L’Homme face à la Mer. Archéologie des littoraux
Archéologie dans la Cité – L’Homme face à la Mer. Archéologie des littoraux
Conférence du 16 juin 2025
Avec Olivier Lepick, Elena Paillet et Frédéric Leroy
Pour cette nouvelle séance d’Archéologie dans la Cité, nous avons embarqué pour un parcours entre terre et mer, au cœur de cette zone littorale aujourd’hui soumise à de profondes transformations. L’objectif : questionner la place du littoral dans notre histoire longue, et comprendre ce que le changement climatique révèle — ou menace — de ce patrimoine partagé.
Entre terre et mer, les littoraux conservent des traces essentielles de l’histoire humaine, mais ils sont aujourd’hui parmi les espaces les plus vulnérables face au changement climatique. Lors de cette séance d’Archéologie dans la Cité, Olivier Lepick, Elena Paillet et Frédéric Leroy nous ont guidés au cœur de ces paysages menacés, où l’archéologie compose avec l’urgence, la science et les enjeux de société. De la Bretagne aux Antilles, en passant par la Méditerranée et Carnac, cette rencontre offre un panorama unique des défis contemporains de l’archéologie littorale.
La France, un territoire fondamentalement maritime
On l’oublie souvent : avec ses espaces ultramarins, la France constitue la deuxième superficie maritime au monde. Cette réalité géographique implique une diversité exceptionnelle de littoraux, de paysages culturels, mais aussi d’acteurs administratifs et scientifiques qui doivent composer avec une évolution rapide du trait de côte. L’élévation actuelle du niveau marin, désormais exponentielle, met en péril des sites déjà fragilisés et, pour certains, aujourd’hui totalement immergés.
Face à ces bouleversements, une question traverse la conférence : intervient-on trop tard pour sauver ce qui peut encore l’être ? Les archéologues, les institutions publiques et, plus largement, les citoyens, ont ici un rôle à jouer.
1. L’archéologie du littoral face au changement climatique
Comprendre les dynamiques sur le temps long
Les littoraux ont toujours évolué : cycles glaciaires, transgressions et régressions marines ont façonné les paysages. Il y a 20 000 ans, le trait de côte se situait 120 mètres plus bas qu’aujourd’hui. De vastes territoires aujourd’hui sous les eaux étaient alors habités.
Ce regard diachronique permet à l’archéologue de suivre les adaptations des sociétés humaines, comme au Néolithique, où l’implantation de monuments mégalithiques aux embouchures pourrait constituer une réponse symbolique à la remontée des eaux.
Un cadre juridique complexe
La sauvegarde du patrimoine littoral dépend d’un ensemble de législations — code du patrimoine, archéologie préventive, réglementation sous-marine, actions du DRASSM.
Mais lorsque c’est la mer elle-même l’aménageur, l’équation se complique : aucune procédure classique ne prévoit de financer des interventions sur des sites en voie d’immersion. Les archéologues doivent alors faire preuve d’inventivité administrative et scientifique.
Depuis 2018, un dispositif spécifique permet néanmoins d’évaluer l’impact de projets au-delà du premier mille marin (parcs offshore, câbles sous-marins, infrastructures portuaires). Ces opérations associent études géophysiques, plongées archéologiques et diagnostics préventifs, mobilisant les navires du ministère de la Culture.
2. Sauver en urgence : interventions et exemples de terrain
Les exemples présentés couvrent plusieurs façades maritimes. Tous illustrent une même réalité : l’érosion n’attend pas.
Antilles et Guyane
- Guadeloupe : une poudrière du XVIIIᵉ siècle, fragilisée par deux ouragans successifs, a pu être documentée grâce à un relevé 3D complet.
- Côte Ouest : découverte d’une sépulture affleurante dans un secteur où le littoral recule d’un mètre par an ; la datation révèle un individu du IXᵉ siècle. D’autres sépultures apparaissent aujourd’hui au fil des tempêtes.
- Guyane : une ancienne zone portuaire, pourtant située en forêt, est désormais menacée par la conjonction du fleuve et de l’érosion marine ; plusieurs hectares disparaissent, révélant chapelle, village et inhumations.
Méditerranée
Les calanques de Marseille et les abords de la grotte Cosquer rappellent combien la ligne de rivage a bougé. L’archéologie du paysage y est essentielle pour restituer les circulations humaines dans des environnements aujourd’hui disparus.
Bretagne
Régulièrement, les tempêtes mettent au jour ossements, urnes ou sépultures.
Les services de l’État interviennent alors dans l’urgence :
- Locmariaquer : un fragment de crâne découvert dans la dune révèle, après datation, un noyé du XVIIᵉ siècle.
- Sud-Finistère : urnes et sépultures antiques apparaissent chaque hiver. Les archéologues doivent intervenir immédiatement pour documenter le contexte avant destruction.
Ces situations ont conduit à renforcer la collaboration avec les collectivités territoriales, notamment via des dispositifs comme le programme ALeRT, qui établit des zonages archéologiques, sensibilise les élus et met en place des protocoles de réaction rapide. Ce modèle a ensuite été adapté aux Antilles.
Archéologie contemporaine
Les vestiges des conflits mondiaux posent d’autres enjeux : pollution, risques liés aux munitions, mais aussi nécessité d’élargir la perspective pour intégrer la vie quotidienne du XXᵉ siècle dans une archéologie contemporaine aujourd’hui en plein essor.
3. Carnac et les rives du Morbihan : un paysage littoral mondialement reconnu
Pour conclure, les intervenants ont présenté le dossier d’inscription des mégalithes de Carnac et des rives du Morbihan au patrimoine mondial de l’UNESCO, aujourd’hui validé.
Cet ensemble exceptionnel — 1055 km², 28 communes, un paysage mégalithique parmi les plus denses au monde — est profondément lié à la dynamique littorale.
Lorsque ces monuments furent érigés, la mer se situait 15 à 18 mètres plus bas. Certains mégalithes inscrits se trouvent désormais sous les eaux.
Carnac illustre aussi les vulnérabilités contemporaines : station balnéaire construite sur un ancien estran asséché, elle intègre aujourd’hui un plan de prévention des risques littoraux, certaines villas du XIXᵉ siècle étant déjà menacées.
Le dossier UNESCO a mobilisé chercheurs, collectivités et habitants pendant plusieurs décennies. Il démontre combien la gestion de ce patrimoine nécessite un travail conjoint : protection des monuments, maîtrise de la fréquentation, suivi de la végétation, adaptation au surtourisme.
Conclusion
L’archéologie maritime et littorale s’est construite tardivement en France, mais elle occupe désormais une place essentielle dans la compréhension des sociétés passées. Dans un contexte de bouleversements climatiques rapides, elle devient aussi une archéologie de l’urgence, parfois menée au rythme des marées.
Cette conférence rappelle que protéger le littoral ne relève pas seulement d’une expertise scientifique : c’est un dialogue permanent entre chercheurs, institutions, élus, habitants et usagers de la mer.
C’est ensemble que nous pourrons préserver ce patrimoine commun — souvent discret, parfois fragile, toujours précieux — qui raconte une autre histoire de nos rivages.


La captation vidéo de cette conférence est ci-dessous :
Conférence Archéologie dans la Cité : enjeux de l’archéologie littorale face au changement climatique, exemples d’interventions d’urgence en France et outre-mer, cadre juridique, actions du DRASSM et mise en valeur du patrimoine mondial de Carnac. Un panorama complet des défis actuels entre terre et mer.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Sarah Bounoua (18 novembre 2024). L’Homme face à la Mer. Archéologie des littoraux. Archéologie dans la Cité. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14gx3



