L’Astrée est célèbre pour être un roman pastoral, mais à côté des bergers figurent des chevaliers, dont les plus éminents représentants apparaissant dès notre première partie. Tous sont vaillants et amoureux : Clidaman, fils d’Amasis, Guyemants et Ligdamon, tous trois soupirants de Sylvie ; Lydias, double de Ligdamon, épris de Mélandre ; Lindamor et Polémas, rivaux dans le cœur de Galathée, etc. Leur présence s’explique par la persistance des traditions chevaleresques au sein de l’Astrée (( “Il y a dans l’Astrée d’autres personnages que des bergers ; […] il y a des chevaliers, et ces chevaliers ont des défis et des combats singuliers”, Saint-Marc Girardin cité par Ch. Dédéyan, Le Chevalier berger ou de l’Amadis à l’Astrée, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, p. 62. )) .
“Maintes aventures d’armes et d’amour” : Amadis et le genre du roman de chevalerie au XVIe siècle
Parmi les formes de fiction les plus populaires au XVIe siècle figure en effet en bonne place le “livre de chevalerie“. Cette littérature de divertissement rencontre alors un succès qui ne se dément pas depuis la traduction très libre par Herberay des Essars, en 1540, d’un roman espagnol, Amadis de Gaule, publié pour la première fois à Saragosse par Garci Rodríguez de Montalvo en 1508. Cette faveur ne doit pas surprendre : la Renaissance, qui porta l’art et le raffinement à un degré inégalé, fut aussi un temps de violences terribles et de cruautés atroces. Déchirée par les guerres, l’Europe fut le terrain de jeu des condottieri et des lansquenets, en proie aux guerres d’Italie avant le déchaînement de celles de religion. Dans un tel contexte, et à la faveur de la diffusion permise par le développement de l’imprimerie1 , le public assura le meilleur accueil à Amadis, qui, continuateur des romans courtois médiévaux, contenait, ainsi qu’en prévenait la page de titre, “maintes aventures d’armes et d’amour“. Assaisonné de magie et de merveilleux, Amadis de Gaule met en scène, dans un Moyen-Âge mythique, un chevalier errant amoureux d’une Dame, Oriane, pour la conquête de laquelle il accomplit tous les exploits. Aidé de la magicienne Urgande, “la déconnue”, et armé d’une épée magique, il passe les ponts les plus périlleux, traverse les gués les mieux défendus, affronte les chevaliers ennemis et les géants, déjoue les prodiges, et brise en particulier les enchantements du maléfique et ingrat Archélaüs. C’est ainsi, dans la lignée des romans arthuriens, une nouvelle image de la chevalerie, fortement idéalisée, qu’imposent Montalvo et son traducteur des Essars. Amadis, non content d’être beau, vaillant et brave à l’extrême, est aussi plus loyal à sa Dame, plus chaste et moins sensuel que ne l’étaient ses prédécesseurs médiévaux, Tristan ou Lancelot2 . Amoureux mais débarrassé de la fatalité tragique attachée à Tristan ou Lancelot, il est le “prototype de la perfection chevaleresque” (Ch. Dédayan, op. cit., p. 11. ) : la passion ne débouche plus sur la mort et la destruction des royaumes, mais sur une issue heureuse récompensant la vaillance sans faille du protagoniste.
Amadis de Gaule devint le premier best-seller romanesque de l’histoire, et son exemple encouragea les imitateurs (Amadis de Grèce, Amadis de l’Étoile, Amadis de Trébizonde, etc.), ainsi que les adaptations des anciens romans courtois (le Lancelot en prose est réédité, abrégé, en 1591). Amadis devient le modèle de Don Quichotte, qui voit en lui
Le nord, l’étoile, le soleil des vaillants et amoureux chevaliers et nous devons l’imiter, nous autres qui combattons sous la bannière de l’amour et de la chevalerie.
Dans le roman de Cervantès, Amadis est d’ailleurs le seul livre de ce genre sauvé du bûcher par maître Nicolas, parce que selon lui “de tous les livres de chevalerie, c’est le meilleur”.
Le succès du roman de chevalerie ne se dément pas encore à l’époque où Honoré d’Urfé écrit l’Astrée. Trois livres d’Amadis paraissent en 1615, Marcassus en fait paraître un résumé en 1629. Bien plus tard, Tallemant des Réaux multiplie les allusions aux Amadis dans ses Historiettes, tandis qu’en 1689, Madame de Sévigné compare encore avantageusement le roi d’Angleterre exilé Jacques II au Beau Ténébreux : “Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de Renaud, d’Amadis, et de tous nos paladins les plus célèbres”3 .
“Aimer à la vieille gauloise” : Céladon en “beau ténébreux”
La rupture souvent alléguée entre roman de chevalerie et roman pastoral, dont l’Astrée serait en France le plus illustre représentant, mérite d’être fortement nuancée. Charles Dédéyan parle même de “présence obsédante“4 des Amadis et de la chevalerie dans L’Astrée. Dès la préface de la seconde partie (1610) adressée à Céladon, d’Urfé tient à mentionner avec déférence le “Beau Ténébreux“, l’un des surnoms d’Amadis. Mais il convient de noter que c’est le qualificatif donné au héros lorsque, déçu d’avoir été injustement repoussé par Oriane, il a (provisoirement) renoncé aux armes et s’est retiré à la Roche-Pauvre. C’est ainsi la façon d’aimer d’Amadis, non ses prouesses guerrières, que célèbre l’auteur de l’Astrée en s’adressant à Céladon :
Car on dit maintenant qu’aymer comme toy, c’est aymer à la vieille Gauloise, & comme faisoient les Chevaliers de la Table-ronde, ou le beau tenebreux. Qu’il n’y a plus d’Arc des loyaux Amants, ny de chambre deffenduë pour recevoir quelque fruict de cette inutile loyauté ; Que si toutesfois il y a encores quelques chambres qui se puissent appeller deffenduës, elles le sont seulement à ceux qui aiment comme tu faits, pour chastiment de leur peu de courage, & pour preuve de leur peu de bonne Fortune […]
Céladon partage avec Lancelot ou Amadis leur amour respectueux des dames, plus essentiel aux yeux du romancier que leur manière de se battre. “Il n’y a plus d’Arc des loyaux Amants”, mais dans son roman, c’est la Fontaine de la vérité d’amour qui se substitue au test de fidélité des Amadis.
La traduction française insiste davantage que l’original sur les aventures amoureuses du héros, ainsi que celles de son frère Galaor, parangon du chevalier galant, auprès duquel les Dames se pressent, prédécesseur de l’inconstant Hylas5 , cueillant avant le berger “les savoureux fruictz de l’amoureux jardin”. Les points d’accroche sont également nombreux dans la narration : ainsi Oriane, rendue jalouse à tort, défend-elle au Beau Ténébreux de reparaître devant lui, contraignant Amadis à se faire ermite. On reconnait l’itinéraire de Céladon, chassé par Astrée et réduit à une solitude austère à la fin de la première partie. De même, on trouve dans Amadis une scène de travestissement : Lisvart, père d’Oriane, est contraint de s’habiller en femme pour s’échapper d’un camp ennemi, comme le fait Céladon pour sortir du palais d’Isoure.
Dans la première partie, l’ “Histoire de Galathée et Lindamor” (I, 9), l’ “Histoire de Ligdamon” (I, 11) ou encore “Histoire de Lydias” (I, 12) sont très inspirés par cette veine chevaleresque. De ce point de vue, le chef-d’œuvre d’Honoré d’Urfé est encore un de ces romans de chevalerie qui faisaient les délices des lecteurs renaissants. Le romancier y insiste trop souvent pour que ce point soit une coïncidence : l’époque où se déroule le roman, le Ve siècle, est présentée comme le temps où naquit la chevalerie, dont l’invention est attribuée au roi Arthur. Le mythique souverain de la Grande-Bretagne est mentionné à plusieurs reprises dans le roman. C’est, curieusement d’ailleurs, Céladon qui l’explique aux nymphes. Alcippe
fut contraint de s’en aller à Londres vers le grand Roy Artus, qui en ce mesme temps, comme depuis je luy ay oüy raconter plusieurs fois, institua l’Ordre des Chevaliers de la table ronde. (I, 2, p.194)
Quelque temps auparavant, comme je vous ay dit, Artus Roy de la grand’ Bretagne avoit institué les Chevaliers de la table ronde, qui estoit un certain nombre de jeunes hommes vertueux, obligez d’aller chercher les adventures, punir les meschans, faire justice aux oppressez, & maintenir l’honneur des Dames. (I, 2, p. 196)
La mention du légendaire roi Arthur inscrit surtout le roman d’Honoré d’Urfé dans la lignée des romans bretons et lui confère l’intertexte prestigieux de la geste du Graal. Par ailleurs, l’écrivain, en faisant remonter les origines de cette institution à l’époque mérovingienne, confère à la chevalerie le prestige de l’ancienneté. Historiquement, si des sociabilités guerrières existaient effectivement dans le monde germanique, il fallut attendre au mieux le XIe siècle pour voir apparaître l’éthique chevaleresque, avec les codes et valeurs qui lui sont associés, et peu après la littérature qui la met en scène. Mais ce n’est pas d’Urfé qui imagine de faire remonter à si haute date la naissance de l’institution chevaleresque : chez l’Arioste, le légendaire Arthur est l’allié du non moins mythique roi de France Pharamond, et le terme de la quête du Graal est fixé à 454 par le Lancelot en prose6 .
L’Astrée reste une œuvre peuplée, comme l’étaient les Amadis, de chevaliers à la recherche d’aventures et de prouesses seules capables de leur conférer mérite et dignité. La deuxième et la troisième partie, loin de voir s’effacer comme des survivances les preux et leurs exploits, leur accordent au contraire de plus en plus de place. Les chevaliers de l’Astrée sont armés comme on l’était à la fin du moyen-âge, avec l’armure, le “hoqueton” (p. 530)7 et le “heaume” (I, 9, p. 530-531) fermé d’une “visière”, ainsi Alcippe “armé de toutes pièces […] la visière haussée (I, 2, p. 197). La visière amusait fort Sorel. On la retrouve encore deux fois (I, 9, p. 527 et I, 12, p. 568), dissimulant le visage de “chevaliers inconnus” (I, 12, p. 673) dans la plus pure tradition du roman chevaleresque8 . Ainsi équipés, nos chevaliers s’illustrent au combat, comme Clidaman, si vaillant “que les amis et les ennemis le connaissaient et l’estimaient” (I, 12, p. 657), et Lindamor qui “a fait tant de merveilles en la bataille où il s’est trouvé” (I, 11, p. 611). Si le fils d’Amasis et son camarade s’attirent l’estime de leurs pairs, c’est que les chevaliers ne se contentent pas de se battre, ils connaissent aussi les vertus auxquelles leur état les oblige, telles que les énuméraient déjà L’Art de la chevalerie de Jean de Meung (1284), traduction du De Re militari de Végèce : la noblesse, la foi, la loyauté, la beauté, la droiture, la prouesse, l’amour, la courtoisie, la netteté, la diligence, la largesse et la “sobresse” (sobriété). Le vocabulaire pour désigner ces douze vertus est souvent tiré du lexique propre à l’âge baroque.
- Ainsi l’idéal de “générosité” fait songer à Corneille et renvoie à un comportement à la fois héroïque et désintéressé : le chevalier “généreux”, prêt à se sacrifier pour la défense d’une cause juste, fait preuve d’abnégation et ne se soucie pas de lui-même. C’est cette “générosité”, qui, aux yeux de Clidaman, suffit à Mélandre pour lui conférer le titre de chevalier : “Sçachez Chevalier (car tel vous veux-je nommer, puis que vostre generosité à bon droit vous en acquiert l’honorable tiltre)” (I, 12, p. 670).
- La “gloire“, de même, désigne l’estime qu’on se porte à soi-même et le souci de l’image de soi qu’on donne à voir aux autres. Climanthe, pour plaire à Amasis, promet à Clidaman la gloire d’un chevalier errant. Il lui dit
qu’il courroit beaucoup de fortune, qu’il seroit blessé, & qu’il se trouveroit en trois batailles, avec le Prince des Francs : mais qu’en fin il s’en reviendroit avec toute sorte d’honneur & de gloire (I, 5, p. 323)
Climanthe est certes un imposteur, mais ses prédictions sont toujours justes, aussi ces propos peuvent-ils être pris au sérieux. Face au traître Polémas, “Lindamor emportoit tousjours la gloire du plus adroit & du plus gentil9 ” (I, 9, p. 506).
- Le chevalier doit également faire preuve de bonté et de pitié ; Guyemants et Clidaman se comportent ainsi conformément au code de l’honneur en accordant, au nom de la “courtoisie” et de la “pitié”, le pardon à leur prisonnier Mélandre (qui se révélera être une prisonnière, I, 12, p. 657-658).
- Le fondement de la société chevaleresque est la parole donnée, qui se trouve au principe du lien féodal et que rien ne doit rompre ; tout l’édifice social est en effet bâti sur la promesse faite par le vassal de participer aux guerres de son suzerain, et par le suzerain de venir au secours de son vassal en cas d’agression. D’où l’importance, dans le roman, des liens de suzeraineté, des serments et des hommages. Guyemants, d’abord venu pour demander justice après la mort de son frère, se place en position de sujet d’Amasis : “je me suis mis en chemin […] pour vous rendre l’homme, que je vous doy” (I, 3, p. 231). Mais le lien féodal, dans les romans de chevalerie, sert surtout de modèle à une conception courtoise de l’amour qui reste le cadre à travers lequel les chevaliers de l’Astrée vivent le sentiment amoureux. Guyemants, venu pour demander vengeance, se soumet à l’insensible Sylvie comme à sa Dame. C’est “en faisant une grande reverence à Amasis”, mais aux pieds de Sylvie, qu’il “met un genoüil en terre”, et à qui il offre son service d’amour et “le sacrifice de [s]a liberté” (p. 232). Lydias, lui-même “parjure” envers Mélandre pour l’avoir laissée en France sans son accord, reproche ainsi au cruel Lypandas de ne pas respecter ses serments (I, 12, p. 668 sqq).
Amasis “dame de ces contrées” et garante de l’ordre féodal, favorise et célèbre l’éthique chevaleresque. Elle organise des “joutes” et des “tournois” où se distinguent Lindamor et Clidaman (I, 9, p. 506) . Son “Histoire de Lydias”, destinée à Adamas et surtout à Galathée, est un récit d’édification à la gloire des valeurs courtoises et militaires. C’est en reine de la Table ronde qu’elle tire la morale de à sa narration : “Voilà, continua Amasis, comme ils vivent si pleins d’honneurs et de louanges, que chacun les estime plus qu’autres qui soient en l’armée” (I, 12, p. 675). Terminons en reconnaissant toutefois que l’âge des chevaliers errants est passé10 : le fracas des armes dans les dépouilles de l’Empire romain ne laisse pas beaucoup de loisir aux chevaliers de vagabonder à l’aventure. Désormais, ils s’enrôlent auprès des rois, ainsi Guyemants, qui désire “servir”. Il se met au service de Mérovée et Childéric, qui sans surprise le reçoivent “à bras ouverts”. Amasis ne laisse pas ses chevaliers partir à leur gré, comme pourtant devraient l’y enjoindre les principes arthuriens (en principe, les chevaliers sont en effet “obligés de chercher les aventures”, I, 2, p. 196) : après le départ de son fils chez le roi des Francs, “j’envoyai après lui sous la charge de Lindamor, une partie des jeune chevalier de cette contrée” (I, 12, p. 656), déclare Amasis. Ses soldats n’ont pas le choix de leur destination, et sont sommés de participer à la mise en œuvre de la politique militaire de la reine. Cette évolution de la figure du chevalier correspond à la montée de l’absolutisme en France et en Europe : les nobles sont réquisitionnés pour servir leur souverain aux prises avec les monarchies rivales. Les remuants aristocrates sont fermement priés désormais de devenir des serviteurs dociles du pouvoir. Les duels, forme normale de règlement des conflits dans la noblesse, et exploits par excellence des chevaliers errants romanesque, sont désormais poursuivis par la justice (I, XII p. 662). Nous aurons l’occasion d’y revenir.
Très significative aussi la façon dont Amasis tente de détourner à son avantage la mécanique périlleuse de l’amour courtois. Dans les “vieux romans”, la passion amoureuse échappait à au pouvoir politique jusqu’à perturber gravement le système féodal : on se souvient de l’amour adultère de Lancelot pour Guenièvre, entraînant certes le chevalier à commettre l’impossible, mais provoquant aussi un conflit avec Arthur. Amasis souhaite conserver la dynamique guerrière dont l’Eros courtois est l’efficace carburant, mais en le gardant sous son étroit contrôle afin d’éviter les dérèglements auxquels il avait pu donner lieu : c’est l’espoir de récupérer à des fins militaires et à son profit les désordres intrinsèques au sentiment amoureux, qui la pousse à organiser ce funeste speed dating par tirage au sort dont le principe est exposé dans l’Histoire de Sylvie (I, 3, p. 217). C’est non dans le secret d’une liaison extraconjugale, mais publiquement et au su de tous que les chevaliers, avec l’accord de la reine, prêtent “hommage” à la nymphe désignée par la Fortune, toujours célibataire et donc disponible pour une “recherche”. Les éventuelles rivalités entre un amant installé et le serviteur tiré au sort ne gênent en rien Amasis, qui y voit au contraire l’occasion d’une saine émulation entre les opposants, qui auront à cœur de multiplier les prouesses pour conquérir leur belle, en mettant leur épée au service de causes qu’elle-même aura décidées (I, 12, p. 656). Le jeu de rôle réussit trop bien. “Comme d’un essaim, sont sortis tant d’amours” (I, 9, p. 504), c’est-à-dire que l’opération a fait l’effet d’un un nid de guêpes. La plupart des couples ainsi constitués étaient mal assortis : Léonide s’est vu attribuer Agis, “le plus inconstant & trompeur qui fut jamais” (p. 218). La relation ne durera guère. Mais il y eut bien plus grave : le tirage au sort venait parasiter des unions déjà existantes. Amasis n’ayant pas lu René Girard, elle n’imaginait pas que le matchmaking aléatoire unissant Lindamor et Galathée pourrait entraîner une rivalité mimétique désastreuse entre le chevalier élu par le hasard et Polémas, qui prétendait déjà “rechercher” la princesse. Le conflit entre les deux soupirants, raconté par Léonide à Adamas au livre 9 (p. 503 sqq.), s’envenima au point qu’ils manquèrent de s’entretuer en combat singulier (p. 530). Amasis n’avait pas non plus lu Musset, et ne savait pas qu’il faut se garder de badiner avec l’amour : on sait que, au livre III, Polémas finira par prendre les armes contre la reine et menacera la survie de son royaume. En amour, les précautions sont non seulement inutiles, mais nuisibles. La passion amoureuse, décidément, s’apprivoise mal, et se domestique moins bien encore.
Pour régler leurs conflits, les chevaliers francs pratiquent l’ordalie, c’est-à-dire le duel judiciaire par lequel le sort des armes, guidées par le Ciel, donne raison à celui des combattants qui est dans son bon droit. C’est ce combat que réclame Lindamor, en un épisode aussi romanesque que chevaleresque, injustement calomnié par Polémas11 . Amasis hésite, mais Clidaman, qu’elle laisse maître de la décision, autorise le duel en rappellan les vertus du combat singulier : “pour faire punir ceux qui ont failly, & pour honorer ceux qui le meritent, le meilleur moyen de tous est celuy des armes” (I, 9, p. 528). Il revient à la lance et à l’épée “d’éclaircir” les affaires obscures qui échapperaient aux procédures ordinaires de la justice : “
de sorte que si vous ostiez de vos Estats ceste juste façon d’esclaircir les actions secrettes des meschans, vous donneriez cours à une licentieuse meschanceté, quine se soucieroit de mal-faire, pourveu que ce fust secrettement (I, 9, p. 528)
Au moment où les Etats absolutistes en voie d’affirmation refusent de plus en plus fortement aux nobles de se faire justice eux-mêmes par l’épée, Clidaman réaffirme la vieille éthique aristocratique, qui n’a que faire des chats fourrés et de leur bureaucratie (voir sur ce point, dans notre édition au programme, les notes essentielles des pages 527 et 528). Polémas se soumet à l’ordalie, acceptant le “défi”, le “gage” que lui présente Lindamor (p. 529), et le principe d’une lutte “à outrance”, c’est-à-dire jusqu’à la mort. Il affirme toutefois “n’avoir jamais rien dit contre la verité”. Judiciairement parlant, le cas n’est pas très clair. Polémas n’a pas vraiment menti en faisant savoir que “
quoy qu’il [Lindamor] fust bien honneste homme, & accomply de beaucoup de parties remarquables, toutefois la bonne opinion qu’il avoit de soy mesme n’estoit pas de celles qui se sçavent mesurer, & que pour preuve de cela, il avoit esté si outrecuidé, que de hausser les yeux à l’Amour de Galathée, & non seulement de la concevoir en son ame, mais encore de s’en estre vanté en parlant à luy. (I, 9, p. 519)
Il n’en reste pas moins que Polémas s’est comporté avec malveillance et indiscrétion, provoquant à dessein les froideurs de Galathée à l’encontre de Lindamor. Mais c’est le billet de Léonide qui enflamme le sens de l’honneur de ce dernier, au prix d’une omission et d’une généralisation : Polémas avait prétendu, ce qui était exact, que Lindamor s’était déclaré amant de Galathée devant lui, précision que la nymphe laisse de côté (I, 9, p. 526). Sous couvert de “discrétion” et de “prudence”, elle exagère le tort de Polémas et envenime ainsi avec efficacité la situation déjà tendue entre les deux chevaliers, rendant inévitable un duel destiné à résoudre le cas qu’elle a au moins en partie créé. On le voit, il serait imprudent et pour ainsi dire outrecuidé de conclure hâtivement à partir de cet épisode sur sur le sentiment “d’Honoré d’Urfé” concernant le duel. Une seconde ordalie, au livre XII, opposant Mélandre et Lypandas, sera franchement parodique et met sérieusement à mal les principes fondateurs de la chevalerie, comme je l’ai montré ailleurs.
*
Les histoires héroïques d’amours et d’aventures remportent un vif succès populaire, sans entraîner la conviction des humanistes et des intellectuels qui lui reprochent ses imperfections formelles et sa moralité douteuse. Pour faire pièce au succès du roman de chevalerie, Amyot en particulier tâcha d’acclimater en France un autre type de fiction en prose : le roman grec, comme nous verrons dans un prochain billet.
Amadis de Gaule. Extrait 1
La demoiselle en détresse
Amadis, “le Damoysel de la mer”, ainsi nommé parce que son berceau a été trouvé au large de l’Ecosse, vient de recevoir une lance magique remise par sa protectrice Urgande. Il s’emploie ensuite à accompagner une demoiselle que la fée avait abandonnée derrière elle en s’éloignant.
Adonc le Damoysel de la mer, qui estoit demeuré derriere, se print si fort à penser en son Oriane qu’il estoit quasi hors de soy, quand il entreouyt ung bruict de six hallebardiers armez de hallecretz et cabassetz, qui avoient arresté à l’entrée du pont la damoyselle, et la vouloient forcer de faire serment de n’avoir jamais amytié à son amy, s’il ne luy promettoit ayder au Roy Abies contre le roy Perion. Ce que reffusant la damoyselle, s’escria au Damoysel que l’on la vouloit oultrager. A ceste clameur le Damoysel oubliant sa pensée y accourut legierement, et s’adressant ces paillards, leur dit : “Trahistres vilains, qui vous a commandé mettre la main à ceste damoyselle estant en ma conduicte ?” Et en disant ceste parole, s’approcha du plus grand des six, auquel il arracha promptement la hache, et luy en donna tel coup qu’il l’abbatit à terre. Alors tous les aultres ensemble deschargerent sur luy, mais se destournant, en rencontra ung qu’il fendit jusques aux dentz, et peu apres l’ung des aultres se cuydant avancer n’en eut pas moins : car l’espaulle luy fut separée d’avec les costez. Quand les trois qui restoient veirent leurs compaignons si mal accoustrez ilz se meirent à fuyr, et le Damoysel à les poursuyvre, de si pres qu’en courant il arracha à l’ung des fuyans sa hache, de laquelle il luy donna tel coup, qu’il luy couppa la moytié de la jambe, et laissant aller les aultres, retourna où estoit demeurée la damoyselle, à laquelle il dit : “Or marchez hardiement, que male fortune puissent avoir ceulx qui donnent hardiesse à vilain de mettre la main (par force) à dame ou damoyselle”. A ceste parole se rasseura la damoyselle […]12
Cet extrait d’Amadis, situé vers le début du roman, met déjà en évidence les qualités du jeune héros, chevalier idéal : soumission à Oriane, dame de ses pensées ; bravoure et succès facile dans le combat face à plusieurs adversaires ; éthique chevaleresque perceptible à travers le souci d’Amadis de défendre des dames en difficulté, jusqu’à faire leçon aux agresseurs.
Amadis de Gaule. Extrait 2
L’arc des loyaux amants et la chambre défendue
Le trône de l’Île ferme est promis au chevalier qui franchira l’arc des loyaux amants et pénétrera dans la chambre défendue. L’accès en est réservé, comme son nom l’indique, aux aux amants fidèles : “qui vouldra aller veoir l’arc des loyaulx amants : foubz lequel nulle perfonne qui ayt faulsé ses premieres amours, ne peult passer”, explique Amadis en y entraînant ses compagnons. Galaor, trop galant chevalier, échoue misérablement dans cette épreuve : roué par des soldats invisibles, il est laissé sans connaissance. Amadis sera-t-il plus heureux dans cette entreprise ?
Lors furent entendues vne infinité de voix, disants: “Si ce cheualier fault à ceste aduenture, il n’y a auiourd’huy homme viuant pour y paruenir”. Neantmoins pour toutes ces choses il ne laissa à poursuyure sa poincte : car tant plus il s’aduançoit, & plus s’augmentoit en luy le desir d’approcher : de sorte que nonobstant l’effort de diables, ou de gents incogneuz, qui luy donerent maintz coups lourds & pesants, il gaigna l’entrée de la chambre : de laquelle il apperceut sortir vne main & vn bras couuert de samin verd, qui le tira au dedans. Et à mesme heure fut ouye vne aultre voix, qui disoit : “Bien soit venu le gentil cheualier, qui passe en armes celluy qui establit tant de merueilles ceans, lequel ne fut de son temps second à nul13 : mais cestuy le precele, & partant la seigneurie de ceste Isle luy est iustement acquise, l’ayant deuant tout aultre meritée.” A veoir ceste main, on euft peu iuger qu’elle estoit d’homme fort ancien, tant estoit flestrie : laquelle se disparut si toft que Amadis fut entré en la chambre, ou il fe trouua auffi frais & dispos, que sil n’eust enduré coup, ne trauail, pour y paruenir. Parquoy il osta l’eceu du col, meit fon espée au fourreau, donnant la gloire à Oriane de tant d’hon- neur qu’il auoit acquis : car d’elle & non aultre, comme il estimoit, luy estoit procedé tout l’effort qu’il auoit eu. La plus grand’part des habitants de l’isle, auecq maintz aultres estrangers, auoient aisément veu le deboir qu’il auoit fait, & comme la main l’auoit introduit en la chambre : mesmles que par l’edict de la voix, la domination du pays luy estoit attribuée, dont ilz louerent grandement nostre Seigneur.14

- “À la naissance de l’imprimerie en France, la littérature chevaleresque médiévale s’offre une seconde jeunesse par le biais d’un art nouveau par le support, la fabrication et la consommation. Une centaine d’œuvres sont remaniées et mises à jour pour l’impression et plusieurs milliers de volumes sont imprimés et vendus avant 1600. Le roman de chevalerie renaissant n’est pas en reste et profite aussi de cette vogue ; en témoignent, par exemple, les nombreuses éditions des livres d’Amadis” écrit Gaëlle Burg, “La vogue du roman de chevalerie médiéval dans les imprimés renaissants : critique et prescription”, in Prescription culturelle : Avatars et médiamorphoses, Villeurbanne : Presses de l’enssib, 2018, URL ; http://books.openedition.org/pressesenssib/9297 . [↩]
- Oriane se donne toutefois à son amant, spontanément, après l’avoir libéré de la magie d’Archélaüs, au chapitre 36 de la première partie, en faisant semblant de dormir : “il lascha la bride à ses desirs : si avantageusement, que quelque priere et foible resistance que feist Oriane, elle ne se sceut exempter de sçavoir par espreuve, le bien et le mal joinct ensemble, qui rend les filles femmes”. Scène impensable dans l’Astrée. [↩]
- Madame de Sévigné à Madame de Grignan, lettre du lundi 28 février 1689. “Edition, lecture, voire création de ‘romans de chevalerie’ se maintiennent jusque fort avant dans le XVIIe siècle”, écrit Laurence Plazenet, “L’impulsion érudite du renouveau romanesque entre 1550 et 1660”, in Emmanuel Bury et Francine Mora (dir.), Du roman courtois au roman baroque, Paris, Les Belles Lettres, 2004, p. 36. [↩]
- op. cit., p. 69. [↩]
- C’est le sentiment de Charles Dédéyan, Le Chevalier berger, op. cit., p. 62. [↩]
- Voir Eglal Henein, “Le Mirage du Moyen Age”, dans Emmanuel Bury et Francine Mora (dir.), Du roman courtois au roman baroque, Paris, Les Belles Lettres, 2004, p. 91-103. [↩]
- Le hoqueton est une “veste de grosse toile portée par les hommes d’armes sous le haubert”, selon le Wiktionnaire. [↩]
- Il s’agit en l’occurrence respectivement de Lindamor et de Mélandre. [↩]
- Gentil : Noble, bien né, avec l’idée de grâce, d’élégance, d’agrément et de perfection, voir le Dictionnaire du Moyen français [↩]
- Daphnide donnera ce titre à Alcidon, mais plutôt par plaisanterie, dans le troisième livre de la troisième partie [↩]
- I, 9, p. 523, “Polémas a publié que vous aimiez Galathée, et vous en alliez vantant”. [↩]
- Amadis de Gaule, trad. H. des Essars, 1540, première partie, chapitre VI, “Comment Urgande la descogneue apporta une lance au Damoysel de la mer”, ed. Yves Giraud et Hugues Vaganay, Paris, Classiques Garnier, 1986. [↩]
- Le chevalier-magicien Apolidon, qui enchanta l’arc et la chambre. [↩]
- II, chapitre 2, L. II, f° 6v° [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Tony Gheeraert (27 août 2023). “Des armes, et des Dames” (I, 3, p. 217) : l’Astrée, livre de chevalerie. Sur les berges du Lignon. Consulté le 14 avril 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/125a3
