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Les Cinq cents arhats (Wu bai luohan tu 五百羅漢圖)

La bibliothèque des études chinoises du Collège de France a récemment acquis une reproduction en dimension réduite (42×20 cm par image) d’une série de cent peintures, intitulée Cinq cents arhats (Wu bai luohan tu 五百羅漢圖), publiée en 2023 chez Ningbo chu ban she (寧波出版社), Zhejiang, Chine.

Les arhats sont les disciples du Bouddha ayant atteint le plus haut niveau de réalisation spirituelle ; ils se sont libérés du cycle des renaissances, ont atteint le nirvana et sont vénérés et honorés par tous. Bien que les exploits des cinq cents arhats aient été transmis depuis longtemps à travers les textes bouddhiques, leur influence sur la création artistique est apparue plus tardivement que celle des seize arhats1. En effet, durant la période allant de l’apogée à la fin de la dynastie Tang (618-907), les thèmes représentant les disciples transmettant l’enseignement ou les soixante arhats sont apparus sur les parois des grottes ou des temples et ont ouvert la voie à la création des cinq cents arhats. Mais ce n’est qu’après les Cinq Dynasties (907-960) que ces thèmes se sont véritablement imposés sur la scène de l’art bouddhique chinois ; les plus anciens exemples qui nous sont parvenus représentent des sculptures en bas-relief des grottes datant de cette période. À partir de la dynastie Song (960-1279), la création artistique consacrée aux arhats a atteint son apogée. Que ce soit en peinture ou en sculpture, les œuvres représentant les cinq cents arhats ont su saisir leurs émotions et leur dimension spirituelle, tout en alliant l’esprit du Zen et le charme littéraire, ce qui leur confère un caractère unique. Par contre, à partir des dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1912), les représentations des cinq cents arhats sont tombées dans la simple imitation et la répétition, manquant de créativité, mais elles occupent néanmoins une place importante dans le monde artistique2.

Ces œuvres qui semblent relever de l’histoire et de la pensée indiennes ont pourtant inspiré la création artistique chinoise pendant près d’un millénaire. Les personnages ont revêtu des habits de style chinois, ont pris des traits chinois et ont incarné la pensée et les idéaux chinois. Sur le plan artistique, ces thèmes ont véritablement enrichi la peinture figurative et la sculpture chinoises, si bien que nous voyons aujourd’hui cinq cents moines chinois, et non cinq cents ascètes indiens.

L’origine supposée des Cinq cents arhats

Pendant l’ère Chunxi (淳熙 1174-1189) du règne de l’empereur Xiaozong (孝宗 règne : 1162-1189) de la dynastie des Song du Sud, le moine Yishao (義紹) était abbé du monastère Hui’an situé dans le mont Qingshan, à Mingzhou (明州青山惠安院, aujourd’hui Ningbo, dans le Zhejiang). Inspiré par l’histoire de l’apparition des seize arhats sur le sommet du mont Qingshan, au bord du lac Dongqian (東錢湖) de Mingzhou, lors de la fête du Zhongyuan (中元節 le 15e jour du 7e mois selon le calendrier lunaire) de la 1ère année de l’ère Tianyou (904, 天祐 904-907) de la dynastie Tang, il décida, afin de répondre au souhait des fidèles laïcs de rendre hommage aux arhats, de collecter des dons et de faire le vœu de « construire cinq cents grands arhats ». Il fit alors la connaissance de Zhou Jichang (周季常) et de Lin Tinggui (林庭珪), deux peintres populaires de Mingzhou qui acceptèrent l’invitation de Yishao et, à partir de la 5e année de l’ère Chunxi (1178), passèrent environ dix années à réaliser les Cinq cents arhats, sur un ensemble de cent tableaux.

Ces cent peintures bouddhiques sont toutes exécutées sur soie, chacune mesure 111 cm de haut et 53 cm de large et représente cinq arhats, d’où le titre Les Cinq cents arhats. La légende des cinq cents arhats trouve son origine dans l’Inde ancienne et désigne généralement les cinq cents bhikkhus (ou moines) qui ont participé au premier concile bouddhiste après le nirvana du Bouddha. Ces peintures ont vu le jour sur le mont Qingshan de Mingzhou qui est l’un des berceaux de la vénération des arhats en Chine3.

Une fois achevées, les peintures des Cinq cents arhats furent d’abord conservées au temple Hui’an de Qingshan, avant d’être transmises au Japon. Quant à savoir qui les a emportées au Japon, il est difficile de l’établir faute de sources historiques, mais cela a donné lieu à des hypothèses. Selon l’une d’elles, le maître Yishao du temple Hui’an aurait été ému par la sincérité d’un moine japonais venu chercher l’enseignement. Prenant pour devise « Le soleil du Bouddha brille sur les mille mondes », il aurait alors fait don de ces Cinq cents arhats à ce moine japonais. Selon YU Weinian (郁偉年, l’éditeur scientifique de cette reproduction de 2023), il est probable que l’ensemble de ces tableaux ait été introduit au Japon en 1279 par le grand moine Wuxue Zuyuan (無學祖元,1226-1286) du monastère du lac Dongqian. En effet, en 1278, Wuxue Zuyuan accepta l’invitation chaleureuse de Hojo Tokimune (北條時宗), du shogunat de Kamakura (鐮倉幕府), et se rendit au Japon où il s’installa au temple Kencho-ji (建長寺), dont il devint le cinquième abbé. En 1282 (5e année de l’ère Kōan), Hōjō Tokimune fonda le temple Engaku-ji (圓覺寺), dont Zuyuan fut le premier abbé. En 1286 (9e année de l’ère Kōan 弘安), Wuxue Zuyuan entra en nirvana dans ce temple. Et ce fut tout au long de son séjour que la présence des 100 peintures fut remarquée au Japon.

Leur fortune au Japon

À son arrivée au Japon, la série fut d’abord conservée au temple Jufuku (壽福寺) à Kamakura, puis transférée au temple Sōun à Hakone (箱根早雲寺). En 1590 (18e année de l’ère Tenshō 天正), elle fut déplacée à Kyoto, d’abord au temple Hōkoku (京都豐國寺), puis au temple Daitoku (大德寺). Sur les 100 tableaux que comptait la série à l’origine, six furent perdus en cours de route. Le moine japonais Kimura Toku’ō (木村德應, 1593-?) les remplaça en 1638 (15e année de l’ère Kan’ei 寛永), mais le style de ces ajouts diffère nettement de celui des originaux.

En 1895 (28e année de l’ère Meiji 明治, 1868-1912), le gouvernement Meiji autorisa le temple Daitoku-ji, confronté à un manque de fonds pour sa restauration, à céder dix de ses œuvres au musée des Beaux-Arts de Boston, aux États-Unis, et deux à la Freer Gallery of Art de Washington.

Cet ensemble de peintures, dont on connaît la date, le lieu de création et l’auteur, est non seulement l’unique série des cinq cents arhats antérieure à la dynastie des Song du Sud (1127-1279) encore existante au monde, mais aussi un témoignage précieux de l’histoire de la peinture chinoise. Les quatre-vingt-deux tableaux conservés au temple Daitoku-ji sont aujourd’hui classés au titre de biens culturels importants du Japon.

Valeurs religieuses, esthétiques et culturelles

Ces cent œuvres représentent chacune cinq arhats (disciples du Bouddha), souvent accompagnés de serviteurs et de donateurs. Les arhats sont représentés en train de méditer et de discuter, ou de manifester leurs pouvoirs surnaturels, ou d’accepter des offrandes, ou de raccommoder leurs robes, ou de faire l’aumône aux pauvres, ou de nourrir les esprits affamés, ou de vaincre les hérétiques, ou de méditer en position assise, ou de lire les sutras (traités canoniques) et d’exposer la Dharma4 ou Loi. Ces œuvres illustrent principalement les caractéristiques des arhats à l’ère de la fin de la Loi : ils demeurent dans le monde pour protéger la Dharma, se manifestent selon les circonstances et apportent du bien-être aux êtres sensibles. Parmi celles-ci, Combats entre moines et taoïstes (Seng dao dou fa 僧道鬥法, tableau n° 90) s’inspire du célèbre débat entre le bouddhisme et le taoïsme dans l’histoire du bouddhisme ; Traduire les textes bouddhistes (Fan yi fo jing 翻譯佛經,tableau n° 38) ; Raccommoder la robe de moine (Feng bu na yi 縫補衲衣,tableau n° 45) et Laver le linge au bord de l’eau (Lin liu di yi 臨流滌衣,tableau n° 93) reflètent quant à elles la vie quotidienne des moines du monastère. Quant au Pont de pierre de Tiantai (Tian tai shi qiao 天台石橋,tableau n° 94), comme la croyance en les arhats s’est développée ici en prenant le mont Tiantai pour base principale, on peut voir sur l’image un pont enjambant une falaise abrupte et un temple se profilant dans les nuages. Il s’agit sans doute d’une représentation de la demeure des arhats sur le pont de pierre du mont Tiantai.

Parmi ces cent tableaux, certains comportent également les portraits du moine Yishao et des peintres Zhou Jichang et Lin Tinggui, ainsi que des bienfaiteurs. Par exemple, dans Guanyin sous sa forme physique (Ying shen Guanyin 應身觀音,tableau n° 89), les deux personnages tenant respectivement un pinceau et du papier pourraient être les peintres Zhou Jichang et Lin Tinggui qui, ayant été témoins de la manifestation du Guanyin5 ou d’un arhat se transformant en Guanyin aux douze visages, auraient souhaité la représenter ; quant au Rassemblement des arhats (Luohan ju hui 羅漢聚會,tableau n° 1), cette œuvre représente la scène où les bienfaiteurs font des offrandes aux cinq cents arhats.

 

Les arhats figurant sur ces cent peintures ont des traits distincts : certains sont courbés, d’autres se penchent en avant ou se dressent, chacun adoptant une posture différente, qu’ils soient jeunes ou âgés ; certains ont des traits étrangers, avec des yeux enfoncés et un nez proéminent, tandis que d’autres ressemblent à des moines chinois, avec des sourcils fins et des petits yeux. Les serviteurs et les donateurs, quant à eux, sont le reflet fidèle des laïcs de l’époque. Le style général de la peinture se caractérise par un trait précis et minutieux, des nuances bien définies, ainsi qu’une composition variée. Les personnages sont entourés d’arbres, de rochers, de nuages et d’eau, les mettant mutuellement en valeur6.

La palette de couleurs repose globalement sur des tons froids tels que le bleu et le vert, auxquels s’ajoutent des couleurs chaudes vives comme le rouge vif ou le vermillon. Les arhats, vêtus de couleurs éclatantes et représentés avec une grande finesse, offrent un contraste saisissant avec les personnages qui les entourent, tels que les serviteurs, les fidèles ou les démons. Cette œuvre, d’un style minutieux et raffiné, s’inscrit dans la tradition de l’école de la cour de la dynastie des Song du Sud. Dans la représentation des détails, on retrouve des motifs et des ornements aux effets décoratifs subtils, comme dans Apparition dans les nuages (Yun zhong xian xian 雲中顯現, tableau n° 84), où l’on peut voir que la robe d’arhat, aux couleurs profondes, est recouverte de motifs géométriques complexes disposés en points, créant un effet visuel extrêmement somptueux.

La peinture est en orientation portrait, la hauteur 2,5 fois plus grande que la largeur. Au premier plan, six personnages se répartissent selon un plan en V. Tous sont en attitude de prière, mains jointes, et regardent vers le sommet de l'image, où est assis en position du lotus un personnage en robe noire, auréolé et comme flottant sur des nuages.
Tableau n° 84 : Apparition dans les nuages (Yun zhong xian xian 雲中顯現)

Dans l’ensemble, le style pictural de ces différents tableaux est assez similaire, et les techniques de Lin Tinggui et Zhou Jichang se ressemblent également. Toutefois, les traits de Zhou Jichang sont plus doux et son coup de pinceau plus délicat, tandis que ceux de Lin Tinggui sont légèrement plus énergiques ; on peut observer dans ces œuvres une fusion des techniques de divers maîtres. Ces deux artistes ne figurant pas dans l’histoire de la peinture chinoise, on suppose qu’il s’agissait de peintres populaires.

En raison de ses valeurs sur les plans religieux, esthétique et culturel, ce document des cent tableaux reproduits, qui fait désormais partie du fonds de la bibliothèque des études chinoises du Collège de France, offre à ceux qui travaillent sur ou s’intéressent à l’art bouddhique chinois une copie précieuse de cette série unique de peintures des cinq cents arhats, datée du XIIe siècle.

Esther LIN

Bibliothèque des études chinoises, pôle Mondes asiatiques, Institut des Civilisations, Collège de France

  1. Les seize arhats, parfois portés au nombre de dix-huit, sont des personnages de la mythologie bouddhique ayant atteint le stade d’arhat, c’est-à-dire de saints hommes prédécesseurs ou disciples du Bouddha. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Seize_arhats). []
  2. Voir le dictionnaire numérique des arts bouddhiques du monde, http://arts.fgs.org.tw. []
  3. Voir la préface de YU Weinian à cette reproduction des Cinq cents arhats. []
  4. Loi régissant l’ordre, la disposition générale des choses (cosmiques, sociales, religieuses) dans le bouddhisme et l’hindouisme. []
  5. Guanyin : version chinoise de la divinité bouddhiste Avalokitesvara, un des bodhisattvas les plus vénérés qui a subi une féminisation à compter des Songs. []
  6. Il existe de nombreuses études sur le thème des arhats – historique, esthétique, culturel ; par exemple, l’étude de Chen Qingxiang (陳清香), intitulée « Études sur les Cinq cents arhats » (「五百羅漢圖像」研究), publiée dans la revue Huagang foxue xuebao (華岡佛學學報), n° 5, 1991, p. 377-421, donne une vue étendue de l’apparition des arhats dans les textes et les représentations picturales (buddhism.lib.ntu.edu.tw/FULLTEXT/JR-BJ007/bj075_14.htm) []

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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Esther Lin (13 avril 2026). Les Cinq cents arhats (Wu bai luohan tu 五百羅漢圖). Colligere. Consulté le 6 mai 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1623y


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