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Les cimetières militaires

Théâtre d’opérations militaires, le paysage français abrite quelque 360 000 sépultures perpétuelles de soldats de 1939-1945, représentant plus d’une douzaine de nations, avec pour chacune d’elles des pratiques mémorielles et funéraires spécifiques.

Après les expériences malheureuses de la Grande Guerre1 la Convention de Genève donna en juillet 1929 de nouvelles orientations quant au soin à apporter aux dépouilles des soldats tués au combat. Outre l’obligation de rechercher et d’identifier les corps (déjà présente dans la Convention de 1906), elle recommandait que, dès le début des hostilités, les belligérants organisent un service des tombes dans leurs armées afin de localiser, d’inhumer et, si nécessaire, d’exhumer les corps de leurs compatriotes comme de leurs ennemis. Autant pour des raisons sanitaires que pour le moral des troupes, toutes les armées occidentales s’organisèrent donc pour « enterrer honorablement » les soldats, dans la mesure du possible.

Cette approche consacra une pratique encore relativement récente d’individualisation des sépultures des militaires de tous rangs, synonyme de dignité à l’heure des conflits de masse de l’époque industrielle. Son corollaire fut l’organisation de cimetières provisoires afin de répondre rapidement aux besoins, dans l’attente de solutions plus adéquates après guerre.

La tradition britannique veut que le soldat soit enterré avec ses camarades de combat à l’endroit où il est tombé, ce qui explique la dissémination des sépultures2. En vertu d’un accord signé en 1918 et reconduit en 1946, la Commonwealth War Graves Commission investit des terrains, principalement en Normandie et dans le Nord, cédés gracieusement et sans limitation de durée par l’État français, afin d’y édifier ses cimetières. Au croisement de la mémoire nationale et de l’espace privé, ceux-ci se caractérisent par la présence de stèles blanches identiques disposées à même le gazon et entourées de végétation. Seule concession à la mémoire familiale, une épitaphe personnelle est gravée sur la stèle. L’ensemble s’harmonise dans la verdure autour de la Croix du Sacrifice ou de la Pierre du Souvenir, symboles de la Nation reconnaissante.

Aux États-Unis, le rapatriement des corps fut une question cruciale. Le Congrès, le War Department etl’American Battle Monuments Commission (ABMC)s’opposèrent, comme dans les années 1920, à leur opinion publique en privilégiant la création de cimetières à l’étranger. Il s’agissait pour eux d’honorer collectivement les soldats tués et de renforcer les liens d’amitié entre les peuples. Le Congrès laissa finalement le choix aux familles qui demandèrent le rapatriement des dépouilles dans 70 % des cas. L’ABMC privilégia alors le regroupement des corps restants au sein de nécropoles implantées surtout à l’ouest du Rideau de fer (12 sur 14). De vastes espaces paysagers accueillent désormais des milliers de croix en marbre blanc, dans l’esprit classique inspiré du Arlington National Cemetery (Washington D.C.). Le sacrifice des États-Unis pour la cause de la liberté y est ostensiblement glorifié.

Que ce soit pour des raisons politiques en 1940 ou pour des questions matérielles en 1944, les dépouilles des soldats allemands ont été inhumées sur place. À partir de 1949, les milliers de cimetières provisoires administrés par les Alliés furent rassemblés en grandes nécropoles par le Service des sépultures françaises. Puis, progressivement, conventions et accords bilatéraux réglèrent le rôle des États et de la Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge afin de poursuivre la recherche des corps et l’édification des cimetières définitifs pour lesquels l’État français exigea une grande discrétion.

Éloigné de la ville, entouré de talus arborés, le cimetière n’est visible que par son entrée étroite qui laisse percevoir des croix sombres3 éparpillées dans la verdure. Du fait de la superficie réduite du terrain, chaque tombe accueille plusieurs corps, à la différence des cimetières des vainqueurs.

La gestion des sépultures françaises fut à l’image de la situation complexe traversée par le pays. Dès 1945, les associations de résistants aménagèrent des cimetières pour leurs camarades morts dans la clandestinité. Bien que la loi du 27 août 1948 prévoie leur accueil dans les nécropoles nationales, l’État ne prit généralement pas en charge l’entretien de ces cimetières, jugés peu conformes à la sobriété des nécropoles militaires. Par ailleurs, à la différence de la Grande Guerre, les corps des autres catégories de « Morts pour la France » (victimes civiles, déportés etc.), cette fois bien plus nombreux, rejoignirent les cimetières communaux. Enfin, entre 1950 et 1970, l’État procéda à de nombreux regroupements, en France comme à l’étranger, achevant ainsi de dissocier les lieux de combat des lieux de sépulture. Au total, 125 000 dépouilles de soldats ont été rendues à leur famille.



  1. Ce n’est pas avant 1916 que les pouvoirs publics mettent en place des services chargés de l’identification et de la localisation des corps, puis de l’individualisation des tombes. Auparavant, les pratiques sont diverses et le plus souvent, la dépouille du soldat du rang est enterrée dans un ossuaire ou dans une fosse commune. []
  2. Y compris dans les carrés militaires des cimetières communaux. []
  3. La tonalité sombre a été imposée par le traité de Versailles. []
Françoise Passera
Françoise Passera

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Françoise Passera (15 juillet 2024). Les cimetières militaires. Atlas de la France en guerre, 1939-1945. Consulté le 6 juin 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/120m7


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