La mort du dauphin ou l’apparence de la Saxe victorieuse : rumeurs sur la bâtardise du futur Louis XVI

Comme on a eu l’occasion de le voir, le règlement de l’héritage  dynastique du dauphin, père de Louis XVI, s’était fait en faveur de la Saxe dans le courant de l’année 1766, effaçant ainsi la maîtresse du prince. C’est ce dont semble rendre compte une gravure de la fin de l’année 1766 par Schenau, un dessinateur saxon, et Claude Antoine Littret de Montigny. Elle est dédiée à Marie-Josèphe de Saxe. Cependant, le sens à lui donner n’est peut-être pas aussi simple qu’il n’y paraît. 

Johann Eleazar Zeizig dit Schenau, Claude Antoine Littret de Montigny, Apothéose de feu Mgr le dauphin, estampe, 1766, Château de Versailles.

On y voit la France donnant le portrait du dauphin à la Religion. Une troisième figure, masculine, est désignée différemment selon les journaux qui en rendent compte. Pour L’Année littéraire, il s’agit du “Père-Eternel qui tend les bras pour recevoir ce vertueux prince”, pour le Journal historique sur les matières du tems, le Journal politique ou le Mercure de France, c’est l’Eternité1

La couronne d’étoiles qui couronne le personnage, et que l’on retrouve sur l’Allégorie de la mort du dauphin de Lagrenée, semblerait aller dans le sens de l’Eternité. Cependant, dans l’iconographie du dauphin, elle paraît surtout être une couronne catholique qui s’oppose à la couronne lisse de l’Immortalité. En parlant de “Père-Eternel”, L’Année littéraire veut certainement dire que c’est Louis XV qui préside à l’arrangement. Et l’Eternité serait moins une continuité dans le temps qu’un éternel retour, symbolisé par la couronne ouroboros à ses côtés, le serpent qui se mord la queue, que Lagrenée le jeune reprendra pour son Allégorie sur le Museum. La question est donc de savoir qu’est-ce qui est au coeur de cet éternel retour ? Qu’est-ce qui revient ? 

Tout d’abord, il semble que ce qui revient ne plaise guère à la France. L’Année littéraire nous dit qu’elle est “en pleurs”, elle paraît surtout contrariée et réticente à l’idée de donner un portrait que la Religion semble lui arracher. 

L’Année littéraire insiste également sur le fait que”la ressemblance de feu Mgr le dauphin est parfaite”, allusion déguisée et ironique à la gravure de Le Barbier qui représentait le dauphin sous les traits d’un magistrat. Il s’agit donc bien de cette affaire de succession dynastique du dauphin. 

Derrière la Religion, on voit également deux groupes d’anges, répartis en trois et en deux. Ces questions de nombre d’enfants sont compliquées, on l’a déjà vu. Les trois anges pourraient être les trois garçons encore vivants de Marie-Josèphe de Saxe, comme chez Lagrenée, et les deux autres anges, les enfants vivants de la maîtresse du dauphin, Marie-Aurore, devenue de Saxe, et un garçon qu’il faudra venir à identifier. Tous sont passés du côté de la Religion, représentant Marie-Josèphe de Saxe comme sur le Mausolée de Sens, mais pas tous au même niveau, le groupe de trois anges surplombant celui des deux autres. 

On remarque surtout deux génies au premier plan. qui ont tous les deux un flambeau qui s’éteint. Le Journal historique nous dit que c’est l’Hymen qui est appuyé sur une urne au fond, tandis qu’au-devant, un génie s’appuie sur les armes du dauphin en pleurant. En réalité, c’est celui qui est près de l’urne qui pleure, tandis que celui qui s’appuie sur les armes du dauphin paraît fâché de devoir éteindre son flambeau. Bref, il y en a un qui pleure son père sur l’urne et un autre, le nouveau dauphin, qui est fâché de se rendre compte que le flambeau s’éteint entre son père et sa mère. La situation semble inversée par rapport à celle du Mausolée de Sens : l’Hymen désigne le fils du dauphin et de sa maîtresse, et le génie devenu dauphin, c’est le futur Louis XVI. Ce qui le confirme, c’est qu’on le retrouvera dans la même attitude, en page, dans le Du Guesclin de Brenet en 1777

Et c’est sans doute là que se situe la question de l’éternel retour, dans le flambeau que le nouveau dauphin éteint rageusement. Tout en prétendant servir les intérêts de la Saxe et du catholicisme, la gravure sous-entend en fait que le nouveau dauphin est issu d’un adultère. Elle promeut donc en réalité les prétentions du fils adultérin du dauphin, qui serait le seul véritable héritier Bourbon. Le nouveau dauphin, comme Louis XV, serait un bâtard étranger, c’est pourquoi il éteint le flambeau rageusement, en apprenant que son père n’est pas son père, et c’est pourquoi la France est contrariée. La gravure devait surtout passer pour être une commande de Louis XV, apparaissant en “Père-Eternel”, à travers l’ajout de vers attribués à Voltaire, qui était au service de Louis XV : “Connu par ses vertus plus que par ses travaux, il sut penser en sage et mourut en héros.”. Cette rumeur sur la bâtardise du futur Louis XVI, déjà esquissée dans la gravure de Cochin et Demarteau, explique pourquoi, une fois devenu roi, il éprouva le besoin de réaffirmer sa filiation avec Henri IV et avec son père, le dauphin

  1. L’Année littéraire, 1767, p. 118-119, Journal historique sur les matières du tems, janvier 1767, p. 118-119, Journal politique, janvier 1767, p. 49, Mercure de France, février 1767, p. 166. []

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Aurore Chéry (27 mars 2026). La mort du dauphin ou l’apparence de la Saxe victorieuse : rumeurs sur la bâtardise du futur Louis XVI. À travers champs. Consulté le 25 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/15ypf


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