En Angleterre, Varennes a passionné la presse et les caricaturistes se sont empressés de donner leur version de l’évènement dans les jours qui ont suivi l’arrestation du roi. La première de ces caricatures est ainsi parue dès le 26 juin 1791 alors que la presse restait encore très incertaine sur le déroulé de l’escapade1.
26 juin 1791 : William Dent et la machination burkinienne
Cette caricature a été publiée par William Dent et elle est intitulée : French Flight, or, the Grand Monarque and the Rights of Kings supported in a sublime and beautiful manner, en référence à l’essai A Philosophical Enquiry into the Origin of Our Ideas of the Sublime and Beautiful de Burke.

Elle représente Edmund Burke en Mercure, transportant sur son dos Marie-Antoinette et Louis XVI, pendant qu’il s’exclame : “By Jafas, the only way to get what you want is to run from it. So act easy, my works and a good conscience will bear you up2.”. Burke use donc d’une formule paradoxale qui semble annoncer le célèbre : “The only way to get rid of a temptation is to yield to it” du Portrait de Dorian Gray d’un autre Irlandais, Oscar Wilde.
Burke a une aile dans le dos sur laquelle il est écrit : “Pamphlet” et deux ailettes aux pieds dont l’une le désigne comme Mercure et l’autre précise que tous les hommes sont égaux3.
Louis XVI, tout en haut, s’exclame : “Stop and consider my great weight, I am afraid, will overset us.” et Marie-Antoinette répond : “Indeed, my dear, you are of no weight at all.” Le roi est également en train de déféquer sur Burke et Marie-Antoinette, ce qui indique qu’il voulait reprendre le rôle du savetier Simon, celui qui verse le pot de chambre, plutôt que de Jeannot, celui qui en reçoit le contenu. Il semble y avoir écrit quelque chose sur les étrons, peut-être “Catherine”, ce qui serait alors en référence à Catherine II et au rôle que Louis XVI voulait finalement attribuer à la Russie dans le voyage.
La caricature semble montrer comment la situation a échappé à Louis XVI. Il croyait la dominer en prétendant avoir été enlevé par les royalistes : Marie-Antoinette, peut-être avec la complicité de l’Angleterre à travers Burke. Cependant la réponse de Marie-Antoinette lui fait comprendre qu’il n’est en réalité d’aucun poids, c’est-à-dire que ce n’est plus lui qui choisit la destination du voyage et qu’on l’a réellement enlevé.. Il n’arrive pas à faire stopper le convoi et à le renverser de son poids, c’est la reine qui mène.
On note que Burke tient une plume caducée, ce qui indique qu’il agit en messager, et plutôt en messager de Louis XVI que de Marie-Antoinette si l’on en croit l’ailette qui évoque l’égalité. Burke avait voulu nier toute possibilité d’une ingérence anglaise dans la Révolution, comme on l’a vu, mais Burke se donnait aussi pour la vraie voix de l’Angleterre sur la Révolution, une voix contre-révolutionnaire, ce dont on ne voulait pas non plus. L’Angleterre devait passer pour la championne de la démocratie et de la liberté. Par sa caricature, Dent révélait en revanche que Burke était au service des ingérences françaises en Angleterre et que ses discours réactionnaires visaient en fait à discréditer l’opposition à la Révolution, d’où le discours paradoxal : il faut fuir ce que l’on veut obtenir. Louis XVI fuyait la Révolution pour obtenir la crise qui aboutirait à la République, Burke discréditait la Révolution parce qu’il voulait plus de Révolution.
C’est finalement l’Assemblée nationale, qui apparaît sous la forme d’une couronne rayonnante au-dessus de la scène, qui passe pour la véritable représentante du pouvoir royal. En faisant arrêter le roi, elle l’a sauvé en empêchant qu’il ne devienne prisonnier de l’étranger. En attribuant le rôle central à Marie-Antoinette, la caricature présentait surtout l’intérêt de dédouaner l’Angleterre et le comte de Provence. Cependant, qui avait bien pu donner à Dent une lecture aussi juste de l’épisode dès le 26 juin ? Il fallait bien qu’il y ait eu des fuites provenant de personnes bien informées sur les différentes intrigues au cœur de ce voyage.
27 juin 1791 : Le grand guignol de James Gillray
Le lendemain, Gillray proposait une représentation bien plus conventionnelle de Varennes dans French democrats surprizing the royal runaways.

En montrant cette arrestation à Varennes en lui donnant un caractère de grand guignol, il insistait toutefois sur le caractère théâtral de la chose, Louis XVI ne semblant pas avoir voulu se cacher bien sérieusement en enfilant une simple redingote pour cacher ses décorations. Annie Duprat et Pascal Dupuy disent également que le dauphin, offrant son postérieur à une baïonnette, est sur le point d’être symboliquement “sodomisé par les armes de la nation”, ce qui est une allusion au plan de Marie-Antoinette, désormais en mauvaise voie, de faire destituer Louis XVI pour instaurer une régence avec le dauphin.
28 juin 1791 : Rowlandson et Aitken face au “pot de chambre” royal
Le 28 juin, c’est Thomas Rowlandson qui faisait paraître The Grand Monarck discovered in a pot de chambre or the royal fugitives turning tail chez S. W. Fores.

On y retrouvait la même mise en scène au caractère théâtral affirmé et souligné par un dialogue digne de la découverte de l’amant caché dans le placard. Alors qu’on les arrête, un garde du corps, à l’arrière de la voiture, s’écrie : “Parbleu, je sens très fort la lanterne.”, Marie-Antoinette réplique : “Nous sommes tous foutus” à un garde national disant : “Aha, bougres, croyez-vous échapper comme ça.”. L’ironie repose surtout sur le fait que la famille royale est représentée dans une voiture appelée “pot de chambre”, ce qui la place dans le rôle de Jeannot baignant dans le contenu du pot de chambre de Simon. Mais ce Simon est ici représenté par un cheval brun, attelé au centre de la voiture, et qui est en train de déféquer. Or le cheval, comme on l’a déjà vu, est une symbolisation de la femme, et le brun est la couleur de l’Autriche. Ce cheval insinue donc que c’est Marie-Antoinette qui était la véritable organisatrice de la fuite, mais une borne à gauche indique : “Sens, II lieu”. Il est certain que Varennes n’était pas à proximité de Sens et l’auteur de la caricature semblait bien informé. Cette borne ressemble presque à une pierre tombale qui marquerait l’enterrement du projet de Louis XVI pour ce voyage, c’est-à-dire l’avènement de Jacques-Louis David, son demi-frère élevé à Sens.
Le même jour, James Aitken publia une vue de l’arrestation, toujours théâtrale mais dans un genre plus larmoyant.

Elle porte un commentaire qui se veut très journalistique : “Her Majesty having been discovered at Varennes by a Post Master, he informed a couple of the National Guard thereof who stopping the Carriage and led upboards of 4000 National Guard and every hope “escape” cut off. Four of the National were send to escort them to Paris.”
Le roi apparaît comme le personnage central, aucun plan parallèle n’est envisagé et le caricaturiste laisse penser que Louis XVI voulait bien fuir, qu’il n’y a pas le moindre soupçon d’enlèvement. Le discours du personnage venu l’arrêter, apparemment envoyé par l’Assemblée, va également dans ce sens : “I love my King but my duty to the Nation must prevail. Besides the Assembly will be very glad to see you and we’ll take great care of you, upon my honor.” L’auteur montre également le dauphin aux côtés de son père, ce qui laisse supposer qu’il était son véritable fils. Seules les couleurs employées pointent vers des possibilités d’interprétations alternatives. Le dauphin porte ainsi un habit rose, couleur liée à l’adultère et Marie-Antoinette est en robe jaune, couleur de la trahison.
Il y a aussi un personnage très énigmatique, à la gauche du roi, que l’on vient d’enchaîner et qui apparaît comme le véritable cerveau de l’affaire, mais son identité n’est mentionnée nulle part, laissant la part belle aux spéculations. Il pourrait éventuellement s’agir d’une représentation de Bouillé4. Il laisse entendre qu’il a été trahi en disant à un grenadier de la garde nationale : “What do you desert me”, il lui répond : “We’ll fight for the Nation”.
L’Assemblée nationale pétrifiée et revivifiée
Le même jour, Jame Gillray s’intéressa aux réactions de l’Assemblée nationale avec The National Assembly petrified et The National Assembly revified.

Dans la première version, c’est un personnage tourné vers la gauche, vers le passé, avec peigne et ciseaux, qui annonce la nouvelle : “O sacra dieu ! De king is escape ! De king is escape !” Ces accessoires l’apparentent à Louis XVI en garçon-perruquier dans Troc pour troc. Cela signifie qu’il est un spécialiste de la mise en scène, donnant différents rôles aux personnages en les affublant d’une perruque. En face de lui se trouve un tailleur, qui taille les costumes pour le même spectacle. Trois autres personnages portent des éléments aux armes fleurdelisées du roi pour montrer qu’ils lui sont acquis. Parmi eux, on trouve un grenadier et un jockey. Ce dernier véhicule aussi l’idée de tromperie et de manipulation suivant l’expression “to jockey someone”. La mise en scène, c’était manifestement ici celle de l’enlèvement de Louis XVI. C’est le scénario qu’il avait établi. Or, lorsque Laporte a fait porter, à l’Assemblée, la Déclaration du roi à sa sortie de Paris dans sa version manuscrite, la fable de l’enlèvement est tombée. La déclaration aurait dû être imprimée et paraître avoir été extorquée à Louis XVI par les Autrichiens. Par conséquent, l’Assemblée était pétrifiée, elle ne savait plus quelle position tenir.
Ceci explique pourquoi elle a été soulagée en apprenant son arrestation. Le roi n’avait pas été emmené à l’étranger, l’Assemblée n’aurait pas à faire face à une invasion imprévue. Cette fois, le personnage principal, tourné vers la droite, vers l’avenir, dit : “Aha ! begar. De King is retaken ! Aha ! Mrs Lewis is retaken ! Aha !” Il est habillé en cuisinier et on lui voit trois grenouilles à la ceinture, c’est donc un “toad-eater”, c’est-à-dire un lèche-bottes (sous-entendu du roi). Sans le roi, l’Assemblée est perdue. A présent que les évènements suivent à nouveau la recette qui avait été écrite, il peut se détendre et on le voit prendre une prise de tabac, avant d’en proposer à ses compagnons certainement. Or, “donner du tabac”, c’est aussi se battre. Il est prêt à se battre mais seulement si la menace étrangère est feinte, comme convenu à l’origine, et non réelle. En face de lui, on a un cordonnier, rappelant la profession de Simon qui verse son pot de chambre sur Jeannot, qui s’apprête à brosser une chaussure, véhiculant à la fois l’idée de reprise du contrôle et de flagornerie envers le roi.
On pourra noter que la cocarde tricolore du cuisinier s’ordonne de manière à former une fleur de lys, liée par un ruban sur lequel il est écrit “liberty”, la liberté étant apparemment pour lui l’union de la Révolution et du roi.
- Annie Duprat et Pascal Dupuy, « Le Gourmand discovered in a pot de chambre », dans Pour la Révolution française : en hommage à Claude Mazauric, Christine Le Bozec & Éric Wauters (dir.), Mont-Saint-Aignan, Publications de l’Université de Rouen, 1998, p. 245-258. [↩]
- C’est du moins ce que je déchiffre dans la version numérique de la caricature, personne n’en ayant jamais donné une transcription. [↩]
- D’après l’article d’Annie Duprat et Pascal Dupuy, Ibid. Je n’arrive pas à lire sur la version numérisée. [↩]
- Duprat de Dupuy penchent pour La Fayette. Ibid. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (12 août 2026). Mascarades et machinations : L’arrestation de Varennes vue par Dent, Gillray et Rowlandson. À travers champs. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nw3