Varennes : le vrai plan militaire de Louis XVI dévoilé partiellement par les caricatures

Au moment de Varennes, Louis XVI avait un plan à lui, comportant un important volet militaire, qui n’a pas pu se réaliser car en réalité, il a été enlevé1. Il avait prévu de mettre en scène son enlèvement par les Autrichiens pour Metz. Aujourd’hui, il est possible de compléter cette étude en rendant également compte des sources d’inspiration de Louis XVI. 

Le plan de Varennes s’inscrivait grandement dans la trame écrite à partir du complot de Rouen de 1790. Un manifeste ultra-conservateur et aux revendications ridicules directement inspirées de la correspondance de Marie-Antoinette, dans la lignée de la Ligue et de la Déclaration de Monsieur de La Châtre aux habitants de Bourges de 1589, devait paraître dans tous les papiers publics et être attribué aux Autrichiens usurpant le nom de Louis XVI. Ce manifeste, c’était la Déclaration du roi, adressée à tous les Français, à sa sortie de Paris. Le comte de Provence ayant réussi à en obtenir une version manuscrite de la part de son frère, il l’a piégé et a réussi à faire croire qu’il y exprimait réellement sa volonté, ce qui a fait tomber la thèse, qui devait être soutenue, de l’enlèvement du roi. Pendant ce temps, les Autrichiens et leurs alliés devaient procéder à un siège de Metz, rappelant celui de Charles Quint qui avait été longuement évoqué dans le texte orléaniste L’Education de Henri IV l’année précédente. Louis XVI se serait retrouvé prisonnier à Metz, ce qui aurait expliqué par quels moyens le manifeste lui avait été usurpé. Cependant, le plan d’invasion devait finalement tourner au fiasco, manifestement en raison de dissensions mises en scène entre les alliés, sur le modèle du plan d’invasion du duc de Marlborough par la Moselle qui avait échoué face au maréchal de Villars en 17052.  Une lettre d’Esprit Fléchier, l’évêque de Nîmes, à l’archevêque de Saragosse le 15 juillet 1705, rappelle également que cette invasion ratée avait eu lieu en même temps que l’on mettait au jour une conspiration protestante, dont les chefs furent arrêtés et punis3. Et c’est également ce qui devait se passer mais avec la révélation d’une conspiration autrichienne cette fois, orchestrée par la reine enlevant le roi, avec la complicité de Fersen, usurpant son nom et envoyant les diamants de la couronne à l’étranger. Ces circonstances devaient assurer le succès de la Révolution et surtout de la république, aidée par David volant également au secours de Louis XVI, son demi-frère. La Révolution devait surtout se propager en Europe en profitant des brouilles entre les alliés. 

Varennes : des plans concurrents

Au retour à Paris, la priorité du roi a été de dissimuler le plan initial, parce qu’il voulait se laisser la possibilité de pouvoir le réaliser plus tardivement, et aussi pour ne pas compromettre les nombreux alliés qui y étaient impliqués. Néanmoins, certaines caricatures ont voulu mettre en avant ce projet avorté du roi. C’est le cas notamment de Trait de l’histoire de France du 21 au 25 juin 1791 ou la Métamorphose, une gravure complexe, que l’on a du mal à analyser faute de connaître l’existence des plans concurrents qui ont mené à Varennes. 

Anonyme, Trait de l’histoire de France du 21 au 25 juin 1791 ou la métamorphose, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3931.

On y voit tout d’abord Louis XVI en Silène, en référence à une réputation d’ivrognerie qui a plusieurs origines : son identification à Bacchus consolant Ariane (la révolution) abandonnée, d’une part, et sa mention, maintes fois répétée dans sa correspondance amoureuse, de l’ivresse que lui procurait sa maîtresse. Les pamphlets indiquent aussi fréquemment que Marie-Antoinette l’enivrait pour le mener à sa guise, version plus largement diffusable de la fable, également diffusée par les pamphlets, consistant à raconter qu’elle le masturbait pour parvenir aux mêmes fins. L’ivresse conduisait à une folie temporaire, alors que celle que causait la masturbation était réputée irrémédiable. Cette seconde version est toutefois présente ici aussi puisque Louis XVI/Silène a la main sur une énorme racine phallique, au niveau de son entrejambe, mais qui se termine par des cornes pour insinuer également son cocufiage. C’est l’ivresse qui est toutefois mise en avant puisque le roi est juché sur un autre ivrogne, le vicomte de Mirabeau dit Mirabeau-Tonneau, le frère cadet du grand Mirabeau, empoisonné au mois d’avril comme on a vu. Mirabeau-Tonneau était royaliste quand son frère était passé pour un grand révolutionnaire. Et je pense que sa présence ici, que l’on a généralement du mal à expliquer, est importante pour saisir le sens de la gravure. En effet, Varennes, comme on l’a vu, prend place dans un contexte marqué par les relations entre Louis XVI et son demi-frère aîné, David. Le roi avait manifesté son désir d’abdiquer en faveur de David, ce qui aurait été la véritable cause de son enlèvement par Marie-Antoinette au moment de Varennes. La reine aurait voulu que Louis XVI abdique en faveur de son fils, pas de David. La reprise de Castor et Pollux à partir du 14 juin, par le compositeur orléaniste Candeille, avait déjà rejoué les rapport entre Louis XVI et son frère, on en a parlé.

Les deux Mirabeau étaient les miroirs de Louis XVI, forcé d’être royaliste parce que roi, et de David, le révolutionnaire. En enlevant Louis XVI, Marie-Antoinette tuait à nouveau le frère révolutionnaire, il ne restait que le frère royaliste, sur lequel Louis XVI était monté. Mais Mirabeau-Tonneau lui-même est montré en train de “rendre les derniers soupirs”, parce que le plan de Louis XVI de s’appuyer sur les émigrés, soutenus par Mirabeau-Tonneau, pour son faux enlèvement, avait échoué. C’est ce que montre la gravure. Louis XVI veut aller dans une direction, vers la droite; l’avenir, mais il est entraîné de l’autre côté par Marie-Antoinette. 

L’échec de ce plan est marqué par le mauvais Génie du roi qui “lui fait voir dans un miroir la route qu’il désire parcourir, mais opposée à celle qu’il voulait prendre.” Or on voit sur ce miroir l’aigle bicéphale autrichien. Et en effet, Louis XVI voulait que son départ passe pour un enlèvement par les Autrichiens pour l’emmener à Metz. Or il a réellement été enlevé mais la destination première était apparemment le château d’Augeard, secrétaire des commandements de Marie-Antoinette, à Buzancy4. La formule inscrite en commentaire est volontairement ambiguë parce que le roi voulait feindre d’être enlevé par l’Autriche, pas être réellement enlevé par l’Autriche. La route qu’il désire parcourir est donc opposée à celle qu’il voulait prendre, même si c’est la même route, celle de l’Autriche.

Un petit génie, regardant du côté de Marie-Antoinette, est en train d’enlever sa couronne au roi. Il symbolise manifestement le dauphin, le plan prêté aux Autrichiens étant de forcer Louis XVI à abdiquer en faveur du dauphin. Pour cela, ils voulaient l’accuser de folie. Et on voit en effet Marie-Antoinette guider le char de l’autre côté en tenant une marotte en guise de fouet. 

La gravure présente en fait différentes formes de la folie : celle incarnée par Silène, une folie maîtrisée, visant à rompre avec l’ordre établi mais avec un dessein bien déterminé, et la folie qui serait une perte complète de la raison, celle qu’agite Marie-Antoinette. Les “oiseaux de nuit”, manifestement des chouettes, qui essayent d’entraîner Silène du côté de Marie-Antoinette opposent la sagesse de Minerve, identifiée à Marie-Antoinette, à la folie de Silène. 

La vrais coursiers de Marie-Antoinette sont des écrevisses qui “la font reculer et la ramènent au point de départ”. L’objectif était en effet d’en finir avec la Révolution, de l’annuler, mais le guide qu’elle met en avant,  qu’elle aiguillonne avec sa marotte, “comme un écureuil enfermé dans sa cage, court à toute bride et se retrouve toujours au même point”. On peut comprendre qu’elle prétend accepter la Révolution, qu’elle prend pour “guide”, mais qu’elle l’empêche en même temps sciemment d’avancer concrètement pour mieux pouvoir la discréditer. Ainsi devenue odieuse, cette révolution dégénérée, comme le cavalier dans sa cage d’écureuil faisant de vains efforts, met l’alarme et sonne le tocsin. La Révolution n’apparaît plus que comme un désordre sans but auquel il faut mettre fin. Elle devient l’expression de la folie de Louis XVI qu’il faut donc écarter du pouvoir. 

La gravure présente l’intérêt de mettre en évidence l’opposition de deux plans au moment de Varennes, celui du roi et celui de la reine, et c’est probablement de là que vient le titre alternatif : La Métamorphose, pour signifier que le plan de Louis XVI s’est métamorphosé en plan de Marie-Antoinette. Cependant, la caricature occulte l’existence d’un troisième plan, celui du comte de Provence, qui a été le véritable responsable de l’échec de celui de Louis XVI.  Louis Reybaud nous dit que l’artiste est Anglais “et que sa caricature a été publiée à Londres5“. Ceci pourrait expliquer cela. En faisant croire que c’est l’Autriche qui avait fait échouer Louis XVI, l’Angleterre se dégageait de toute responsabilité, même si elle avait soutenu le comte de Provence. 

Le plan militaire du roi

Sur fond de château de Worms et de citadelle de Landau, la caricature présente l’annonce de l’arrestation de Louis XVI au prince de Condé et à ses troupes. Le prince et Mirabeau-Tonneau y sont figurés en Don Quichotte et Sancho Panza. Habituellement, c’est plutôt Louis XVI que l’on caricaturait en Don Quichotte, comme on l’a déjà vu. Les deux personnages apparaissent donc comme les complices du roi. Cela paraît d’autant plus clair que Condé porte une couronne et qu’il a également emprunté le nez de Louis XVI. Il rappelle le d’Estaing du Destin molestant l’Angleterre.

Anonyme, Marche du Don Quichotte moderne pour la deffence du moulin des abus, estampe coloriée, BNF/Gallica, De Vinck 3972.

Ils sont représentés devant ce qui est dénommé le “moulin des abus”. Il est en effet chargé de blasons et de couronnes. On comprend qu’il symbolise l’aristocratie et le titre nous dit qu’il est censé en assurer la défense. Or Don Quichotte combat les moulins à vent. Ce moulin est activé par un pet de la Folie, la folie étant que Condé combat en réalité ce qu’il prétend défendre. Notons que le moulin est surmonté d’une girouette en forme de buste de Louis XVI pour indiquer sa mobilité politique. Il soutient la Révolution, mais aussi les émigrés quand ça l’arrange, c’est-à-dire quand ils combattent contre eux-mêmes. Il est présenté, sous le numéro 22, comme “L’Accapareur de 1788 et 1789”, ce qui confirme bien l’interprétation. Celui qui jouait les accapareurs, en organisant les pénuries de pain et de farine pour pousser à la révolte au début de la Révolution, s’appuyait désormais sur l’armée de Condé. 

Condé est accompagné de deux heiduques, rappelant les Hongrois qui ont lutté contre les Ottomans. Ils représentent l’opposition à Marie-Antoinette, parce que les Hongrois n’avaient pas l’air d’apprécier beaucoup plus que Joseph II celle qui était représentée en sultane. 

L’âne sur roulettes de Mirabeau est tiré par Klinglin et Heymann, ce dernier étant la cheville ouvrière du plan militaire de Louis XVI. Ils sont suivis d’une ribambelle d’autres faux contre-révolutionnaires, comme l’évêque de Spire et sa suite. 

La légende indique au numéro 7 un “Courrier extraordinaire envoyé de Mons”, or il est impossible de le trouver dans l’image. Mons, c’est là où se trouvait le comte de Provence et on suppose qu’il aurait voulu se joindre aux troupes du prince de Condé, comme le fait entendre la légende. Cependant, il ne le fait pas. Il ne les informe pas de son arrivée à Mons parce qu’ils n’ont tout simplement pas le même objectif. Le frère de Louis XVI savait qu’ils n’étaient que de faux contre-révolutionnaires. 

On trouve aussi un corps d’armée commandé par le prince de Lambesc, appelé “grand sabreur des Tuileries”, en rappel du rôle qu’il avait joué, en complicité avec Louis XVI, pour exciter la foule et accréditer l’idée d’un complot aristocratique à la veille de la prise de la Bastille. 

Les costumes de plusieurs personnages renvoient aux magistrats des anciens parlements : “la députation des parlements séante à Tournay” au numéro 6 et “le tambour maître battant la générale” au numéro 15. Ils semblent indiquer que ces anciens magistrats se sont rapidement recyclés en reprenant leur ancien rôle : celui de faux réactionnaires. La délégation du 6, en noir, et le tambour du 15, en rouge, encadrent également le défilé et rappellent le rôle de ces magistrats _ et du rouge et du noir _ dans l’accession au trône de Louis XVI. Ils font ainsi figure d’autre signature subtile, c’est bien Louis XVI qui est derrière tout ça. 

Ils constituent tous une armée misérable, une armée d’invalides (Heymann ou Klinglin a une fausse jambe de bois), parce que leur rôle est de partir à la guerre pour perdre contre les révolutionnaires. 

Enfin, au numéro 17, on trouve “un personnage plus qu’important en habit du matin” qui porte le costume de Jeannot et semble donc bien, à nouveau, renvoyer à Louis XVI. 

La Révolution européenne arrêtée et la guerre empêchée

Une caricature anglaise semble également, plus subtilement, faire allusion à ce plan. 

Anonyme, Malbrouke, estampe en couleur, 24 août 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3968.

Elle est parue assez tardivement, le 24 août 1791, chez S. W. Fores. On en connaît un dessin préparatoire par George Moutard Woodward conservé au Yale Center for British Art

On y voit cinq personnages dansant de joie sur l’air de Malbrouk s’en va-t’en guerre en apprenant par la presse la nouvelle de l’arrestation du roi à Varennes (On lit “Gazette. Le roi est arrêté à Varennes”. Un autre mot a été barré avant “arrêté” mais je n’arrive pas à le distinguer.). Ce qui est intéressant, c’est que ces personnages se donnent pour des aristocrates déguisés en révolutionnaires. Le premier dit : “Ôtez vos talons rouges”. La deuxième dit : “Ou avec le tiers état” insinuant, dans la suite du premier personnage, qu’elle n’en fait pas partie. C’est donc un peu l’inverse de l’estampe précédente dans laquelle les contre-révolutionnaires étaient en fait des révolutionnaires. 

Le troisième chante la chanson : “Ne sait quand reviendra”, le quatrième est le seul à s’exprimer en anglais : “Begar we have got him ton-tenne” et la dernière poursuit la chanson : “miron-ton-ton-ton”. Avec le personnage s’exprimant en anglais, le caricaturiste insinue non seulement qu’il y a de faux révolutionnaires, mais aussi qu’il y a des Anglais parmi, confirmant les ingérences anglaises qui étaient devenues une thématique importante depuis la prise de la Bastille.

Le personnage central, que Marina Bujoli identifie comme un postillon6, serait plus logiquement le courrier, celui qui a porté la nouvelle de l’arrestation. Il porte une coiffe qui tend vers le bonnet rouge à cocarde et qui semble être surmontée d’une branche de laurier. En tant que courrier, il répond à l’identification de Louis XVI en tant que postillon. Louis XVI a préparé la venue du courrier, comme le postillon, mais son plan a échoué et un autre a remporté la mise. Une fois de plus, il s’est retrouvé dans le rôle du souffleur de haras.

Il est flanqué d’une femme urinant et d’un homme en train de crotter qui témoignent de la même inversion. Louis XVI est redevenu le postillon, mais il a aussi retrouvé le rôle de Jeannot, celui qui reçoit le contenu du pot de chambre de Simon. La date de la publication n’a peut-être pas été choisie au hasard non plus. Le 24 août, c’est la Saint-Barthélemy et la chanson de Malbrouk parle surtout de la mort du héros. Il s’agirait donc d’un détournement de la Saint-Barthélemy rêvée par Louis XVI. On remarque qu’une des femmes porte une croix au cou, ce qui va aussi dans le sens de marquer une victoire catholique.

Mais le choix de la chanson de Malbrouk allait probablement au-delà de la seule célébration symbolique de la mort de Louis XVI. Elle était aussi une référence au plan militaire du roi, inspiré de celui du duc de Marlborough contre Villars comme on a vu plus haut. Si ce plan avait réussi, il aurait dû propager la Révolution en Europe et il en aurait probablement résulté une guerre, ce dont ne voulaient ni les aristocrates, ni l’Angleterre. Malbrouk/Louis XVI est parti en guerre mais il en est revenu, empêchant la guerre d’avoir lieu. Dès lors, il était naturel que l’échec de Louis XVI les remplisse d’allégresse. 

  1. Voir mon traitement de l’épisode de Varennes dans Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 373-385. []
  2. Voir Charles Sevin de Quincy, Histoire militaire du règne de Louis-le-Grand, roi de France, Paris, 1726, t. 4, p. 494. []
  3. Lettres de M. Flechier, evêque de Nismes, sur divers sujets, Lyon, 1711, p. 132-135. []
  4. Voir L’Intrigant, op cit. []
  5. Notice de Louis Reybaud dans Ernest Jaime et Nicolas Brazier, Musée de la caricature, Paris, 1838, t. II, planche 44 G., p. 3. []
  6. Marina Bujoli, Louis XVI dans les documents iconographiques et objets produits en Grande-Bretagne, une certaine image de la monarchie, de la France et des Français, ANRT, 2005, p. 247. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (1 août 2026). Varennes : le vrai plan militaire de Louis XVI dévoilé partiellement par les caricatures. À travers champs. Consulté le 12 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ncy


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