L’esprit du cycle

L’archéologie fait rêver.
Dans l’imaginaire collectif, elle est une chasse au trésor, enfoui, englouti, caché et qu’il faut découvrir.
Dans la réalité, elle est une science plurielle qui s’est patiemment construite depuis deux siècles environ.
Elle a d’abord été une quête de l’Antiquité au sens le plus large, du bel objet, de la jolie statuaire qui rejoignait les collections privées et les Cabinets de curiosité d’une Europe érudite de la Renaissance, puis des Lumières. Au milieu du beau se glissaient ici et là des trouvailles qui intriguaient : des pierres aux formes étranges, des ossements, des pièces en bronze, des armes, etc. On ne savait pas trop à quoi elles correspondaient mais on les gardait, on les collectionnait et on dissertait. Dans les paysages d’une Europe marquée par les traces de l’Antiquité, et au-delà vers le nord, se dressaient également des monuments intrigants : des pierres géantes alignées, positionnées en cercle, des assemblages avec les unes posées sur les autres. De temps à autre apparaissaient également dans le sol de vieilles tombes qui ne ressemblaient en rien à ce que le monde chrétien, ou même antique, pratiquait.
On pensa alors que tous ces témoins étaient ceux des périodes les plus anciennes qui aient existé, avant l’Antiquité, dans un temps à situer entre un monde celte (celui des textes antiques) et la création du monde que l’archevêque anglican James Ussher avait datée de la nuit du 23 octobre de l’an 4004 avant J.-C.
Il y eut donc un préambule savant, conforme au temps chrétien.
Le XIXe siècle bouscula les esprits et inventa l’archéologie. On y découvrit, non sans difficulté, une Préhistoire très ancienne qui débordait des cadres admis, on mit en place des méthodes de fouille, on proposa peu à peu des chronologies nouvelles, on organisa cette science nouvelle partagée entre différents domaines des sciences humaines (histoire, art, anthropologie) et des mondes de la biologie et de la géologie (les sciences de la vie et de la terre d’aujourd’hui).
Le premier XXe, très secoué par deux conflits majeurs sur le sol européen, permit néanmoins à l’archéologie de mûrir, d’acquérir de la connaissance, de proposer des cadres légaux de fouille, d’organiser les collections dans les musées.
Après 1945, c’est encore une page de son histoire qui s’écrit, alors que le monde tente de se reconstruire, doute, bientôt se décolonise et que le patrimoine archéologique est au centre de nouveaux enjeux. Les grands travaux d’aménagement et la mécanisation touchent directement – et massivement – les vestiges enfouis qui remontent à la surface.
Il faudra presque un demi-siècle et une prise de conscience internationale pour que l’archéologie préventive – celle qui précède l’aménagement du territoire et permet de sauvegarder le patrimoine par l’étude – voie vraiment le jour. C’est également dans ce moment clé que les sciences de laboratoire deviennent incontournables en archéologie : datation, études de la faune, des restes humains, des macro et micro-restes végétaux, études sur les matériaux, etc.
Le XXIe et ses nouvelles technologies (ou méthodes) a encore accentué ce rôle avec des domaines phares, telles les études de paléogénétique. Enfin, dans un équilibre géopolitique mondial qui se redessine, l’Europe n’est plus « le » centre et les sujets patrimoniaux sont repensés. Les horizons géographique et chronologiques s’ouvrent. Les missions et les fouilles investissent tous les continents, toutes les périodes. L’archéologie repousse les origines (et ses filiations complexes) de l’Homme vers un passé très ancien que l’on n’aurait jamais imaginé, et ose une quête vers un contemporain impensable quelques décennies plus tôt. Dans ce cadre, la place des anciens colonisateurs et colonisés deviendra un sujet pour le début du XXIe siècle, non sans tensions et questionnements.
Aujourd’hui, l’archéologie est partout et elle commence hier. Elle est dans les campagnes, sous les mers, sous les parkings des villes et même des barres de HLM. Tout est vestige archéologique dès lors qu’il a cessé d’être en fonction dans la vie des personnes qui en faisaient usage. Hier, donc, ou il y a très longtemps. Cela ne signifie pas pour autant que tout est possible, tout est permis. Les lois encadrent la pratique. En outre, ne relève de la science que ce qui est intégré dans une problématique scientifique, et ici historique. L’archéologie est histoire, c’est l’homme qu’elle étudie, lui et ses interactions avec les milieux avec lesquels il interagit depuis des milliers d’années (et même des millions si l’on met un pied chez les hominidés qui ne sont pas « nous »).
Vaste programme…
Partant de ce constant sur l’évolution et l’omniprésence de l’archéologie dans les sociétés actuelles, CY Cergy Paris Université a souhaité lancer un programme pérenne de conférences sous le label « Archéologie dans la Cité », en partenariat avec ses collaborateurs dans le domaine patrimonial, et en particulier l’Institut National du Patrimoine. L’objectif est précisément de mettre en avant la place de l’archéologie dans différentes situations et pays, de souligner le rôle qu’elle peut jouer pour qu’une population dialogue avec un passé qui est littéralement sous ses pieds.
Le principe des conférences est le suivant : un ou une conférencière présente un sujet, une situation ; un ou une « dialoguant » ou « dialoguante » conduit ensuite une série de questions, sous la forme d’un dialogue précisément, pour aller un peu plus loin, et peut-être sur des chemins que le conférencier ou la conférencière n’avait pas tout à fait prévus. La question du lien avec les populations, la manière de s’approprier – ou non – le passé est ici essentielle. Ce n’est donc pas une intervention à caractère spécialisé, mais au contraire conçue dans un esprit d’ouverture et de lien avec le « citoyen ». Pour les archéologues, c’est aussi l’occasion justement de réfléchir à leur dimension sociale et non seulement scientifique, nourrie d’une conviction : l’archéologie est intimement ancrée dans des réalités du monde contemporain, soit directement car les vestiges sont là, visibles, soit parce que les sujets et les thématiques de l’archéologie sont en résonnance avec des enjeux actuels.
L’événement est filmé, retransmis en direct, et ensuite accessible par un podcast. Idéalement, 2 à 3 conférences seront organisées sur une année universitaire. Les étudiants seront associés, s’ils le souhaitent, à ces événements.
Dans le cadre des conférences, une interview du duo (isolément ou ensemble) est faite, dans le but de nourrir un fonds d’archives audio-visuelles de l’archéologie.
Une réflexion est en cours pour transformer éventuellement le temps de la conférence en un petit livre à destination du « grand » public, néophyte donc, ou même collégien (des 11-12 ans).
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne Lehoërff (4 janvier 2024). L’esprit du cycle. Archéologie dans la Cité. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14gwn



