On l’a vu, dès le 22 juin 1791, on a su à Paris que le marquis de Bouillé avait été le principal organisateur de la fuite de la famille royale. Dès le 26 juin, il envoya une lettre à l’Assemblée nationale pour assumer sa responsabilité dans l’affaire. Il l’écrivit de Luxembourg, ce qui pouvait laisser penser que telle était la véritable destination de la famille royale, la même que dans Vie et amours du chevalier de Faublas, et que c’est ce que Marie-Antoinette avait voulu dissimuler en parlant de Montmédy. Sa lettre fut lue le 30 juin. Il y explique que le roi est parti parce qu’il était prisonnier. C’était déjà, comme on l’a vu à propos du complot de Rouen en 1790, ce que les royalistes entendaient dire pour avoir un prétexte pour l’enlever. Puis il enchaînait, comme dans le manifeste qui était attribué au roi, en rejetant tout ce qui avait été fait par l’Assemblée nationale depuis 1789. Il déclare aussi que La Fayette était à la tête d’un parti en faveur de la république, ce qui pourrait expliquer la défection d’une partie de la garde nationale, dont Romeuf, en faveur de Marie-Antoinette. Puis il explique que c’est lui qui a proposé au roi de sortir de Paris, ce à quoi la reine et lui se seraient refusés, alléguant leur promesse de rester à Paris. Le roi aurait notamment refusé suite à l’épisode des chevaliers du poignard, le 28 février, alors qu’on soupçonnait justement un projet pour l’enlever. C’est suite au séjour empêché de la famille royale à Saint-Cloud, le 18 avril, que le roi aurait accepté. Mais des députés étaient bien informés que le roi ne voulait pas aller à Saint-Cloud parce qu’il prétendait venir d’échapper à une tentative d’empoisonnement de la reine et ne voulait donc pas se retrouver chez elle, à Saint-Cloud. Il défend à nouveau l’idée que le roi voulait aller à Montmédy pour y suspendre la vengeance des princes étrangers dont plus en plus de troupes menaçaient les frontières, ce qui suscita des murmures et des rires. Une nouvelle Assemblée devait être élue qui serait plus conforme aux prétendues attentes du roi. Le récit de Bouillé portait un bon nombre de ressemblances avec le complot d’août 1790 prêté à Marie-Antoinette. Il suscite de nouveaux rires en présentant le roi à Montmédy comme “intermédiaire entre les puissances étrangères et son peuple”. Il promettait ensuite à l’Assemblée un châtiment des puissances étrangères qu’elle n’était pas en mesure d’empêcher, ce qui semblait déjà annoncer le manifeste de Brunswick. La fin grandiloquente de sa lettre suscita encore de nombreux rires1. Bref, pour qui se rappelait la tentative d’empoisonnement de Louis XVI, Bouillé n’était clairement pas le porte-parole du roi, mais était-il vraiment celui de la reine ? La reprise des grandes lignes du complot de Rouen d’août 1790 et les nombreux rires qui émaillent la lecture permettent d’en douter. Bouillé semble tourner Marie-Antoinette en dérision, comme on avait fait avec le ridicule complot de Rouen, dès lors il paraissait plutôt, comme Drouet, rouler pour Catherine II trahissant Marie-Antoinette. Il avait d’ailleurs pris soin, avec Heymann, de faire des offres à la tsarine avant le voyage2.
Des caricatures ont d’ailleurs cherché à rapprocher Bouillé et son prétendu trésor à escorter pour lequel il avait fait placer des troupes sur le trajet de la famille royale, et Drouet avec son assignat sur lequel il aurait reconnu Louis XVI. La pièce à l’effigie du roi du trésor de Bouillé rejoint l’assignat de Drouet, comme si les deux hommes étaient les deux faces de la même pièce ou du même assignat russe.
C’est le cas de Au lieu d’un trésor : ne voici qu’un gros (sou) et qu’el-que mauvases piece : trouvaille du 21 juin 1791.

On y voit deux gardes nationaux arrêtant la voiture du roi. Ils en sortent plusieurs pièces. La principale représente le profil de Louis XVI dont le nez, pour le rendre encore plus identifiable, est exagérément proéminent. Il est le gros sou ou le gros soûl, en référence à sa réputation d’ivrognerie qui aurait été exploitée par Marie-Antoinette. Cette réputation est particulièrement mise en avant dans les caricatures de Varennes, comme on a déjà eu l’occasion de le voir. Sur les mauvaises pièces, on voit un dauphin couronné et une harpie sous laquelle il est écrit “Antoinette”. Une troisième pièce, à terre, montre une couronne avec la légende “Madame”.
Le dauphin couronné et Marie-Antoinette en harpie semblent vouloir indiquer que c’est la reine qui était à la manœuvre, avec l’idée de faire monter le dauphin sur le trône à la place du roi. Je ne comprends pas trop le sens de la pièce à couronne, par terre. “Madame” renvoie au titre de la comtesse de Provence, mais que venait-elle faire là ? Ne s’agissait-il pas plutôt de l’espoir envolé, pour Louis XVI, de couronner sa maîtresse ? La représentation de la harpie semble aller dans ce sens. En effet, comme on l’a vu, à l’origine il y avait deux harpies renvoyant à Louis XVI et sa maîtresse, Françoise Boze. La harpie devenant Marie-Antoinette, Françoise Boze pouvait récupérer sa couronne. La harpie était aussi associée à l’idée de coalition qui est rappelée par la présence des troupes du Royal-Allemand, à gauche, régiment qui avait été à l’origine de la charge du prince de Lambesc aux Tuileries le 12 juillet 1789. Enfin, un gros paquet est attaché à la voiture sur lequel on lit : “P[our] L[ouis] 16 à Mon-médy”, toujours dans l’idée de faire croire, comme l’avait déclaré Romeuf, que c’est le roi qui voulait aller à Montmédy, alors que ça n’aurait été que l’excuse de la reine pour cacher qu’elle voulait l’emmener à l’étranger.
La deuxième caricature met en scène un garde national gardant une pièce à l’effigie de Louis XVI et un homme autour de ce dialogue : “Que faites vous la, je garde cette grosse pièce, dont on ne veut plus !… he ! que ne la fondez vous… vous y gagnerez toujours quelque chose”.

La caricature semble suggérer l’idée de république en recommandant de fondre la grosse pièce représentant Louis XVI. Perlet l’avait déjà évoquée dans son journal le 25 juin : “Beaucoup de bons citoyens, indignés avec raison de cette lâche félonie, voudraient faire porter à la royauté la peine qui n’est due qu’à la personne qui en revêtue, et paraissent émettre leur vœu pour le gouvernement républicain3.” Si elle est mise ici en lien avec le trésor de Bouillé c’est que c’est lui qui, incidemment, avait désigné La Fayette comme un recours républicain alors que lui passait pour un traître royaliste vendu à Catherine II. Bouillé semblait préparer le terrain pour le consulat mené par le triumvirat Jacques-Louis David, La Fayette et Bailly qui était apparemment le plan de Louis XVI pour conduire progressivement la France, menacée à la fois par l’Autriche, la Russie et l’Angleterre, à la République, comme nous l’avons déjà entrevu.
- Archives parlementaires, 30 juin 1791. [↩]
- Lettre de Catherine II à Grimm du 1er juin 1791 in Lettres de Catherine II à Grimm, Saint-Pétersbourg, 1878, p. 543-548. [↩]
- Assemblée nationale, corps administratifs, n° 689 du 25 juin 1791, p. 6. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (11 août 2026). Le « gros sou » de Bouillé : faux trésors et satires russes après Varennes. À travers champs. Consulté le 10 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ntn