La réécriture de Varennes par Louis XVI : la stratégie de Montmédy

Faute d’avoir connaissance des différents plans qui se sont faits concurrence au moment de Varennes, et de la réécriture rétrospective de l’épisode par Louis XVI, à son retour à Paris, on a du mal à avoir une compréhension exacte des caricatures qui ont été produites à cette période. 

Le roi en garçon-perruquier

C’est le cas ainsi de Troc pour troc, qui s’amuse apparemment de la réécriture opérée par Louis XVI. 

Anonyme, Troc pour troc, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3927.

On y lit en effet : “Troc pour troc, coeffure pour couronne, Paris pour Montmédy, départ pour l’Autriche : passeport pour M.de de Caoffr. du 21 juin.”

Mais en quoi consiste exactement ce troc ? Tout d’abord “coiffure pour couronne”, quelque chose ne va pas. C’est le roi qui coiffe et c’est lui aussi qui est censé détenir la couronne. Il coifferait donc pour obtenir une couronne qu’il a déjà. Certes, dans le contexte que nous avons décrit, dans lequel on voulait le pousser à l’abdication, on comprend un peu mieux : le roi serait obligé de se transformer en domestique de Marie-Antoinette pour garder sa couronne. Il est figuré selon le modèle de Boze, c’est-à-dire en imbécile, jouet des Autrichiens, et une bouteille dépasse de sa poche, rappelant les récits qui prétendaient que Marie-Antoinette l’enivrait pour mieux le contrôler. Néanmoins, il est représenté en garçon-perruquier et ce choix dénote un goût pour le travestissement, ici plus particulièrement celui de Marie-Antoinette et de la vérité. On a vu, à travers la pièce Chacun son métier, les champs sont bien gardés, que le perruquier pouvait faire jouer plusieurs rôles à une seule personne simplement en changeant sa perruque. Louis XVI joue donc un rôle, celui du garçon-perruquier, et en fait jouer un autre à Marie-Antoinette, dont il change la coiffure. Ce rôle, c’est notamment celui d’une femme lubrique, symbolisé par le bidet qui se trouve derrière lui. 

Mais comment comprendre la notion de troc pour “Paris pour Montmédy” ?  A première vue, c’est simple, on a troqué Paris pour Montmédy, mais c’est suivi de “Départ pour l’Autriche”, ce qui laisse plutôt entendre que Montmédy est venu remplacer une destination autrichienne, de l’autre côté de la frontière. On peut aussi comprendre que les deux formules sont un des éléments du troc et que l’autre n’est pas mentionné, et que Montmédy ou l’Autriche ont pu remplacer Metz, par exemple. 

Le dernier troc concerne la formule : “passeport pour Mde De Caoffr du 21 juin”. C’était le nom d’emprunt de Marie-Antoinette pendant le voyage et on peut donc considérer qu’il s’agit du premier troc, mais elle s’appelait Madame de Korff, pas de Caoffr, il y a donc un second troc qui renvoie peut-être à un jeu de mots (avec coffre ?) qui m’échappe. On peut également voir un troisième troc dans le fait que c’est la duchesse de Tourzel qui devait jouer le rôle de la baronne de Korff. Encore une fois, nous nous retrouvons donc avec plusieurs niveaux de troc et ce sont ces divers niveaux de troc qui rendent si difficile d’expliquer Varennes. 

Le principal troc, c’était la destination. Louis XVI voulait aller à Metz, il a tout fait pour faire croire que la destination était Montmédy. D’autre part, en dépit de la diffusion de sa Déclaration du roi, adressée à tous les Français, à sa sortie de Paris, il a cherché à faire subsister l’idée qu’il n’avait été que la victime de Marie-Antoinette, qu’elle l’avait manipulé et que c’était elle qui était à l’initiative de ce voyage. 

La chute de Marie-Antoinette jouée par Catherine II

C’est ce qui transparaît dans Enjambée de la sainte famille des Thuileries à Montmidy. Cette caricature aurait été réalisée dès le 26 juin et se serait encore vendue en août selon Annie Duprat, qui donne en référence le Journal général de la France et le Réviseur impartial mais sans autre précision1

Anonyme, Enjambée de la sainte famille des Thuileries à Montmidy, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3929.

Par sa référence à la sainte famille, la caricature rappelait déjà la déclaration de bâtardise de Louis XVI et du dauphin, dont on a parlé, qui avait enclenché la dynamique de Varennes, dès la fin mars, en usant également d’une comparaison avec la sainte famille. En enjambant, Marie-Antoinette découvre ses parties intimes à tous ceux qui se trouvent sous  elle, notamment le cardinal de Rohan, et elle révèle que dans les mêmes circonstances légères que sont nés ses enfants. 

Montmédy, ou Montmidy comme on l’appelait aussi, est présenté de manière énigmatique, sous forme de rébus avec un mont et une horloge indiquant midi, pour laisser croire que c’était la destination réelle, celle qu’on avait voulu cacher, et non pas Metz. Mais pourquoi avoir choisi Montmédy pour la réécriture de l’histoire ? Probablement parce qu’on l’appelait aussi le mont maudit, que la ville se situait dans le duché de Carignan, possession de la princesse de Lamballe par son mariage, et qu’on pouvait la représenter dans les rébus comme un mont consistant en un amas de rochers, synonyme d’impuissance2. Montmédy, c’était donc une manière détournée d’épiloguer sur les relations saphiques de la reine qui visaient à souligner l’impuissance du roi. Celui-ci est à cheval sur la reine et déclare : “Je vais où l’on me mène.” 

Mais si Marie-Antoinette est présentée comme l’organisatrice apparente du voyage, il y a une organisatrice cachée : Catherine II, dont on a vu que Louis XVI voulait la rendre responsable de Varennes dans la version réécrite de l’aventure au retour à Paris. C’est également par rapport à Catherine II et aux Amours du chevalier de Faublas, comme on l’a vu, que l’étape de Sainte-Ménéhould avait été ajoutée au récit. Ce qui désigne Catherine II dans notre caricature, c’est la caricature qui l’avait précédée : L’Enjambée impériale, montrant la tsarine enjambant, comme le fait Marie-Antoinette, la distance entre la Russie et l’Empire ottoman.  Or Annie Duprat a démontré, à partir d’un article du Courrier des 83 départements du 2 juin 1791 évoquant cette caricature, que la version Catherine II est antérieure à la version Marie-Antoinette3. On remarque par ailleurs que Catherine II et Marie-Antoinette ont le même sceptre, se terminant par une fleur de lys, mais que celui de Marie-Antoinette est brisé. On lit, à côté de la fleur de lys tombant : “Je me charge de tout”. Il est fort probable que cela indique que la tsarine avait feint de soutenir Marie-Antoinette dans le simple but de l’éloigner, ainsi que le roi, des Tuileries, mais que son véritable but était de porter David au pouvoir en profitant de leur absence4.

Le rocher de l’impuissance de Montmédy est soutenu par l’abbé Maury qui dit : “Si le coup manque nous sommes f…” et par Cazalès  député royaliste dont la famille devait tout aux capitouls qui dit, quant à lui : “Si le pas manque j’abandonne tout”. A côté d’eux, Mirabeau-Tonneau patiente en buvant un verre de vin en expliquant : “Je me repose sur elle à votre santé”. Ils représentent en effet ce qui rendait Louis XVI impuissant : le catholicisme, la royauté et des officiers plus soucieux de s’enivrer que de combattre.

Sous Marie-Antoinette, on voit la comtesse de La Motte exhibant un collier de diamants et expliquant : “Ce que je montre en fait assez connaître”. Elle est enlacée par le cardinal de Rohan qui commente : “Je m’en tiens à La Motte”. A côté se trouve le duc de Coigny, que l’on prêtait comme amant à la reine et prétend : “Si je la montais elle sauterait le pas.”

Sur un autre rocher, tout à gauche, on remarque aussi un homme et une femme cherchant à attirer l’attention. L’homme tient une bourse et dit : “Mr et Mde, Courage je me charge des frais”. Leur identité n’est pas très claire.

La présence de ces personnages indique que Louis XVI comptait poursuivre avec le plan initial pour discréditer Marie-Antoinette : la faire accuser d’envoyer les diamants de la couronne à l’étranger tout d’abord. Le 26 mai précédent, l’Assemblée avait décidé de procéder à un inventaire du Garde-Meuble royal et des joyaux de la couronne qu’il conservait et, dès le matin du 22 juin, Charles de Lameth avait demandé des éclaircissements sur la situation de cet inventaire des joyaux et exigeait qu’on aille vérifier s’ils étaient encore présents. Il cherchait à incriminer Thierry de Ville d’Avray, le premier valet de chambre du roi, sans doute parce qu’il voulait protéger la reine5.

La présence de Coigny interroge. Le plan initial était apparemment de compromettre Fersen, en tant que père du dauphin, au cours du voyage. Ce qui explique pourquoi le Suédois, qui avait été prévenu, s’est soudainement enfui à Bondy. Fersen n’était plus là, mais Louis XVI n’avait vraisemblablement pas renoncé à l’idée d’incriminer la reine pour adultère. On remarque qu’elle donne la main à sa fille et là réside peut-être la clef de la présence de Coigny, à qui l’on avait parfois prêté la paternité de Madame Royale. En fait, Louis XVI cherchait probablement à se couvrir. On a vu qu’en 1788, Marie-Antoinette avait récupéré la véritable fille qu’elle avait eue du roi, introduite à la cour sous le nom d’Ernestine Lambriquet. La fille de la reine et Madame Royale, fille du roi et de Marie-Philippine Lambriquet cohabitaient donc. Et comme elles avaient toutes les deux le même père, il est fort probable qu’elles ressemblaient toutes les deux à Louis XVI. Or Coigny aussi avait une certaine ressemblance avec Louis XVI, le nez particulièrement, ce qui en faisait le candidat parfait pour le transformer en amant de la reine et expliquer que les deux filles ressemblaient à Louis XVI en dépit de l’adultère. Bref, Louis XVI cherchait à transformer son propre adultère, avec une Marie-Philippine Lambriquet ressemblant à Marie-Antoinette, en adultère de Marie-Antoinette avec un Coigny lui ressemblant. Il avait fait lui-même un enfant à une autre femme mais seulement parce que la reine le trompait avec Coigny. 

Les cochons de la luxure et de l’adultère

Un autre élément me semble aller dans ce sens. C’est la présence incongrue d’un homme inconnu dans les caricatures de La famille des cochons ramenée dans l’étable. On a pris l’habitude de n’en rien dire ou de supposer qu’il s’agissait du comte de Provence. Mais tout le monde avait bien constaté que le comte de Provence avait fui, pourquoi serait-il représenté revenant aux Tuileries ?  Et sans sa femme encore ! En fait, même si Annie Duprat a produit de très jolies pages sur la symbolique du cochon, je pense qu’elle est passée à côté de l’essentiel. Le véritable animal néfaste, celui qui ravage les récoltes, c’est le sanglier, comme le sanglier de Calydon tué par Méléagre. Le cochon, comme il l’est toujours aujourd’hui, est l’animal de la luxure et sa présence était amplement justifiée dans le contexte de Varennes, épisode qui prend racine dans le pamphlet du 20 mars et la dénonciation des bâtardises

L’explication du comte de Provence tient d’autant moins que la seconde version, extraite de Histoire des caricatures de la révolte des Français de Boyer de Nîmes, date de 1792. Elle a été modifiée mais pas pour retirer l’inconnu, non, pour rendre la caricature encore plus lubrique en dénudant la poitrine de la reine.

Anonyme, La Famille des cochons ramenée dans l’étable, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, Hennin 11003.
Anonyme, [La famille des cochons ramenée dans l’étable], estampe coloriée, 1792, BNF/Gallica, De Vinck 3986.

Cet inconnu est apparemment une synthèse de Fersen et Coigny, que Madame Élisabeth regarde étrangement en semblant également se demander ce qu’il fait là. La famille des cochons, c’est celle qui se vautre dans la fange de l’adultère et c’est ce qui aurait dû contribuer à faire imploser la monarchie en juin 1791. 

Le retour du cocu imbécile

Une autre caricature a cherché à attirer l’attention sur Montmédy comme destination secrète.

Anonyme, Hé hu ! da da !, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3930.

Elle visait manifestement à déjouer la présentation de Louis XVI en garçon-perruquier parce qu’il est présenté ici comme celui que l’on cherche à mettre en avant malgré lui. 

Juché sur un cerf à roulettes, symbole du cocu, Marie-Antoinette le pousse vers Montmédy en ayant pris soin de lui donner un tambour et de remplacer la queue du cerf par des plumes de paon pour qu’il concentre l’attention sur lui. Mais ce cocu qui est en train de perdre sa couronne correspond assez mal à l’idée que l’on se fait de l’image du stratège qui aurait élaboré ce plan de fuite. Bref, la caricature montrait qu’on le rendait responsable bien malgré lui et contre toute vraisemblance. 

La caricature du Promenoir royal ou la fuite en empire va dans le même sens. 

Anonyme, Le Promenoir royal ou la fuitte en empire : pauvres enfants vous vous êtes brûlés à la chandelle, estampe coloriée, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3984.

Le roi part à nouveau parce qu’on l’y contraint. Il est représenté en enfant apprenant à marcher, dans un déambulateur, et tiré par Marie-Antoinette par une lisière. Le dauphin qui, lui, sait marcher, le tire également. Il occupe presque déjà la place du roi. En effet, on a donné à Louis XVI un jouet avec un moulin, en référence à la folie de Don Quichotte et au fait qu’on pensait alors à destituer le roi pour folie. La “Fuite en Empire” est un décalque de la “Fuite en Egypte” et fait donc à nouveau référence à la sainte famille et aux adultères qu’elle présuppose. Madame Royale est d’ailleurs représentée en rose, couleur qui renvoie habituellement à la sexualité et à l’adultère. L’estampe porte le commentaire : “Pauvres enfants, vous vous êtes brûlés à la chandelle” et on peut supposer qu’elle s’adresse aussi à ce Louis XVI/enfant. Selon le Dictionnaire de l’Académie française, l’expression “un homme vient se brûler à la chandelle” veut dire : “qu’il se confie à ceux dont il devrait se défier, qu’il cherche un asile dans le lieu où il y a le plus de danger pour lui.” Ici, la personne dont il faut se défier est Marie-Antoinette et l’asile est l’Autriche. La caricature présuppose donc que c’est Marie-Antoinette qui mentait à propos de Montmédy et que sa véritable intention était d’entraîner le roi à l’étranger. Il est assez curieux qu’un garde national pousse le roi et apparaisse ainsi comme le complice de Marie-Antoinette alors que c’est la garde nationale qui avait désarmé les chevaliers du poignard au mois de février précédent. Cela pouvait néanmoins montrer que, suite à cet échec, Marie-Antoinette avait pris des mesures pour la corrompre et gagner ainsi assez d’ascendant pour envisager d’organiser un départ vers l’Autriche et la destitution du roi. 

  1. Annie Duprat, Les rois de papier. La caricature de Henri III à Louis XVI, Paris, Belin, 2002, p. 145. []
  2. Sur Montmédy au XVIIIe siècle, voir Augustin Calmet, Notice de la Lorraine, Nancy, 1756, t. I, p. 902. []
  3. Annie Duprat, “La caricature, un objet d’histoire ? Après le 7 janvier 2015”Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [Online], 157 | 2023, Online since 21 September 2023, connection on 02 August 2026. URL: http://journals.openedition.org/chrhc/22188; DOI: https://doi.org/10.4000/chrhc.22188. []
  4. Le problème de David, c’est que tout le monde voulait l’instrumentaliser, comme on avait pu le voir avec le comte d’Artois. C’est certainement ce qui le rendait réticent au fait de prendre le pouvoir. En montrant que Catherine II voulait en faire un roi à la solde de la Russie, comme elle l’avait fait en Pologne, il ne restait plus que l’option d’opter pour la République, ce qui était le véritable vœu de Louis XVI et David. []
  5. Lameth Charles Malo, comte de. Motion sur la vérification de l’identité de plusieurs objets précieux, notamment des diamants, lors de la séance du 22 juin 1791. In: Tome XXVII – Du 6 juin au 5 juillet 1791. p. 398.www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1887_num_27_1_11383_t1_0398_0000_6 []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (2 août 2026). La réécriture de Varennes par Louis XVI : la stratégie de Montmédy. À travers champs. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ned


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