Au moment de la naissance du premier dauphin, en 1781, Charles-Nicolas Cochin proposa deux gravures de Louis XVI et Marie-Antoinette. Elles reprenaient des gravures réalisées en 1776 sur lesquelles Cochin n’a fait que rajouter un enfant.
Sa représentation de Marie-Antoinette se rapproche de la gravure qu’il avait réalisée sur la mort du dauphin. Comme elle, elle est saturée d’allégories qui renvoient un message contradictoire parce qu’elles mêlent tout et son contraire.

La reine est couronnée par les trois Grâces, entourée de l’Abondance, Minerve et la Bonté et d’autres Vertus. On remarque que Minerve la couronne de roses et qu’elle mêle les lys aux roses dans son autre main, ce qui renvoie à la sexualité et à l’adultère. Les roses qui tapissent le sol renvoient le même message. Quant à l’Abondance, elle déverse sa corne sur la France, mais qui est aux genoux de Marie-Antoinette. A côté, une femme avec un mouton peut symboliser l’Innocence (ce qui ne s’accorde pas bien avec les roses) mais dans cette position, elle renvoie plutôt à une France sacrifiée comme un agneau pascal.
Les vers qui l’accompagnent sont tout aussi ambigus :
“Les Grâces sur son front soutiennent la couronne ;
Minerve, un lys en main, la France à ses genoux,
Et toutes les Vertus environnant son trône,
Assurent à jamais à son auguste époux,
Le prix du bonheur qu’il nous donne.”
Ils oublient en effet de mentionner que Minerve tient aussi des roses, ce qui peut indiquer qu’il s’agit là d’un aspect sensible et surtout, ils n’hésitent pas à évoquer la position humiliante de la France, aux genoux de la reine. La conclusion précisant que le pouvoir du roi dérive des vertus douteuses de sa femme n’est guère plus reluisante.
Cependant, la critique de Marie-Antoinette ne s’accompagne pas d’une glorification de Louis XVI.
Il y est représenté couronné de lauriers, entre Minerve et la Justice. Deux Amours, avec une branche de feuilles de chêne et une branche d’olivier, portent la couronne royale au-dessus de lui. S’ils sont deux à tenir la couronne, c’est que Cochin ne voulait pas oublier celui qui était le concurrent de Louis XVI pour celle-ci : Jacques-Louis David.

La Justice paraît embarrassée de sa balance et de son glaive pendant qu’elle écrase (ou qu’elle s’appuie), sur le Vice ou la Fraude avec son masque. Minerve tient une corne d’Abondance dont elle retient les fruits. Aux pieds du roi, devant cette Abondance qui ne vient pas, la France accueille un peuple désespéré et se tourne vers le roi comme pour lui demander d’agir. Mais il l’ignore. On retrouve là la critique formulée dans une autre gravure de Cochin, qui reprochait au roi d’avoir organisé des pénuries de farines pour attiser la révolte dans la guerre des Farines.
Les vers qui l’accompagnent sont les suivants :
“L’Abondance et les Arts, les Talents, la Justice,
Refleurissent enfin par ses soins généreux,
Restaurateur des Lois, il foule au pieds le Vice,
Et sourit à l’aspect de tout un peuple heureux.”
On remarque surtout qu’ils ne s’appliquent en rien à l’illustration puisqu’il n’y a nulle trace des Arts et des Talents, que l’Abondance est pingre et la Justice embarrassée. En outre, ce n’est pas le roi qui foule le Vice et le peuple semble rien moins qu’heureux.
Dans les versions 1781 des gravures, on remarque que l’enfant est nu mais décoré de l’ordre du Saint-Esprit ce qui, comme dans l’anecdote sur Louis XIII et la Fête des Bonnes Gens, insinue qu’il est l’œuvre du Saint-Esprit.
Chez Marie-Antoinette, il échange un regard avec la femme au mouton, comme si elle était sa véritable mère. Cochin peut en effet l’utiliser comme représentation de la maîtresse du roi puisque c’est elle qui s’occupe de l’agneau/Louis XVI sacrifié par son mariage autrichien.

Les vers sont devenus :
“O Reine, quel présent vous faites à la France !
Ce rejeton des lys, (les Dieux l’ont arrêté,)
Aura de votre cœur la tendre bienfaisance,
Et du roi, votre époux, la mâle intégrité.”
Ce qui est étrange, c’est qu’on se demande pourquoi la reine a besoin d’un arrêté des Dieux, donc de Louis XVI/Jupiter, pour faire bénéficier son enfant de bienfaisance. D’autre part, l’enfant hérite de Louis XVI la “mâle intégrité”, ce qui montre que le roi n’était définitivement pas impuissant comme il avait voulu le laisser penser, mais de la reine, il n’hérite rien. Tout cela laisse entendre que le dauphin n’était pas son fils, mais l’enfant que le roi avait fait à sa maîtresse.
Sur la gravure du roi, l’enfant est présenté comme donné à la France par une femme du peuple. L’air interrogateur de la France se justifie donc à nouveau : que doit-elle faire de cet enfant qui n’est pas le fils de Marie-Antoinette ?

Les vers deviennent :
“Peuple, de ton bonheur vois le précieux gage !
Minerve lui promet de sublimes destins.
Par ce dauphin naissant, la France te présage,
Ainsi que par Louis, les jour les plus sereins.”
Encore une fois, la reine est exclue, il n’est question que du peuple, du Minerve, du roi et de la France. Or on a vu sur la gravure de Marie-Antoinette que celle-ci ne se confondait pas avec la reine. Cochin voulait donc bien insister sur l’affaire de l’échange du dauphin. Entre 1776 et 1781, il trouvait que la situation n’avait fait qu’empirer. En ne parvenant pas à sortir de son mariage autrichien, Louis XVI ne pouvait pas être l’homme de la situation en tant que roi et il jugeait que plus il combattait, plus il s’enferrait.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (20 mai 2026). De 1776 à la naissance du dauphin, Louis XVI s’enferre pour Charles-Nicolas Cochin. À travers champs. Consulté le 13 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/168z8