La nuit du 4 août 1789 est apparue comme un mouvement spontané. Face à l’inquiétude exprimée par les députés devant la Grande Peur qui menaçait les propriétés, le vicomte de Noailles résolut d’agir et de dire que la constitution ne règlerait rien, que ce n’était pas les attentes des communautés et que ce n’était pas la priorité. Il rappelle que ces communautés ont demandé : “que les droits d’aides fussent supprimés ; qu’il n’y eût plus de subdélégués ; que les droits seigneuriaux fussent allégés ou échangés1.” Il propose en conséquence d’en finir avec les privilèges et que l’impôt soit payé par tous. Le duc d’Aiguillon lui emboîta le pas ainsi qu’un certain nombre d’autres députés de la noblesse et du clergé.
En gros, il s’agissait d’un ultimatum : vous voulez absolument sauver la propriété, il n’en restera rien si vous attendez que la révolte se calme d’elle-même, il faut donc se saisir du problème et accepter de faire un certain nombre de sacrifices si on considère que c’est la propriété qui prime. Tout cela avait été concerté préalablement et, comme pour le 14 juillet, le roi voulait manifestement en faire porter la responsabilité au duc d’Orléans. Louis XVI devait paraître totalement étranger à ce mouvement et c’est “un membre de la noblesse de Sens” qui a voté “pour qu’une députation soit adressée au roi, à l’effet de lui porter l’hommage des sacrifices dont ses vertus ont inspiré l’idée, et fourni l’occasion à la nation2.” Et cela aussi, c’était prévu. Sens, c’était un moyen de signer le coup : il provenait de ceux qui se réclamaient du dauphin père de Louis XVI, c’est-à-dire de David et des orléanistes.
Cependant Lally-Tollendal, qui n’aimait pas Louis XVI, ne l’entendait pas de cette oreille. Il voulait rendre à César ce qui lui appartenait. Il savait très bien que la manœuvre venait du roi et non du duc d’Orléans. Aussi, il fit un discours pour faire valoir tout ce que la Révolution devait au roi, le présenter comme l’un de ses principaux artisans et lui faire décerner le titre de : “Restaurateur de la liberté française3“.
Deux gravures rendirent compte des effets de la déclaration de Lally-Tollendal, toutes deux intitulées Le Restaurateur embarrassé.
Anonyme, Le Restaurateur embarrassé, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2772.
Anonyme, Le Restaurateur embarrassé, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2771.
Les deux estampes présentent l’intérieur d’une auberge dans laquelle le restaurateur de dos, renvoyant à Louis XVI, met une poêle sur le feu. Pendant ce temps, le clergé attise le feu avec un soufflet et la noblesse d’épée verse de l’huile dans la poêle. Leur geste semble être motivé par le surgissement du peuple en armes à l’une des portes de l’auberge.
Sur la première, on voit un magistrat entrer par une autre porte. Il reste bouche bée devant la scène, Sur la deuxième, ce magistrat est accompagné d’un député du tiers état, qui semble également surpris. C’est qu’en effet, en abolissant les privilèges, la nuit du 4 août avait porté un rude coup à la justice. Comme l’écrit notamment Camille Desmoulins dans le Discours de la lanterne aux Parisiens: “C’est cette nuit enfin que la justice a chassé de son temple tous les vendeurs, pour écouter gratuitement le pauvre, l’innocent, et l’opprimé ; cette nuit qu’elle a détruit, et le tableau, et la députation, et l’ordre des Avocats, cet ordre accapareur de toutes les causes, exerçant le monopole de la parole, prétendant exploiter exclusivement toutes les querelles du royaume (p. 7-8.).” Or Desmoulins lui-même, comme nombre de députés, était avocat. En d’autres termes, il y avait un vrai manque à gagner pour la noblesse de robe et la bourgeoisie, pour les commerçants également puisque les maîtrises étaient abolies, ce que Desmoulins évoque également. Bref, noblesse de robe et bourgeoisie avaient largement soutenu la Révolution mais elles se retrouvaient soudainement perdantes sans avoir été consultées puisque c’est la noblesse d’épée et le clergé qui avaient engagé les abolitions du 4 août de manière tout à fait inattendue. Tout le monde se trouvait devant le fait accompli et ne restait plus qu’à suivre ou à passer pour contre-révolutionnaire. Personne n’avait envie d’être le Martin d’Auch du 4 août, celui dont on continuait de se moquer pour avoir refusé le serment du 20 juin.
A vrai dire, cette division était certainement l’objectif initial de Louis XVI. Il voulait faire échouer la révolution athénienne en révélant que la Révolution était menée par des privilégiés qui n’étaient soudainement plus révolutionnaires lorsqu’il s’agissait de préserver leur pré carré les uns par rapport aux autres. Le duc d’Orléans incarnant l’espoir pour la noblesse de robe et la bourgeoisie, il fallait que l’abolition paraisse venir de lui et que ses principaux soutiens se sentent trahis. De là, la révolution incarnée par le duc d’Orléans aurait dû s’effacer, à cause de ces divisions, devant la révolution populaire.
Les deux estampes présentent une table sur laquelle on trouve une feuille où on peut lire : “Compte rendu”. C’est une référence au Compte rendu au roi de Necker qui, comme on l’a vu, avait servi de queue du chien d’Alcibiade en son temps. Pendant que l’on se déchirait sur les bénéficiaires des pensions révélés par Necker, le roi faisait un dauphin à sa maîtresse dans le dos de la reine. Ici, l’objectif était à nouveau de créer de la division et de dénoncer les privilégiés, mais pour troquer la révolution athénienne contre la révolution spartiate, et pour abolir la propriété que la nuit du 4 août avait voulu sauver. Cependant, en mettant en lumière le roi plutôt que le duc d’Orléans, Lally-Tollendal avait changé tout le message. Il voulait montrer que depuis le début, c’est le roi qui était à la manœuvre et que c’est toujours lui qui s’appuyait sur une nouvelle mystification pour faire passer sa révolution. C’est probablement ce qui explique que la nuit du 4 août ait été en grande partie détricotée dans les jours qui ont suivi. L’opération avait échoué, le restaurateur était embarrassé.
Louis XVI n’était guère enthousiasmé par la fête de la Fédération, parce que la Révolution s’était engagée sur une voie conservatrice qu’il désapprouvait. C’était la révolution athénienne que souhaitait le duc d’Orléans qui était en train de l’emporter et il tint à le faire savoir. On a déjà vu, par exemple, qu’il avait confié la composition du Te Deum à Joseph Candeille, un compositeur orléaniste.
Au-delà, d’autres éléments montrent que le roi voulait aussi reprocher au duc d’Orléans le fait que cette révolution avait en réalité fait le jeu de l’Autriche et de l’aristocratie, C’est ce dont attestent les frises de bas-reliefs, peints en trompe-l’œil, qui furent réalisées par Jean-Guillaume Moitte pour orner l’arc de triomphe érigé à l’entrée du Champ-de-Mars pour la fête. Elles ont été gravées en 1791.
La première frise s’inspire d’un épisode arrivé le 7 septembre 1789, lorsque des femmes et des filles d’artistes, menées par Adélaîde Moitte, avaient offert leurs bijoux à l’Assemblée nationale. Son discours à cette occasion a été imprimé sous le titre : L’âme des Romaines dans les femmes françaises.
Jean-Guillaume Moitte, Jean-Louis Charles Pauquet, Jean-Baptiste Lucien, Hommage a la deuxième législature : premier basrelief placé sur l’Arc de Triomphe elevé au Champ de Mars, pour la Fédération générale des Français, célébrée à Paris le 14 juillet 1790, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 2854.
La gravure porte ce commentaire : “Les Dames Françaises, à l’imitation des Romaines, viennent faire le Sacrifice de leurs Bijoux. A coté d’elles est l’Abondance qui doit renaitre de pareils sacrifices. La Renommée devance le Char de la Loi, trainé par des lions pour désigner la Force”
Si Moitte a choisi de représenter l’épisode du 7 septembre, c’est manifestement parce que c’était sa femme qui en était à l’initiative. Ce que l’on remarque surtout, c’est que la scène est scandée par la Renommée, en plein milieu, qui semble forcer tout le monde à aller vers la gauche, vers le passé. C’est ce que font les femmes qui vont déposer leurs bijoux mais elles n’en paraissent pas enchantées, plutôt blasées. Certaines tournent même la tête à l’opposé, vers l’avenir. C’est comme si elles se rendaient compte que leurs dons avaient finalement financé une régression. L’Abondance et la Loi ont des poses qui se font écho et elles regardent également désespérément vers l’avenir. Même les lions qui tirent le char de la Loi ont l’air misérables. On remarque surtout que le char est cerné par la noblesse d’épée, qui semble donc, selon l’artiste, avoir réellement pris le contrôle de la Révolution et de la fête de la Fédération. C’est ce qui explique les réticences des dames. Louis XVI reprochait par là au duc d’Orléans d’avoir mené un révolution qui avait assuré le triomphe de l’aristocratie et de l’Autriche qu’elle était censée empêcher.
Une autre frise présente les suites de la prise de la Bastille avec la description suivante : “L’Aristocratie et ses agens sont enterrés sous les ruines de la Bastille : du sein de ses ruines s’élève la liberté armée d’un glaive et foulant aux pieds l’hydre. Les prisonniers, victimes du pouvoir arbitraire, se prosternent en action de grâces devant l’autel de la Patrie.”
Jean-Guillaume Moitte, Jean-Louis Charles Pauquet, Jean-Baptiste Lucien, L’Aristocratie et ses agens sont enterrés sous les ruines de la Bastille, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1707.
Le problème c’est que si cette description nous parle des ruines de la Bastille, la gravure la montre toujours bien debout, comme si le 14 juillet 1789 n’avait servi à rien et que la fête de la Fédération en était sa négation. La Liberté foule certes l’hydre, mais bien gentiment, elle paraît plutôt s’appuyer sur elle pour partir chasser, avec l’appui de la noblesse d’épée, les révolutionnaires. Ils sont représentés par deux hommes dissertant, comme des philosophes antiques. L’un porte un bonnet phrygien. Pendant ce temps, deux prisonniers, dont l’un est toujours enchaîné, les implorent sans qu’ils n’y prêtent attention. Bref, on comprend que la Révolution a donné lieu à beaucoup de discours théoriques mais à peu de changements concrets et que c’était déjà trop pour l’aristocratie. A gauche, on voit une femme armée d’un poignard qui fuit vers la gauche, le passé, tandis que plusieurs personnages succombent sous un éboulement qui ne semble pas pouvoir provenir de cette Bastille toujours debout. Ils représentent plutôt l’impuissance de la Révolution.
L’image paraît totalement en contradiction avec les vers inscrits sous la gravure : “Nous ne vous Craindrons plus / Subalternes Tyrans, / Vous qui nou Opprimiez / Sous cent Noms différens. // Les Droits de l’Homme / Etoient méconnus depuis des Siècles; / Ils ont été Rétablis// pour l’Humanité entière.”
La dernière frise traite des suites des journées d’octobre et montre l’installation du roi à Paris avec ce commentaire : “à la suite de sa famille, sont les députés de l’Assemblée nationale. La milice parisienne fait ranger le peuple, pour indiquer que sa mission est de maintenir, l’ordre et de protéger l’exécution des loix.”
Jean-Guillaume Moitte, Jean-Louis Charles Pauquet, Jean-Baptiste Lucien, Le Roi vient à Paris, faire sa résidence, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 3003.
Une nouvelle fois, la famille royale se dirige vers le passé, à gauche. Louis XVI et la ville de Paris ont l’air réticent, on les pousse par là et ils regardent de l’autre côté. Marie-Antoinette, qui n’est absolument pas ressemblante, contraste avec les autres personnages vêtus à l’antique. Elle et les enfants portent des costumes inspirés d’une période située entre le XVIe et le début du XVIIe siècle, avec des fraises et des cols Médicis. La reine pousse surtout son fils vers le roi, pour l’encourager à le prendre par la main. Elle rappelle la Marguerite de Provence, inspirée d’Anne d’Autriche, de l’esquisse pour le saint Thibaut de Vien, un tableau centré sur l’adultère. On verrait donc une Marie-Antoinette voulant forcer Louis XVI à reconnaître son fils adultérin.
Les députés suivent la famille royale avec des attitudes diverses. Au centre du groupe, deux d’entre eux semblent conspirer, l’un désigne le dauphin, probablement en écho à la diffusion du complot sur les journées d’octobre qui aurait visé à détrôner le roi pour le remplacer par le dauphin avec une régence.
Deux femmes derrière le groupe des députés restent énigmatiques. Elles cherchent certainement, en lien avec les gravures sur les journées d’octobre, à désigner la maîtresse du roi, Françoise Boze, sous ses deux identités. Elles restent sur place parce que le roi n’a pas réussi, comme il l’espérait, à faire connaître sa maîtresse au public à la faveur de ces journées. Celle qui est assise regarde vers l’avenir et ne veut pas suivre la cour que celle à genoux lui désigne. Enfin, la garde parisienne repoussant brusquement le peuple montre bien que la Révolution n’a plus rien de populaire. C’est surtout une femme avec son enfant qui est repoussée, vraisemblablement pour rappeler que le roi n’avait pas réussi à faire émerger sa maîtresse parmi les femmes du peuple et qu’il avait aussi échoué dans son idée d’aller finalement retrouver son fils, celui qu’il avait eu avec Françoise Boze, à Metz.
Là encore, les vers sous la gravure sont en contraste avec l’image : “Le roi / d’un peuple libre / est Seul / un roi puissant./Vous chérissez cette Liberté,/Vous la possédez maintenant ; /Montrez vous dignes/de la conserver.”
On voit que le peuple n’est pas libre et on en déduit donc que le roi est impuissant.
Joubert, l’éditeur de ces gravures, a offert la première à l’Assemblée nationale le 24 janvier 1792 et a demandé à ce qu’elle soit accrochée dans la salle des séances. Il s’agissait sans doute déjà de préparer le terrain pour la déclaration de guerre à l’Autriche portée par les Girondins en avril en rappelant que, comme à la fête de la Fédération, l’Autriche continuait de tenir les rênes de la Révolution.
L’Angleterre avait apparemment intérêt à innocenter le duc d’Orléans dans l’affaire des journées d’octobre. En effet, on prétendait que c’était l’Angleterre qui le soutenait et elle ne voulait pas paraître s’ingérer dans les affaires françaises. Et en effet, l’une des premières caricatures anglaises parues sur les évènements, dès le 18 octobre 1789, sembla accuser l’inconséquence de Marie-Antoinette plutôt que le duc d’Orléans.
William Dent, Female Furies or Extraordinary Revolution, estampe coloriée, 18 octobre 1789, British Museum.
Elle représente le matin du 6 octobre, le roi et la reine sont au balcon pendant que les femmes massacrent les gardes du corps. Ce sont les paroles attribuées à la reine qui montrent sa responsabilité puisqu’elle dit : “Pardonnez-moi.” Quant aux femmes, décrites comme des furies, elles sont présentées comme extrêmement violentes et le commentaire ne recule devant aucune exagération en prétendant qu’elles étaient plus de 50 000. Louis XVI est ironiquement surnommé “grand monarch” alors qu’il paraît totalement impuissant face à cette armée improvisée, dont on dit qu’elle est allée dicter ses vues à l’Assemblée avant de conduire la famille royale à l’Hôtel de ville, où la milice parisienne les attendait.
Une autre estampe, parue le 31 octobre 1789 chez S. W. Fores, non signée mais attribuée à Isaac Cruikshank, mit en cause Marie-Antoinette ouvertement : Le roi esclave ou les sujets rois : female patriotism.
Isaac Cruikshank ?, Le Roi esclave ou les sujets rois : female patriotism, estampe en couleur, 31 octobre 1789, BNF/Gallica, De Vinck 3002.
On y voit Louis XVI suivre Marie-Antoinette à Paris en lui disant : “Oh ma femme qu’avez-vous fait.”, ce à quoi elle répond : “Ah mon cher pour cette fois, le c… a emporté la tête.” Une femme, assise sur un canon, essaye pendant ce temps de piquer l’arrière-train du roi avec une arme qui ressemble à une énorme épingle. Au milieu de l’image, une femme menace La Fayette en lui montrant une tête coupée et en lui disant : “Si vous êtes traître on vous traitera ainsi.”
L’implication de Marie-Antoinette est encore soulignée par le groupe des femmes qui dit : “Dieu soit loué, nous ne manquerons plus ! Nous avons le boulanger, la bouchère et le petit mitron avec nous.” La substitution de “bouchère” à “boulangère” ne peut être que volontaire.
Cependant, ce groupe de femmes porte une banderole annonçant qu’elles représentent le district des Cordeliers et cette précision interroge. Le caricaturiste ne représente pas des harengères mais des femmes bien mises, dont certaines ont même des coiffures ornées de plumes. En outre, elles ne viennent pas de la halle mais du district des Cordeliers. Tout en accusant apparemment Marie-Antoinette, Cruikshank, d’origine écossaise, réintroduit subtilement l’idée d’une ingérence anglaise, mais qui ne serait peut-être pas directement liée au duc d’Orléans puisqu’il n’est fait aucune mention du Palais-Royal. Les Cordeliers pouvaient plus aisément renvoyer à un personnage comme Marat, qui avait créé L‘Ami du peuple le mois précédent et qui avait séjourné au Royaume-Uni avant de s’installer en France. Dans le coin inférieur droit, le caricaturiste représente un mystérieux petit personnage tout noir, portant un chapeau et soufflant dans une trompette qui semble être aux commandes et qui dit : “Chacun y trouve son avantage.” On ne sait trop à qui il est censé renvoyer.
Ce que dit le dauphin reste énigmatique tant c’est incompréhensible : “Mon père était pot ma mère était brocey (?) ce ne pouvait être autrement”.
Une nouvelle caricature parut le 19 août 1790. Elle faisait suite au dépôt de la procédure instruite par le Châtelet que Boucher d’Argis était venu faire à l’Assemblée nationale le 7 août précédente. Elle était cette fois signée Cruikshank et on la trouvait toujours chez S. W. Fores, mais le positionnement était devenu ouvertement hostile au duc d’Orléans.
Isaac Cruikshank, Assassination, estampe en couleur, 19 août 1790, British Museum
Fallait-il comprendre qu’il était à présent trop compromis pour ne pas lui attribuer les journées d’octobre ?
On y voit le duc d’Orléans et Mirabeau, déguisés en femmes, pénétrant dans les appartements royaux une dague à la main. Le duc est incontestablement présenté comme le grand chef du complot. Le texte est en anglais cette fois. Tandis que le duc s’inquiète que son complot soit découvert : “Where shall we hide our selves – my Plot is marr’d.”, Mirabeau lui répond : “Damnable fool thus to serve Your purpose & risk – a la Lanterne.” Face à eux se dresse un des gardes du corps du roi, son épée à la main, qui vient de les découvrir. Un élément tient une place importante entre les trois protagonistes : un bénitier surmonté d’un grand Christ en croix. Il n’est manifestement pas là par hasard et semble renvoyer aux moqueries orléanistes sur Louis XVI en nouveau Jésus qui avaient suivi le tableau de la fausse Paix de Hallé consacrant sa légitimité au trône. Dès lors, le propos principal semble être que la Révolution était essentiellement portée par des querelles dynastiques entre Louis XVI et le duc d’Orléans. Dans un second temps, la caricature dédouanait surtout Louis XVI de toute implication dans la Révolution. C’est lui qui devenait soudainement la cible principale du 6 octobre, reléguant Marie-Antoinette au second plan, ce qui écartait l’éventualité, gênante pour le roi, qu’il ait pu envisager de la faire assassiner à cette occasion. En conséquence, ce sont bien les intérêts de Louis XVI que Cruikshank paraissait servir.
Cruikshank a été particulièrement inspiré par les journées d’octobre puisqu’il a encore réalisé une caricature sur le sujet suite à la présentation du rapport sur la procédure du Châtelet le 1er octobre 1790. Il publia en effet, le 12 décembre, The doctor indulged with his favorite scene,toujours chez S. W. Fores.
Isaac Cruikshank, The doctor indulged with his favorite scene, estampe en couleur, 12 décembre 1790, British Museum.
Il s’appuie ici sur le témoignage de la procédure donné par le comte de La Châtre, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, qui avait rapporté, à propos du matin du 6 octobre : “je pénétrai dans son appartement [de la reine], dont je trouvais les portes ouvertes, et je frémis à l’aspect de son lit, qui me parut avoir été bouleversé par des malfaiteurs1.” Le témoignage est cependant douteux d’après Chabroud, qui y répond dans son rapport : “il est certain, au contraire, que l’appartement de la reine ne fut pas souillé de leur présence2. L’auteur des Forfaits du 6 octobre ou examen approfondi de la procédure du Châtelet est plus circonspect et dit qu’il ne peut pas trancher et tend même à donner raison à La Châtre((Les Forfaits du 6 octobre, 1790, p. 335, 349.)). Bref, cela laissait penser que Chabroud avait, encore une fois, essayé de minimiser les faits reprochés au duc d’Orléans en l’exonérant d’avoir voulu faire assassiner la reine. Cruikshank prend donc à nouveau parti contre le duc en choisissant de représenter cette scène.
Cette caricature montre sur la gauche le pasteur Richard Price en prière, à genoux sur la couronne de France qu’il écrase. Il regarde, par un trou de serrure, la chambre de la reine que l’on dévaste en récitant un extrait de son Discourse on the love of our country, prononcé le 4 novembre 1789 devant la Revolution Society. C’est le passage où il exprime combien il est heureux que le seigneur lui ait permis d’être le témoin de deux révolutions : l’américaine et la française (p. 54-55.), révolutions qu’ils placent dans la continuité de la Glorieuse Révolution anglaise commémorée par ce discours. Plusieurs choses sont embarrassantes : il célèbre ainsi la Révolution française dans un discours sur la patrie, en Angleterre, et en la plaçant dans la continuité d’une révolution anglaise pour le moins modérée et qui, surtout, a été réalisée par un prince venu de l’étranger. Price aurait voulu sous-entendre qu’il se passait la même chose en France, et donc que c’était l’Angleterre qui était en train d’y réaliser une révolution, il ne s’y serait pas pris autrement. D’ailleurs, la France est gênée par le discours de Price. Le pasteur désigne en effet Montesquieu, Fénelon et Turgot comme les inspirateurs de la Révolution française, soit des personnalités tout aussi modérées que l’était la Glorieuse Révolution (p. 18.), ces trois noms sont remplacées par Montesquieu, Rousseau et Turgot dans la version française parue en 1790 (p. 18.). Tout cela explique mieux le fait que ce discours ait suscité de vives réactions, plus particulièrement celle d’Edmund Burke, qui y répondit par ses Reflections on the Revolution of France. Il ne faisait pas qu’y adopter un point de vue réactionnaire sur la Révolution française, il dissociait aussi et surtout France et Angleterre et évacuait toute possibilité d’une ingérence de cette dernière.
Sur le dos de Price, on voit un diable tout noir, rappelant le mystérieux petit personnage noir de Le roi-esclave ou les sujets rois. Il tient un sceptre à fleur-de-lys et s’exclame : “Oh ! quel beau jour”, ce qui laisse supposer qu’il s’agit du duc d’Orléans. C’est aussi ce que laisse sous-entendre la parole d’un émeutier ; “Alons le duc nous payerons noblement pour ceci.”. On voit à nouveau des personnages très bien habillés, mais que des hommes cette fois, et pendant qu’ils s’en prennent au lit de la reine, un autre lacère un portrait de Louis XVI montrant, comme dans l’estampe précédente, qu’il était également visé. La reine est sur la droite, en chemise, en train de fuir par l’escalier. L’un des émeutiers soulève le couvercle d’une chaise percée en disant “Here she is” tandis que le pot-de-chambre, brisé, répand son contenu sur le sol. Il s’agit d’une référence transparente à Jeannot, qui n’est désormais plus seul à recevoir le contenu du pot du savetier Simon.
Sous le titre de la gravure, on peut lire un extrait des Reflections on the Revolution of France de Burke. “Is this a triumph to be consecrated at altars? to be commemorated with grateful thanksgiving? to be offered to the divine humanity with fervent prayer and enthusiastic ejaculation? – These Theban and Thracian orgies, acted in France and applauded only in the Old Jewry,”. C’était une manière de confronter les propos de Burke à la réalité de Cruikshank : l’ingérence anglaise dans la Révolution. Dans ce passage, Burke visait explicitement Price, qui prêchait à Old Jewry. Le orgies dionysiaques évoquées rappellent le banquet du 1er octobre et on ne sait trop si la métaphore sexuelle de l'”enthusiastic ejaculation” visait les moqueries à connotation érotique du duc d’Orléans sur Louis XVI ou le projet avorté du roi de faire émerger sa maîtresse à la faveur des journées d’octobre.
Chabroud Charles. Rapport par M. Chabroud sur la procédure du Châtelet au sujet de l’affaire du 6 octobre 1789, lors de la séance du 1er octobre 1790. In: Tome XIX – Du 16 septembre au 23 octobre 1790. p. 353 www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1884_num_19_1_8462_t1_0338_0000_6 [↩]
En réalité, il émanait manifestement du parti du roi et cherchait à impliquer la responsabilité du duc d’Orléans. Dès le titre, l’annonce de l’expulsion des charlatans sonnait comme un avertissement à Louis XVI, en référence aux œuvres de Debucourt qui mettaient en scène des charlatans et le roi pour s’amuser à les confondre. Comme ce texte, les œuvres de Debucourt se donnaient pour orléanistes mais étaient des commandes de Louis XVI.
Le texte feignait d’adopter le discours du roi en défendant l’idée d’un complot aristocratique autrichien et en mentionnant par conséquent clairement que c’est la cocarde noire, et pas la blanche, qui avait été arborée au banquet du 1er octobre (p. 2.). Il introduisait toutefois immédiatement une ambiguïté, visant à impliquer le roi, en évoquant la Saint-Barthélemy à la date du “24 Auguste 1572” et en précisant : “(Le mot Auguste vaut bien mieux que Août) “. Or Auguste était le deuxième prénom du roi et son intérêt pour la Saint-Barthélemy était connu. De la même manière, dans la lignée du Mariage de Figaro, qui se moquait de Louis XVI en Almaviva, la note 2 fait référence au droit de cuissage (p. 3.).
Il était question d’un projet de siège de Paris, à la Henri IV, projet que Louis XVI voulait qu’on lui prête, comme on a vu : “Le pain nous manquait après la plus belle récolte ; et on avait pris de bonnes mesures pour qu’il manquât ; on allait bloquer Paris, le réduire à toute extrémité ; il en existe des preuves de fait.” Le tout se poursuivait par un éloge de David, auquel les femmes sont comparées, dans son combat contre Goliath, renvoi subtil à Jacques-Louis David dont le duc d’Orléans défendait la légitimité contre Louis XVI (p. 4.).
L’auteur procédait ensuite à une comparaison entre les femmes du peuple et les dames pour conclure à la supériorité des premières qui auraient une meilleure santé et auxquelles il ne manquait que l’éducation (p. 5-6.). On peut y voir une allusion aux deux gravures des dames de Bause et au choix qu’avait finalement fait Louis XVI de faire connaître sa maîtresse en tant que femme du peuple.
Le texte continuait en expliquant qu’il fallait surtout que les femmes du peuple arrêtent de voir des charlatans, rappelés par les aristocrates, et qu’elles les chassent (p. 6.). C’était toujours une référence à Debucourt et au fait que Françoise Boze se serait fâchée avec son roi/charlatan. Enfin, le texte se concluait sur une note incontestablement orléaniste à travers un éloge du modèle anglais qu’il faudrait imiter (p. 7.). On se situait donc tout à fait dans la continuité de l’article des Révolutions de Paris qui avait rendu compte du banquet du 1er octobre et qui laissait envisager que le duc d’Orléans organisait une révolte, contre le complot autrichien, qui tournerait en même temps Louis XVI en dérision.
La procédure criminelle instruite au Châtelet
Quelques mois plus tard, la procédure criminelle instruite au Châtelet sur le 6 octobre accabla le duc d’Orléans. Cependant, aucune mesure ne fut prise contre lui si bien qu’il paraissait coupable mais intouchable, protégé par l’Assemblée nationale. Le Châtelet a en fait complètement réécrit les évènements du 6 octobre à partir de faux témoignages. C’est le thème de cette gravure qui représente ces témoignages comme autant de bulles de savon soufflées par Boucher d’Argis, l’avocat rapporteur de l’affaire. Le sous-titre : “le voilà donc ce secret plein d’horreur” fait référence à la déclaration de Boucher d’Argis à l’Assemblée nationale le 7 août 1790 : “Ils vont être connus ces secrets pleins d’horreurs1.”
Anonyme, Information des journées du 5 et 6 octobre 1789 : le voila donc enfin ce secret plein d’horreur ! ! ! !, estampe en couleur, 1789, BNF/Gallice, De Vinck 3018.
L’objectif de cette instruction du Châtelet était de laisser penser que les journées du 5 et 6 octobre étaient un complot fomenté par le duc d’Orléans avec Mirabeau, Choderlos de Laclos et Mounier, président de l’Assemblée nationale2. Le but aurait été de faire du duc le lieutenant-général du royaume3 en profitant du départ du roi pour Metz, ce qui était le complot attribué aux Autrichiens4. Les grenadiers des gardes-françaises auraient été gagnés au complot et auraient imposé à La Fayette d’aller à Versailles en expliquant : “on dit que le roi est un imbécile, nous placerons la couronne sur la tête de son fils ; on nommera un conseil de régence, et la France sera mieux gouvernée5.” Chabroud, rapporteur de la procédure du Châtelet devant l’Assemblée estime qu’on a essayé d’avancer le voyage de Metz, le 5 octobre, et que c’est pour cette raison qu’on avait commencé à sortir les voitures du roi6.
Dans les autres mystifications de la procédure, certains témoignages visaient plus particulièrement à innocenter le roi. C’est plus particulièrement le cas de celui de Louison Chabry qui s’est présentée comme l’une des femmes introduites au château. Elle a raconté sa rencontre avec le roi. Or cette rencontre est tout à fait imaginaire parce que, en réalité, le roi n’a vu aucune de ces femmes. C’est Saint-Priest qui les a reçues, comme on peut le constater dans ses mémoires mais aussi et surtout dans sa lettre publiée par le Journal de Paris dès le 12 octobre 1789. Mounier, donné comme complice du duc d’Orléans comme on l’a vu, avait été le premier à imaginer cette rencontre entre le roi et les femmes dans son rapport lu à l’Assemblée le 26 octobre 1789, mais ce rapport apparaissait clairement mensonger. Il passait par exemple sous silence l’épisode de la cocarde lors du banquet du 1er octobre et prétendait que les gardes du corps n’avaient jamais été hostiles au peuple. Mounier, qui avait dû fuir en Dauphiné, cherchait surtout à se réhabiliter en se donnant le beau rôle. Dans son récit, les femmes n’avaient même pas la parole. C’est lui qui était à la fois leur introducteur et leur porte-parole auprès du roi. Ne reculant devant aucune exagération, il se donnait presque pour le leader de la révolte. Il concluait : “Le roi répondit avec sensibilité. Il déplora le malheur des circonstances ; elles parurent émues7.” Comme il raconte aussi qu’on a tué une sentinelle dans l’antichambre du roi le matin du 6 octobre, laissant ainsi entendre qu’on ne visait pas que la reine, on peut se demander si ce rapport n’avait pas déjà pour but de montrer que le camp du duc d’Orléans ne faisait que mentir et de dédouaner le roi de l’accusation d’avoir voulu faire assassiner la reine.
Chabry raconte quant à elle que “Sa Majesté l’a reçue avec une très grande affabilité, et nombre de bontés ; qu’elle s’est trouvée mal dans l’appartement du roi ; que Sa Majesté lui a fait donner du vin dans un grand gobelet d’or ; qu’on lui a fait respirer des eaux spiritueuses pour la faire revenir.” Retournée à l’extérieur, elle aurait été malmenée par les autres femmes sous prétexte que le roi lui avait donné 25 louis. Elle serait donc retournée au château où le roi avait bien voulu paraître avec elle au balcon pour attester qu’il ne lui avait rien donné si ce n’est un papier destiné au maire de Paris. Détail important, elle rapporte qu’en entendant les injures contre la reine qui provenaient de l’extérieur, le roi lui aurait demandé si elles venaient pour faire du mal à la reine, ce à quoi elle a répondu que non et qu’il a dit que la reine le suivrait à Paris8.
L’un des objectifs de ce témoignage était manifestement d’expliquer les nombreuses gravures érotisant la venue des femmes à Versailles en écartant les références à la maîtresse du roi. La rencontre avec Louison Chabry, la “groupie” s’évanouissant, aurait seule donné lieu à ces moqueries. L’objectif principal était naturellement de dédouaner le roi des accusations d’avoir voulu faire assassiner Marie-Antoinette, le témoignage montrant au contraire qu’il s’était inquiété pour elle.
C’est également la procédure du Châtelet qui introduisit l’idée qu’il y avait eu des députés déguisés en femmes dans la foule, notamment le duc d’Aiguillon9.
Réfutation par Les Forfaits du 6 octobre
Cette procédure du Châtelet donna lieu à un rapport présenté à l’Assemblée nationale par Chabroud, le 1er octobre 1790. Il éludait certaines parties des témoignages mettant trop ouvertement en cause le duc d’Orléans, ce qui laissa penser qu’il le couvrait. Le fait qu’un décret ait soustrait Mirabeau et d’Orléans à la justice dès le lendemain allait dans le même sens. L’Assemblée paraissait vendue au duc d’Orléans. Il s’efforça de protester en montant à la tribune pour annoncer une justification à venir mais Guilhermy rétorqua que ses amis auraient dû lui conseiller de la présenter avant le décret du 2 octobre pour être véritablement crédible10.
Une caricature mit en scène Chabroud en train d’essayer de blanchir le duc d’Orléans en vain.
Anonyme, J’use tout mon Savon et ne puis vous blanchir, aquatinte en couleur, 1790, BNF/Gallica, De Vinck 3021.
C’est dans ce contexte qu’il faut placer la publication des Forfaits du 6 octobre ou examen approfondi de la procédure du Châtelet, ouvrage non signé mais généralement attribué à Lucas de Blaire. C’est la véritable justification du duc d’Orléans. L’auteur entreprenait de montrer qu’il y avait bien eu un complot, que de l’argent avait été distribué au peuple et au régiment de Flandre (t. II, p. 126-127.), mais que le duc d’Orléans n’en avait été désigné à sa tête que par des témoignages frauduleux (t. II, p. 67-74.) et qu’il valait mieux regarder du côté de la garde nationale (t. II, p. 130.).
Il montre qu’on a cherché à faire taire le duc d’Orléans en lui attribuant une défense maladroite qui a paru sous le titre Mémoire à consulter, et consultation pour M. Louis-Philippe-Joseph d’Orléans et qui est signée par trois avocats qui n’étaient pas ses conseils habituels. L’un de ces avocats, Bonhome, était un proche d’Elie de Beaumont, lui-même associé au comte d’Artois, comme on a eu l’occasion de le voir (t. II, p. 169.).
L’auteur expliquait que, peut-être plus encore que le manque de pain, c’est la haine de la reine qui semblait avoir guidé les émeutiers et son élimination aurait donc pu être la véritable motivation de ce complot (t. I, p. 151-154, 247.).
L’auteur recourait cependant lui aussi à des mensonges en expliquant notamment que les bruits sur l’enlèvement du roi pour Metz n’avaient couru qu’après son installation à Paris. Or on a vu que la presse en parlait déjà le 3 octobre. Il cherchait sans doute à innocenter la reine pour restreindre l’éventail des organisateurs possibles de ce complot. Ce mensonge explique aussi que l’auteur se soit opposé aux propos de Chabroud sur le repas du 1er octobre. Chabroud avait dit, à propos de l’interprétation de Ô Richard ! ô mon roi, que “la perfide allusion ne pouvait n’être pas sentie”. Une allusion à quoi ? Richard est prisonnier des Autrichiens, l’interprétation de cet air, s’il fallait y voir une allusion, ne pouvait annoncer autre chose que le complot autrichien et l’enlèvement du roi, aussi l’auteur des Forfaits minimise-t-il le fait : “Comment un morceau de musique exécuté plutôt qu’un autre, devient un délit des gardes du corps, un crime de lèse-nation, une satyre amère de la constitution (t. I, p. 209.).”
Mounier et son Appel au tribunal de l’opinion publique
On a vu que Mounier avait déjà donné un Exposé de ma conduite, présenté à l’Assemblée nationale le 26 octobre, pour se dédouaner des suspicions qui pesaient sur lui dans l’affaire des 5 et 6 octobre et justifier sa fuite en Dauphiné, qui avait suivi. Il y attaquait fortement le duc d’Orléans et Mirabeau. Il disculpait aussi discrètement le roi tout en laissant entendre, tout aussi subtilement, qu’il était hostile à sa maîtresse, Françoise Boze. L’anecdote qu’il rapporte sur sa rencontre avec Mirabeau et Desmoulins chez le peintre “Bauze” (p. 44.), que tout le monde écrivait Boze, ne pouvait être destinée, sous cette forme, qu’à rappeler les caricatures de la maîtresse du roi par le graveur Bause, qui avaient inspiré les estampes sur les 5 et 6 octobre. Le fait semble d’autant plus certain qu’il y introduit la maîtresse de Mirabeau, la femme du libraire Le Jay, mais aussi Target et, mieux encore, Damade, qui arrive là comme un cheveu sur la soupe. Sa présence ne pouvait se comprendre que comme avatar de David en lien avec la vieille affaire Damade-Beller. Sa présence a paru tellement incongrue que certains auteurs ultérieurs ont cru à une erreur et l’ont remplacé par Dumont. Mounier semble ici vouloir signaler que Françoise Boze et David étaient les deux véritables complices oubliés du duc d’Orléans.
Mais Mounier ne s’est pas arrêté là. Sans doute pour répondre aux Forfaits du 6 octobre, dont il reprenait nombre d’éléments, il publia en 1790 Appel au tribunal de l’opinion publique. Il y accusait toujours le duc d’Orléans et Mirabeau même s’il ne passait pas vraiment pour plus fiable qu’eux, lui qui s’était empressé de fuir et faisait des déclarations souvent douteuses. L’important était que lui aussi participe à diffuser de la fumée autour des faits tout en dédouanant le roi. Et il le présente en effet comme tout autant menacé que la reine. On comprenait surtout que le favori de Mounier était le comte d’Artois (p. 260-261.) et que s’il s’était rabattu sur le duc d’Orléans, c’était par défaut. Ce qui est intéressant, c’est qu’il semble prendre pour acquis que tout le monde considérait que le dauphin était un bâtard puisqu’il n’envisage, comme successeurs à Louis XVI, que la descendance du comte d’Artois ou celle du duc d’Orléans. C’est parce que ce dernier aurait voulu s’imposer à la place du comte d’Artois que Mounier aurait pris ses distances.
Mounier s’attache surtout à détruire l’hypothèse de la réalité d’un enlèvement du roi pour Metz (p. 94-106.), une insistance qui paraît suspecte. Elle l’est d’autant plus qu’il n’hésite pas également à effacer l’affaire de la cocarde foulée lors du banquet du 1er octobre avec des arguments spécieux, en expliquant notamment qu’il revenait sur ce qu’il avait pu dire dans son Exposé, à savoir que c’était une imprudence d’organiser un banquet “en un temps de calamités”, alors que c’était un “usage constant” (p. 73.), et que c’était impossible qu’on ait foulé la cocarde puisque, à ce moment-là, “on ne l’avait pas encore fait donner par le roi aux troupes réglées (p. 90.)”. Si ça avait été le cas, il est évident que personne n’aurait manqué de soulever cet argument au moment des faits. En outre, ça n’aurait fait que mettre en évidence l’hostilité de la cour envers la Révolution.
Il déplace surtout l’affaire sur un autre terrain en opposant une cocarde parisienne, la cocarde tricolore, à une cocarde française, la cocarde blanche. Il s’agissait vraisemblablement de faire oublier le complot de siège de Paris qu’on avait voulu attribuer à Louis XVI à travers la cocarde blanche. Avec cette cocarde blanche, le roi ne se serait pas opposé à la Révolution mais à la volonté de Paris d’imposer ses vues à tout le royaume.
De manière assez amusante, il reproche au duc d’Orléans d’avoir fui en Angleterre alors qu’il avait été le premier à fuir dans le Dauphiné. C’est La Fayette qui aurait proposé au duc de partir, à la demande du roi, qui aurait inventé de l’envoyer en mission pour le couvrir (p. 250-254.). Ainsi, Louis XVI était dédouané de la volonté de faire accuser le duc d’Orléans, non, il faisait tout pour l’aider.
De la même manière, il balaye l’éventualité que la défense du duc d’Orléans ait pu être imprimée contre sa volonté. Pour lui, elle est authentique, il y fait référence à plusieurs reprises et il répond notamment aux accusations qu’elle comprend contre lui-même (p. 265.).
Le texte de Mounier apparaissait comme douteux, il provenait de quelqu’un que l’on considérait comme un “témoin suspect et partial (note 1, p. 9.)” et comme un “royaliste exalté (p. 293.)”, mais il laissait penser que ce sont bien des royalistes exaltés, et non Louis XVI, qui avaient intérêt à perdre le duc d’Orléans et que le complot d’enlèvement du roi, que Mounier tenait tant à nier, avait peut-être bien un fond de vérité.
André Antoine Balthazar d’. Lecture d’une lettre du Châtelet de Paris et admission à la barre d’une députation de Paris par le président, lors de la séance du 7 août 1790. In: Archives Parlementaires de 1787 à 1860 – Première série (1787-1799) Tome XVII – Du 9 juillet au 12 aout 1790. Paris : Librairie Administrative P. Dupont, 1884. p. 652.www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1884_num_17_1_7844_t1_0652_0000_3 [↩]
Chabroud Charles. Rapport par M. Chabroud sur la procédure du Châtelet au sujet de l’affaire du 6 octobre 1789, lors de la séance du 1er octobre 1790. In: Tome XIX – Du 16 septembre au 23 octobre 1790. p. 349 www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1884_num_19_1_8462_t1_0338_0000_6 [↩]
Mounier Jean Joseph. Exposé de la conduite de M. Mounier dans l’Assemblée nationale et des motifs de son retour en Dauphiné, lors de la séance du 26 octobre 1789. In: Tome IX – Du 16 septembre au 11 novembre 1789. p. 575. www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1877_num_9_1_6426_t1_0557_0000_3 [↩]
Guilhermy Jean-François César de. Opinion de M. de Guilhermy sur le rapport de la procédure du Châtelet, en annexe de la séance du 2 octobre 1790. In: Tome XIX – Du 16 septembre au 23 octobre 1790. pp. 415-416.www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1884_num_19_1_8477_t1_0415_0000_3 [↩]
Au lendemain des journées du 5 et 6 octobre 1789, la priorité de Louis XVI était de dissimuler absolument qu’il en était à l’origine, en grande partie parce que Marie-Antoinette avait failli être assassinée et qu’on voulait lui en faire porter la responsabilité. Et c’était en effet vraisemblablement dans ses intentions.
Dans les jours qui suivirent, il s’efforça de détourner l’attention du public en la faisant porter sur d’autres polémiques. Ainsi, Mirabeau accusa Saint-Priest, ministre de la Maison du roi, d’avoir envenimé les choses le 5 octobre, en déclarant aux femmes qui demandaient du pain : “Quand vous aviez un roi, vous aviez du pain ; aujourd’hui, vous en avez douze cents, allez leur en demander.” Celui-ci nia le fait dans une longue lettre qui fut publiée par le Journal de Paris le 12 octobre1.
Pour le roi, afin d’éviter d’être accusé d’avoir voulu faire assassiner Marie-Antoinette, il était nécessaire également de clarifier son comportement les 5 et 6 octobre. Tout d’abord, comment expliquer que les émeutiers aient pénétré aussi aisément dans le château, directement dans les appartements de la reine qui plus est, sans avoir bénéficié de complicités ?
A la fin du mois de décembre, un texte attribué à l’un des gardes du corps du roi, Jean-François de Maleden2, vint y répondre : Par qui, comment et pourquoi les gardes du corps ont été assassinés à Versailles, le 5 octobre 1789 ?On y apprend que c’est parce qu’ils étaient menacés que le roi leur a ordonné de se retirer du château dès le 5 octobre, si bien que le 6, il ne restait plus que “les gardes de service auprès du roi, de la reine et de la famille royale (p. 8.).” Ce serait ainsi par bonté d’âme du roi que le château aurait été moins bien gardé, absolument pas parce que le roi voulait faciliter l’invasion. Cependant, que penser de gardes du corps qui, au moment où ils étaient censés exercer leurs fonctions, acceptaient d’y renoncer parce qu’ils couraient un danger ? De la sorte, le texte dédouanait le roi mais il accablait les gardes du corps qui étaient bien à l’exemple d’une aristocratie voulant bien des privilèges mais pas de l’impôt du sang qui en était la contrepartie.
Anonyme, La Reine se jette dans les bras du roi, le jour de la Révolution à Versailles, estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2984.
La gravure est particulièrement mise en valeur parce qu’elle est présentée à la page 3, juste après la page de garde. Mais il est vrai qu’on se demande où elle aurait dû prendre place dans le texte vu qu’il ne raconte pas les journées d’octobre. Si l’auteur s’en était tenu au projet de la première partie, il n’aurait même pas dû aller jusqu’à la prise de la Bastille puisqu’il prétendait que son ouvrage était un texte anonyme trouvé à la Bastille. Et on trouve en effet une autre édition de cette seconde partie, donnée comme publiée à Londres cette fois, qui s’en tient au projet initial. Le titre est au pluriel : Essais historiques. Elle ne comprend aucune illustration et elle s’achève juste avant la prise de la Bastille. Étrangement, c’est cette autre édition, moins complète, qui semble avoir été reprise après 1793 puisque l’exemplaire de la BNF comporte également un texte à propos de l’exécution de Marie-Antoinette.
Bref, il semble bien qu’on ait republié le pamphlet peu de temps après les journées d’octobre, dans une version augmentée et avec des gravures, dans le dessein de mettre en valeur la gravure du 6 octobre. Le but était assurément de dédouaner le roi en montrant que le réflexe de la reine, en se voyant menacée, avait été de se réfugier auprès de lui. En réalité, elle savait très bien que ce n’était pas lui qui lui offrirait une protection et qu’il était même la principale menace. D’ailleurs, elle a bien montré qu’elle se croyait peu en sûreté puisque quand on lui a demandé de paraître au balcon, elle y est allée avec les enfants comme bouclier.
Cette iconographie fut reprise par la suite mais, le contexte ayant changé, elle n’était plus à l’avantage du roi. Si le pamphlet précédent voulait se faire passer pour orléaniste, ce sont les royalistes qui reprirent cette iconographie du 6 octobre dans Martyrologe ou l’histoire des martyrs de la Révolution, publié à Coblence en 17924.
Anonyme, La Terrible nuit du 5 au 6 octobre 1789, estampe, 1792, BNF/Gallica, De Vinck 2985.
Il s’agit de l’une des trois gravures du livre, la seule qui ne soit pas allégorique, et on y voit à nouveau la reine se précipiter dans les bras du roi. Mais l’objectif était alors apparemment de montrer que Louis XVI était son complice et que ses véritables soutiens étaient à Coblence. L’ouvrage n’évoque pas le 10 août, il est donc vraisemblablement paru avant, mais pourtant, le Journal de la cour et de la ville5 ne l’a pas mentionné avant le 12 novembre, et en promettant un compte rendu que je n’ai pas pu trouver. En faisant état de ce livre à un moment où il devenait vital pour Louis XVI de montrer qu’il avait toujours été l’ennemi de Marie-Antoinette, le journal jouait exactement le même jeu que le Patriote Moustache, qui reprochait à Louis XVI de ne pas avoir fait assassiner Marie-Antoinette si elle représentait un tel danger politique.
L’autre particularité du livre, que rappelle le Journal de la cour et de la ville, c’est le fait qu’il a été publié à Coblence, localisation fictive qui permettait de l’attribuer aux émigrés, mais plus encore le fait qu’on le trouvait “chez Artaud, libraire à l’Assemblée nationale, près le bureau du Contre-seing.” Ce rapprochement entre les émigrés et l’Assemblée nationale est assez curieux, mais il est réaffirmé dans le texte à propos de Varennes : “Rendons justice à l’Assemblée nationale. Pendant l’absence du monarque, elle établit un ordre admirable dans la capitale et aux environs (p. 400.).”. S’agissait-il de laisser penser que l’Assemblée avait été achetée par les émigrés et que les royalistes devaient la soutenir ?
En 1793, une Vie de Marie-Antoinette d’Autriche, inspirée des Essais historiques, parut également avec sa version illustrée du 6 octobre.
Anonyme, Ah ! cher époux, sauve moi de leur rage, non dans tes bras, je ne crains nul outrage, estampe, 1793, BNF/Gallica, De Vinck 2986.
On retrouve toujours le même type iconographique : la reine trouvant refuge dans les bras du roi mais cette fois, dans le contexte révolutionnaire qui suit la mort de Marie-Antoinette, l’image est clairement devenue hostile au roi. Il s’agissait de l’associer irrémédiablement à Marie-Antoinette et d’empêcher toute possibilité de faire émerger sa politique révolutionnaire, ce qui aurait pu sauver les Girondins.
Cette deuxième partie est présentée comme publiée “A Versailles, chez La Montensier, Hôtel des Courtisannes” [↩]
Le texte a été publié sans nom d’auteur et je ne suis pas persuadée que l’attribution à Jean-Gabriel Peltier, généralement en usage, soit légitime. [↩]
On l’a vu pour les journées du 5 et 6 octobre 1789, le roi avait voulu faire croire qu’il méditait un siège de Paris en se cachant derrière Marie-Antoinette alors qu’en réalité, il organisait l’émeute en se cachant derrière le duc d’Orléans.
Les ficelles du 14 juillet détournées
Un certain nombre des gravures qui rendent compte de l’émeute reprennent les même méthodes que pour la prise de la Bastille. Dans la mesure où le duc d’Orléans passait pour être un agent de l’Angleterre, certaines de ces gravures ont été publiées par des Anglais précisant qu’ils avaient réalisé les dessins sur place et qu’ils avaient donc pris part à l’évènement. Cependant, cette fois, elles semblent réellement provenir du camp orléaniste, manière de prendre Louis XVI à son propre jeu. De la même manière, la brochure orléaniste Acte de contrition de Messieurs les gardes du corps, s’affichait ouvertement comme imprimée à Londres. Le duc d’Orléans ne cherchait plus à se défendre d’être allié à l’Angleterre, il s’appuyait sur les Anglais pour montrer que c’est Louis XVI qui organisait la Révolution.
On trouve ainsi The Paris Militia setting out for Versailles on the 5.th of October 1789 et The Kings entry into Paris on the 6 of October 1789 par John Wells.
John Wells, The Paris Militia setting out for Versailles on the 5.th of October 1789, aquatinte en couleur, 24 novembre 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2955.
John Wells, The Kings entry into Paris on the 6 of October 1789, aquatinte en couleur, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 3001.
La première estampe s’inscrit dans la continuité de l’iconographie du 17 juillet 1789, avec le bas-relief équestre d’Henri IV à l’Hôtel de ville et les “groupies” du roi. On y trouve plusieurs bizarreries comme ce Jeannot avec son bonnet, sur la droite, qui a embroché une miche de pain alors que l’émeute a lieu parce que le pain manque. Il faut manifestement y voir une caricature de Louis XVI organisant la pénurie. On remarque aussi deux femmes suspendues à une corde, comme si elles cherchaient à ébranler la cloche représentée à droite, allusion à la masturbation souvent employée ; les femmes se rendraient donc à Versailles pour offrir des gâteries au roi.
L’arrivée à Paris, par la place Louis XV, est plus sage mais il y a à nouveau une espèce de Jeannot, assis sur un canon tout à gauche. Il produit de la fumée et laisse ainsi penser que tout cela ne relève que d’un enfumage de Jeannot/Louis XVI. Devant le carrosse de la famille royale, on voit aussi deux personnages masculins, l’un faisant partie de la garde nationale et l’autre étant un grenadier. Ils rappellent les deux protagonistes de la prise de la Bastille qui avaient arrêté le gouverneur De Launay : Du Harnée et Humbert. Cependant, le grenadier se trouve cette fois en galante compagnie avec une émeutière, ce qui semble montrer que la politique passe au second plan.
Le passage du bas-relief équestre de Henri IV, sur la première gravure, à la statue équestre de Louis XV sur la deuxième, montre aussi l’évolution de la politique suivie par Louis XVI : d’un siège de Paris imitant Henri IV à une révolution semblant favoriser les Anglais, comme la politique de Louis XV.
Les deux maîtresses du roi ne font qu’une
Plusieurs gravures mettent également l’accent sur ce qui aurait dû être l’un des buts des évènements mais qui a échoué. Louis XVI voulait manifestement que sa maîtresse, Françoise Boze, joue un rôle dans ces journées, à la tête de l’émeute, ce qui aurait permis de l’introduire auprès du public sous sa véritable identité et de la présenter comme celle qui éclairait le roi en lui montrant la vérité que lui dissimulait la cour. Mais prévoyant les plans de Louis XVI, ses opposants se sont empressés de retenir Françoise Boze à Rambouillet, où elle se trouvait apparemment. Saint-Priest, qui était alors ministre de la Maison du roi, nous apprend en effet qu’on y trouvait des troupes à Rambouillet : le régiment des chasseurs à cheval de Lorraine, et que son premier réflexe, pour faire face à l’émeute, fut de proposer d’y envoyer toute la famille royale1. Tout cela dérangeait nécessairement Louis XVI, qui n’avait aucune envie de quitter Versailles ni que l’on découvre sa maîtresse déjà installée. Il lui serait devenu difficile d’expliquer qu’elle prenait part à l’émeute contre lui.
C’est probablement ce contexte qui permet d’expliquer l’iconographie de certaines gravures qui font clairement référence aux deux femmes des estampes de Bause.
Anonyme, A Versailles, à Versailles le 5 octobre 1789, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2962.Anonyme, Avant-garde des femmes allant à Versaille, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2960.
Sur ces deux gravures on retrouve, à l’extrémité droite puis gauche, une “femme de condition” avec le même chapeau que sur l’estampe de Bause. On remarque qu’elle est entraînée malgré elle par les émeutières, comme Françoise à Rambouillet, qui aurait été découverte sous la mauvaise identité. A l’opposé de cette femme, la deuxième gravure montre une femme de la halle sur un cheval, en meneuse, le rôle qu’aurait vraisemblablement dû jouer Française.
Viser le roi
D’autres procédés furent mis en usage à travers la gravure pour pointer la responsabilité du roi dans l’émeute.
Laurent Guyot a ainsi réalisé deux gravures en format ovale inspiré du Déjeuné de Ferney, une œuvre qui désignait Louis XVI comme le fils de La Borde, le valet de chambre de Louis XV. L’objectif, argument orléaniste récurrent, était de montrer que c’est parce que Louis XVI était un bâtard qu’il soutenait une politique révolutionnaire apparemment contraire à ses intérêts de roi.
Laurent Guyot, Arrivée des femmes à Versailles le 5 Oct.1789, estampe en couleur, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2971.Laurent Guyot, Arrivée du Roy a Paris, le 6 octobre 1789, estampe en couleur, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2999.
La première gravure adhère apparemment au récit porté par le roi sur le rôle du complot aristocratique en expliquant que les femmes arrachaient des cocardes noires et non pas blanches. Elle se moque toutefois en même temps de la manière dont Louis XVI ressuscitait Henri IV en figure combattante à travers une armée de femmes, désignées comme des Amazones, dont une fait tirer le canon sur la grille du château de Versailles, ce qui paraît ridiculement disproportionné.
La deuxième gravure vaut surtout par le contraste qu’elle offre dans les commentaires avec la première. On passe d’une première gravure où une armée d’Amazones tire au canon sur le château à une deuxième sur laquelle on ne fait que louer Louis XVI, crier “Vive le roi !” et dans laquelle “sa présence transporte de respect, d’amour et d’enthousiasme tous les spectateurs”. Le contraste est un peu trop brutal pour être parfaitement honnête. On retrouve également, devant le carrosse de la famille royale, deux hommes rappelant Du Harnée et Humbert, chacun ayant trouvé sa compagne parmi les émeutière, ce qui rappelle le plan original du roi avec sa maîtresse. On remarque aussi, dans l’ombre, un aristocrate à quatre pattes devant trois émeutiers, comme une sorte de réactivation du serment du Grütli montrant que Louis XVI avait réussi à mettre au pas la noblesse.
Une autre gravure montre une foule d’hommes revenant de Versailles avec les têtes des deux gardes du corps décapités. Ils sont menés par un Jeannot, avatar de Louis XVI, et une émeutière de dos, dont on ne peut donc pas voir le visage et qui reste inconnue, comme la maîtresse du roi.
Anonyme, La Journée memorable de Versailles le lundi 5 octobre 1789, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2983.
D’autres estampes s’amusent des incohérences du discours royal. Dans Journée mémorable de Versailles, on voit ainsi un grenadier sur un canon et un personnage monté sur un cheval qui le tire. Le premier est accompagné de deux émeutières, une qu’il enlace langoureusement et une autre, qui est une sorte de double de la première et se moque de celle-ci. On peut y voir une allégorie de l’état incertain de la relation entre Louis XVI et sa maîtresse, tantôt fâchée comme au Salon de 1789, ou tantôt complice.
Anonyme, Journée mémorable de Versailles : le lundi 5 octobre 1789, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2994.
L’homme à cheval rappelle quant à lui le courrier fou de la prise de La Grenade, : Louis XVI ne voulait pas plus fini la Révolution qu’il n’avait voulu finir la guerre d’Amérique auparavant. Trois autres personnages, deux hommes et une femme, les regardent passer. La femme porte le chapeau de la “femme de condition” de Bause, renvoyant à la fausse identité sous laquelle la maîtresse du roi avait été introduite à la cour. Elle forme un couple avec un homme du même milieu social. L’autre homme est à nouveau Jeannot, portant une branche de laurier et marquant à nouveau le retournement victorieux de ce personnage représentant le roi.
Lorsque l’on aborde les journées d’octobre 1789, le principal problème c’est généralement que l’on s’appuie largement sur l’enquête du Châtelet qui a suivi pour les raconter. Or la procédure était orientée, Louis XVI y a imposé ses vues afin de faire reposer les responsabilités sur le duc d’Orléans. Dès lors, pour comprendre ce qui s’est réellement passé, il est préférable de s’appuyer sur d’autres sources, plus contemporaines des évènements.
Louis XVI réaffirme sa défaite
Au mois d’octobre 1789, Louis XVI se trouve devant une difficulté croissante : tout le monde cherchait depuis des mois à exposer que c’était lui le véritable moteur de la Révolution, comme on a eu l’occasion de le voir. Pour pourvoir relancer le processus sans paraître y être impliqué, il tint donc à nouveau à mettre en scène sa défaite : à travers les représentations de Raymond V, comte de Toulouse à la Comédie-française fin septembre, on en a déjà parlé, mais aussi, par exemple, à travers la réception de Monsiau à l’Académie le 3 octobre, avec son tableau de La Mort d’Agis qui avait déjà été exposé au Salon cette même année.
Nicolas-André Monsiau, La Mort d’Agis, huile sur toile, 1789, Petit Palais, Paris.
Il avait été décrit ainsi dans le livret (p. 41.) :
“Agis, Roi de Sparte, fut condamné à la mort par les Ephores, pour avoir voulu faire revivre les anciennes loix de Lycurgue ; c’est l’instant qu’Agésistrata, après avoir couvert le corps de sa mère d’un linge, se jette sur celui de son fils, et lui dit : c’est l’excès de ta piété, de ta douceur, de ton humanité qui t’a perdu, et qui nous a perdues avec toi.”
Monsiau était le peintre des plans mal ficelés et c’est Louis XVI qu’il fallait reconnaître en Agis, parce qu’il ne voulait pas dévoyer la politique de son père, assimilé à Lycurgue, et son idéal révolutionnaire inspiré de Sparte, contrairement au duc d’Orléans, qui accusait Louis XVI de bâtardise pour pouvoir mieux prêter à son père les idées qui lui convenaient.
Le rôle du régiment de Flandre
La réception de Monsiau avec ce tableau le 3 octobre permettait de répondre au banquet des gardes du corps du roi qui s’était tenu, à l’opéra du château de Versailles le 1er octobre, pour accueillir le régiment de Flandre. On n’évoque généralement pas l’histoire de ce régiment mais elle semble pourtant avoir quelque importance dans l’affaire. En effet, il avait été créé en 1590 par François de Bonne de Lesdiguières, protestant, proche d’Henri IV qui avait reconquis le Dauphiné sur la Ligue. Il avait également été le possesseur des châteaux de Vizille, qui avait été mis à contribution au début de la Révolution, et de Coppet, devenu propriété de Necker. En définitive, le régiment de Flandre cachait son jeu, comme la politique de Louis XVI qui servait les desseins des Bourbons tout en se dissimulant derrière Marie-Antoinette.
Le Journal d’Adrien Duquesnoy confirme d’ailleurs cela. Il écrit : “D’un autre côté, le régiment que le roi a fait venir à Versailles est dans des principes très différents de ceux du reste de l’armée : les gardes du corps travaillent à gagner les officiers et les soldats, et ils sont entièrement dévoués au Roi et disposés à le défendre contre Paris, contre l’Assemblée nationale, contre tout le royaume1.”
Il ajoute : “Quand le régiment de Flandre est arrivé, quelques femmes du peuple qui les voyaient sur la place d’armes, disaient : Mais regardez donc ! C’est du régiment de Flandre et ils parlent comme nous !” Bref, le régiment de Flandre paraissait trop proche du peuple et ça dérangeait.
Dans le même temps, la garde nationale paraissait de plus en plus trahir les intérêts du peuple : “Dans une revue que la garde nationale passait aux Champs-Élysées, une sentinelle plaçait quelques femmes assez bien mises et en repoussait de mal habillées : Eh bien ! tu vois, dit une de ces dernières, on nous avait promis qu’il n’y aurait plus de protégés ; il y en aura toujours ! ((Journal d’Adrien Duquesnoy, député du Tiers état de Bar-le-Duc, sur l’Assemblée constituante : 3 mai 1789-3 avril 1790, Paris, 1894, t, I, p. 394.))”
Louis XVI laissait penser qu’il reprenait le rôle d’Henri IV en rejouant le siège de Paris. Il affamait la capitale d’une part, et il ralliait des troupes fidèles d’autre part, dans le but de reprendre la ville en la délivrant à la fois de la garde nationale bourgeoise du duc d’Orléans et du complot aristocratique de Marie-Antoinette.
Dans ce contexte, le banquet devait passer pour une tentative, par Marie-Antoinette de subvertir des troupes qui risquaient de servir la politique de Louis XVI. Un texte publié peu après les évènements, Acte de contrition de Messieurs les gardes du corps de Sa Majesté Louis XVI va dans ce sens en faisant dire aux gardes du corps : “Comment s’y prendre avec des soldats plus propres la guerre qu’à l’intrigue ? La bassesse nous était familière ; nous la mîmes en usage. Soudoyés par les instigateurs du plus affreux complot, nous n’épargnâmes pas les prodigalités, & ce moyen presque inévitable avec des hommes peu accoutumés aux plaisirs nous parut réussir2.”
Une gravure reprend cette idée d’une incitation à la fraternisation des troupes mais elle y ajoute la garde parisienne, ce qui en change le sens. Elle laisse entendre par là que les journées d’octobre avaient pu avoir lieu en raison d’un accord des troupes non pas au service d’un complot aristocratique mais de l’émeute.
Anonyme, Fraternité des soldats de la Garde parisienne, des Dragons et du Régiment de Flandres avec les Gardes du corps lors de leurs arrivée de Versailles à Paris le 6 octobre 1789, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2997.
Acte de contrition argumente, mais d’une manière peut-être un peu trop théâtrale, que c’est la défection du régiment de Flandre, mettant bas les armes et fraternisant avec le peuple qui aurait tout fait basculer (p. 22.). Cette théâtralisation laisse entendre que le régiment avait précisément été appelé par le roi dans le but de ne pas résister.
Le banquet du 1er octobre.
Le journal de Gorsas, Le Courrier de Versailles à Paris et de Paris à Versailles, donna la liste des participants au banquet dans son numéro du 3 octobre : outre les gardes du corps du roi et les officiers du régiment de Flandre, il y avait les officiers du régiment de dragons, des gardes-suisses, des cent-suisses, des gardes de la prévôté, de la maréchaussée, l’état-major de la garde bourgeoise de Versailles avec d’Estaing à leur tête3. Or d’Estaing, on le sait au moins depuis l’affaire de la prise de La Grenade, servait Louis XVI.
Gorsas explique que le repas était bien arrosé, qu’on a joué Ô Richard, ô mon roi ! et qu’on y remarquait “les plus jolies femmes de la cour et de la ville (p. 27.).” Il observe encore qu’on n’a porté aucune santé au comte d’Artois, ce qui était pourtant attendu pour les partisans d’un complot aristocratique placé sous le signe de la Flandre. Il relate ensuite brièvement la venue du roi, en habit de chasse dont il revenait après avoir couru le cerf, de la reine et du dauphin, avec la reine qui s’avance vers la balustrade du parquet et des officiers qui lui répondent en sautant dans l’orchestre (p. 27-28.).
C’est après le départ de la famille royale qu’un officier aurait crié : “A bas les cocardes de couleurs ! Que chacun prenne la noire, c’est la bonne”. Et Gorsas de préciser qu’il ne comprend pas trop ce que cela signifie : “(Apparemment que cette cocarde noire doit avoir quelque vertu, c’est ce que j’ignore.) (p. 28.).”
Les Révolutions de Paris, journal qui se faisait passer pour orléaniste mais qui portait en réalité la voix du roi, en donnèrent un compte rendu qui parut dans le numéro du 3 octobre4. On va voir que, comme dans les Révolutions de France et de Brabant, le texte en dit moins que l’image.
Le texte laisse en effet assez clairement entendre que le roi se trouve mêlé à cela malgré lui. On lit : “On boit à la santé du roi, et l’orchestre joue cet air très connu : O Richard ! ô mon roi ! l’univers t’abandonne.” mais on précise : “Le roi arrivant de la chasse est entraîné à ce spectacle, qu’on lui peint comme très gai.” C’est la reine qui passe pour la maîtresse de cérémonie : “La reine, tenant M. le dauphin par la main, s’avance jusqu’au bord du parquet ; une voix s’élève par-dessus des cris de joie et d’allégresse, et fait entendre très distinctement ces mots sacrilèges : A bas la cocarde de couleurs, vive la cocarde noire, c’est la bonne. A l’instant, le signe sacré de la liberté française est foulé aux pieds, et l’étendard de la guerre civile est arboré par des esclaves indignes du nom de Français.”
On peut interpréter la scène comme une volonté de la reine de marcher sur les plates-bandes du duc d’Orléans en ne faisant rien pour s’opposer à la cocarde noire. C’est en effet le patriotisme qui risquait de faire échouer le projet autrichien, que le journal nous révèle être “d’enlever le roi, de le conduire à la citadelle de Metz, pour pouvoir faire en son nom la guerre à son peuple, et le mettre dans l’impuissance d’empêcher une guerre civile en se jetant entre les armes de ses sujets.”. Or en soutenant la cocarde noire, couleur du Cluny associée à la richesse, plutôt que le brun autrichien, les défenseurs de la reine cherchaient à montrer qu’ils n’étaient pas des traîtres et qu’ils défendaient une vision de la société avant de soutenir un parti de l’étranger.
Réintroduire le duc d’Orléans
La gravure qui accompagne l’article va plus loin que le texte.
Anonyme, Epoque du 1.er octobre 1789. A Versailles, estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2942.
Elle évoque l’affaire de la cocarde et porte ce commentaire : “orgie des gardes du corps dans la salle de l’Opéra du Château à laquelle ont été admis l’etat major de la Garde nationale de Versailles, des officiers de differens autres régimens même des dragons et soldats y furent accueillis. Ce fut a cette fête que l’exces de la joie fit élever une voix qui cria à bas les cocardes de couleur vive les cocardes de couleur blanche de couleur noire c’est la bonne ; au même instant le signe sacré de la liberté française fut foulé aux pieds.”
On n’y voit pas le roi et la reine mais le commentaire ajoute une précision importante : l’adoption de la cocarde blanche, avec la noire, qui n’était pas mentionnée par le journaliste. La cocarde blanche, rappelant Henri IV, tendrait à impliquer Louis XVI autant que Marie-Antoinette. Elle pointait donc vers cette idée d’un siège de Paris par Louis XVI.
Cette question de la cocarde blanche était d’ailleurs présentée comme un tabou puisque Gorsas fut rappelé à l’ordre par le courrier des lecteurs dans le numéro du 5 octobre. Un certain Roger de Serigny précisait qu’on avait adopté la cocarde blanche, non pas noire, et demandait si c’était une erreur d’impression, ce à quoi Gorsas, contre tout vraisemblance, répondit par l’affirmative5.
Acte de contrition des garde du corps confirme la cocarde blanche le 1er octobre (p. 20.) mais avec cette précision importante : les gardes du corps ont porté la cocarde noire au Palais-Royal par provocation (p. 21.). En d’autres termes, le texte laisse entendre que les gardes du corps servaient un projet de Louis XVI mais qu’ils allaient faire croire que c’est la reine qui les envoyait à Paris pour provoquer le duc d’Orléans.
Autre détail d’importance, on voit deux femmes sur la droite sur la gravure des Révolutions de Paris. Or le journaliste n’en a jamais parlé. Était-ce une manière d’annoncer la marche des femmes à venir pour contrer les plans de Louis XVI ?
On peut le penser parce qu’une autre gravure, dans le même article, va dans le même sens. Elle est censée être une Représentation de la cocarde nationale. Or il ne s’agit nullement de la cocarde tricolore que l’on attendrait mais d’une allégorie.
Anonyme, Représentation de la cocarde nationale dont le relief est blanc sur un fond bleu entouré de rouge , estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 1748.
Elle est décrite ainsi :
” Cette Cocarde est l’emblème de la Constitution Francaise. La Nation assise et foulant aux pieds les Privileges, Dimes et Droits Féodeaux ; tient d’une main les Tables de la Loi sur lesqu’elles [sic] on voit ecrit Droits de l’Homme et Constitution. De l’autre main elle tient un Faisseau d’ou sort une Massue enbleme du courage couronnée du Bonnet de la Liberté. Ce Faisseau est attaché par des liens dont le centre est le Roi, et marque l’union qui seule peut conserver la Liberté. L’Exergue est le Serment de la Garde Nationale. Cette Cocarde a été acceptée par M. le Mis. de La Fayette le 17 Xbre. 17896“
Que vient faire la description de cette étrange cocarde dans un article du mois d’octobre 1789 qui raconte comment des soldats ont foulé la cocarde aux pieds ? Pourquoi placer une femme au cœur de cette iconographie ? On remarquera d’ailleurs que cette femme, allégorie de la Nation, s’approprie ce qu’on avait désigné comme les attributs de Louis XVI précédemment : les tables de la loi qui l’assimilaient à Moïse, et le faisceau de la victoire de la révolution en trompe-l’œil. On remarque aussi que la scène est entourée de fumée, ce qui annonce une mystification. En fait, la gravure semble montrer que l’affaire dépassait la seule politique et que la Révolution était sur le point de revenir par le biais de la maîtresse de Louis XVI, fâchée contre lui, et à laquelle le récit orléaniste voulait déjà attribuer la prise de la Bastille.
Fantasme ou réalité ?
Néanmoins, alors que la rumeur enflait à propos de ce banquet, on se demandait de plus en plus s’il s’agissait d’une réalité ou d’une rumeur. Ainsi, dans son numéro du 5 octobre, L’Ami du peuple de Marat fait état des confusions et des rumeurs Un lecteur évoque en effet le banquet du 1er octobre en prétendant qu’il a eu lieu le 3. Il le qualifie d'”orgie où une grande princesse a fait paraître l’héritier du trône, où l’on a arboré une cocarde anti-patriotique, et où des sons mystiques de conjuration ont été répétés par éclats”. Marat y répond en rendant compte des doutes : “Il est constant que l’orgie a eu lieu ; il n’est pas moins constant que l’alarme est générale. Les faits nous manquent pour prononcer si cette conjuration est réelle7.”
Une gravure reprend d’ailleurs cette date du 3 octobre pour présenter un banquet fantaisiste mais qui se déroule bien à l’opéra.
Anonyme, Le Samedi 3 octobre 1789 a Versailles les Gardes du corps regalerents les regiments de Flandres Suisses Dragons et Gardes de la nation, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, Hennin 10441.
Les soldats font sabrer le champagne à un capucin qui passait par là au moment où toute une assemblée de femmes arrive. Le tout se déroule sous le regard du roi, de la reine et du dauphin établis au balcon. Bref, une scène qui ne ressemble à rien de ce que l’on a pu raconter et qui contribuait à faire passer pour pure rumeur ce que l’on qualifiait d’orgie.
Une gravure réalisée après le 5 octobre a également semé le doute en plaçant le banquet à la date imaginaire du 31 septembre.
Anonyme, Le Trente un septembre 1789, estampe coloriée, BNF/Gallica, De Vinck 2941.
On y voit bien le roi, la reine et le dauphin, ainsi que les cocardes tricolores par terre mais on ne distingue pas les nouvelles cocardes, seul le commentaire indique qu’elle a été remplacée par la cocarde noire. Néanmoins, le roi a les deux mains cachées, l’une dans son gilet, l’autre dans sa poche, ce qui suggère une mystification dont il serait l’auteur mais qu’il ne voulait pas avouer.
La gravure qui sert de frontispice à Acte de contrition de messieurs les gardes du corps prend également le parti d’une mystification du roi en laissant également entendre que c’est lui qui avait organisé les journées d’octobre. On y voit une des émeutières chevauchant un homme qui n’est pas armé et qui semble bien être Louis XVI. Ce qu’elle lui dit : “Eh bien, J… F… diras-tu encore vive la noblesse ?” semble lui reprocher son faux complot du siège de Paris caché derrière Marie-Antoinette. Les deux personnages ont surtout le même visage, jouant à nouveau sur l’image de Louis XVI en femme.
Anonyme, Eh bien, J– F–, dira-tu encore vive la noblesse?, estampe, 1789, Library of Congress, Wikimedia Commons.
Une version coloriée rend le fait encore plus explicite en donnant la réponse de l’homme : “Oh non, sandisse le diable me berce.”
Anonyme, Eh bien J… F…, dira-tu encore vive la noblesse ? Oh non sandisse le Diable me berce, estampe coloriée, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2951.
La presse du temps a donné plusieurs explications à la Grande Peur qui a suivi le 14 juillet 1789 dans les campagnes. Pour certains journaux, il s’agissait des suites du complot aristocratique autrichien, comme on peut le lire dans L’Observateur : “Le nombre de brigands est beaucoup moins considérable qu’on ne se plaît à le débiter ; et encore la plupart sont-ils des gens payés par les partisans de l’aristocratie, pour épouvanter les citoyens, les fatiguer et leur faire regretter sa domination1.” En d’autres termes il se serait agi d’une réponse à la prise de la Bastille orléaniste, dans le but de revaloriser une aristocratie promue comme garante de l’ordre. Cependant, d’autres sources laissaient entendre que la Grande Peur résultait d’attentes déçues fondées sur la révolution égalitaire que Louis XVI voulait faire advenir. On lit par exemple dans le Courrier français : “Toute la Lorraine a été, pendant quelques temps, en proie aux mêmes calamités. Les paysans, persuadés que la que la révolution allait introduire l’égalité des fortunes et des conditions, se sont, surtout, portés sur les seigneurs qu’ils ont maltraités2.”. Dans le Quercy, on prétendait aussi que “le Roi en sabot et en habits de paysan s’était présenté église dans le banc un seigneur qui l’avait chassé honteusement, ce qui était la cause que le Roi ordonnait à tous ses sujets du Tiers Etat de brûler les bancs3.
Mais les explications impliquant Louis XVI semblent chronologiquement avoir suivi celles sur le complot aristocratique. Il se serait donc agi d’une nouvelle tentative d’exposer le rôle moteur du roi dans la Révolution. Elle s’est également traduite dans l’iconographie, plus particulièrement à travers la représentation du Tiers état sous la forme d’un paysan avec le profil d’Henri IV. On en a déjà vu un exemple.
Mais ce Henri IV paysan, qui était un peu la synthèse des deux Henri IV de Villette, était apparu dès 1789, notamment dans la gravure : A faut esperer q’eu jeu la finira ben tot;
A. P., A faut esperer q’eu jeu la finira ben tot : l’auteur en campagne A.P. 1789, estampe en couleur, BNF/Gallica, De Vinck 2793.
En fait, la gravure cherche à mettre en scène l’exploitation de Henri IV et l’instrumentalisation des paysans par Louis XVI. Ce dernier laissait les paysans mener la révolution pour lui, au nom du projet d’Henri IV, il les laissait combattre à la place d’Henri IV. Pendant ce temps-là la noblesse, également en habit du temps d’Henri IV, inverse à nouveau les deux Henri IV de Villette : c’est le combattant qui devient inactif et se laisse porter. Il ressemble à Louis XVI. C’est donc un Louis XVI qui porterait le costume d’Henri IV et s’en réclamerait mais sans agir comme lui. A vrai dire, on est en plein dans la critique orléaniste de Louis XVI, dont la seule réussite dans l’imitation d’Henri IV serait d’ordre sexuel. La noblesse se trouve ainsi représentée dans une étrange posture par rapport à un clergé qui semble être en train de jouir.
On trouve également une variante de cette gravure. Si des inscriptions à la plume la rattachent au 17 juillet 1789, elle semble plutôt postérieure au 4 août.
A. P., J’savois ben qu’jaurions not tour. : vive le roi, vive la nation, estampe en couleur, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2796.
Comme dans la version 1790, le paysan est devenu chasseur, ce qui peut renvoyer à la suppression du privilège de la chasse mais aussi indiquer que Louis XVI ne se limitait plus à imiter Henri IV en tant que jouisseur, qu’il avait ressuscité le Henri IV combattant en organisant sa propre Saint-Barthélemy suite au 14 juillet. Le Tiers état est même plus ouvertement associé à Henri IV avec sa médaille à l’effigie du roi, Henri IV ne se cache plus même s’il est aussi associé à son image catholique et faussée de conciliateur à travers le message “paix et concorde” affiché à côté de la médaille. En se parant fièrement de tricolore, le trois personnages représentés révèlent que la cérémonie du 17 juillet à l’Hôtel de ville n’avait rien d’orléaniste, qu’elle était voulue par Louis XVI et qu’elle participait de son plan révolutionnaire pour imiter la politique d’Henri IV.
On a déjà expliqué que le 7 juin 1789, Davy de Chavigné avait joué les lanceurs d’alerte en dévoilant un projet de monument pour la place de la Bastille qui révélait en fait un complot aristocratique, pour la Révolution, opéré par le parti autrichien. Des gravures vinrent accréditer ce complot aristocratique à l’instar de celle-ci, intitulée La réunion fait la force.
Anonyme, La réunion fait la Force, estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2025.
Le caractère “autrichien” de la gravure se signale surtout par l’importance qu’elle accorde au clergé, qui occupe la place centrale et qui est encore distingué par les guirlandes végétales que la figure féminine dans les nuées déploie sur lui. Cette figure féminine s’appuie sur une ruche, représentation d’une société matriarcale qui, dès avant le début du règne, représentait l’influence de Marie-Antoinette sur la monarchie. Cette prépondérance du clergé dans le projet autrichien avait été emblématisée par le rôle de l’abbé Sieyès dans le serment du 17 juin 1789, attribué aux Autrichiens.
On notera également que si la noblesse porte bien une épée, elle n’est pas représentée en armure, contrairement à ce qu’on peut voir sur d’autres gravures, ce qui est aussi le signe d’une aristocratie qui voudrait évoluer vers des privilèges qui ne seraient plus dépendants des armes et de l’impôt du sang. Elle est surtout représentée à côté d’un obélisque portant les portraits de Louis XVI, Henri IV et Louis XII. Elle apparaît donc dans son rôle de conseillère du roi. De la même manière, le Tiers-état est représenté à côté d’un obélisque montrant les portraits de Necker, Sully et Colbert, laissant entendre que la révolution autrichienne se faisait en faveur d’un Tiers-état uniquement constitué de la bourgeoisie. Bref, la révolution proposée cherchait surtout à abolir les frontières liées à la naissance entre gens du même monde, c’est-à-dire entre gens fortunés.
Une autre gravure, intitulée Les trois ordres avec leurs attributs, sous le niveau, reprenant des codes iconographiques proches, semble lui répondre pour attribuer la Révolution à l’action de Louis XVI.
Anonyme, Les trois ordres avec leurs atributs [sic], sous le niveau, estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2026.
Cette fois, c’est le niveau qui occupe une place centrale, faisant de l’Égalité la figure cardinale de la Révolution dans la continuité de la révolte des Niveleurs anglais. Le niveau est surmonté par une nouvelle figure féminine tenant un faisceau des licteurs, symbole révolutionnaire qui renvoie à une victoire présentée comme un échec, et un cœur enflammé.
La figure de la noblesse a les traits de Louis XVI et s’appuie sur une représentation du Palais Bourbon, ce qui tendrait à montrer que la noblesse révolutionnaire servait les intérêts du roi et de la politique des Bourbons. Le clergé, lui aussi ressemblant à Louis XVI, s’appuie sur une représentation de Notre-Dame, ce qui semble être un renvoi au lieu du triomphe de Françoise Boze, la maîtresse du roi, le 21 janvier 1782, ce qui expliquerait aussi la présence du cœur enflammé déjà évoqué. La révolution de Louis XVI est guidée par l’égalité mais aussi par l’amour pour sa maîtresse. En effet, le Tiers-état emprunte les traits de Necker et ses attributs : une corne d’abondance, une ancre et un navire rappellent surtout l’iconographie ambiguë qui avait accompagné le Compte rendu au roi, iconographie qui dissimulait déjà la maîtresse du roi. L’idée que défend cette gravure, c’est que c’est Louis XVI qui s’appuyait sur des personnages fortunés pour mener une révolution, se faisant prétendûment au nom de l’égalité, mais ayant pour véritable but de combler les attentes personnelles du roi et d’accommoder ses amours comme il l’entendait.
On retrouve le même type d’opposition à travers ces deux autres gravures.
La première représente à nouveau la prétendue révolution autrichienne.
Jean-Marie Mixelle, La France Figurée sous un Globe est soutenu du Peuple. La Noblesse et le Clergé aide au premier. La Ruche représente les trois Ordres reunis, estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2038.
On y voit le Tiers-état, représenté par un paysan cette fois, ployant sous le poids de la France apparaissant sous la forme d’un globe fleurdelisé et couronné. La noblesse, en armure, et le clergé, représenté par un évêque, en profitent pour parader mais ils n’aident absolument pas le Tiers-état à porter le poids de la France. On retrouve, à l’arrière-plan, le motif de la ruche qui ne fait pas que représenter les trois ordres réunis, comme l’annonce le commentaire, mais les trois ordres tels que conçus par le projet autrichien.
La réponse à cette gravure reprit encore les mêmes codes pour montrer ce qu’était la Révolution de Louis XVI.
Jean-Marie Mixelle, La France reçoit des trois Ordres les voeux de toutes la Nation et les présentent à Louis Seize et à Mr Necker, estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 2039.
On y voit les portraits de Louis XVI et Necker sur une colonne que la France désigne aux trois ordres. Ce faisant, elle couvre un globe fleurdelisé d’une carte. On voit également sous le globe une branche de feuilles de chêne, allusion à la couronne civique et a sa connotation sexuelle. Elle renvoie donc toujours à la relation entre le roi et sa maîtresse, allégorisée par la France. Ce qui est très intéressant avec cette carte, c’est qu’on peut y lire “carte de France” mais qu’elle présente un territoire bien plus vaste que la France que la noblesse, en armure et brandissant son épée, s’apprête à conquérir. La gravure dévoilait un nouvel aspect de la révolution de Louis XVI : l’ambition impériale. La révolution ne devait pas s’arrêter aux frontières françaises. Tandis que la noblesse et le clergé regardent la France, le Tiers-état, à nouveau représenté par un paysan, regarde le portrait de Necker d’un air plutôt dubitatif. Peut-être mesure-t-il la profonde distance entre le Tiers incarné par Necker et par lui-même et se demande-t-il s’il ne risque pas d’être le dindon de la farce.
Une autre réponse, visiblement orléaniste, a été déclinée sous la forme d’une gravure s’inspirant d’un prétendu tableau du XVIe siècle de l’Hôtel de ville d’Aix-en-Provence.
Anonyme, Allegorie dédiée au tiers état, estampe, 1789, BNF/gallica, De vinck 2041.
Le tableau a-t-il jamais réellement existé ? Toujours est-il qu’il n’existe plus. Peut-être s’agissait-il plus simplement de recontextualiser l’ambition révolutionnaire de Louis XVI en la replaçant dans une histoire qui remontait à l’avènement des Bourbons sur le trône. C’est parce qu’il se réclamait d’Henri IV que Louis XVI menait la Révolution au nom de ce projet d’empire. La référence à Aix-en-Provence serait, quant à elle, une allusion à Mirabeau, député d’Aix et longtemps premier porte-parole révolutionnaire du roi.
Le paysan est cette fois chargé du fardeau d’un énorme cœur apporté par Dieu. A l’intérieur, sous un grand soleil, on voit un personnage en prière qui porte un manteau fleurdelisé au pied d’un Christ en croix. Il n’est pas très clair s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. La forme en cœur, et l’analogie établie entre Louis XVI et le Christ depuis le tableau de la fausse Paix de Hallé, m’incitent plutôt à penser qu’il s’agit d’une femme, allégorie de la France en Françoise Boze : le Tiers-état porterait ainsi une révolution qui prend la forme d’un étrange culte amoureux entre Louis XVI et sa maîtresse. On retrouve là les caractéristiques de la critique orléaniste de la révolution de Louis XVI : le soleil renvoyant à Louis XIV plutôt qu’à Henri IV, le modèle de Louis XVI qu’il n’aurait réussi à imiter que sur le plan amoureux. Une banderole surmonte le cœur sur laquelle on lit : “Nihil aliud in nobis” (Rien d’autre en nous) qui tendrait à montrer que la Révolution est entièrement attribuable à cette histoire d’amour.
Le récit poussé par Louis XVI, au moment de la mort de Mirabeau en avril 1791, était comme on l’a vu qu’il avait été tué parce qu’il voulait entraîner la Révolution sur un tournant spartiate interrogeant la légitimité de la propriété privée. Il aurait agi là en porte-parole du roi, comme il l’avait fait précédemment.
Ce récit a cependant été assez rapidement remis en question, on l’a vu aussi. Ceux qui le contestaient voulaient expliquer que c’est en fait le roi qui avait fait tuer Mirabeau, parce que celui-ci s’était finalement mué en défenseur de l’Ancien Régime. Fin septembre 1791, c’était apparemment également le récit derrière lequel Louis XVI avait fini par se ranger : c’était lui qui avait en fait commandé le Discours sur les successions qui devait engager ce tournant spartiate, et il l’avait faussement fait attribuer à Mirabeau de manière posthume. Il laissait également sous-entendre qu’il avait pu tuer Mirabeau parce qu’ils n’étaient plus sur la même ligne politique.
La question de la véritable orientation politique de Mirabeau resta cependant longtemps l’objet de spéculations exprimées de manière cryptique. C’est ainsi ce dont on se rend compte à travers la gravure Hommages rendus à la mémoire de Mirabeau en 1792.
Petrus Groenia, Charles-Etienne Gaucher, Hommages rendus à la mémoire de Mirabeau, estampe, 1792, BNF/Gallica, De Vinck 1920.
Un long commentaire précise ce que l’on voit sur la gravure. Il permet aussi, et surtout, de constater ce que l’on n’y voit pas. On lit ainsi : “on aperçoit, sur le premier plan, le tombeau de Voltaire ; l’île des Peupliers offre dans l’éloignement celui de J.J. Rousseau.” Or, il n’y a aucune représentation du tombeau de Voltaire, le philosophe de Louis XV, seul celui de Rousseau est présent et dialogue avec les textes révolutionnaires de Mirabeau qui sont représentés au-dessus du cénotaphe, rapport sur les successions inclus.
Il y avait donc encore, en 1792, une volonté de faire croire que Mirabeau avait été tué parce qu’il était trop révolutionnaire, trop rousseauiste, mais que le sujet était devenu tabou. Il n’est pas certain que cette position ait rencontré beaucoup de succès toutefois, à en juger par l’usage qui fut fait de la correspondance de Mirabeau avec la “découverte” de l’armoire de fer aux Tuileries le 20 novembre 1792.
Comme je l’ai expliqué dans L’Intrigant, il n’est même pas certain que cette fameuse armoire de fer ait réellement existé. Il s’agissait surtout de trouver une réplique à la demande de mise à mort du roi formulée par Saint-Just le 13 novembre, ce en quoi il agissait en agent de l’Angleterre. La stratégie girondine de l’armoire de fer consistait à exposer en retour les ingérences étrangères en dévoilant l’identité de révolutionnaires corrompus par l’Angleterre, Mirabeau en premier lieu1. Cela laisse donc supposer que c’est la version d’un empoisonnement de Mirabeau par Louis XVI, parce qu’il l’avait trahi, qui avait fini par s’imposer dans l’opinion. Il s’agissait en fait de rejouer la séquence Anckarström que les Girondins n’étaient pas parvenus à faire advenir : on n’arrivait pas à dire que Louis XVI avait assassiné le traître Louis XV, du moins on dirait qu’il avait assassiné le traître Mirabeau. La gravure Apparition de l’ombre de Mirabeau va dans ce sens.
Anonyme, Apparition de l’ombre de Mirabeau, estampe, 1792, BNF/Gallica, De Vinck 1933.
On y voit Roland découvrant l’armoire de fer que lui ouvre le serrurier Gamain : le squelette de Mirabeau en surgit, tenant une bourse dans une main et la couronne dans l’autre. Il est juché sur les innombrables mémoires et courriers qu’il avait adressés au roi. Au-dessus de l’armoire, on voit le portrait de Louis XVI en buste. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’on ne trouve pas que les écrits de Mirabeau dans l’armoire. On y trouve avant tout son cadavre, ce qui va bien dans le sens de l’hypothèse initiale : ce n’est pas tant la correspondance de Mirabeau que Louis XVI aurait voulu cacher, mais surtout le fait qu’il l’avait assassiné. La gravure visait à rebondir sur les rumeurs, fondées, qui avaient accusé Louis XVI d’avoir empoisonné Mirabeau. La correspondance de l’armoire de fer révélait la raison de cette empoisonnement : Mirabeau trahissait la Révolution et le roi qui soutenait la Révolution.
Cette interprétation explique que la gravure ait été transformée pour en changer le sens. Elle se présenta cette fois sous le titre Correspondance royale trouvée dans l’armoire de fer.
Anonyme, Correspondance royale trouvée dans l’armoire de fer, au château de Tuileries, remis par Roland, ministre de l’intérieur à l’assemblée nationale, estampe, 1792, BNF/Gallica, Hennin 11310.
Ainsi, dès le titre, on voyait que l’accent n’était plus mis sur le cadavre de Mirabeau mais sur la correspondance qui était, qui plus est, “royale”, laissant sous-entendre que le roi y avait eu une part active. En réalité, très peu de documents étaient de la main du roi dans l’armoire de fer. Une liste d’un certain nombre des documents trouvés est fournie dans la marge. Mais la différence majeure, c’est la représentation du roi qui est figurée au-dessus de l’armoire. On voit cette fois un serpent avec la tête de Louis XVI vomissant dans un bonnet de la liberté. En présentant d’emblée le roi comme un contre-révolutionnaire, on supposait qu’il ne pouvait qu’avoir approuvé les projets contre-révolutionnaires qu’on lui avait envoyés. On écartait l’hypothèse de l’empoisonnement de Mirabeau par Louis XVI pour se concentrer sur les papiers de l’armoire de fer, que le roi aurait voulu dissimuler à la connaissance du public plutôt que de les conserver pour prouver des trahisons et les ingérences étrangères qui gangrénaient la monarchie.
Mieux encore, on finit par complètement occulter l’empoisonnement de Mirabeau et à le détourner au profit de Gamain qui, en 1794, donna un témoignage dans lequel il prétendit que Louis XVI avait essayé de l’empoisonner2.
Aurore Chéry, L’Intrigant, Flammarion, 2020, p. 428-430. [↩]
On a déjà vu que Louis XVI avait laissé penser que Mirabeau avait été assassiné parce qu’il s’apprêtait à entraîner la Révolution sur un tournant spartiate. Or on savait que Mirabeau était au service de Louis XVI. Par conséquent, son assassinat marquait l’échec de la politique royale pour infléchir la Révolution dans un sens spartiate. Cet échec, le roi tint à le mettre en scène à travers le transfert, le 4 avril 1791, de Mirabeau à Sainte-Geneviève se transformant en Panthéon. La mort de Mirabeau devait symboliser le triomphe contre-révolutionnaire de l’Autriche non seulement sur le roi, mais aussi sur la révolution orléaniste.
C’est le procureur-syndic du Département de Paris qui avait fait demander à l’Assemblée nationale que le “nouvel édifice de Sainte-Geneviève soit destiné à recevoir les cendres des grands hommes” et à y faire entrer Mirabeau1. Il y avait là un double symbole : c’était l’enterrement de la révolution parisienne de Louis XVI et la défaite de sainte Geneviève, qui n’avait pas réussi à résister à l’envahisseur. La mort de Mirabeau et l’enterrement de la politique de Louis XVI amorçaient la phase suivante : l’abdication de Louis XVI en faveur de David, seul moyen restant à la France pour s’extraire de l’alliance autrichienne. C’est cette volonté d’abdiquer qui, en retour, aurait déterminé les Autrichiens à enlever Louis XVI : avec une tentative avortée par Saint-Cloud le 18 avril 1791 puis Varennes le mois suivant.
Une première gravure allégorique contenant le médaillon de Mirabeau résuma la situation.
Jean-Michel Moreau le Jeune, Noël Le Mire, Laurent Guyot, Honoré Riquetti Mirabeau, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1922.
Elle reprenait une gravure de 1774 présentant le médaillon de Louis XVI. Elle était attribuée à Moreau le Jeune, probablement faussement, comme souvent dans son cas.
Noël Le Mire, Jean-Michel Moreau le Jeune, Louis XVI, estampe, 1774, BNF/Gallica, De Vinck 226.
Le nom de Moreau le Jeune était surtout mobilisé ici, comme on a déjà eu l’occasion de le voir, parce qu’il travaillait pour les Autrichiens et qu’il était particulièrement hostile à Louis XVI. On voit le profil du roi dans un médaillon entouré par Minerve, la Justice et la Vérité. Minerve, généralement identifiée à Marie-Antoinette, déploie son égide pour empêcher le contenu de la corne de l’Abondance de se déverser sur le peuple. La Justice s’appuie avec autorité sur le médaillon du roi comme si elle était la véritable détentrice du pouvoir, ce qui renvoie à l’influence de la magistrature comme illustrée par Davy de Chavigné, Enfin, la Vérité sous la forme d’une femme nue et aguicheuse, autre versant de Marie-Antoinette, à laquelle Louis XVI répond par un air renfrogné.
La version Mirabeau veut, de la même manière, marquer le triomphe d’une Autriche toute puissante, la principale différence étant que le tribun est prêt à réserver un meilleur accueil aux charmes de la Vérité que ne le faisait Louis XVI.
Dans cet exemple, on avait recyclé une gravure très ancienne, signe d’une grande régression, mais deux autres estampes parurent bientôt, montrant à nouveau Louis XVI et Mirabeau, dans un laps de temps beaucoup plus rapproché.
Le titre de la version Louis XVI, L’Aristocratie écrasée, était ironique.
Jean-Marie Mixelle, L’Aristocratie écrasée, estampe en couleur, vers 1790, BNF/Gallica, De Vinck 1687.
Des vers retranscrits sous la gravure célébraient en effet la prise de la Bastille mais on la voyait toujours dans le fond, intacte, comme si le 14 juillet 1789 n’avait jamais existé. Quant au roi, il était représenté sous la forme d’un buste, pétrifié, un petit Génie à ses côtés qui semblait prêt à l’attacher avec une guirlande de laurier. De l’autre côté du buste, on avait surtout représenté une grosse ruche qui, comme on l’a déjà vu, symbolisait une société matriarcale renvoyant à une image de la monarchie dominée par Marie-Antoinette.
La version Mirabeau le représentait également en buste, tout aussi pétrifié que le roi et pour les mêmes raisons : il était à côté de la même ruche.
Jean-Marie Mixelle, Honoré Gabriel c.te de Mirabeau, estampe en couleur, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1923.
On prenait plaisir à souligner sa puissance en rappelant dans la marge sa formule du 23 juin 1789 : “Allez dire au roi votre maître que nous sommes rassemblés ici par ordre du peuple et que nous n’en sortirons que par les baïonnettes.” On voyait aussi la France en train de graver sur le piédestal : “Tremblez tyrans qu’il ne s’éveille”, mais même si Mirabeau était consacré par la couronne de l’Immortalité, dans sa version étoilée catholique, il était bel et bien mort et c’est l’église Sainte-Geneviève qui venait remplacer la figuration de la Bastille. Le changement était significatif : le tombeau censé célébrer le grand homme devenait ainsi en réalité la prison de ses idées subversives.
La mort de Mirabeau, le 2 avril 1791, suscita une abondante iconographie dont une bonne partie mettait en scène le moment où il remit son Discours sur les successions à Talleyrand ou à La Marck ; le destinataire diverge selon l’iconographie. Quoi qu’il en soit, c’est bien Talleyrand qui en donna lecture à l’Assemblée nationale le jour même où Mirabeau mourut. Il introduisit sa lecture par un récit de sa visite au grand homme la veille, et de la manière dont il était entré en possession de son écrit1.
Un texte introduisant la révolution spartiate
Le texte était-il réellement de Mirabeau ? C’est moins sûr. Une iconographie si insistante est suspecte. Elle semble vouloir authentifier un fait douteux. Mais alors, pourquoi vouloir le lui attribuer ? L’Assemblée l’a fait imprimer sous le titre Discours sur l’égalité des successions en ligne directe et le mieux est de s’y reporter. En fait, si la question de l’égalité des successions était discutée depuis le 21 novembre 17902, le texte de Mirabeau y apportait une tonalité plus clairement rousseauiste. Il ne s’agissait plus seulement d’amener l’idée, qui s’imposera finalement, d’une égale succession pour tous les enfants, mais d’interroger le principe même de propriété et de succession décidée par les individus.
Ainsi, il commence par interroger le principe de propriété : “il faut voir si la propriété existe par les droits de la nature, ou si elle est un bienfait de la société. Il faut voir ensuite si, dans ce dernier cas, le droit de disposer de cette propriété par voie de testament en est une conséquence nécessaire (p. 3.).”
Il en vient à la conclusion que la propriété est une création sociale et précise : “les droits de l’homme, en fait de propriété, ne peuvent s’étendre au-delà des bornes de son existence (p. 4.).”
Pour rassurer quelque peu l’auditoire _ ou plutôt pour mieux le piéger à son propre jeu _ il se place sous la patronage d’Athènes et de Solon mais pour affirmer que c’est à l’État de régler les successions : “je parle des lois faites dans un siècle civilisé, de celles qui furent données par Solon. Eh bien ! Ce législateur célèbre, en réformant sur ce point la loi générale des Athéniens, en admettant le droit de tester, excepta néanmoins de ce droit les chefs de famille. Il voulut que tout fût réglé, dans les successions en ligne directe, par les lois de la République, et rien par la volonté des citoyens (p. 8.)”.
Et c’est seulement après cette longue introduction qu’il en venait à défendre l’égale répartition de l’héritage entre les enfants.
En réalité, personne ne s’y trompait : le texte de Mirabeau ouvrait une brèche dans la révolution athénienne qui, depuis 1789, avait sacralisé la propriété. Mirabeau semait les graines de la révolution spartiate, dont la volonté était attribuée à Louis XVI et qui était tant redoutée parce qu’elle remettrait en question ce droit de propriété. En attribuant ce texte à Mirabeau, une chose ne faisait pas de doute : il était bien le porte-parole de Louis XVI. Cela avait de l’importance parce que, en dépit de tout ce que l’on colportait sur sa maladie, sa mort à 42 ans ne manquait pas d’éveiller de gros soupçons3. L’empoisonnement de Mirabeau apparaissait comme une hypothèse sérieuse. Mais qui aurait pu vouloir l’empoisonner ? A en croire ce texte, certainement pas Louis XVI, mais plutôt des gens qui avaient intérêt à empêcher le tournant spartiate de la Révolution.
Qui a empoisonné Mirabeau ?
Le journal royaliste Les Actes des apôtres rejeta les accusations d’empoisonnement en attribuant la mort de Mirabeau à la débauche. Il semblait ainsi balayer devant sa porte et repousser la possibilité que les royalistes l’aient assassiné. Dans son numéro 248, on lit que Mirabeau s’était épuisé dans une orgie qui avait eu lieu les 25 et 26 mars4. Cependant, il y avait un document assez accablant pour le parti royaliste : Vie publique et privée de Honore-Gabriel Riquetti de Mirabeau, comte de Mirabeau, pamphlet réactionnaire qui le rendait responsable de tous les maux de la Révolution et lui attribuait la volonté de régner en portant le duc d’Orléans sur le trône comme une marionnette. Le texte, ouvertement outrancier et assez souvent clairement mensonger, était paru en 1791, juste avant la mort de Mirabeau donc. Il constituait un mobile évident pour un empoisonnement à attribuer aux royalistes.
Marat quant à lui, présente Mirabeau comme un traître vendu à la cour, mais il le fait aussi passer pour un pantin en précisant que c’est parce qu’il avait refusé de tremper dans une nouvelle conspiration qu’on l’avait tué. Pour quelle raison avait-il refusé ? Il n’en dit rien. C’est son secrétaire qui aurait été payé à cet effet5. Le 9 avril, il explique qu’il ne se laisse pas duper par l’autopsie et qu’elle confirme que Mirabeau a été empoisonné, mais il ne nomme toujours pas le commanditaire de l’assassinat6.
Une gravure s’efforça de donner une version réaliste de sa mort en mettant en valeur la transmission du texte à Talleyrand. Elle s’intitule : Mr Mirabeau remettant à Mr de Talleyrand, ci-devant evêque d’Autin son ouvrage sur les successions, en présence de Mr De La Mark : je confie à votre amitié le soin de la lire à la tribune.
Anonyme, Mr Mirabeau remettant à Mr de Talleyrand, ci-devant evêque d’Autin son ouvrage sur les successions, en présence de Mr De La Mark : je confie à votre amitié le soin de la lire à la tribune, aquatinte, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1906.
Une autre représentait toujours Mirabeau rédigeant son Discours sur les successions mais en lui donnant un caractère nettement plus allégorique.
Anonyme, Mirabeau sur son lit de mort, s’occupe dans ses derniers moments du bonheur de ses concitoyens, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1910.
Cette théâtralisation de la mort de Mirabeau, qui s’est d’ailleurs accompagnée de la production de pas moins de trois pièces de théâtre sur le sujet, tendait à alimenter le doute sur la version officielle qu’elles assimilaient à une comédie7.
Louis XVI mis en accusation
Les Révolutions de Paris, pour une raison qui n’est pas très claire, mirent La Marck en avant plutôt que Talleyrand. C’est en effet lui qui est montré recevant le discours des mains du mourant.
Anonyme, Dernières paroles de Mirabeau, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1909.
C’est peut-être une autre gravure, portant le même titre, qui explique cette particularité qui aurait visé à protéger Louis XVI en détournant l’attention. Les Révolutions de Paris étaient en effet favorables au roi. La mise en avant de La Marck laissait penser qu’il y avait une polémique autour de la concurrence entre La Marck et Talleyrand alors que le véritable problème était que l’on soupçonnait Louis XVI d’avoir fait empoisonner Mirabeau.
Une première version de cette gravure sortit sans la lettre, mais elle en disait déjà beaucoup même sans cela.
Antoine Borel, Robert de Launay, Dernieres paroles de Mirabeau, estampe, 1791, BNF/Gallica, Hennin 10926.
Allégorique et grandiloquente, on y voyait Mirabeau dans les bras de la France affligée, avec la Mort les surmontant; A côté, la Vérité relevait un rideau sur le monde extérieur que Mirabeau montrait du doigt. On y voyait des factieux frappés par la foudre alors qu’ils s’attaquaient à la noblesse d’épée et au haut clergé. Mais le plus important, c’était la représentation des Parques au premier plan. Celle qui s’apprêtait à couper le fil de la vie de Mirabeau présentait le profil de Louis XVI. La gravure montrait ce que le roi se donnait tant de mal à dissimuler : c’est lui qui avait fait empoisonner Mirabeau, et pas parce qu’il défendait la révolution spartiate, mais bien au contraire parce qu’il avait pris le parti de la cour contre lui.
La version de la gravure avec la lettre était encore plus explicite en mentionnant les dernières paroles de Mirabeau : “J’emporte avec moi le deuil de la monarchie, les factieux s’en disputeront les lambeaux.”
Antoine Borel, Robert de Launay, Dernieres paroles de Mirabeau, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1911.
Il n’était absolument plus question des successions. Mirabeau était mort en défendant la monarchie.
Une dernière estampe accusa incidemment Louis XVI.
Anonyme, Mirabeau mourant, estampe, 1791, BNF/Gallica, De Vinck 1908.
Elle tirait son inspiration du Déjeuné de Ferney, dont elle reprenait le format ovale et le bonnet de chambre qui rapprochait Mirabeau de Voltaire. Elle mettait cette fois bien le Discours sur les successions dans les mains de Mirabeau et elle en rendait le véritable but plus clair en accordant une pleine page à la mention : “Titre II, pour l’égalité” qui en montrait toute l’implication spartiate. Seulement, ce n’est pas le profil caractéristique de Mirabeau que l’on reconnaissait, mais le nez de Louis XVI, pour indiquer que c’était lui et non Mirabeau qui était à l’origine du texte. La France est au chevet de cet étrange Mirabeau mais elle est accompagnée d’une autre figure : une espèce de Jupiter couronné, a l’air courroucé et tenant une chaîne. L’analogie avec le Déjeuné de Ferney nous incite à penser qu’il s’agit d’une représentation allégorique du père de Louis XVI regrettant de ne pas avoir pu couper les ailes de son fils, de ne pas avoir pu “l’enchaîner” en l’empêchant d’accéder au trône comme il en avait eu l’intention. En effet, le père de Mirabeau avait été l’un de ses proches et l’estampe suggérait donc qu’il fallait que Louis XVI soit effectivement le fils de La Borde, comme le sous-entendait Le Déjeuné de Ferney, pour qu’il ait empoisonné le fils d’un des amis du dauphin, son père.
Cette dernière gravure est toutefois plus tardive puisqu’il est précisé qu’elle a été présentée à l’Assemblée nationale le 25 septembre 1791. Même si elle est d’inspiration orléaniste, il n’est pas à exclure qu’elle se soit faite avec l’assentiment de Louis XVI à un moment où il envisageait de laisser sa place à David et où l’étoile de Mirabeau commençait doucement à pâlir.
Tronchet François Denis, Talleyrand-Périgord Charles Maurice de, Mirabeau Honoré-Gabriel Riquetti, comte de. Lecture par M. de Talleyrand-Périgord de l’opinion de M. de Mirabeau, lors de la séance du 2 avril 1791. In: Tome XXIV – Du 10 mars 1791 au 12 avril 1791. pp. 510-515. www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1886_num_24_1_13195_t1_0510_0000_4 [↩]
Lameth Alexandre Théodore Victor, chevalier de. Passage à l’ordre du jour : rapport sur les successions ab intestat et sur l’inégalité des partages, lors de la séance du 21 novembre 1790. In: Tome XX – Du 23 octobre au 26 novembre 1790. p. 598. www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1885_num_20_1_9040_t1_0598_0000_7 [↩]
Il y eut Mirabeau aux Champs-Elysées, comédie par Olympe de Gouges à partir du 15 avril 1791, dans laquelle Lycurgue était renvoyé sur la terre pour remplacer Mirabeau. On voyait bien là l’écho du surgissement de la révolution spartiate. Elle fut suivie par L’Ombre de Mirabeau par Jean-Elie Bédéno-Déjaure à partir du 7 mai 1791 et par Mirabeau à son lit de mort par Pujoulx jouée à partir du 24 mai 1791. [↩]
En 1784 étaient apparues des caricatures de la harpie, un monstre qui, comme on l’a vu, représentait Louis XVI en pleine possession de sa puissance. Un autre monstre, inspiré de la harpie, refit surface en 1789. Il s’agissait cette fois d’une hydre aristocratique aux multiples têtes.
Anonyme, L’Hydre aristocratique, estampe en couleur, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 1697.
Selon le commentaire inscrit sur la gravure, ce monstre mâle et femelle, “né d’humains”, concentrait toutes les critiques que l’on pouvait adresser à l’aristocratie. Il était barbare et sanguinaire et avait déjà ravagé plusieurs empires. Avec toutes ses têtes, cette bête féroce rappelait Cerbère, le chien des Enfers. Elle faisait écho à la rumeur de complot aristocratique que Davy de Chavigné avait plus particulièrement mise en exergue.
On avait vu la bête sur la route entre Versailles et Paris l’après-midi du 12 juillet 1789, c’est-à-dire quand se répandit la nouvelle du renvoi de Necker. Les Parisiens étaient alors allés chercher des armes pour se préparer à l’affronter et c’est de cette manière qu’ils prirent la Bastille, le 14, là où le monstre sacrifiait ses victimes. Plusieurs de ses têtes ont été abattues mais le monstre a néanmoins réussi à fuir à l’étranger. A gauche, on voit la France, laissée abattue par le monstre, mais on nous dit qu’elle “va reprendre une nouvelle face”.
Il s’agissait manifestement d’une gravure voulant se faire passer pour orléaniste. Son but était de justifier une prise de la Bastille qui aurait eu lieu pour prévenir les intrigues du parti autrichien.
Cependant, une autre gravure intitulée Le Despotisme terrassé lui répondit. Elle proposait une version en contrepartie qui ajoutait certains éléments permettant de changer le sens de la gravure d’origine.
Anonyme, Le Despotisme terrassé, estampe, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 1696.
On voit notamment, à l’arrière-plan à droite, un moulin qui vise à assimiler l’hydre aristocratique aux moulins que combat Don Quichotte. L’idée était surtout de faire comprendre que ce complot aristocratique n’était qu’une fiction inventée par Louis XVI pour justifier la révolte et y pousser. Dans le coin inférieur droit, la France est affligée et on remarque que les armes de Paris s’appuient sur elle, renvoyant à la révolution parisienne désirée par Louis XVI depuis le début de son règne.
Anonyme, Nouvelle place de la Bastille, estampe en couleur, 1789, BNF/Gallica, De Vinck 1711.
On y voyait une statue de Louis XVI sur laquelle il n’avait pas l’air si pétrifié que cela. C’est en effet lui qui était en train d’écraser l’hydre aristocratique tout en cachant sa main gauche sous le manteau royal, signe qu’il agissait en sous-main. Des représentants du clergé et de la noblesse lui prêtaient main forte, ce qui montrait que c’était bien lui qui contrôlait les États généraux et non pas un hypothétique complot aristocratique.
Sous le titre de la gravure, Nouvelle place de la Bastille, on lisait “ami le temps passé n’est plus, rendons à César ce qui appartient à César, et à la nation ce qui est à la nation”, mais l’objectif était surtout de montrer que c’était Louis XVI qui agitait tout le monde et que ce qu’il fallait rendre à César, c’était la paternité de la Révolution.
Sur le piédestal de la statue, on avait inscrit : “Louis XVI, restaurateur de la liberté française”, et surtout : “Je ne veux faire qu’un avec mon peuple”, ce qui sous-entendait qu’il voulait tellement ne faire qu’un avec le peuple que c’est lui qui le faisait agir. C’était d’autant plus ironique que entre sa statue et l’hydre aristocratique qu’il écrasait, il apparaissait déjà sous deux formes différentes.
On voit enfin devant la statue une femme allaitant censée représenter le tiers état. Elle est assise sur une représentation de la prise de la bastille et sur une autre gravure montrant la venue du roi à Paris le 17 juillet 1789. Elle est également entourée de deux enfants, l’un en grenadier, l’autre en tambour, qui rappellent les deux héros de la Bastille : Du Harnée et Humbert, avatars de la maîtresse du roi comme on l’a vu. C’est donc Françoise Boze qu’il faudrait reconnaître sous les traits de ce tiers état.
Les concernés essayaient quant à eux de mettre en évidence la responsabilité de Louis XVI. L’un des moyens qu’ils employaient consistait à reprendre la figure de Jeannot, le personnage de théâtre, avatar de Louis XVI dont la popularité n’avait cessé d’augmenter depuis 1779. Cependant, le Jeannot de la Révolution était inversé, il ne subissait plus. On le voyait par exemple reprendre le rôle du savetier Simon, celui qui déversait le contenu de son pot de chambre sur lui à l’origine.
Réintroduire Jeannot permet de mieux comprendre le fil suivi par l’iconographie révolutionnaire. Considérons par exemple cette gravure sur la suppression des parlements intitulée : Depart des apoticaires patriotes du faubourg St Antoine munis d’une provision de pillules pour purger les 2 chambres des vacations du Parlement de Rennes.
Anonyme, Depart des apoticaires patriotes du faubourg St Antoine munis d’une provision de pillules pour purger les 2 chambres des vacations du Parlement de Rennes, estampe coloriée, 1790, BNF/Gallica, De Vinck 1352.
On voit en tête du cortège, brandissant l’ordonnance, un personnage qui ressemble beaucoup à Jeannot avec son bonnet. Sur cette ordonnance, on lit : “Recette contre l’aristocratie : prenez une lanterne”. Le purgatif, c’est donc la lanterne. Or la lanterne est l’attribut de Jeannot et nous nous trouvons face à une inversion révolutionnaire classique du rôle de Jeannot : il ne reçoit plus le contenu du pot de chambre, il purge, et de manière radicale. Derrière le charriot des lanternes, on remarque un petit garçon qui semble avoir l’intention de glisser un bâton dans les roues, mais il ne fait rien de concret. On peut y voir une représentation de Louis XVI faisant mine de vouloir enrayer la Révolution mais ne faisant rien concrètement. Une variante de cette estampe (De Vinck 1353) montre une autre ordonnance sur laquelle on lit : “Recette contre les ennemis de la nation. Descente de la lanterne.”
Mais on vit aussi Jeannot changer de registre de théâtre, sortir de la comédie et se transformer en un jeune premier qui aurait pu être interprété par Saint-Fal, comme sur cette estampe qui représente un vainqueur de la Bastille. Il est indiqué qu’elle provient de l’imprimerie située au 4 rue du Théâtre Français, c’est l’imprimerie qui fut reprise par Nicolas Bonneville et le Cercle social. Mais vient-elle vraiment de là ou bien la mention visait-elle juste à encourager un rapprochement avec les estampes montrant les comédiens dans leurs costumes au Théâtre français ?
Anonyme, Français libres quand ils ont voulu l’être le 14 juillet 1789, estampe, date inconnue, BNF/Gallica, De Vinck 1654.
Nous sommes face à un personnage qui reprend les principales caractéristiques de Jeannot mais qui en donne une version métamorphosée. Il effectue une sorte de synthèse avec Marlborough, un personnage que l’on avait mêlé à Jeannot, dans la mesure où il est armé et sans culotte. Il porte deux pistolets et s’appuie sur une pique, héritière de la haste qui était synonyme de bâtardise.
On lit sur sa ceinture : “Paix aux chaumières, guerre aux châteaux” et sur la pique : “14 juillet 1789” et “les tyrans sont mûrs”, formule popularisée par Claude Fauchet du Cercle social. L’objectif était manifestement de montrer qu’il n’y avait pas que des bourgeois qui avaient pris la Bastille, contrairement à ce que voulait faire croire le récit orléaniste diffusé par Louis XVI, il y avait aussi eu des Jeannot ou plutôt des personnages déguisés en une version bourgeoise de Jeannot. Au-delà, en fonction de la date d’édition de la gravure, il y avait peut-être la volonté de l’assimiler au Cercle social pour montrer que Jeannot se cachait là aussi et qu’il était en train de refaire le coup de la Bastille en laissant penser que ce Cercle était une émanation des orléanistes.
On en connaît une seconde version, en couleur, sur laquelle le bonnet de Jeannot est remplacé par un casque sur lequel il est écrit : “vaincre ou mourir”.
Anonyme, Vainqueur de la Bastille, estampe en couleur, sans date, BNF/Gallica, De Vinck 1655.
Il avait aussi sa comparse.
Anonyme, Françoises devenues libres, estampe, sans date, BNF/Gallica, De Vinck 1656.
On notera tout d’abord que si c’est la graphie “Français libres” qui avait été choisie pour la première gravure, on a opté ici pour “Françoises devenues libres”, ce qui n’est probablement pas un hasard et encourageait à faire le lien entre la Françoise représentée et Françoise Boze. Elle aussi est présentée comme une participante à la prise de la Bastille et on lit sur sa ceinture : “Libert[as] Hastale Victrix 14 juillet”. Elle est armée de deux pistolets, d’un sabre et d’une pique sur la pointe de laquelle on peut lire : “Liberté ou la mort”.
Ces deux gravures, initialement inspirées de Jeannot, infléchissent donc le récit révolutionnaire qui avait été diffusé jusque-là : plutôt que résultat de l’affrontement entre l’Autriche et l’Angleterre, la Révolution serait le combat d’un couple aimant jouer la comédie et dont il faudrait suivre l’exemple.
Louis XVI avait symboliquement propulsé un abbé, l’abbé de Lubersac, et un magistrat, Davy de Chavigné, comme grands architectes de la monarchie afin de montrer que le pouvoir du roi était confisqué.
L’abbé Delaunay, poète, ancien lecteur et pensionnaire de la cour de Portugal, se joignit à cette frénésie de projets de monuments. Le 25 août 1776, il présenta au roi un tableau dessiné du plan d’une place qui lui serait dédiée1.
Il en donna le détail dans une brochure en vers publiée en 1777 intitulée Le Baguenaudier, parce que l’idée lui en serait apparemment venue en baguenaudant2. Il se plaignit apparemment auprès du Journal de Paris de n’y être pas cité pour son “projet agréé d’un monument public” et le journal se fendit d’un article ironique dans son numéro du 19 janvier 17773.
Il s’agissait d’un monument sur le modèle du Pont-Neuf qui prendrait place dans le quartier du Gros-Caillou transformé en quai (p. 5.). L’abbé proposait d’installer sur ce pont une statue équestre du roi répondant à celle d’Henri IV. Il envisageait également un second projet pour la reine, entre la place Louis XV et celle de la Madeleine, qui placerait Louis XV entre Louis XVI et Marie-Antoinette (p. 10.).
Pour l’abbé, quand il évoque une statue équestre du roi, il pense incontestablement à Louis XVI, qu’il compare à Sésostris (p. 7.). Mais La Feuille sans titre, veut qu’il s’agisse de Louis XIV et, en 1783, les Nouveaux essais historiques sur Paris prétendent que le projet de l’abbé avait été présenté à Louis XV à la Saint-Barthélemy de 1766, ce qui est très douteux parce qu’on n’en trouve aucune trace et l’abbé se trouvait vraisemblablement au Portugal à cette période4. La seule différence avec le projet du Baguenaudier, c’est le fait que le pont devait se trouver au niveau de l’actuel Pont de la Concorde. En lisant attentivement les Nouveaux essais, on se rend d’ailleurs compte que quelque chose ne tient pas puisque l’auteur reprend l’affirmation selon laquelle la statue du feu roi se trouverait entre celles du roi et de la reine régnants, mais c’est bien une statue de Louis XV qui se trouvait au milieu de la place Louis XV, pas une statue de Louis XIV. Dès lors, le projet ne pouvait pas avoir été présenté à Louis XV sous cette forme.
Il y avait manifestement un problème avec ce projet, de même qu’avec le poème de l’abbé, Les Plaisirs de la ville, qui connut deux éditions, en 1775 et 1781, et qui est devenu introuvable. Il est vrai que De Launay était un proche du duc de Chartres, ce qui peut expliquer bien des choses5.
Des éléments nous manquent sans doute pour en comprendre toute la portée subversive. Il est très probable que Les Plaisirs de la ville donnaient les clés nécessaires à cette compréhension. On retrouve en effet les moqueries habituelles, le Gros-Caillou synonyme d’impuissance, la copie d’Henri IV, la relation ambiguë de Louis XV avec Marie-Antoinette…, mais il s’agissait de critiques courantes.
L’abbé avait présenté sa requête pour son monument au ministre des Affaires étrangères, Vergennes, et au Bureau de la Ville de Paris, en vain. Dans Le Baguenaudier, il retranscrit les réponses négatives qu’il en a reçues. On peut supposer qu’il cherchait par là à montrer qu’il n’y avait pas que Louis XVI qui était entravé. La requête à Vergennes, incongrue car il n’avait rien à voir là-dedans, visait vraisemblablement à montrer que si les Affaires étrangères représentaient bien une contrainte à travers l’alliance autrichienne, il était aisé d’en sortir par une abdication de Louis XVI ; c’était le grand credo orléaniste. Quant au Bureau de la Ville de Paris, il représentait les soutiens d’un Louis XVI, roi de l’Hôtel-de-Ville, qui n’était pas aussi isolé qu’il voulait bien le laisser penser.
En 1787, De Launay publia un Supplément du Baguenaudier dans lequel il s’amusait notamment du détournement de son projet par les Nouveaux essais historiques sur Paris en écrivant, à propos du projet de Pont Louis XVI, actuel pont de la Concorde : “Je réclame et confie au public impartial me droits de primauté sur le projet de nouveau pont, le devis de construction appartient légitimement au célèbre M. Perronet ; mais je suis évidemment le premier, qui ai proposé un pont devant la place de Louis XV, au lieu de le construire devant les Invalides, je me réfère à mon Baguenaudier où la vérité est consacrée6.”