Réintroduire l’agentivité de Louis XVI dans le récit de Varennes

Comme on l’a vu, au retour de Varennes, la priorité de Louis XVI était de dissimuler son véritable plan et de se présenter comme une victime de Marie-Antoinette qui l’aurait entraîné, malgré lui, dans cette fuite. 

Certaines caricatures, sans nier l’implication de Marie-Antoinette, ont toutefois tenu à faire savoir que le roi était son complice et non sa victime. 

C’est notamment le cas des Deux ne font qu’un

Anonyme, Les Deux ne font qu’un, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3925.

On y voit le roi et la reine sous la forme d’un animal à deux têtes, une disposition qui rappelle le Trait de l’histoire du 21 au 25 juin 1791

L’animal que représente la reine peut être assez variable en fonction de la coloration choisie pour l’estampe. Sur certaines versions, elle n’est pas tachetée par exemple. Ici, il semble qu’on ait voulu la représenter en léopard, probablement en référence au léopard anglais. Ce serait donc une Marie-Antoinette agissant en se cachant derrière l’Angleterre. Des serpents sortant de sa coiffure l’identifient à Méduse. Dans la mesure où elle a la tête tournée vers Louis XVI, on peut supposer qu’elle a la volonté de le pétrifier. Des plumes de paon dans sa coiffure montrent que l’attention est braquée sur elle plus que sur Louis XVI. Mais ce qui est intéressant, c’est que Louis XVI ne semble pas être représenté en cochon, comme ce fut pourtant souvent le cas à partir de Varennes. Il a des cornes de bouc et les poils apparents sous les pattes avant tirent également du côté du bouc. Ce bouc est présenté comme “le bouc de la lubricité” dans le frontispice des Crimes des reines de France paru à la même période. Par rapport au cochon, qui dénote une sexualité immorale mais vulgaire, dictée par l’intérêt, le bouc est plus du côté d’un libertinage qui revendique de s’affranchir des conventions. Il est aussi le compagnon de la chèvre Amalthée de la laiterie de Rambouillet, cadeau du roi à sa maîtresse, Françoise Boze. Par conséquent, cette caricature paraît se moquer des cornes de cocu, dont Louis XVI aime se parer dans l’iconographie, pour lui répondre qu’il a beau jeu d’accuser les autres quand c’est lui qui agit en libertin sans vouloir l’avouer.

Aussi, des versions inspirées de cette gravure, présentant la reine et le roi à part, ont cherché à corriger le sens de celle-ci. La première porte le titre : Son Excellence M. la baronne de Korf parti furtivement de Paris dans la nuit du 20 au 21 juin 1791.

Villeneuve (?), Son Excellence M. la baronne de Korf parti furtivement de Paris dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3922.

On y retrouve Marie-Antoinette en léopard, toujours avec des serpents sur la tête mais sans plume de paon. Il n’y a donc pas de désir apparent d’attirer l’attention sur elle. Elle est prétendument montrée au naturel. Le titre souligne son rôle leader en prétendant qu’elle s’était arrogée le titre de baronne de Korff, qui était le nom pris par Madame de Tourzel. 

La caricature montrant le roi s’intitule : Louis le parjure valet de chambre de M. la baronne de Korf suivant sa maîtresse dans sa fuite

Villeneuve (?), Louis le parjure valet de chambre de M. la baronne de Korf suivant sa maîtresse dans sa fuite, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3921.

Ainsi, s’il est parjure, il est d’abord montré en victime, obligé de suivre Marie-Antoinette malgré lui. D’autre part, toute trace du bouc a disparu, il est redevenu un cochon qui fait oublier le libertin mais n’exclut pas l’idée qu’il soit un bâtard : l’objectif était toujours de faire imploser la monarchie en mettant en évidence les bâtardises multiples qui faisaient tomber toute idée de légitimité.

Une version hybride a existé, mêlant le corps du cochon et les cornes du bouc, semblant insinuer que Louis XVI était à la fois bâtard, cocu et libertin. 

Anonyme, [Visage de Louis 16 sur un corps de porc], estampe, 1791, BNF/Gallica, Hennin 11329.

Enfin, la série a été complétée par une version représentant le comte de Provence en chat. 

Anonyme, [Monsieur… Le Chat], estampe, 1791 (?), BNF/Gallica, De Vinck 1149.

Même si, à côté du chat, une estampe représente un pendu et semble renvoyer à l’affaire Favras, cette caricature ne me semble pas pouvoir être datée avant 1791. C’est dans les suites de Varennes que la probable complicité du comte de Provence avec Favras apparut au grand jour, quand Louis XVI comprit que c’est son frère, et non pas Marie-Antoinette, qui avait organisé son enlèvement échouant à Varennes. Le chat représente l’insoumission, donc le fait qu’il n’avait pas obéi à son frère. Monsieur devait se rendre à Longwy, il a fui à Mons. Et c’est un chat qui fait le gros dos, comme s’il venait d’être surpris faisant une bêtise et qu’il se préparait à contre-attaquer. La gravure me semble d’autant plus liée à Varennes qu’elle fait aussi écho au portrait du futur Louis XVI et du duc de Bourgogne au  chat et à l’oiseau par Drouais. Drouet avait redonné son oiseau à Jacques-Louis David, sous les traits du duc de Bourgogne chez Drouais, en lui offrant le perroquet de Sainte-Ménéhould, mais Louis XVI avait également perdu son chat (la révolution), récupéré par le comte de Provence. 

Le duc d’Orléans, échaudé depuis les journées d’octobre, s’était empressé de déclarer, dès le 21 juin, qu’il renonçait à jouer tout rôle dans une régence. Il ne cessa de le répéter dans les jours qui suivirent parce que la rumeur continuait à courir sur ses ambitions. Il adressa même une lettre de protestation au Journal général de la France le 26 juin. A la suite de ce courrier, le journal faisait désormais porter les soupçons sur Monsieur en écrivant : “Un papier public donne ainsi la nouvelle suivante. Des lettres particulières et très particulières de Bruxelles, portent qu’il va être tenu dans cette ville un Congrès où l’on décidera le choix d’un Régent pour la France. Ces mêmes lettres disent que Monsieur sera ce Régent. Cette nouvelle singulière demande confirmation et non des réflexions1“. Cette rumeur de Bruxelles explique certainement la campagne de presse sur la folie du roi, étudiée par Annie Duprat, qui commença le 29 juin2. C’est en effet par rapport à une supposée folie du roi que l’on se prononcerait en faveur d’une régence et il fallait donc couper l’herbe sous le pied de l’adversaire en prenant le contrôle sur ces rumeurs de folie. 

  1. Journal général de la France, 30 juin 1791, t. II, p. 730. []
  2. Duprat, A. (2006). Une campagne de presse en 1791 : la folie de Louis XVI. Le Temps des médias, 7(2), 10-19. https://doi.org/10.3917/tdm.007.0010. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (4 août 2026). Réintroduire l’agentivité de Louis XVI dans le récit de Varennes. À travers champs. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ngu


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