François-Hubert Drouais et les querelles dynastiques du XVIIIe siècle issues des adultères

Le 23 mars 2024, le Cabinet Turquin a vendu au Mans un portrait de deux enfants attribué à François-Hubert Drouais. Présenté dans un cadre armorié de fleurs de lys, il s’agit de princes français, selon toute vraisemblance, le tout est de savoir lesquels.

Attribué à François-Hubert Drouais, deux petits princes jouant avec un chat et un canari, huile sur toile, date inconnue, vente Turquin du 23 mars 2024 au Mans.

La maison de vente a opté pour les comtes de Provence et d’Artois, ce qui semble hautement improbable1.

Une analyse du tableau peut nous renseigner sur le contexte et nous permettre d’émettre une hypothèse plus crédible sur l’identité de ces deux princes. 

La première chose que l’on constate, c’est que l’on a voulu marquer clairement que l’un était l’aîné : il est en habit d’homme alors que l’autre est en robe. Cependant, son habit est rose, couleur renvoyant à la sexualité et à l’adultère, doublé de jaune, couleur de la trahison et des cocus. Son habit comprend une fraise, rappel du costume du XVIe siècle, vraisemblablement pour l’inscrire dans la continuité de Henri IV. Son statut d’aîné est renforcé par le fait qu’il tienne un canari, substitut du phallus. Il est donc très clairement celui qui devrait dominer. Cependant, son statut est menacé. Il a déposé son épée derrière lui, ce qui semble marquer un déclassement : il a renoncé à la noblesse. Et surtout, son chat, symbole d’insoumission et de révolte, se réfugie chez l’autre prince, tout en ne quittant pas des yeux le canari qu’il paraît vouloir croquer bientôt. 

L’autre prince, en habit bleu marial, est ainsi présenté comme catholique et, si son rapport à l’adultère est moins clairement affirmé, il est cependant sous-entendu par les roses que l’on voit sur sa robe et les fleurs blanches, qui sont aussi le nom d’une maladie vénérienne. Il y aurait donc un prince déclassé, issu d’un adultère affirmé mais noble, dans la suite d’Henri IV, et un prince catholique issu d’un adultère caché et qui s’apprête à prendre le dessus sur son aîné. La situation représentée correspond parfaitement à celle du duc de Berry et de Jacques-Louis David après la mort de leur père, le dauphin (la bâtardise de Louis XVI n’était qu’une rumeur visant à le discréditer). Néanmoins, l’aîné représenté ne ressemble pas à David et la différence d’âge entre les deux princes est plus minime que celle qu’il y avait entre David et le futur Louis XVI. Tout cela s’explique par le fait que nous sommes en réalité face à une représentation du duc de Bourgogne et du duc de Berry. Le duc de Bourgogne est utilisé comme avatar de David, le prince élevé en Bourgogne, selon les mêmes modalités que celles employées par Lagrenée dans son Allégorie sur la mort du dauphin et mises en évidence par Diderot.

Le tableau est posthume, probablement contemporain de celui de Lagrenée, c’est-à-dire vers 1766-1767, en ce qu’il décrit la situation des querelles dynastiques qui ont suivi la mort du dauphin. C’est la fonction du tabouret de style rocaille, qui inscrit le tableau dans le passé alors que le mobilier des années 1760 regardait déjà vers les inspirations antiques. 

Ce tableau doit vraisemblablement être mis en relation avec les deux tableaux, du même format, que Drouais avait exposés au Salon de 1757.

Il y avait d’abord un portrait du duc de Berry et du comte de Provence, qui est comme une version inversée de celui de Bourgogne et Berry.

François-Hubert Drouais, Monseigneur le duc de Berry, tenant des fruits, et Monseigneur le comte de Provence jouant avec un chien, huile sur toile, 1757, Musée des Beaux-Arts de Sao Paulo.

La première chose que l’on constate, c’est que l’on est cette fois en pleine nature. L’attitude des enfants est assez proche mais c’est cette fois Berry qui domine. Il y a une chose très étrange, c’est que les cordons de l’ordre du Saint-Esprit n’ont rien d’orthodoxe. Ils sont galonnés et paraissent plus foncés que le bleu céleste habituel. Berry le porte en sautoir. En fait, c’est la laisse du chien qui ressemble le plus au cordon du Saint-Esprit usuel. On l’a déjà vu avec la Fête des Bonnes Gens, l’ordre du Saint-Esprit pouvait symboliser un adultère, un enfant né par l’opération du Saint-Esprit, mais sa couleur, bleu céleste, et le saint Esprit lui-même, renvoyaient également au protestantisme. Est-ce cela que Drouais a voulu souligner avec ces étranges cordons ? Qu’on avait privilégié des princes catholiques par rapport à une branche protestante ? Celle de David ? C’est possible, parce que ce sont aussi ordinairement les ecclésiastiques qui portaient  l’ordre en sautoir. 

Berry tient une corbeille de fruits dans laquelle on distingue deux pêches et du raisin. Il en sort une pomme, généralement associée à la Normandie et aux bâtards normands, comme on a déjà eu l’occasion de le voir. C’est donc David qu’il sortirait de la corbeille de fruits. Le raisin, que l’on voit à côté de la pomme et dans la corbeille, renvoie à Bacchus, auquel on comparaît le dauphin. Mais il y a deux types de raisins dans la corbeille : du noir et du vert, y a-t-il donc deux Bacchus ? 

A l’arrière-plan, un vase avec un rosier pose également la question de la véritable origine des enfants. Le comte de Provence tient un petit chien brun, de dos, donc en posture défavorable, avec un ruban bleu céleste. Le chien regarde vers le vase. Faut-il y voir un jeu de “Je te tiens, tu me tiens par la barbichette” consécutif au renversement des alliances de 1756, avec un chien (le peuple), autrichien (le brun est la couleur de l’Autriche), tenu par les protestants (le ruban bleu céleste) mais qui tient tout de même le tout à travers la question de la bâtardise ? 

Notons qu’il existe une version, débarrassée de la majorité des éléments problématiques, conservée en Angleterre. Cela montre bien que le tableau était polémique.

Francois Hubert Drouais, Le duc de Berry et le comte de Provence, huile sur toile, vers 1760, Cliveden Estate, National Trust, Wikimedia Commons.

On remarque plus particulièrement que les rubans de l’ordre du Saint-Esprit sont redevenus ceux véritables de l’ordre. Le duc de Berry porte en plus l’ordre de Saint-Louis en sautoir. Les cordons retrouvent ainsi la disposition de ceux qui apparaissent sur le portrait du dauphin par Maurice-Quentin de La Tour en 1744, ce qui paraît vouloir le désigner comme le véritable père du duc de Berry et donc revenir sur les accusations de bâtardise. 

Le second tableau représente, selon le livret du Salon : “M. le prince de Bouillon, et M. le chevalier de Bouillon, peints sous les habits de montagnards, faisant danser la marmotte”. 

François-Hubert Drouais, M. le prince de Bouillon et M. le chevalier de Bouillon, peints sous les habits de montagnards, faisant danser la marmotte, huile sur toile, 1756, collection particulière, Wikipédia Commons.

On constate que le tableau est presque uniformément brun et qu’il est signé, qui plus est, de 1756, ce qui marque manifestement l’influence du renversement des alliances de la même année puisque les enfants du duc de Bouillon sont noyés dans la couleur autrichienne. 

Ensuite la marmotte renvoyait aux petits Savoyards, qui migraient à Paris pour se faire ramoneurs et montreurs de marmottes. En 1750, un portrait de Marie-Josèphe de Saxe en marmotte, c’est-à-dire avec un fichu porté à la mode des Savoyardes de Paris, fut commandé par Louis XV à Nattier. 

Jean-Marc Nattier, Marie-Josèphe de Saxe en marmotte, huile sur toile, 1750-1751, Château de Versailles, RMN.

Sous le règne de Louis XV, la Savoie renvoyait surtout aux origines de la mère du roi, Marie-Adélaïde de Savoie, et à son adultère duquel était né Louis XV. Aussi, le portrait de Marie-Josèphe de Saxe, que l’on cherche manifestement elle-même à accuser d’adultère ici, a-t-il participé au glissement que la notice du Château de Versailles mentionne : “Apparaissant d’abord comme un emblème d’une pauvreté vertueuse, la figure de la Savoyarde se teinte peu à peu d’une dimension plus polissonne. A partir des années 1760, cette figure est ambivalente : vertueuse montagnarde ou polissonne citadine2.”

La connotation polissonne est en tout cas certaine pour le tableau des fils du duc de Bouillon puisque celui-ci passait pour avoir un fils naturel, Charles Godefroy devenu l’abbé de Beaumont, qui n’est autre que le fils de Marie-Geneviève Rinteau, dite Mademoiselle de Verrière, c’est-à-dire le demi-frère d’Aurore de Saxe qui, comme on l’a vu, était en réalité la fille adultérine du dauphin. Le duc de Bouillon était donc, comme le maréchal de Saxe, un prête-nom du dauphin agissant auprès de sa maîtresse3. Et si on avait choisi Bouillon comme prête-nom, c’est probablement parce qu’il possédait le château de Navarre, à Évreux en Normandie, ce qui était une manière symbolique d’indiquer que la descendance du roi de Navarre était faite de bâtards à la mode normande.  

Bref, pris ensemble, les deux tableaux de Drouais du Salon de 1757 voulaient indiquer que les fils de Marie-Josèphe de Saxe étaient issus d’adultères et qu’elle agissait en savoyarde, comme la mère de Louis XV. La mise en perspective de la situation française avec la situation autrichienne, à travers le brun comme couleur dominante, s’expliquait par le fait que l’on accusait également l’impératrice Marie-Thérèse d’adultères. Pour se venger de ce qu’on lui avait fait vivre du fait de sa propre situation de bâtardise, Louis XV avait résolu d’unir un prince français qui passerait pour un bâtard à une bâtarde autrichienne. 

  1. Gazette Drouot, n° 13,  29 mars 2024, p. 160. []
  2. Château de Versailles, acquisitions 2013. []
  3. George Sand l’évoque en disant : “l’oncle Beaumont était, comme je l’ai déjà dit, fils de Mademoiselle de Verrière et de ce prince de Turenne duc de Bouillon.” Histoire de ma vie,  Paris, 1856, t. IV, p. 23. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (4 août 2026). François-Hubert Drouais et les querelles dynastiques du XVIIIe siècle issues des adultères. À travers champs. Consulté le 14 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16nhn


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