tyran, les ennemis que je m’apitoyais sur son sort11.”
Louis XVI attendait apparemment que ce débat sur la légitimité de la Convention débouche rapidement sur une solution qui lui permettrait d’être exilé ou emprisonné ailleurs, le contrôle exercé sur le Temple par la Commune de Paris étant devenu infernal depuis fin septembre. C’est en tout cas ce qu’affirme l’auteur des Mémoires de M. Cléry12. Il est vrai, comme on l’a déjà vu, qu’un mouvement militait en faveur d’un exil de Louis XVI en Autriche. Dans un cas comme dans l’autre, Louis XVI comptait sur la guerre et le progrès des armées révolutionnaires pour montrer de quel côté il se situait réellement.
Desèze, on ne sait trop pour quelle raison, sinon peut-être qu’il était le représentant des intérêts de l’Autriche de la même manière que Malesherbes l’était de ceux de l’Angleterre, fut adjoint aux autres avocats et c’est lui qui lut la défense du roi le 26 décembre. Comme prévu, elle s’enfermait dans la Constitution. Il arguait d’abord longuement qu’elle avait rendu le roi inviolable. Il en arrivait à la conclusion que si on ne voulait pas reconnaître son inviolabilité, on était obligé de le juger en citoyen. C’était ce que le roi voulait, et Desèze enchaînait en effet sur la séparation des pouvoirs, qui n’était pas respectée, et sur tous les manquements au code pénal, ce qui débouchait sur la fameuse formule : “je cherche parmi vous des juges et je n’y vois que des accusateurs”.
Néanmoins, il ne faisait ensuite que discuter les faits par rapport à la Constitution : avant la Constitution et après la Constitution. La vérité n’était jamais effleurée, jamais il n’était question de Louis XVI organisant la Révolution. Donc oui, la défense était mauvaise, mais parce que la Convention ne pouvait pas entendre une autre défense et que ses défenseurs ne voulaient pas en donner une autre non plus. Le plus loin qu’elle put aller, c’est jusqu’à la phrase : “le peuple voulut la liberté, il la lui donna”, qui fut prononcée puis rayée parce qu’elle avait excité des murmures dans les tribunes. Dans de telles conditions, il était effectivement difficile de présenter Louis XVI en régicide. La phrase fut rétablie dans la version imprimée, sur ordre de la Convention, mais elle fut accompagnée d’une note de Desèze qui en restreignait beaucoup la portée13.
Par conséquent, la condamnation à mort de Louis XVI n’avait rien d’inéluctable et les efforts déployés pour démontrer l’illégitimité de la Convention, contrevenant à la séparation des pouvoirs et se référant à une Constitution obsolète, auraient dû réintroduire l’idée de se tourner vers le code pénal. Et ce fut le cas puisque, comme le souligne Desèze, on s’appuya sur le code pénal pour requérir la peine de mort mais dans ce cas, il fallait aussi appliquer : “la disposition de la même loi qui exige, pour la condamnation de l’accusé, les trois quarts des voix.” La mort n’avait été votée qu’à la stricte majorité absolue. Louis XVI n’aurait pas dû mourir. Cet argument de Desèze fut appuyé par Tronchet, dans la séance de la Convention du 16 au 17 janvier, après la lecture d’une lettre du roi qui en appelait du jugement à la Nation. Malesherbes feignit quant à lui d’être sous le coup de l’émotion pour ne pas leur emboîter le pas. Ca n’était qu’une excuse, il agissait bien en agent de l’Angleterre et voulait la condamnation de Louis XVI. Desèze était ému également et ça l’a poussé à agir. On lit en note : “il a ajouté, sans avoir écrit, après s’être arrêté un moment, et avec un accent profond de douleur, le discours qui suit14“. C’est précisément parce que l’attitude de Malesherbes compromettait trop l’Angleterre qu’il a fallu réinventer la relation qu’il a entretenue avec le roi et qu’on a notamment inventé une prétendue lettre pleine d’effusion par laquelle Louis XVI aurait accepté l’offre de Malesherbes de le défendre15.
- Mémoires de M. Cléry, Londres, 1800, p. 116. [↩]
- Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française, Paris, 1900-1904, t. IV, La Convention, p. 883-888. [↩]
- Archives parlementaires, 12 décembre 1792, p. 23. [↩]
- Archives parlementaires, 13 décembre 1792, p. 37-38. [↩]
- Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 439-441. [↩]
- Journal de la République française, 4 décembre 1792, p. 3. [↩]
- Journal de la République française, 5 décembre 1792, p. 2-3. [↩]
- Journal de la République française, 7 décembre 1792, p. 4. [↩]
- Journal de la République française, 14 décembre 1792, p. 3. [↩]
- Journal de la République française, 15 décembre 1792, p. 2. [↩]
- Journal de la République française, 18 décembre 1792, p. 3. [↩]
- op. cit., p. 115-116. [↩]
- Défense de Louis XVI, 1793, p. 57. [↩]
- Archives parlementaires, 16-17 janvier 1793, p. 411-413. Une version tronquée, et qui met en signature à la lettre du roi “Louis Capet”, a été imprimée par Le Moniteur. Voir Réimpression de l’ancien Moniteur, t. XV, p. 229-230. [↩]
- Cette lettre apparaît pour la première
fois dans la Correspondance politique et confidentielle inédite de Louis XVI publiée sous le nom de Hélène-Marie Williams en 1803. L’authenticité des lettres qui y sont publiées a été vivement contestée, notamment par Jean Eckard dans Une lettre sur l’éducation du dauphin, attribuée à Louis XVI, est-elle authentique ?, Paris, 1819. En règle générale, les lettres de Louis XVI qui ne sont connues qu’en version imprimée doivent inciter à une grande prudence. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (16 août 2026). Le procès de Louis XVI : une défense révolutionnaire masquée. À travers champs. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nyh