On l’a vu, les gravures inspirées par la prise de La Grenade en juillet 1779 ont été très nombreuses et se sont étalées dans le temps. C’est que les enjeux sont restés les mêmes tout au long de la guerre d’indépendance américaine : parvenir à une paix rapide qui laisse la victoire apparente à la France mais la victoire concrète aux Anglais, une issue que Louis XVI voulait absolument éviter. Il avait réussi à s’y soustraire en passant outre et en poursuivant la guerre après la prise de La Grenade mais plus le temps passait et plus la pression se faisait forte sur lui, surtout à mesure que Joseph II s’enhardissait à vouloir imposer ses vues pour clore la guerre.
Dans les suites de l’affaire de La Grenade, on s’amusa à faire passer Louis XVI pour un tyran alors qu’il s’enorgueillissait d’apporter la liberté à l’Amérique. C’est ce qu’on l’on comprend dans l’estampe Le Destin molestant les Anglais, souvent mentionnée mais rarement analysée ou mal analysée.

D’Estaing y est très clairement représenté sous les traits de Louis XVI en armure, et le titre s’accorde mal avec l’image et avec le commentaire qui en est donné, d’autant que tout le monde lui reprochait précisément de n’avoir pas molesté l’Angleterre dans l’affaire de La Grenade.
D’après le commentaire, on voit D’Estaing/Louis XVI donnant une palme à l’Amérique anglaise. En réalité, l’image est ambiguë : s’agit-il d’une palme ou de verges pour châtier l’Amérique ? On retrouvera la même ambiguïté, sans doute inspirée par cette gravure, dans L’Offrande de Mars pour le projet d’almanach de 1782. Le titre indiquant faisant état d’un D’Estaing qui moleste irait plus dans le sens de verges que d’une palme. En fait, ce que la caricature essaie de dire c’est qu’en refusant d’infliger une défaite à l’Angleterre lors de la prise de la Grenade, D’Estaing a condamné les Américains à subir plus longtemps la guerre, les a empêchés de jouir du commerce. Face à une Amérique qui brandit le bonnet de la Liberté, qu’elle conçoit surtout comme la liberté du commerce sur laquelle on la voit se prélasser, D’Estaing/Louis XVI n’a que des verges à offrir. La revendication de la liberté américaine par Louis XVI, représentée par la Renommée qui couronne l’Amérique, ne serait donc qu’un leurre et le destin qu’il lui prévoit, c’est celui des peuples de la Grande-Bretagne, représentés par un ours et deux renards muselés et enchaînés. Ce qui est intéressant, c’est que le choix de représenter les peuples de Grande-Bretagne sous forme d’ours et de renards s’oppose au choix qui avait été fait, dans la gravure Tu la voulu, de montrer l’Angleterre sous la forme d’un léopard. Le léopard était plutôt associé à la famille royale, en montrant d’autres animaux symbolisant les peuples, il y a la volonté de pointer vers une alliance de Louis XVI et de George III contre les peuples1. Je n’ai pas trouvé d’explication au choix spécifique de ces animaux, si ce n’est que le renard veut probablement désigner Charles James Fox, mais pourquoi y en a-t-il deux ? Louis XVI exercerait ainsi sa tyrannie sur les peuples de Grande-Bretagne via la corruption, ce qui ne faisait pas beaucoup de doute relativement à Fox.
Il est probable que la gravure a été publiée après les Gordon Riots de juin 1780, dont il paraissait assez clair qu’elles étaient allumées par la France. Non seulement Louis XVI n’avait pas voulu mettre fin à la guerre à La Grenade, mais il se permettait de vouloir provoquer la guerre civile sur le sol anglais. L’Angleterre avait dû recourir à la loi martiale et elle répugnait à ces mesures qui ternissaient son image de royaume de la liberté, il était donc urgent d’inverser la rhétorique2.
On ironisait aussi sur sa propension à faire publier quantité de libelles et de nouvelles, comme L’Avis important à la branche espagnole en 1774 ou Mémoires secrets à Londres, sur les presses de Grub Street, pour faire croire que tout venait d’Angleterre et qu’il n’y était mêlé en rien.
Cette caricature sur les nouvellistes anglais semble ainsi s’inspirer du Serment du Grütli de Fussli, commencé en 1779, qui représentait Louis XVI et ses deux frères comme unis vers le même but politique, quoi qu’ils en disent. Ici, on affirme que leurs véritables armes, ce sont les écrits et la guerre de l’information.

Cette caricature inspirera également A Meeting of Umbrellas en 1782, où on reconnaît plus clairement Louis XVI.
- On plonge vraiment là dans les racines de l’anticommunisme anglais avec cette stricte assimilation de la liberté des peuples à la liberté du commerce et à tout ce qui la restreindrait à de la tyrannie. [↩]
- Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 187-188. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (5 juin 2026). 1780 : déplacer l’accusation de tyrannie de l’Angleterre vers Louis XVI. À travers champs. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ckq